Scènes de vie en Bordeciel
Coups de foudre
Opher-Ra revint à Blancherive par la route occidentale en fin d’après-midi, avec cette fatigue particulière qu’entraînaient désormais ses journées de travail ordinaire : une fatigue régulière, presque satisfaisante, qui n’avait rien des épuisements brusques auxquels il s’était longtemps accoutumé. La mission de l’après-midi n’avait présenté aucune difficulté notable : il s’était simplement agi de réparer l’essieu d’un chariot immobilisé sur la route de la ferme Loreius.
Le propriétaire du chariot, en revanche, avait constitué un phénomène plus difficile à appréhender : l’homme portait un vêtement rouge et noir orné de clochettes minuscules qui tintaient à chacun de ses mouvements, parlait alternativement avec une courtoisie excessive et une familiarité déconcertante, et transportait dans sa charrette un sarcophage dont il affirmait qu’il contenait sa « très chère mère ». Il avait remercié Opher-Ra avec effusion, puis s’était mis à pleurer, puis à rire, puis à lui demander s’il croyait que les morts appréciaient les paysages de Bordeciel.
Opher-Ra avait jugé préférable de ne pas répondre. L’essieu réparé, il avait repris la route sans se retourner. L’homme avait agité la main derrière lui en tintant doucement, comme un carillon décoratif dans un vent irrégulier.
La journée avait donc été étrange, mais pas davantage que beaucoup d’autres.
L’heure du dîner n’avait pas encore sonnée. François et Hroar jouaient probablement encore près de la haute-ville — ils avaient récemment développé un intérêt marqué pour l’observation des poules de Carlotta Valencia —, aussi Opher-Ra décida-t-il de passer quelques instants à la Jument Pavoisée avant de rentrer.
L’établissement présentait ce calme animé propre aux fins d’après-midi : quelques clients attablés, des conversations modérées, l’odeur familière du bois chauffé et de la bière claire. Hulda leva la tête lorsqu’il entra et lui adressa un signe de reconnaissance qui n’avait plus rien de cérémonieux.
« Comme d’habitude ? demanda-t-elle.
— Comme d’habitude. »
Il s’installa près d’un pilier, à une table suffisamment dégagée pour lui permettre d’observer la salle sans avoir à tourner la tête constamment, une habitude qu’il tenait de ses années plus mouvementées. Il la conservait encore, bien qu’elle lui parût désormais légèrement excessive dans une auberge où personne ne cherchait manifestement à l’attaquer.
Hulda ne tarda pas à lui apporter sa chope. La bière était fraîche, honnête, sans recherche particulière. Opher-Ra en but une première gorgée, puis laissa son regard parcourir la salle. Il remarqua, assise non loin du foyer, une femme dont la présence s’imposait avec une netteté singulière. Elle était grande, solidement charpentée, les épaules larges, le port droit. Une cicatrice légère marquait le coin de sa mâchoire. Elle portait un pourpoint bien entretenu et tenait sa chope comme on tient une chose utile plutôt qu’agréable. Son regard, lorsqu’il se posa sur lui, s’arrêta.
Opher-Ra soutint ce regard avec calme. Il était accoutumé, depuis son arrivée en Bordeciel, à susciter chez ses interlocuteurs une gamme assez étendue de réactions. Il reconnut toutefois, chez cette femme, quelque chose de différent. Ce n’était ni de l’hostilité, ni une forme d’étonnement exotique. Il avait déjà vu ce regard chez certains mercenaires, chez des gardes vétérans, chez quelques adversaires avisés : la mesure rapide d’un corps, d’un équilibre, d’une manière de respirer avant même de parler.
La femme finit par se lever et s’approcha de sa table avec la résolution de quelqu’un qui ne conçoit pas l’utilité des détours.
« Vous êtes donc celui dont on parle depuis plusieurs semaines, dit-elle. L’argonien de Douce-Brise. »
Elle tira une chaise sans lui demander permission et s’assit à demi, comme si elle se réservait encore la possibilité de se relever d’un instant à l’autre.
« Uthgerd l’Inflexible », dit-elle.
Opher-Ra inclina la tête.
« Opher-Ra. »
Le nom ne produisit chez elle aucune surprise visible. Elle l’avait manifestement déjà entendu.
« On m’a dit que vous aviez abattu des bandits dans la plaine, escorté des caravanes, tué un dragon, et réglé quelques autres affaires qui excédaient les compétences ordinaires d’un fermier ou d’un ivrogne. »
Elle parlait sans emphase, comme on énumère des faits relevant d’un dossier dont on a pris connaissance avec attention.
« Il m’est arrivé, répondit Opher-Ra, d’apporter une aide ponctuelle lorsque les circonstances l’exigeaient. »
Uthgerd eut un léger mouvement du menton qui pouvait passer pour un acquiescement, et une ébauche de sourire indescriptible apparut à la commissure de ses lèvres.
« On m’a aussi dit que vous étiez solide. »
Opher-Ra but une autre gorgée avant de répondre.
« Il arrive que cette appréciation soit formulée, en effet. »
La femme le considéra un instant en silence, puis posa sa chope sur la table avec un bruit bref.
« Eh bien je vous parie cent septims que je peux vous rosser dans un combat à mains nues. »
La proposition fut énoncée avec un tel naturel que Opher-Ra eut l’impression que l’on venait de lui parler du temps qu’il faisait. Il avait rencontré en Bordeciel plusieurs usages locaux dont l’existence n’avait pas cessé de l’étonner, si bien que le concept d’aborder un inconnu pour lui proposer, avant même qu’il eût fini sa première chope, de l’éprouver physiquement en mettant de l’argent en jeu vint simplement s’ajouter sur une haute pile d’étrangetés.
Il réfléchit brièvement. La journée avait été singulière, la femme assise devant lui semblait franche, la somme en jeu n’était pas négligeable, sans toutefois s’élever à un montant déraisonnable. L’idée de se délasser avant de rentrer prenait en Bordeciel des formes parfois plus concrètes qu’il ne l’aurait d’abord imaginé.
« J’accepte volontiers », répondit-il.
Le visage d’Uthgerd s’éclaira d’une satisfaction brève mais sans équivoque. Elle se releva aussitôt.
« Hulda ! lança-t-elle. Nous avons besoin d’un peu d’espace. »
— Tant que vous ne cassez rien, répondit l’aubergiste, ou que vous payez ce qui l’est… »
Une curiosité vive, mais nullement alarmée, se répandit aussitôt dans l’établissement. Deux hommes déplacèrent d’eux-mêmes un banc. Un autre emporta sa chope hors de la trajectoire probable du combat avec l’empressement d’un habitué soucieux de préserver l’essentiel. En quelques instants, un cercle s’était formé autour d’un espace dégagé près du foyer.
Opher-Ra retira calmement sa cape, la plia et la posa sur le dossier de sa chaise. Puis il délesta sa ceinture de sa dague, qu’il laissa à côté de la chope encore à moitié pleine. Il fit jouer une fois ses épaules, puis ses poignets. Uthgerd, en face de lui, nouait plus solidement les lanières de son pourpoint.
Il n’y eut ni signal véritable, ni formule rituelle. Uthgerd frappa la première. Le coup partit droit, sans feinte, d’une vitesse et d’une précision qui dissipèrent instantanément le peu de désinvolture qu’Opher-Ra avait pu conserver. Il eut juste le temps de dévier la trajectoire d’un mouvement d’épaule ; le poing effleura sa joue et y laissa aussitôt une brûlure vive.
Il répondit d’un direct au sternum destiné moins à blesser qu’à éprouver sa garde. Elle absorba l’impact sans reculer et lui envoya du revers du bras un choc brutal au côté du crâne. Opher-Ra vit brièvement la salle se déplacer d’un pouce vers la gauche, puis se rétablit à temps pour éviter un second coup qui eût pu lui fendre l’arcade.
Autour d’eux, les premiers encouragements avaient éclaté.
« Allez, Uthgerd !
— Dans les côtes !
— Tiens bon, l’argonien ! »
Hulda, debout derrière son comptoir, regardait la scène avec un intérêt méthodique, comme si elle évaluait simultanément la qualité du spectacle et les probabilités de dommage mobilier.
Uthgerd avançait avec droiture, sans ruse excessive, mais avec une science très sûre de la distance et de l’impact. Elle ne cherchait pas l’effet. Elle frappait pour atteindre, et chaque coup portait l’intention entière du précédent. Opher-Ra reconnut là une forme de probité martiale qui lui plut immédiatement, quand bien même elle s’exprimait alors sur sa mâchoire.
Il feignit une ouverture sur la gauche. Elle n’y mordit pas. Au contraire, elle profita du déséquilibre volontaire de son épaule pour le cueillir d’un coup bref au foie. L’air quitta sa poitrine d’un seul bloc. Il recula d’un pas, trop lentement. Son talon heurta une irrégularité des lames du plancher, et Uthgerd en profita pour lui envoyer au visage un coup qui lui entailla l’arcade droite.
Une clameur approbatrice monta de la salle.
Opher-Ra porta une main brève à son front. Lorsqu’il la retira, ses doigts étaient humides de sang.
Il releva les yeux vers elle. Uthgerd respirait plus fort désormais, mais son regard était net, sans triomphe prématuré. Du sang perlait également à sa lèvre inférieure, que l’un de ses propres coups avait ouvert un instant plus tôt. Une marque violacée commençait à se dessiner le long de sa pommette. Ils se considéraient avec une gravité croissante, comme deux artisans qui, après avoir éprouvé la qualité des outils, reconnaissent enfin la matière véritable de leur tâche.
« Vous frappez juste, dit-elle.
— Vous aussi. »
Elle eut un souffle qui ressemblait presque à un rire, puis elle revint à la charge.
Cette fois, Opher-Ra l’attendit plus bas, sur ses appuis. Il encaissa un coup à l’épaule, en laissa un autre glisser sur sa clavicule, puis trouva enfin l’ouverture qu’il cherchait : une fraction de seconde, presque rien, au moment où Uthgerd armait trop franchement son bras droit. Son poing partit de près, en remontant. L’impact sous la mâchoire la fit vaciller d’un demi-pas.
La salle rugit à nouveau.
« Bien touché !
— Voilà !
— Par Shor, celui-là a des poings ! »
Uthgerd secoua la tête, reprit son centre, puis sourit avec une dureté satisfaite.
« Très bien », dit-elle.
Le combat se durcit encore.
Ils échangèrent alors une série de coups si rapprochés qu’Opher-Ra cessa presque d’en distinguer l’ordre exact. Il sentit un choc sourd sur ses côtes flottantes, rendit un coup au ventre ; reçut un poing sur la tempe, répondit au diaphragme ; accrocha le bras d’Uthgerd, la heurta de l’épaule, prit en retour un genou bref dans la cuisse qui faillit lui dérober l’appui. Une chaise tomba quelque part derrière eux. Hulda ordonna qu’on la relève avant qu’un imbécile ne se casse le cou dessus.
L’air de la salle semblait s’être épaissi autour d’eux. La chaleur du foyer, l’odeur du bois, la bière renversée, le fer, la sueur, le goût métallique du sang qui lui venait maintenant jusque sur la langue : tout cela se mêlait dans une intensité singulière, à la fois brutale et étrangement revigorante. Opher-Ra éprouva soudain ce plaisir très particulier des combats équilibrés, ceux où la victoire ne tient ni à la surprise ni à la supériorité écrasante. Il n’en avait pas connu depuis si longtemps qu’il en conçut presque de la gratitude.
Uthgerd, visiblement, partageait quelque chose du même sentiment. Elle avait perdu sa réserve initiale, sans se départir de sa discipline. Elle combattait désormais avec une franchise entière. Chaque fois qu’elle trouvait une faille, elle y allait sans hésitation ; chaque fois qu’il la contrait, elle corrigeait aussitôt son angle ou son rythme. Sans ornement ni fanfaronnade. Seulement une volonté de voir lequel des deux céderait le premier.
Ce fut finalement l’usure qui décida. Uthgerd lança un coup puissant au visage. Opher-Ra l’évita de justesse ; le poing lui érafla néanmoins l’oreille. Mais, pour la première fois depuis le début, le mouvement emporta légèrement la Nordique au-delà de son axe. Si peu qu’un adversaire médiocre n’en eût rien tiré. Mais Opher-Ra, lui, s’y glissa aussitôt. Il entra dans sa garde, bloqua son bras sous le sien, et lui envoya au flanc deux coups courts, secs, précis, qui lui coupèrent la respiration. Uthgerd recula, tenta de reprendre de l’air, leva encore les poings par pur instinct de fermeté ; mais le troisième coup, porté cette fois au torse avec toute la rotation de ses hanches, la fit enfin chanceler.
Elle demeura un instant en équilibre incertain, puis ses jambes cédèrent. Elle tomba sur un genou, essaya de se relever aussitôt, y parvint presque, puis dut poser une main au sol pour ne pas basculer tout à fait. La salle éclata d’exclamations mêlées.
Opher-Ra, qui respirait lui-même avec peine, resta une seconde immobile. Son arcade battait douloureusement, sa joue gauche enflait déjà, une douleur sourde courait de ses côtes jusque dans son dos à chaque inspiration trop profonde, et sa main droite commençait à protester contre l’usage qu’il venait d’en faire. En face, Uthgerd avait le souffle court, une marque sombre montait sous son œil, et le sang de sa lèvre s’était étendu jusqu’au menton.
Elle releva la tête vers lui. Il lui tendit la main, sans ostentation. Un combat honnête exigeait simplement une fin honnête.
Uthgerd le regarda un bref instant, comme si elle pesait non le secours lui-même, mais l’intention qui l’accompagnait. Finalement, elle saisit son avant-bras avec force. Opher-Ra l’aida à se remettre debout. Elle grimaça, remit de l’ordre dans sa respiration, puis cracha un peu de sang sur le côté, avec un dégoût purement pratique.
« Vous m’avez eu, dit-elle enfin.
— De très peu », répondit Opher-Ra.
Elle hocha la tête, encore mécontente de la défaite, mais trop droite pour la contester. Déjà, elle fouillait à sa ceinture à la recherche de la bourse promise.
« Cent septims sont cent septims, et je paie mes dettes. »
Elle en tira les pièces, les compta sans discussion et les lui tendit. Opher-Ra les prit, non sans remarquer que ses propres doigts tremblaient légèrement sous l’effet retardé de l’effort.
Autour d’eux, l’animation retombait. Les clients regagnaient leurs tables avec cette satisfaction profonde que procurent les spectacles où la violence demeure contenue dans des bornes rassurantes. Hulda, du comptoir, annonça que si l’un ou l’autre s’avisait de saigner sur les tables, le nettoyage leur serait facturé. Personne ne releva. L’avertissement paraissait appartenir au folklore normal des auberges.
Uthgerd glissa la bourse vide à sa ceinture, puis, d’un geste machinal, passa le revers de sa main sous son nez pour en chasser le sang qui y persistait encore. Son regard, qui s’était détourné un instant vers la salle, revint sur Opher-Ra — et s’arrêta.
Elle plissa légèrement les yeux.
« Attendez. »
Elle se rapprocha d’un pas, sans hostilité cette fois, mais avec cette attention précise qu’elle avait déjà manifestée au début du combat.
« Vous portez une amulette de Mara ? »
Opher-Ra baissa instinctivement les yeux vers sa poitrine. Le bijou, qu’il avait acquis quelque temps auparavant auprès d’un prêtre itinérant, reposait là, comme à l’ordinaire, contre le tissu de sa tunique. Il en avait presque oublié la présence.
« Oui », répondit-il.
Uthgerd inclina la tête de côté, comme si cette simple confirmation appelait une conséquence immédiate.
« Ça alors ! Je pensais que quelqu’un comme vous serait déjà marié ! »
Le mot lui parut étrange dans ce contexte. Il chercha un instant à en préciser le sens. L’amulette, se souvint-il vaguement, était censée favoriser une certaine santé générale — le prêtre avait évoqué une bénédiction légère, propre à soutenir le corps dans l’effort ou la convalescence. Il avait jugé l’investissement raisonnable.
Mais il y avait autre chose. Quelque chose que l’homme avait mentionné en passant, avec moins d’insistance, comme une information secondaire. Opher-Ra demeura immobile, tentant de saisir ce souvenir fuyant. Une phrase. Une précision. Un usage social.
Uthgerd, qui n’avait pas pour habitude d’attendre longtemps qu’une idée se forme chez autrui, croisa les bras.
« Et que penseriez-vous de moi ? »
Le souvenir lui revint alors d’un seul coup.
Le prêtre. Le ton détaché. « …et, bien entendu, c’est aussi le signe qu’un cœur est libre, si jamais vous souhaitiez… » — il n’avait pas prêté grande attention à la fin de la phrase. Il avait jugé l’information sans pertinence immédiate, et l’avait laissée de côté.
Opher-Ra releva lentement les yeux vers Uthgerd.
« Vous… me demandez… »
Uthgerd haussa les épaules.
« Je vous demande si vous envisageriez de m’épouser, oui. »
La transition, dans son esprit, manqua d’une étape. Il chercha brièvement le moment où la conversation avait quitté le domaine de la lutte pour entrer dans celui de l’union matrimoniale. Il ne le trouva pas.
« Ne venons-nous pas de nous battre ? », observa-t-il.
« Et vous avez gagné », répondit-elle immédiatement.
Cette réponse, manifestement suffisante pour elle, ne produisit chez lui aucune clarification supplémentaire.
« Vous êtes le premier contre qui je perds depuis longtemps, poursuivit Uthgerd. Ça me suffit ! »
Elle récupéra sa chope, en but une longue gorgée, puis reprit, avec le même ton de constat :
« Vous savez, en Bordeciel, on ne passe pas des semaines à tourner autour du sujet. On ne sait jamais combien de temps on a devant soi. Alors autant aller droit au but. »
Opher-Ra demeura silencieux. La logique, en elle-même, n’était pas absurde. Il avait lui-même constaté à plusieurs reprises que la durée des existences en Bordeciel était soumise à des aléas nombreux et souvent violents. Dragons, bandits, loups, assassins, routes mal fréquentées, chutes malheureuses, décisions hâtives — la liste n’était pas courte.
Mais la conclusion qu’en tirait Uthgerd lui paraissait… abrupte.
Il observa la femme devant lui. Elle se tenait droite, malgré la fatigue évidente du combat. Son regard était franc, sans détour ni embarras. Elle n’attendait pas de flatterie, ni de discours. Elle avait posé une question, et attendait une réponse.
« Je dois reconnaître, dit-il lentement, que la rapidité de cette… proposition me surprend quelque peu. »
Uthgerd eut un léger mouvement d’impatience.
« Pourquoi ? »
La question, posée sans ironie, semblait sincère.
Opher-Ra chercha ses mots.
« Parce qu’il est d’usage, dans certaines régions, d’observer une période de connaissance préalable avant de conclure une telle… alliance. »
Uthgerd fronça légèrement les sourcils.
« Nous venons de passer plusieurs minutes à nous frapper avec sérieux, répondit-elle. J’ai une idée assez précise de votre manière de vous tenir, de frapper, de respirer et de tenir debout quand ça commence à devenir difficile. C’est déjà plus que ce que j’ai appris de la plupart des gens que j’ai croisés ! »
Opher-Ra ne trouva pas immédiatement d’objection. Elle hocha la tête, comme si l’évaluation était désormais complète. Un silence bref s’installa, puis Uthgerd, comme si une pensée lui venait seulement à l’esprit, désigna vaguement son visage.
« Ah, pour ce qui est de… ça, dit-elle en désignant d’un geste l’ensemble de sa personne. Je veux dire, si vous craignez que quelqu’un trouve à redire au fait que vous êtes un Argonien et moi une Nordique… »
Elle esquissa un demi-sourire, encore un peu gonflé par le combat, et leva légèrement son poing fermé.
« Il pourra toujours venir nous l’expliquer. »
Opher-Ra ne put retenir un sifflement amusé.
« Je suppose qu’un bref échange serait alors envisageable. »
Uthgerd pouffa elle-même un instant.
« Oui. Très bref.
— Cette méthode présente, en effet, l’avantage d’une certaine clarté. »
Ils se turent à nouveau. Dans la salle, les conversations avaient repris leur cours normal. Personne ne semblait accorder à leur échange une attention particulière. Pour les autres clients, il ne se passait rien d’inhabituel.
Opher-Ra prit conscience qu’il se trouvait à un moment de décision dont il ne maîtrisait pas entièrement les paramètres, mais dont les conséquences lui apparaissaient néanmoins avec une certaine netteté.
Une maison, deux enfants, une vie désormais organisée autour de retours réguliers, de repas partagés, de nuits surveillées. Uthgerd, en face de lui, n’introduisait pas une rupture dans cet ensemble. Elle s’y inscrivait, d’une manière directe, brutale, peut-être, mais cohérente.
Il inspira lentement.
« J’accepte », dit-il.
Uthgerd parut satisfaite, comme si la question avait été réglée avec toute la clarté souhaitable.
« Parfait. Nous irons demain au temple de Mara, à Faillaise. »
Opher-Ra demeura silencieux. Faillaise, encore. Il pensa à l’orphelinat Honorem, aux gardes, aux enfants arrivés seuls à Blancherive avant lui, puis à la route longue, humide et peu sûre qui menait vers le sud-est.
« Demain », répéta-t-il.
Uthgerd hocha la tête.
« Demain. »
Opher-Ra considéra cette décision nouvelle avec sérieux. Il n’était pas certain de savoir si l’on devait emmener ses enfants à son propre mariage. Il était en revanche presque certain que, malgré leur débrouillardise, il n’avait aucune envie de les laisser se promener dans Faillaise sans surveillance.