L'Enfant de Kyne
Chapitre 2
Quand le Ciel se Déchira
— Affronte la mort avec courage, voleur ! dit Ralof pendant qu’il descendait de la charrette avec le Khajiit.
— Dis-leur alors ! répliqua Lokir. Nous ne sommes pas avec vous. C’est une erreur !
Ulfric descendit de la charrette, encadré par deux légionnaires. Au même moment, Eirik se fraya un chemin parmi la foule jusqu’au premier rang. Il s’arrêta devant un cordon de légionnaires qui maintenait la foule à distance. Le bourreau, le visage dissimulé sous une capuche noire, attendait, les deux mains posées sur le manche de sa lourde hache. A ses côtés, se tenait la prêtresse locale d’Arkay. Les prisonniers descendaient des charrettes et faisaient la queue devant des soldats qui consultaient les registres des rebelles recherchés. A leurs côtés, des capitaines supervisaient l’identification des prisonniers.
— Sales rebelles ! cria un vieillard en crachant par terre.
— Avancez au billot lorsque vous entendrez votre nom. Un seul à la fois ! dit la capitaine la plus proche d’Eirik.
A ses côtés se tenait un jeune légionnaire d’une trentaine d’années. D’une taille moyenne pour un Nordique, il avait les cheveux bruns coupés courts selon la discipline impériale et une barbe soigneusement taillée qui encadrait un visage encore jeune. Son armure de la Légion était propre, entretenue avec soin, mais portait les marques de nombreuses campagnes. Son regard gris, calme et attentif, trahissait davantage un homme habitué à protéger les autres qu’à rechercher la gloire. Il tenait son registre avec sérieux, conscient que cette simple liste décidait du sort de ceux qui se tenaient devant lui. Il s’appelait Hadvar.
— Peuh ! L’Empire adore ses satanés listes ! lança Ralof d’un sourire amer.
Hadvar releva la tête. En reconnaissant le Nordique, son visage se figea un bref instant.
— Ralof… souffla-t-il presque malgré lui.
— Ça faisait longtemps, Hadvar, répondit Ralof. Je ne pensais pas qu’on se retrouverait comme ça.
Le légionnaire baissa les yeux vers son registre. Un instant, il sembla hésiter, puis reprit d’une voix plus ferme :
— Ulfric Sombrage, jarl de Vendeaume !
— Ce fut un honneur, jarl Ulfric ! lança Ralof tandis qu’Ulfric rejoignit le billot aux côtés du général Tullius.
Hadvar inspira discrètement avant de poursuivre :
— Ralof de Rivebois.
Le Nordique s’avança rejoindre les autres prisonniers.
— Lokir de Rorikbourg !
— Non, je ne suis pas un rebelle ! dit-il en s’avançant vers Hadvar et sa capitaine. Vous n’avez pas le droit !
Il décida de prendre ses jambes à son cou et s’élança vers ce qu’il croyait être la liberté.
— Archers ! Tuez-le ! s’écria la capitaine.
Les archers bandèrent leurs arcs et tirèrent plusieurs flèches sur Lokir. Certaines vinrent se planter au sol mais une se planta dans son genou droit et une autre traversa sa gorge. Il mourut en s’étouffant dans son propre sang.
— Quelqu’un d’autre a envie de s’enfuir ? rugit la capitaine à l’attention des autres prisonniers.
Tout le monde resta silencieux puis Hadvar porta son attention vers le Khajiit.
— Toi là. Avance !
Le Khajiit s'avança vers eux. À mesure qu'il approchait, Eirik distingua la fourrure d’un bleu si sombre qu’elle paraissait presque noire. Sous la lumière du soleil, pourtant, des reflets indigo parcouraient son pelage. Des marques blanches dessinaient des motifs sur son front et son museau, contrastant avec ses favoris et sa crinière d’un noir profond. Trois longues cicatrices barraient son œil droit tandis que trois autres marquaient son museau. Ses yeux, d’un jaune ambré presque doré, semblaient briller d’un éclat aussi vif que curieux. Plusieurs anneaux d’or ornaient ses longues oreilles pointues. Malgré ses cicatrices, rien dans son regard n’évoquait un brigand. Au contraire, il dégageait une étrange bienveillance qui contrastait avec la situation.
— Qui es-tu ? demanda Hadvar.
Inigo prit une profonde inspiration.
— Ravi qu'on me pose enfin la question, dit le Khajiit d’un ton jovial malgré sa situation. Je m’appelle Inigo, et je n’ai rien à faire avec eux. Je viens de Cyrodiil et je cherche à rejoindre Faillaise pour faire fortune. Auriez-vous vu Monsieur Libellule ?
— Monsieur Libellule ?
— Oui, mon insecte de compagnie. Il était sur moi avant qu’on me capture.
— Aucune idée. Donc tu ne fais pas partie d’une caravane commerciale ? Eh bien, vous autres Khajiits semblez souvent attirer les ennuis.
— Oui… c’est ce qu’on dit souvent de mes semblables.
— Capitaine que fait-on ? Il ne figure pas sur la liste.
— Je ne devrais même pas y être…
— Peu importe qu’il ne figure pas sur la liste, répondit-elle. Il rejoint le billot comme les autres !
— Quoi ? s’exclama Inigo.
— Ils le condamnent sans même le juger… marmonna Eirik.
— A vos ordres, capitaine, répondit Hadvar. Désolé, nous nous assurerons que ton cadavre soit envoyé en Elsweyr.
— Trop aimable, lança Inigo.
Malgré lui, Eirik esquissa un sourire qu’il effaça presque aussitôt.
— Suis le capitaine, ordonna Hadvar.
La capitaine conduisit Inigo jusqu’au groupe des prisonniers avant de rejoindre le général Tullius. Le général toisa Ulfric.
— Ulfric Sombrage, dit Tullius. Certains ici à Helgen vous prennent pour un héros. Mais un héros n’utilise pas un pouvoir comme celui de la Voix pour assassiner son roi et usurper son trône.
Ulfric tenta de répondre. Seuls des grognements étouffés franchirent son bâillon.
— Vous avez commencé cette guerre, continua Tullius. Plongé Bordeciel dans le chaos. Aujourd’hui l’Empire mettra un terme à votre rébellion et rétablira la paix !
Au moment où il termina sa phrase, le rugissement d’une créature se fit entendre au loin. Tous se turent et regardèrent autour d'eux pour savoir d’où il provenait. Les chevaux dressèrent brusquement les oreilles et les corbeaux s'envolèrent des remparts. Eirik n’avait jamais entendu un rugissement pareil. Quelque chose d’aussi étrange ne pouvait appartenir à aucune bête qu’il connaissait. Seul Hadvar brisa le silence au moment où il prenait position à côté du bourreau.
— Qu’est-ce que c’était que ça ? souffla-t-il.
— Ce n’est rien, répondit Tullius. Continuez !
— A vos ordres, général ! Accordez-leur leurs derniers rites, dit la capitaine à l’attention de la prêtresse.
Cette dernière leva ses bras au ciel et pria. Des cris s’élevèrent dans la foule. Certains acclamaient déjà l’exécution tandis que d’autres restaient silencieux. Seul Eirik regardait les cieux sans prononcer un mot. Il essayait toujours de deviner quelle créature pouvait rugir de la sorte.
— Alors que nous confions vos âmes à l’Aetherius, que les Huit Divins vous bénissent car vous êtes le sel et la terre de…
— Pour l’amour de Talos. Taisez-vous et finissons-en ! s’exclama un rebelle Nordique en se dirigeant vers le bourreau.
— … comme vous voudrez, dit la prêtresse d’un air interdit.
— Allez, allez ! Je n’ai pas toute la journée !
Elle alla rejoindre la foule tandis que le Nordique s’agenouilla et posa sa tête sur le socle. Eirik avait reporté son attention sur la scène et se surprenait à admirer le courage de ce condamné.
— Mes ancêtres me sourient, Impériaux. Pouvez-vous en dire autant ? demanda le Nordique.
Le bourreau leva lentement sa hache. Pendant un bref instant, plus personne ne bougea. Même les murmures de la foule semblaient s’éteindre. La lame s’abattit et la tête du soldat tomba dans le sceau à côté du socle. La capitaine dégagea le corps inerte d’un coup de pied.
— Aussi courageux dans la mort que pendant toute sa vie, souffla Ralof.
— Et maintenant au chat ! s’exclama la capitaine en pointant Inigo du doigt.
Cette fois, le rugissement semblait venir du ciel lui-même. Plus puissant, mais toujours lointain. La foule leva les yeux vers le ciel et Eirik commença à avoir la chair de poule. Il eut l'impression qu'une catastrophe approchait à une vitesse effrayante. Les chevaux s'agitèrent. Les légionnaires s’échangèrent des regards inquiets. Même la foule commença à murmurer. Les chiens commencèrent à aboyer comme s’ils anticipaient un séisme. C’est alors qu’Eirik pensa à sa mère, leur maison était à côté de la porte par laquelle il était entré. Il commença à se déplacer en arrière et à se frayer un chemin hors de la foule. Cette fois, Inigo regarda le ciel. Il était certain que ce son provenait de là-haut.
— Ça recommence, dit Hadvar. Vous avez entendu ?
— J’ai dit : au suivant ! répondit la capitaine.
— Allez au billot, et dans le calme ! dit Hadvar à Inigo.
Inigo s’avança vers le bourreau tandis qu’Eirik chercha, toujours avec difficulté, à quitter la place publique. Un légionnaire lui barra la route.
— Halte ! dit-il en dégainant son glaive. J’ai ordre de tuer quiconque tente d’interrompre l’exécution. Retourne dans la foule !
— Mais ma mère est chez elle ! s’exclama Eirik. Vous avez entendu ce rugissement. Quelque chose va arriver. Je dois l’emmener en lieu sûr ! S’il vous plaît !
— Retourne dans la foule ! Les ordres sont les ordres ! rugit-il en pointant son glaive à sa gorge.
Eirik recula d’un pas puis la lumière disparut. Une ombre gigantesque recouvrit alors toute la place et les regards se levèrent lentement vers le ciel.
Alduin avait rugi à deux reprises pour appeler l'un des siens. En vain. Son frère demeurait silencieux. Impossible. Les dragons répondaient toujours à sa Voix. Il franchit une colline d'un puissant battement d'ailes. Alors, il comprit pourquoi il ne répondait pas. Il n’était pas encore éveillé, comme il pensait l’avoir senti, mais endormi. Une cité de mortels s'élevait à l'endroit même où reposait la dépouille du dragon. Ses remparts et ses maisons recouvraient sa tombe comme si les hommes avaient oublié ce qui dormait sous leurs pieds. Alduin ne ralentit pas son vol. Le temps du réveil attendrait. Les mortels avaient osé bâtir leur cité sur les restes d’un Dov. Ils allaient apprendre ce qu’il en coûtait.
Peu à peu, une immense ombre engloutit la place publique. Les conversations cessèrent. Les regards se levèrent vers le ciel. Les chiens aboyèrent avec frénésie tandis que les chevaux se cabraient avant de rompre leurs attaches dans un mouvement de panique. Un dragon gigantesque décrivait un cercle au-dessus d’Helgen.
— Par l’Oblivion… souffla Tullius. Qu’est-ce que c’est ?
Une femme pointa le ciel d'une main tremblante.
— Un dragon !
Alduin ouvrit lentement la gueule. Une lueur rouge s’alluma dans les profondeurs de son gosier. Sa poitrine se gonfla d’une inspiration si profonde que même le vent sembla suspendre sa course. Il déchaîna son Thu’um.
— STRUN… BAH GOLZ !
Le sol trembla sous la puissance de sa Voix et le ciel commença à s’assombrir. Beaucoup furent projetés au sol tandis que d’autres parvinrent tant bien que mal à rester debout. Le légionnaire qui barrait la route d’Eirik tomba à la renverse mais le jeune Nordique vacilla, retrouva un instant son équilibre, puis fut entraîné dans la chute du légionnaire. Non loin de là, le bourreau lâcha sa hache, qui s'abattit à quelques pouces seulement d'Inigo. Le Khajiit bascula du billot au même instant. Au-dessus d’Helgen, les nuages s'amoncelèrent à une vitesse surnaturelle. La lumière du jour disparut peu à peu, engloutie par une obscurité grandissante.
Les premières météorites s'abattirent sur Helgen dans un fracas assourdissant. Certaines s'écrasèrent au cœur de la place publique et explosèrent au contact du sol. L'onde de choc projeta hommes, femmes et enfants dans toutes les directions. D'autres furent ensevelis sous les décombres des maisons qui s'effondraient. Personne n'était épargné. Eirik se jeta de côté pour éviter un bloc de pierre embrasé qui pulvérisa le pavage à l'endroit où il se trouvait un instant plus tôt. Profitant de la confusion, il s'élança en direction de sa maison. Dans le même temps, Ulfric Sombrage et plusieurs des siens disparurent dans l'une des tours du fort. Plus personne ne prêtait attention aux prisonniers. L'heure n'était plus aux exécutions. Elle était à la survie. Depuis le ciel, Alduin observait les mortels courir dans toutes les directions comme des insectes dérangés sous une pierre. Aucun ne pouvait comprendre que ce n’était là que le premier souffle de leur fin.
— Gardes ! tonna Tullius. Évacuez les civils ! Que quelqu’un fasse venir les mages de guerre !
Même face à l’inconnu, l’officier reprit immédiatement le commandement et leva le bras vers Alduin.
— Maintenant !
Ralof courait vers le donjon lorsqu'il aperçut Inigo qui peinait à se relever, les poignets toujours entravés. Sans hésiter, il se précipita vers lui et le tira sur ses pieds.
— Allez, le chat ! lança-t-il. Ce n’est plus le moment de mourir.
Inigo esquissa un sourire malgré le vacarme qui secouait Helgen.
— Merci l’ami.
Ensemble, ils franchirent les lourdes portes du donjon qui furent aussitôt barricadées par les derniers Sombrages entrés dans le fort. Pour la première fois depuis l'arrivée du dragon, ils purent reprendre leur souffle. Ralof balaya la pièce du regard. Un profond soulagement l'envahit. Les baraquements n'étaient pas occupés par des légionnaires, mais par les survivants de son propre camp. Certains improvisaient des bandages pendant que d’autres rassemblaient armes et vivres. Au milieu d'eux se tenait Ulfric Sombrage.
— Jarl Ulfric… dit Ralof en s'approchant. Était-ce vraiment un dragon ? Les anciennes légendes disaient donc vrai ?
Ulfric demeura silencieux quelques instants. Les impacts résonnaient jusque dans les fondations du fort.
— Les légendes ne réduisent pas des villes en cendres, sa voix grave ne trahissait aucune panique. Peu importe ce que cette créature est. Si nous restons ici, nous mourrons tous.
À cet instant, deux Sombrages surgirent d'un couloir.
— Mon jarl ! Nous avons découvert un ancien passage souterrain. On pense qu’il nous mène hors d’Helgen.
Ulfric hocha la tête.
— Parfait. Soignez vos blessures. Prenez tout ce qui pourra nous être utile. Nous quitterons Helgen dès que les blessés pourront marcher.
Le regard d'Inigo tomba sur un bocal posé sur une table. Une libellule y voletait paisiblement.
— Ah ! Monsieur Libellule ! s'exclama-t-il en s'emparant du récipient.
Ralof haussa un sourcil.
— Tu tiens vraiment à cet insecte ?
Le Khajiit sourit.
— Nous sommes inséparables depuis des mois.
À côté du bocal avaient été déposés les effets personnels que les Impériaux lui avaient confisqué avant son exécution. Il récupéra l'épée de son frère, dont la lame noire absorbait presque la lumière, puis son fidèle arc d’ébonite. Ses propres flèches avaient disparu, mais un carquois en contenant une trentaine reposait contre le mur. Il le passa à sa ceinture. Il glissa ensuite le petit bocal dans une sacoche de cuir. Son regard s'attarda un instant sur les armures que portaient certains Sombrages. Une cotte de mailles ou un gambison auraient été préférables à sa vieille tunique, mais il devrait faire avec. Les Sombrages avaient sauvé bien peu d'équipement dans leur fuite.
Shyla cessa de cuisiner dès qu'elle entendit le premier rugissement. Ce n'était pas le cri d'une bête blessée, mais celui d'une créature d'une taille démesurée. Elle franchit le seuil de sa maison. Son souffle se coupa. Un dragon gigantesque survolait Helgen. Sans perdre une seconde, elle retourna chercher son arc et son carquois. Quelques flèches ne changeraient rien face à une telle créature, mais elle refusait de quitter sa maison désarmée. Eirik était encore sur la place. Elle se mit à courir. Le Thu'um d'Alduin ébranla soudain la ville. Shyla perdit l'équilibre et s'effondra sur les genoux.
— Le Dévoreur des Mondes… murmura-t-elle. Il est revenu… Eirik !
Lorsqu'elle releva la tête, le ciel s'était assombri. Les premières pierres de feu déchiraient déjà les nuages. Shyla bondit de côté pour éviter la première. Une seconde pulvérisa la chaussée derrière elle. Une troisième s'écrasa à quelques pas. Elle reprit aussitôt sa course vers la place.
Eirik n'avait parcouru que la moitié du chemin menant à sa maison lorsqu'il aperçut une silhouette bondir entre les pierres enflammées qui s'abattaient du ciel.
— Mère ! cria-t-il.
Shyla tourna brusquement la tête.
— Eirik !
Elle se précipita vers lui et le serra contre elle avec soulagement. L'étreinte ne dura qu'un instant. Eirik se dégagea doucement et lui saisit le bras.
— Il faut rejoindre le donjon ! Les murs sont en pierre. Nous y serons plus en sécurité !
Shyla acquiesça. Une immense ombre glissa soudain sur le sol. Tous deux levèrent les yeux. Alduin passa au-dessus d'eux. Dans son sillage, son souffle embrasa une tour de guet en bois. L'archer qui s'y trouvait disparut dans les flammes avant même d'avoir pu pousser un cri. Le dragon tourna lentement la tête. Ses yeux écarlates se posèrent sur eux. Le temps sembla se figer. Alduin inspira profondément. Les plaques de son cou se soulevèrent tandis qu'une lueur rougeoyante remontait lentement dans sa gorge. Shyla comprit. Ils n'auraient jamais le temps d'atteindre le donjon. Elle agrippa fermement le bras de son fils.
— YOL… TOOR… SHUL !
Le souffle de feu jaillit dans un rugissement. Au même instant, Shyla répondit.
— WULD NAH KEST !
Au moment même où le souffle de feu jaillit, le Cri de Shyla les projeta hors de sa trajectoire. Le monde se brouilla autour d'Eirik. Pendant un bref instant, il eut l'impression de voler avant de heurter violemment la terre. Shyla le releva aussitôt et l'entraîna derrière une maison de pierre. Tous deux s'y plaquèrent tandis que les flammes d'Alduin déferlaient à l'endroit où ils se trouvaient quelques instants plus tôt. Lorsque le brasier se dissipa, Alduin balaya les ruines du regard. Il avait entendu un Thu'um. Une Langue ? Ici ? Impossible. Il scruta les décombres, cherchant celui ou celle qui avait osé lui répondre. Mais il ne distingua que des mortels fuyant dans toutes les directions. Une boule de feu vint s'écraser contre ses écailles ne laissant qu’une traînée de fumée sur elles. A cette distance, sa tête seule dépassait la taille d’une charrette. Chaque battement de ses ailes faisait vibrer les toits d’Helgen. Alduin tourna lentement la tête. Les légionnaires avaient repris leurs esprits. Des mages de guerre lançaient leurs sorts tandis que les archers décochaient une pluie de flèches dans sa direction. Le Dévoreur des Mondes poussa un grondement de mépris avant de fondre sur eux. Eirik regardait encore l'endroit où les flammes avaient frappé.
— Mère… tu connais le Thu’um ?
Shyla reprenait son souffle.
— Les Filles de Kyne l’étudient. Hélas, c'est le seul Cri que je n’ai jamais maîtrisé. Les véritables Langues pouvaient faire trembler les montagnes. Je ne maîtrise qu’un simple Cri de déplacement. Je ne suis rien comparé à celles des légendes.
Eirik baissa les yeux.
— Alors… nous sommes perdus.
Il releva lentement la tête.
— C'est lui... n'est-ce pas ? Alduin ?
Shyla hésita.
— Peut-être. Tout ce que racontent les anciennes histoires correspond à ce dragon.
Elle jeta un regard vers le donjon.
— Écoute-moi. Le fort a été construit au-dessus d'anciennes cavernes. Si nous parvenons à les atteindre, nous aurons peut-être une chance de quitter Helgen vivants.
Eirik acquiesça.
— Je te suis.
Shyla observa un instant la pluie de météorites.
— Nous courrons entre les impacts. Prêt ?
— Prêt.
Shyla et Eirik quittèrent leur abri et reprirent leur course en direction du donjon où les Sombrages avaient trouvé refuge. Sur la place publique, Hadvar avait rejoint le général Tullius. Autour de lui, les archers encore valides avaient reformé une ligne de tir tandis que les mages de guerre se tenaient côte à côte, leurs mains levées vers le ciel. Alduin fondit sur eux.
— Barrière ! cria l'un des mages.
Tous tendirent les mains au même instant. Une vaste barrière translucide s'éleva devant les survivants. Le souffle de feu du dragon vint s'y écraser dans une gerbe d'étincelles sans parvenir à la traverser. Profitant de ce bref répit, Hadvar se tourna vers son supérieur.
— Général ! Une partie des habitants a pu être évacuée. Certains ont pris la route d'Épervine, d'autres celle de Rivebois... mais nous n'avons rien pu faire pour ceux ensevelis sous les décombres.
Tullius acquiesça sans quitter Alduin des yeux.
— Bien. Repliez les blessés vers le fort. Archers, mages... couvrez leur retraite !
Aussitôt, les légionnaires relevèrent les survivants tombés au sol. Certains portaient des enfants dans leurs bras, d'autres soutenaient des blessés incapables de marcher seuls. Puis le dragon descendit. Son atterrissage fit trembler toute la place. Les pavés se fissurèrent sous son poids. Les mages levèrent une nouvelle fois leurs mains puis la barrière se reforma. Alduin les observa quelques instants puis il ouvrit la gueule.
— FUS… RO… DAH !
Le Thu'um frappa la barrière de plein fouet. Une onde de choc la traversa entièrement et elle se couvrit de fissures lumineuses avant d'exploser en milliers d'éclats. Le silence dura à peine une seconde. Alduin inspira profondément et sa gorge se mit à rougeoyer. Hadvar sentit son sang se glacer.
— À couvert ! hurla-t-il.
Les archers abandonnèrent leurs arcs et coururent sans même regarder derrière eux. Tullius poussa un vieil homme vers les soldats qui évacuaient les blessés. Puis le Dévoreur des Mondes libéra toute sa colère.
— YOL… TOOR… SHUL !
Un torrent de flammes engloutit la place. Les derniers mages de guerre disparurent les premiers. Les archers furent balayés avant d'avoir atteint les portes du fort. Soldats et civils tombèrent les uns après les autres, consumés par le brasier. Seuls Hadvar, Tullius, quelques légionnaires et une poignée de survivants échappèrent au souffle mais le pire restait à venir. Le ciel gronda et les météorites recommencèrent à tomber. L'une d'elles s'écrasa au milieu de la place dans une explosion assourdissante. Hadvar fut projeté à plusieurs mètres de là, roulant sur les pavés avant de s'immobiliser non loin de Shyla et d'Eirik. À l'autre extrémité de Helgen, Tullius et les quelques soldats qui l'entouraient furent soufflés vers la porte nord. Cette fois, la chance leur sourit : aucune pierre ne s'abattit sur eux. Les civils, eux, n'eurent pas cette fortune. Les derniers survivants furent ensevelis sous les blocs embrasés qui continuaient de pleuvoir sur Helgen. Tullius contempla un instant les ruines de la ville et serra les mâchoires.
— Repli ! ordonna-t-il. Quittez Helgen !
Les derniers légionnaires disparurent dans le fort tandis qu'au-dessus d'eux, Alduin poursuivait son œuvre de destruction. Eirik et Shyla n'étaient plus qu'à quelques mètres du donjon lorsqu'une explosion projeta un jeune légionnaire sur leur trajectoire. L'homme roula plusieurs fois avant de s'immobiliser, une main crispée contre ses côtes. C’était Hadvar. Sans réfléchir, Eirik se précipita pour l'aider à se relever. C'est alors que Shyla leva les yeux et son visage pâlit. Une énorme masse de pierre enflammée tombait droit sur eux. Pendant un bref instant, elle comprit qu’ils n’auraient jamais le temps d’esquiver.
— Attention ! cria-t-elle en se jetant sur Hadvar et son fils.
Elle les repoussa de toutes ses forces. Eirik et Hadvar furent projetés jusqu'aux marches du donjon mais une détonation assourdissante retentit derrière eux. Pendant quelques secondes, Eirik n'entendit plus rien, seulement un sifflement puis il se retourna.
— Mère ?
Elle n'était plus là. Une énorme roche occupait désormais l'endroit où elle se trouvait. Sous le bloc de pierre dépassait un bras immobile et du sang s'écoulait lentement entre les pavés.
— Mère !
Le vacarme de la ville engloutit sa voix. Eirik se rua sur la pierre, la poussa mais elle ne bougeait pas. Il la poussa encore mais ses épaules tremblaient sous l’effort.
— Mère ! Réponds-moi !
Rien, pourtant, il continua. Ses mains glissèrent sur la pierre maculée de poussière et de sang.
— Mère !
Derrière lui, Hadvar se releva difficilement et comprit immédiatement. Il posa une main sur l’épaule d’Eirik.
— Viens ! cria-t-il.
Eirik la repoussa.
— Non !
Il recommença à pousser encore et encore mais la pierre resta immobile. Hadvar l’agrippa par les épaules mais le jeune homme se débattit.
— Lâche-moi ! Ma mère est encore là-dessous !
Hadvar regarda une dernière fois le bras immobile qui dépassait sous la pierre.
— Elle s'est sacrifiée pour toi ! hurla le légionnaire. Ne laisse pas son sacrifice être vain !
Les jambes d’Eirik cessèrent de lutter et un cri de douleur lui échappa. Les larmes brouillèrent sa vue et Hadvar devait presque l’entraîner de force vers le donjon. Cette fois, Eirik ne résista plus. Le lourd battant se referma dans un grondement de pierre, séparant les survivants du monde qui s’effondrait dehors. La porte se referma derrière eux tandis que, dehors, Alduin continuait de réduire Helgen en cendres. Le silence ne revint pas. Les explosions continuaient de résonner au-dessus de leurs têtes, étouffées par des mètres de roche. A chaque impact, une pluie de poussière tombait du plafond. Pourtant, Eirik n’entendait presque plus rien. Son regard demeurait fixé droit devant lui. Ses jambes avançaient parce qu’on les faisait avancer mais son esprit, lui, était resté sur la place d’Helgen, devant cette pierre sous laquelle reposait sa mère. Il baissa machinalement les yeux vers ses mains. Ses manches étaient encore tâchées du sang de Shyla. Il referma lentement les mains, comme s’il craignait d’effacer la dernière trace de sa mère. Toute sa vie, Shyla lui avait appris à repérer le moindre danger. Pourtant, cette fois, il n’avait rien vu venir. Il aurait dû voir le danger venir, il aurait dû agir pour sauver sa mère.
— Si j’avais été plus rapide, murmura-t-il, j’aurais pu la pousser avant l’impact. J’aurais pu entraîner ce légionnaire avec moi. Elle serait encore vivante…
Il revit la roche s’abattre derrière eux. Une part de lui refusait encore d’y croire. Peut-être n’était-elle que blessée, peut-être respirait-elle encore sous les décombres. Pourquoi n’avait-elle pas utilisé son Thu’um ? Une seconde d’avance… une seule… et ils auraient peut-être tous survécu. Il chassa cette pensée. Sa mère connaissait mieux que lui les limites de son propre Cri. Une heure plus tôt encore, Shyla lui préparait le repas et, quelques heures auparavant, il rentrait fier de la chasse. Il soupira et repensa encore à l’événement. Une main se posa doucement sur son épaule. Eirik ne répondit pas. Hadvar attendit quelques instants avant de reprendre d’une voix calme.
— Nous devons avancer.
— J’aurais dû la sauver.
— Non. Elle a choisi de nous sauver.
— Elle aurait dû choisir autrement…
Hadvar le regarda un instant avant de répondre.
— Aucune mère ne ferait ce choix.
Un grondement secoua le plafond et de la poussière tomba sur eux. Hadvar leva ensuite les yeux.
— Nous parlerons plus tard. Si nous voulons honorer son sacrifice, il faut d’abord sortir d’ici. Quel est ton nom ?
Hadvar lui tendit la main. Eirik leva la tête puis regarda la main tendue et son regard remonta vers les yeux du légionnaire.
— Eirik, dit-il en la saisissant.
— Hadvar, répliqua-t-il en l’aidant à se relever. Regarde autour de toi et sers-toi uniquement de ce qui pourrait t’être utile. Tu m’as l’air d’être un chasseur, peut-être qu’il y a un arc et des flèches dans le coin. Sais-tu manier l’épée ?
Eirik acquiesça. Il savait se battre, sa mère lui avait enseigné les bases de l’escrime et il avait regardé des légionnaires s’entraîner à de nombreuses reprises quand il était plus jeune. Lorsqu’il se retrouvait face à des bêtes féroces, il mettait en pratique ce qu’il avait appris. Hadvar lui adressa un sourire puis il se tourna vers les autres survivants : cinq légionnaires qui apportaient les premiers soins à une femme tenant un enfant dans ses bras. Eirik regarda autour de lui. Le hall d’entrée était vaste, bâti dans un granit gris dont les murs épais avaient résisté aux premières chutes de pierres provoquées par le dragon. Certaines pierres paraissaient bien plus anciennes que le reste de la forteresse. Les maçons impériaux avaient élevé Helgen sur des fondations bien plus anciennes, oubliées depuis des siècles. De lourdes poutres soutenaient un plafond voûté où la poussière tombait encore au rythme des explosions qui secouaient Helgen. De hautes torches fixées aux murs diffusaient une lumière vacillante qui faisait danser les ombres sur les murs. A droite s’ouvraient les anciens baraquements de la garnison. Plusieurs lits de camp étaient encore défaits, abandonnés dans la précipitation. Une couverture gisait à moitié sur le sol, comme si son propriétaire s’était levé quelques instants auparavant. Des coffres militaires entrouverts, des râteliers d’armes presque vides et quelques établis occupaient les murs. Les Sombrages avaient emporté tout ce qu’ils avaient pu dans leur fuite. Plus loin, une rangée de cellules aux épaisses portes bardées de fer rappelait que le fort servait aussi de prison. Personne ne parlait. Seuls les pleurs de l’enfant et les paroles réconfortantes de sa mère troublaient encore le silence du donjon. Au-dessus d’eux, les grondements étouffés du dragon continuaient de faire vibrer la pierre. Une large arche donnait sur des cuisines où brûlait encore un foyer. Une marmite renversée répandait encore son contenu sur les dalles tandis que l’odeur du pain chaud se mêlait à celle de la fumée. Au fond du hall, un escalier de pierre descendait dans les profondeurs du fort. Les ténèbres semblaient y engloutir toute lumière.
Eirik fouilla les coffres mais ne trouva rien d’utile à l’exception de quelques provisions. Pendant ce temps, les légionnaires aidèrent la femme et son enfant à se relever. Hadvar ouvrit la porte grillagée menant aux profondeurs du fort et fit passer les légionnaires avec les civils devant lui.
— Eirik ! Par ici, dit Hadvar.
Il fut interrompu par le rugissement d’Alduin qui secoua les fondations même du fort. Non… ce rugissement était beaucoup trop proche. Hadvar eut l’impression que le dragon venait de se poser juste au-dessus d’eux. Eirik se mit à courir et, au moment de lever la tête, remarqua que le plafond se fissurait. Hadvar lui tendit le bras et Eirik le saisit. Le légionnaire le tira vivement à l’abri.
— Dépêchons-nous avant qu’il fasse s’écrouler le fort sur nous.
— Oui… il n’en a pas fini avec nous, dit Eirik.
Il sortit son casque de fer de son sac et le mit sur sa tête. Il équipa ensuite son bouclier.
— Je vois que tu t’es bien équipé, dit Hadvar en esquissant un bref sourire, as-tu trouvé autre chose ?
— Cela m’appartenait déjà mais je n’ai trouvé que quelques vivres. Du pain principalement. On dirait que quelqu’un a tout pris.
— Sûrement les Sombrages. Ils ont disparu pendant l’attaque.
Hadvar prit une profonde inspiration puis s’adressa aux autres survivants.
— Ecoutez-moi. Les Sombrages sont probablement encore dans le fort. Notre priorité est de sortir les civils vivants. Si nous les rencontrons, nous éviterons le combat autant que possible. Si nous n’avons pas le choix… protégez-les.
— Je doute qu’Ulfric gaspille son temps avec des civils, dit l’un des légionnaires, mais s’ils lèvent leurs armes contre nous, ils auront ce qu’ils méritent !
— On est avec toi, Hadvar ! dit un autre.
Les trois autres acquiescèrent en silence. Hadvar se tourna ensuite vers Eirik.
— Eirik, je peux compter sur toi pour les protéger ? Si nous tombons face à eux…
— Je m’en occuperai, l’interrompit Eirik, compte sur moi.
Hadvar lui sourit puis prit la tête du groupe avec les autres légionnaires. Eirik alla rejoindre la femme et son fils. L’enfant le regarda et sourit légèrement. Il connaissait Eirik et sa présence le rassurait.
— Eirik… maman, regarde c’est lui.
La femme leva les yeux et reconnut le jeune homme qu’elle avait aidé à guérir quand des loups lui avaient brisé le bras. Elle fut un peu rassurée.
— Mara soit louée, balbutia-t-elle, tu es sauf. Et Shyla ?
Eirik ne répondit. Il secoua la tête horizontalement en fermant les yeux. Elle comprit et posa doucement une main sur son avant-bras. Aucun mot n’aurait pu apaiser une telle douleur.
— Et Bjorn ? demanda-t-il d’une voix tremblante.
— Il… mais sa voix se noya dans un sanglot.
— Papa nous a poussé derrière une maison quand une pierre est tombée sur nous ! Et puis… le caillou…
Eirik le serra contre lui noyant ses derniers mots. Il attendit un instant puis s’agenouilla et posa ses mains sur les épaules du garçon.
— Ecoute, les légionnaires vont nous guider vers la sortie et hors du danger. S’ils n’y arrivent pas, je vous protégerai. En attendant, j’ai besoin que tu sois fort et pour ça...
Eirik détacha son couteau de chasse de sa ceinture et le donna à l’enfant.
— C’était un cadeau de ma mère. Garde-le près de toi. Si quelqu’un tente de faire du mal à ta mère, crie. Tu comprends ?
Les yeux de l’enfant s’illuminèrent lorsqu’Eirik posa l’arme dans ses mains. Il releva aussitôt la tête vers celui qu’il admirait tant. Il acquiesça avec gravité puis se mis à côté de sa mère. Eirik tendit sa main vers la femme qu’elle saisit.
— Allons-y.
Tous trois rejoignirent les six légionnaires. A mesure qu’ils s’enfonçaient dans le fort, ils virent des cadavres de légionnaires ce qui confirmait le passage des Sombrages. Les légionnaires progressaient prudemment le glaive à la main. Lorsque le groupe déboucha sur un long couloir, le rugissement du dragon retentit à nouveau et le fort fut saisi par une secousse. Le plafond s’écroula quelques mètres devant eux et manqua de les écraser.
— Bon sang ! s’exclama Hadvar. Ce dragon n’abandonne jamais.
Le couloir menant aux geôles était condamné mais il restait une porte. Hadvar la reconnut, elle menait aux cuisines. D’un geste, il fit signe aux autres d’avancer. Lorsqu’ils entrèrent dans les cuisines, ils remarquèrent d’autres cadavres de légionnaires. Les tiroirs et les tonneaux avaient été renversés puis vidés. Les Sombrages avaient également emporté les torches, les outres d'eau et les bandages. Ils n’avaient laissé derrière eux que ce qu’ils ne pouvaient pas emporter. Seuls de grands ronds de fromage de chèvres et de vache restaient. Eirik en profita pour couper quelques morceaux avec un couteau de cuisine qui traînait sur une table et les enveloppa dans un morceau de lin. Il glissa le tout dans son sac. Une autre entrée se trouvait à l’extrémité de la cuisine. Hadvar ouvrit la porte, les gonds grincèrent longuement. Il remarqua un passage s’enfonçant plus encore dans les profondeurs du donjon et à l’opposé se trouvait le reste du couloir bloqué par les débris du plafond.
— Le passage continue vers les geôles, dit-il. Les cavernes se trouvent après. Espérons qu’il n’y ait plus personne.
Eirik, l’enfant et sa mère regagnèrent espoir mais les légionnaires restèrent sur le qui-vive. Rien ne leur disait que les Sombrages étaient encore présents. Lorsqu’ils arrivèrent, ils remarquèrent deux autres cadavres. En dehors d’une simple prison, la pièce était une salle de torture. Des scalpels ensanglantés reposaient sur un tabouret. Non loin des cages, dont reposait le corps frais d’un mage, le cadavre d’un vieux tortionnaire gisait près de son établi, la gorge ouverte. Son assistant s’était effondré quelques mètres plus loin. Le sang avait déjà commencé à sécher sur les instruments de torture et les chaînes suspendues aux murs oscillaient encore légèrement.
— Ne regardez pas, dit Eirik à l’enfant et à sa mère.
Hadvar remarqua que le mage avait de la monnaie sur lui, un autre légionnaire fouilla un sac à proximité et y trouva une potion de soin ainsi que quelques crochets de crochetage.
— On dirait que les Sombrages n’ont pas tout pris, dit le légionnaire. Hadvar, tu penses que tu peux ouvrir la cage de ce pauvre type ?
Hadvar trouva justement un passepartout dans les poches du tortionnaire. Un livre posé sur un tabouret attira l’attention d’Eirik. Sa couverture était noire et un dragon d’argent brillait au centre. Les lettres argentées formaient un titre : Le Livre de l’Enfant de Dragon. Il remarqua un autre bouclier accroché sur un mur. Son vieux bouclier portait désormais plusieurs fissures laissées par les pierres tombées sur Helgen. Celui accroché au mur était intact. Sans hésiter, il échangea les deux. Les légionnaires trouvèrent des torches, que les Sombrages n’avaient pas pu prendre, et s’enfoncèrent à nouveau dans le donjon suivis d’Eirik, de la femme et de l’enfant. Ils entrèrent enfin dans les cavernes souterraines. Derrière eux, la lourde porte des geôles se referma dans un grincement sinistre. Devant eux, les ténèbres des anciennes cavernes semblaient les attendre depuis des siècles.
Les marches s’enfonçaient lentement dans la roche. L’air devint plus froid, plus humide. Les murs taillés laissèrent progressivement place à la pierre brute. Des filets d’eau ruisselaient entre les fissures tandis que le bruit des explosions disparaissait peu à peu derrière eux. Seuls subsistaient quelques grondements étouffés qui parcouraient parfois la montagne. Hadvar leva sa torche.
— Nous avons quitté le fort. Ces cavernes rejoignent l'extérieur, dit-il.
Le passage s’élargissait par endroits avant de se resserrer de nouveau. Les légionnaires progressaient lentement, les glaives dégainés. Quelques dizaines de mètres plus loin, ils s’arrêtèrent. Au sol reposaient plusieurs cadavres. Deux Sombrages. Leurs armures étaient déchirées. Autour d’eux gisaient d’immenses araignées, grosses comme des chevaux, transpercées de flèches et d’épées. L’une d’elles avait encore les mandibules plantées dans le bras d’un rebelle. Un légionnaire s’agenouilla.
— Ils sont morts il y a peu.
— On dirait que les Sombrages nous ouvrent la route… dit Hadvar.
Personne ne répondit. Plus loin, la galerie débouchait sur une vaste caverne envahie par les racines. Au centre gisait un énorme ours brun. Plusieurs flèches dépassaient encore de son flanc. Une profonde entaille lui ouvrait le poitrail et autour de lui, reposaient trois autres rebelles. Le combat avait été violent. Des traces de griffes labouraient la roche, du sang maculait les murs. Aucun des légionnaires ne s'en approcha. Le silence retomba et Hadvar abaissa lentement son glaive.
— Continuons.
Les cavernes finirent par s’élever en pente douce. L’air changea peu à peu. Il devint moins humide, plus vif. Une légère brise s’engouffrait désormais dans les galeries, apportant avec elle une odeur de résine et de terre mouillée. Hadvar leva sa torche. Devant eux, une faible lueur filtrait entre les rochers.
— Nous y sommes, souffla-t-il.
Personne n'accéléra pourtant. Chacun avançait avec prudence, comme s'il redoutait que le dragon les attende de l'autre côté. Le passage déboucha sur une rivière souterraine dont les eaux claires s'écoulaient dans un grondement continu. Un vieux tronc d'arbre, jeté d'une rive à l'autre, formait un pont de fortune. Hadvar traversa le premier. Les autres suivirent un à un. L'enfant serrait toujours le couteau de chasse qu'Eirik lui avait confié, tandis que sa mère lui tenait fermement la main. Au-dessus d'eux, quelques chauves-souris dérangées par leur passage quittèrent leurs anfractuosités dans un bruissement d'ailes avant de disparaître dans l'obscurité. Au-delà de la rivière, la galerie se rétrécissait une dernière fois. Puis la lumière devint plus intense. Quelques instants plus tard, ils franchirent enfin l'étroite ouverture. Une bouffée d'air frais emplit aussitôt leurs poumons. Le soleil baignait les montagnes d'une lumière dorée. Les sapins ondulaient doucement sous le vent, comme si la nature ignorait encore le drame qui venait de se jouer.
Après le vacarme d'Helgen, ce silence paraissait presque irréel. Une bouffée d’air frais emplit aussitôt leurs poumons. Personne ne parla. Après des heures passées sous terre, la lumière du jour paraissait presque irréelle. Le vent faisait osciller les pins. Une rivière serpentait entre les rochers. Pendant quelques secondes, plus rien n’existait. Eirik se retourna lentement et leva les yeux. Au-dessus d'Helgen, Alduin planait encore dans les airs. Pendant quelques instants, le dragon sembla observer la forteresse dévastée. Les incendies continuaient de gagner les maisons, et plus aucun cri ne montait de la ville. Comme s'il jugeait son œuvre achevée, le Dévoreur des Mondes déploya ses immenses ailes. Un seul battement suffit à le propulser au-dessus des montagnes. Il s'éloigna vers le nord, jusqu'à n'être plus qu'un point noir se fondant dans les nuages. Eirik sentit sa gorge se nouer. Sa maison, sa mère. Tout avait disparu. En quelques instants, ce dragon lui avait tout pris. Pourquoi ? D'où venait une créature pareille ? Hadvar s'approcha de lui sans quitter les ruines des yeux.
— Nous ne pouvons plus rien faire pour eux, dit-il d'une voix grave. Mais nous pouvons encore sauver ceux qui sont ici.
Eirik demeura silencieux. Le légionnaire posa une main sur son épaule.
— Allons à Rivebois. Les survivants y trouveront refuge. Ensuite... nous verrons ce qu'il faudra faire.
Eirik acquiesça lentement. Il jeta un dernier regard vers Helgen, comme pour graver une dernière fois son village dans sa mémoire. Puis il tourna le dos aux ruines. Pour la première fois de sa vie, il quittait Helgen sans savoir s'il y reviendrait un jour. Son regard glissa au-delà de la vallée. Les montagnes de Bordeciel semblaient s'étendre jusqu'à l'horizon. Des forêts recouvraient leurs versants, des rivières serpentaient entre les falaises et, au loin, des sommets enneigés disparaissaient dans les nuages. Pour la première fois, Eirik prit pleinement conscience de l'immensité de Bordeciel. Quelque part, au-delà de l'horizon, le Dévoreur des Mondes poursuivait son vol. Il inspira profondément. Sans le savoir, il venait de faire son premier pas dans un monde qui dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer.
Lexique des Mots de Puissance du chapitre
Mots de Puissance (par ordre d'apparition) :
- STRUN BAH GOLZ : Cri de la Pluie de Météores; traduction littérale : Orage, Fureur, Pierre
- YOL TOOR SHUL : Cri du Souffle Ardent; traduction littérale : Feu, Incinération, Soleil
- WULD NAH KEST : Cri de l'Impulsion; traduction littérale : Tornade, Furie, Tempête
- FUS RO DAH : Cri du Déferlement; traduction littérale : Force, Équilibre, Pousser