Le Chêne et le Loup
Chapitre 3 : Chrysalide, Tempête et Leçon
2447 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 02/07/2026 16:33
Chrysalide
Deux jours à errer dans Tirënnog comme une pièce dans le mauvais jeu.
Les elfes lui fournissaient le gîte et le couvert avec une courtoisie impeccable et distante. Il mangeait bien. Il dormait mal. Il interrogeait les gardes aux portes chaque matin :
— Geralt est-il arrivé ?
— Non. Pas encore.
Toujours pas…
La mission attendait. La Maison du Loup attendait. Des enfants quelque part attendaient une réponse que lui et Geralt étaient censés rapporter ensemble, et lui, que faisait-il ? Il errait dans une cité elfique en regardant un arbre.
Il avait essayé de ne pas y penser. De se concentrer sur la mission, sur les informations à collecter, sur l’irritation très concrète d’être planté là sans son mentor.
Et Chêne avait déserté ses rêves.
Disparue.
À la place, autre chose. Un appel sourd, constant, qui lui vrillait les tempes et revenait chaque fois qu’il croyait l’avoir ignoré.
Comme un moustique.
Précisément ! Comme un foutu moustique : il chassait la sensation, elle revenait, il la chassait encore et encore.
La nuit, c’était pire. La tension entre ses omoplates, la brûlure dans les paumes, le tiraillement en direction du sanctuaire.
Agaçant.
La troisième nuit, il n’essaya pas de résister.
La clairière était étonnamment déserte sous la lune.
Bastien traversa la mousse en silence, ses bottes amorties par l’épaisseur du sol vivant, et s’arrêta au pied du tronc. De près, l’écorce avait une translucidité douce, comme de l’ambre, comme si la lumière stockée en elle depuis des siècles cherchait encore à s’en échapper. Son médaillon vibrait doucement contre sa poitrine.
Il leva les mains. Elles tremblaient légèrement.
Il les posa contre l’écorce.
Le bois ne résista pas.
Ce ne fut ni une sensation de dureté, ni de mollesse : quelque chose sans équivalent, comme enfoncer les mains dans de l’eau qui aurait oublié d’être liquide. La matière translucide céda, l’absorba jusqu’aux avant bras, et la panique frappa Bastien comme un poing en plein sternum.
Il tira. Réflexe pur. Ses mains ne revinrent pas.
Il allait crier…
C’est là qu’il sentit.
Quelque chose qui effleura ses doigts de l’intérieur. Léger. Froid. Présent.
Une main.
Il cessa de respirer.
Une deuxième main, aussi lente, aussi inconsciente. Des doigts qui glissèrent contre les siens sans les saisir vraiment : pas d’urgence, pas d’intention. Juste la dérive de quelqu’un qui n’est pas tout à fait là.
Sans réfléchir, il l’agrippa. Elle glissa. Le corps continua de dériver.
Loin.
Trop loin.
Bastien plongea en avant.
Ses bras s’enfoncèrent jusqu’aux épaules dans la matière translucide. L’écorce se resserra autour de lui avec une souplesse dérangeante. Il renversa la tête pour ne pas être happé à son tour.
Sa main se crispa sur celle qu’il tenait encore.
Il tira.
Cette fois, le corps céda un peu et dériva lentement vers lui.
Assez.
Juste assez.
Bastien allongea l’autre bras. Ses doigts rencontrèrent un flanc, glissèrent jusqu’à une taille qu’il agrippa aussitôt.
Il referma son bras autour, s’assurant enfin d’une prise solide.
Puis planta ses bottes dans la mousse et bascula tout le poids de son corps en arrière.
L’Arbre-Monde gémit, un son profond et musical qui remonta depuis les racines jusqu’aux branches les plus hautes. La matière translucide s’étira comme une chrysalide refusant de s’ouvrir, puis céda dans un éclat silencieux.
Ils basculèrent ensemble dans la mousse. Bastien ne relâcha pas immédiatement sa prise. Le souffle court, il resta un instant allongé, les bras toujours refermés autour de ce qu’il venait de ramener avec lui.
Une respiration arriva d’abord, convulsive, un grand souffle comme un noyé crevant la surface. Des mains bougèrent vaguement contre son armure, cherchant un appui sans le trouver. Puis plus rien.
Bastien baissa les yeux.
Ce n’est qu’alors qu’il distingua réellement les traits de la silhouette qu’il venait d’arracher à l’Arbre-Monde. Les cheveux collés au visage, la peau pâle, les lèvres entrouvertes dans une respiration encore désordonnée.
Une femme.
Bastien se redressa lentement sans relâcher sa prise. Instinctivement, il maintint l’inconnue contre lui tandis qu’il reprenait son souffle. Son regard s’attarda enfin sur elle.
Elle n’avait rien. Pas de vêtements, pas de protection, juste sa peau pâle glacée par les siècles, et cette chevelure auburn d’une longueur impossible qui se répandait autour d’eux comme un voile.
Sans réfléchir, il détacha sa cape et l’en couvrit. Le geste fut plus rapide que la pensée.
Bastien l’observa. Il ne sut pas combien de temps. Assez longtemps pour que le choc initial se décante et laisse place à quelque chose d’autre : une stupeur différente, plus silencieuse.
Il n’avait pas de mots pour ce qu’il voyait. Pas les bons en tout cas.
Des mèches auburn étaient collées à son visage, dissimulant une partie de ses traits. Lorsqu’il les écarta doucement, il resta figé. Les traits étaient d’une harmonie troublante. Ni parfaits, ni irréels. Juste… impossibles à quitter des yeux.
Une étrange impression le traversa. Comme s’il avait déjà vu ce visage. Ou attendu de le voir depuis longtemps.
Ses yeux s’ouvrirent.
Un vert intense, émeraude, traversé de fines poussières d’or. Un cercle plus sombre bordait l’iris, comme pour contenir cette lumière et l’empêcher de s’échapper.
Ils trouvèrent les siens aussitôt. Avec une précision troublante, comme si même à moitié consciente, même revenue de si loin, quelque chose en elle savait exactement où les poser.
Sa bouche s’entrouvrit.
— Chat…
Un souffle. À peine un mot. Puis ses yeux se fermèrent, ses doigts relâchèrent l’armure, et elle glissa de nouveau dans l’inconscience, paisiblement, comme quelqu’un qui a fait ce qu’il avait à faire et peut enfin se reposer.
Bastien ne bougea pas. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.
Quelque part derrière lui, la cité de Tirënnog s’éveillait : des voix, des lumières aux fenêtres des maisons-arbres, des pas sur les passerelles de lianes. Le gémissement de l’Arbre-Monde n’était pas passé inaperçu.
Il avait peut-être, songea-t-il, quelques secondes avant que ça devienne compliqué.
Il resserra les bras autour d’elle et attendit.
Tempête
Les jours qui suivirent restèrent dans la mémoire de Bastien comme un rêve mal assemblé.
La foule d’abord.
Elle avait surgi de partout, des passerelles, des maisons-arbres, des ruelles de bois poli. Pas en courant. Les elfes ne couraient pas. Ils arrivaient comme une marée, silencieux, inexorables, portant ce bourdonnement étrange qui n’était pas tout à fait de la musique et pas tout à fait des voix. Une seule note, tenue par des centaines de gorges à la fois. Comme un essaim qui reconnaît sa reine.
Parce que c’était ça.
Bastien n’avait pas encore compris ce qu’il avait fait. Pas vraiment. Il avait sorti quelqu’un d’un arbre, quelqu’un qui avait posé les mains sur les siennes dans le noir et dit "Chat" avant de perdre connaissance. C’était tout ce qu’il savait.
Ce que la foule savait, elle, c’était autre chose.
Des centaines d’années d’attente. Un siècle de deuil. Et là, dans les bras d’un gamin, leur reine légitime respirait.
Les gardes s’avancèrent. Des mains se tendirent vers la femme.
Bastien recula d’un pas.
Ses bras se resserrèrent autour d’elle, la cape, elle, le tout plaqué contre lui, avant même qu’il ait eu le temps de décider quoi que ce soit. Pas de la bravoure. Pas de la réflexion. Quelque chose de bien plus primitif que ça. Un chat qui ne lâche pas sa proie.
Il leva les yeux sur les gardes. Ce qu’ils lurent dans ce regard les fit s’immobiliser.
Un elfe, visiblement très ancien, fendit la foule. Vieux comme la cité elle-même, ou presque. Il s’approcha lentement, regarda sa reine, longuement, comme une prière qu’il n’espérait plus prononcer, puis leva les yeux sur ce jeune sorceleur boueux.
— Tu n’avais pas le droit.
— Je sais.
L’ancien hocha la tête une fois. Pas un pardon. Une prise d’acte. Et il lui fit signe de le suivre.
Bastien traversa Tirënnog comme dans un songe, elle toujours contre lui, protégée par sa cape et l’étreinte de ses bras. La foule s’écartait et se refermait comme de l’eau derrière lui. Des mains se tendaient, pas pour prendre, juste pour effleurer. Des voix murmuraient dans une langue qu’il ne comprenait pas.
Il suivit l’ancien.
Plus haut, quelqu’un observait le sorceleur fendre la foule.
En retrait.
Immobile.
Les mains posées sur une rambarde de liane, il semblait étrangement étranger au tumulte qui agitait Tirënnog. La foule chantait. Lui demeurait immobile.
Grand. Sombre. Une tenue impeccable dans des tons noirs que la qualité du tissu rendait luxueuse sans ostentation. Des cheveux noirs retenus en un catogan strict, pas un fil qui dépassait, pas un geste superflu. Les traits nets et froids d’un sang elfique pur. Cette jeunesse éternelle qui aurait pu sembler un don si l’on ne regardait pas trop longtemps.
Ses yeux, eux, ne quittaient pas la femme que le sorceleur portait dans ses bras.
Leur reine. Sa reine.
Elisabeth Armann de la Maison Aen Tír.
Ses doigts se crispèrent lentement sur la rambarde.
Un simple humain.
Un étranger.
Réussissant là où lui avait échoué.
Il les suivit du regard jusqu’à ce que la foule les engloutisse.
*
Leçon
Le premier jour il ne comprit pas vraiment ce qui se passait.
On l’avait installé dans une chambre : grande, lumineuse, du bois vivant partout comme partout ailleurs dans ce palais. On lui avait apporté du linge propre. Il avait dû batailler pour garder sa tenue de voyage, mais l’argument d’une elfe de compagnie sur l’odeur et la crasse avait fini par le faire capituler. Bain. Nourriture. Et puis plus rien.
On l’avait laissé là.
Dehors le palais bourdonnait. Des pas dans les couloirs, des voix étouffées, des portes qui s’ouvraient et se fermaient. Une effervescence sourde qui ne le concernait pas, ou plutôt qui le concernait entièrement mais sans lui demander son avis. Il avait déclenché quelque chose d’immense et personne ne prenait le temps de lui expliquer quoi.
Il s’endormit tôt. Ce n’était pas dans ses habitudes.
Le deuxième jour il commença à errer.
Pas ouvertement. Il n’était pas du genre à errer : les sorceleurs n’erraient pas, ils patrouillaient, ils exploraient. Toujours certains d’être là où ils devaient être.
Il se promenait donc. Avec des raisons parfaitement valables et entièrement inventées.
Par hasard, ses promenades le menaient souvent du même côté du palais.
Les elfes qui croisaient son chemin l’observaient différemment depuis la veille. Plus de curiosité scientifique, quelque chose de plus complexe. Il avait touché leur arbre. Il en avait sorti leur reine. Dans le catalogue des choses qu’un humain n’était pas censé faire, ça occupait probablement les premières places.
Il s’arrêtait parfois devant certaines portes. Pas longtemps. Juste le temps de voir si quelqu’un entrait ou sortait. De poser une question détournée à un serviteur qui passait.
— Elle va mieux ?
— Sa Majesté se repose, répondait-on invariablement avec une politesse impeccable qui ne disait rien.
Il repartait. Revenait. Repartait encore.
Un chat devant une porte fermée.
Le troisième jour Elric, l’intendant de la Maison Aen Tír, celui qui l’avait conduit à travers la foule ce soir-là, le trouva dans un couloir.
Le vieil elfe aux cheveux gris l’observa un moment sans rien dire, avec ce regard particulier des gens qui voient exactement ce qui se passe et qui ont décidé de ne pas le commenter.
— Sa Majesté se repose, dit-il enfin.
— Je sais.
— Elle a besoin de calme.
— Certainement.
— Vous êtes passé devant ses appartements quatre fois ce matin.
Bastien ne répondit pas. Ce qui était, selon lui, une réponse parfaitement suffisante.
Il hocha la tête, de ce hochement particulier qui signifiait qu’il avait enregistré l’information et qu’il n’en ferait rien pour l’instant, puis repartit dans le couloir.
Le quatrième jour les elfes commencèrent à s’intéresser à lui.
Pas à sa façon d’errer dans les couloirs, à autre chose. Deux d’entre eux l’attendaient après le petit déjeuner avec cette politesse impeccable qui à Tirënnog semblait tenir lieu de tout.
— Nous aimerions vous observer, dit le plus âgé. Si vous le permettez.
— M’observer.
— Vos Signes. Votre connexion avec… certaines énergies. Nous avons remarqué des choses inhabituelles.
Bastien les regarda. Pensa à Geralt qui n’était toujours pas arrivé. Pensa à la porte fermée au bout du couloir ouest.
— Très bien, dit-il.
Ce fut la décision la plus mauvaise de sa journée, il le comprit dès la première heure.
Les elfes ne travaillaient pas comme lui. Ils n’avaient pas de baguette, pas de geste précis, pas d’objectif immédiat. Ils observaient, notaient, murmuraient entre eux dans leur langue. Ils lui demandèrent de canaliser un Signe : lentement, très lentement, en contrôlant le flux.
Il tint trois minutes.
Ce qui suivit fit sursauter tout le monde dans la pièce. Une déflagration d’énergie provoquée par un Aard mal maîtrisé fusa et renversa une étagère entière de fioles soigneusement étiquetées, qui explosèrent dans un mélange de poudres et de liquides colorés. Les elfes le regardèrent.
Puis se regardèrent entre eux.
— Fascinant, dit l’un d’eux.
Ce n’était manifestement pas ce que Bastien aurait choisi comme réaction.
Le cinquième jour Bastien se présenta devant la porte de la chambre royale.
Il trouvait qu’il avait été assez patient comme ça.
*