Le Chêne et le Loup

Chapitre 4 : Légère, Osmose

2873 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 02/07/2026 16:34

Légère


Il était donc debout devant les appartements royaux, les bras croisés, face à un elfe qui ne faisait plus son âge : cheveux gris, dos droit, regard qui signifiait clairement qu’il n’avait pas l’intention de bouger.

— Je comprends votre frustration, sorceleur… mais elle est encore faible. Elle doit se reposer dans le calme.

Bastien insista.

Mais sans trop de conviction. À quoi s’était-il attendu…

Puis une voix faible mais ferme se fit entendre derrière la porte.

— Elric. Laissez-le entrer.

Le vieil elfe se retourna prestement. Dans un geste que Bastien interpréta comme de la résignation mal déguisée, il referma la porte derrière lui. On entendit la suite de la conversation à travers le bois.

— Majesté, vous n’êtes pas en état de recevoir de la compagnie. Je lui dirai de prendre audience quand…

La voix l’interrompit.

— Vous discutez mes ordres, Elric ?

— Non, Majesté.

— Alors laissez-le venir. Et vous tous, partez. Vous me fatiguez à me tourner autour comme des abeilles.

Bastien imagina la tête du fameux Elric. Ça le fit sourire.

Quand celui-ci lui ouvrit la porte, il fit mine de garder bonne figure, s’adressant à lui comme s’il lui faisait une faveur personnelle.

— C’est bon. Vous pouvez entrer. Mais soyez bref. Elle a besoin de repos.

Le sorceleur se retint de montrer qu’il avait gagné et entra dans la pièce.

Elric sortit la tête haute, quatre serviteurs à sa suite.

La chambre était grande. Du bois vivant partout, des nervures apparentes dans les murs comme si la pièce elle-même respirait. Des tentures de mousse et de soie sauvage filtraient la lumière du jour en une clarté dorée et verte. Des fleurs fraîches sur chaque surface, pas pour le décor, mais pour ramener quelque chose de vivant auprès d’elle.

Il s’arrêta sur le seuil.

                                                                      

Elle était allongée sur un lit qui la faisait paraître plus petite et plus vulnérable qu’il ne l’aurait imaginée. Son interminable chevelure reposait à son côté comme un tapis de feuilles en automne : auburn, changeant selon l’angle de la lumière, d’un roux profond à quelque chose qui touchait presque à l’or. Elle débordait du lit, serpentait sur le sol.

Son visage était d’une pâleur inquiétante. Pas la pâleur froide d’une morte, quelque chose de plus subtil, de plus fragile. Comme une bougie qu’on a failli laisser s’éteindre et qui tient encore, à peine. Des cernes profonds creusaient son regard. Le poids de cent ans qui se réveillent en même temps, dans un corps qui avait failli oublier comment faire.

Elle n’avait rien d’une jeune fille. De fines rides marquaient le coin de ses yeux. Quelques taches de rousseur parsemaient encore sa peau claire. Ses cheveux auburn encadraient des traits fins, un nez droit, des pommettes hautes et des lèvres naturellement douces. Ses oreilles légèrement effilées rappelaient son sang elfique.

Elle n’était pas une beauté éclatante.

Elle était de celles qu’on ne peut s’empêcher de regarder une deuxième fois.

Quelque chose dans sa poitrine fit une chose qu’il n’aurait pas su nommer et qu’il n’aimait pas du tout. Son cœur, ce muscle qu’on lui avait appris à contrôler, à ralentir, à mettre au service de l’efficacité, s’emballa d’un coup, sans lui demander la permission. Comme si les mutations n’avaient aucune prise là-dessus. Comme si certaines choses échappaient à tout entraînement.

Son cœur n’aurait pas dû faire ça. Il le savait.

Il s’approcha.

Il commençait à regretter d’être venu. Sa présence n’avait pas sa place ici, dans l’intimité d’une reine, dans cette lumière dorée et ce silence feutré. Elric avait raison.

Mais elle ne lui laissa pas le temps de changer d’avis.

Elle tourna les yeux vers lui. Ce vert profond traversé d’éclats d’or… Il les connaissait. Pas ces yeux-là exactement, mais leur couleur, leur profondeur. Quelque chose qui venait de très loin et qui l’avait guidé chaque nuit. Sa tête se tourna légèrement vers lui.

— Bonjour, dit-elle simplement.

Bastien, pris de court, fit une espèce de salut improvisé, le bras en équerre contre la poitrine, l’autre derrière le dos. Il s’inclina.

— Bonjour heu… votre royale majesté… royale… de la maison… Tir… Non… Merde !

Elle éclata de rire.

Ce rire.

Il lui fit dresser tous les poils dans un frisson qui remonta le long de son échine. Pas de peur. Pas d’alerte. Autre chose. Ce rire qui résonnait dans la pièce comme il résonnait dans l’Immatériel. Ce tintement cristallin, ce quelque chose qui n’appartenait qu’à elle.

Chêne.

La certitude s’abattit sur lui comme une évidence. Totale. Immédiate. Sans appel. C’était elle. Ça avait toujours été elle. Il en avait désormais la certitude.

Elle fit une légère grimace, le signe d’un mal de tête encore installé, ou de la fatigue que lui procura ce rire. Puis, lentement, contrôlant son geste pour éviter de réveiller la migraine latente, elle tourna complètement la tête vers lui.

— Elisabeth, dit-elle. Tu peux m’appeler Elisabeth. En me libérant tu as gagné ce droit.

Un sourire. Une pause.

— Et nous nous connaissons déjà… petit chat.

Il ne répondit pas tout de suite. Quelque chose dans sa gorge avait décidé de ne pas coopérer.

— Dans ce monde je me nomme Bastien.

— Je sais. Elle le regarda avec ces yeux qu’il connaissait sans les avoir jamais vus. C’est un joli prénom.

Elle tenta de se redresser. Une grimace traversa son visage, vive, brève, aussitôt contrôlée. Bastien fit un geste instinctif pour la retenir, ses mains à quelques centimètres d’elle, sans savoir exactement quoi faire de ce geste.

— Coupe-moi les cheveux.

Il la regarda.

— Pardon ?

— Coupe-moi les cheveux. Je n’en peux plus de les voir et ils me gênent dans mes mouvements. J’ai demandé à une de mes femmes de compagnie de le faire mais Elric s’y est fermement opposé.

Elle leva les yeux au ciel avec l’énergie d’une femme qui en avait assez d’être ménagée.

— Apparemment, étant faite de magie, on ne peut toucher à ma chevelure sacrée… bla bla bla. Je me vois mal traverser les couloirs avec ma chevelure à bout de bras à longueur de temps. Coupe-les, s’il te plaît.

— Avec quoi ?

— Une de tes armes.

— Ils me les ont prises. Elles sont interdites dans le palais.

Elle le regarda avec ce sourire en coin qu’il commençait à reconnaître.

— Tu comptes me faire croire que tu ne caches pas une dague bien tranchante sur toi ?

Il soupira. Leva les yeux au ciel.

Et capitula.

De sa manche sortit une petite dague argentée : fine, discrète, et manifestement très bien affûtée.

— Comment on procède ?

— Prends cette étole, dit-elle en désignant un carré de soie posé sur un guéridon. Entoure mes cheveux avec au niveau de la nuque. Fais un nœud bien serré. Descends le nœud pour régler la longueur et… Couic.

Le sorceleur rit en saisissant le tissu. L’entrain de cette femme était communicatif, et parfaitement absurde, et il n’avait pas envie que ça s’arrête.

Il s’assit près d’elle sur le rebord du lit.

Lui passa l’étole sous les cheveux.

Ce faisant, il se retrouva plus proche d’elle qu’il ne l’avait prévu, son épaule à quelques centimètres de la sienne, l’odeur d’humus et de chèvrefeuille qui lui appartenait.

Son cœur, qui avait eu la décence de se calmer un moment, reprit sa course incontrôlée. Il serra l’étole un peu plus vite que nécessaire.

Il fit glisser le nœud sous ses omoplates. Une longueur qu’il jugea acceptable.

Saisit la dague. La passa sous le nœud.

S’apprêta à couper d’un geste vif.

S’arrêta.

— Je ne prends aucun risque en faisant ça, hein… Ton vieux mage avait l’air de dire que…

— Il n’y a aucun risque. Enfin… je crois.

— Elisabeth.

C’était la première fois qu’il prononçait son prénom. Il ne s’en rendit compte qu’après.

Elle soupira.

— Très bien. Il y a bien un risque…

Une pause théâtrale.

— Je peux très bien me transformer en genaude.

Un silence.

Puis ils éclatèrent de rire tous les deux et, d’un geste précis, maîtrisé, il libéra la reine de son encombrante chevelure. Ce faisant, il la libéra aussi du poids de sa signification.

Elisabeth passa avec délectation une main dans ses cheveux à nouveau libres.

Bastien brandit son trophée.

— Si ton Elric rentre maintenant il va faire une crise cardiaque. J’en fais quoi ?

— Là-bas il y a un panier. Mets-les dedans. Il pourra s’en tricoter une écharpe si ça lui chante.

Elle s’effondra à nouveau sur ses oreillers.

La tâche accomplie, le sorceleur se retourna vers elle. Elle avait posé la main sur son front, serrant ses tempes.

— Tu as l’air épuisée. Je vais faire appeler quelqu’un.

— Non ! dit-elle un peu trop fort. Elle rectifia son timbre. Non. Reste… s’il te plaît.

Elle se retourna sur le côté, tapotant de la main l’endroit où il s’était assis.

— Peux-tu rester avec moi le temps que je m’endorme ? Ta présence me fait du bien. Je ne sais pas comment expliquer…

Le sorceleur vint s’asseoir à nouveau auprès d’elle. Il posa sa main sur celle qu’elle avait laissée traîner sur les draps.

— Inutile de chercher à expliquer. Je sais.

*

Osmose



Elle dormait beaucoup les tous premiers jours.

Bastien s’était installé dans le fauteuil près de la fenêtre, il en avait pris possession et, maintenant qu’il avait ses entrées dans la chambre royale, il ne se faisait pas prier pour prendre ses aises.

Des fois, il lisait. Ou faisait semblant.

À d’autres moments, il sculptait un petit morceau de bois trouvé au hasard d’une balade. Il lui avait évoqué la forme d’un chêne et il s’échinait à y incruster un chat, laissant autour de lui des copeaux en bataille sur le sol, le guéridon et les coussins.

Lorsque Elric entrait et ressortait, il jetait sur lui des regards qui auraient pu foudroyer un homme moins imperméable à ce genre de chose.

Elisabeth se réveillait par intermittence, quelques heures de conscience, puis de nouveau le sommeil. Chaque réveil la trouvait un peu plus là. Un peu plus ancrée. Comme quelqu’un qui apprend à réhabiter une maison longtemps fermée.

Un matin, il la vit regarder par la fenêtre avec cet air de quelqu’un qui fait des plans. Il reposa son œuvre.

— Non, dit-il.

— Je n’ai rien dit.

— Tu regardes dehors comme ça depuis cinq minutes… Tu n’es pas encore en état de sortir…

Elric, qui ne s’affairait jamais bien loin, se surprit à acquiescer aux propos de l’encombrant invité.

Elle sourit.

— Le balcon. Juste le balcon. Il faut que je me lève ! Je n’ai pas marché depuis un siècle… au sens propre…

Il la regarda.

Elle le regarda.

Il capitula.

Le vieil elfe, dans l’encadrement de la porte, prit une inspiration qui signifiait clairement qu’il désapprouvait.

Bastien tendit la main.

Pas par galanterie, par réflexe. Elle avait repoussé les draps, posé les pieds au sol avec cette concentration particulière de quelqu’un qui ne fait pas tout à fait confiance à ses jambes, et quelque chose dans ce geste l’avait fait se lever du fauteuil sans réfléchir, faisant glisser le long de ses jambes une pluie de copeaux de bois.

Elle regarda la main tendue.

— Je peux marcher, dit-elle.

— Ah oui ? Peut-être as-tu oublié depuis le temps.

Elle lui adressa une magnifique grimace mais prit sa main quand même.

Prudemment, elle posa un pied par terre, comme quelqu’un qui vérifie que le sol est bien là avant de lui confier son poids.

Un pas, ça passe.

Un deuxième, ça passe aussi.

Le troisième, ce serait un jeu d’enf…

Ses jambes se dérobèrent.

— Merde…

Bastien la rattrapa. Bras autour de sa taille, sans bruit, sans commentaire. Il la laissa reprendre pied à son rythme.

— Tu as dit quelque chose ? demanda-t-il.

— Non. souffla-t-elle avec le regard de celle qui promet un mauvais quart d’heure si cela se sait.

— Bien.

Ses pas devinrent plus sûrs au fil des mètres.

Le corps se souvenait malgré lui. Cent ans… les jambes retrouvaient quand même le bon tempo, la bonne façon de s’ancrer sur le sol. Au fur et à mesure, la mémoire de son corps se réveillait.

Elric, dans l’encadrement de la porte, les regardait partir avec l’expression d’un homme qui a perdu une bataille et qui le savait. Mais ne put s’empêcher de ressentir un sentiment de fierté et de soulagement en voyant celle qu’il avait servie, puis à qui il avait dit adieu, se relever à nouveau.

La porte du balcon s’ouvrit.

L’air arriva d’un coup. Chaud. Chargé de résine et de fleurs sauvages et de cette note électrique qui était l’odeur de Tirënnog, pas une odeur ordinaire, une odeur qui venait des arbres eux-mêmes et de la magie qui les traversait depuis des siècles.

Ely s’arrêta sur le seuil.

Sa main se resserra sur celle de Bastien.

Juste une seconde. Comme un réflexe. Elle prit une grande inspiration, remplit ses poumons de cet air qui lui avait fait défaut.

Puis elle avança.

Ses doigts trouvèrent la rambarde, le bois vivant, tiède sous les paumes, les nervures de l’écorce exactement là où elles avaient toujours été. Comme si la cité l’avait attendue. Comme si rien n’avait bougé.

Mais tout avait bougé.

Elle embrassa du regard ce qui se trouvait sous ses pieds.

La cité s’étendait sous eux dans la lumière du matin, vivante, grouillante, dorée. Les passerelles de lianes qui reliaient les tours de bois blanc. Les jardins suspendus entre les branches maîtresses, chargés de fleurs qu’elle ne reconnaissait pas toutes. Des maisons nouvelles là où il n’y en avait pas. Des arbres plus grands qu’elle ne s’en souvenait, un siècle de pousse, un siècle de vie qui avait continué sans elle.

Sa gorge se serra.

Pas de tristesse exactement. Quelque chose de plus complexe, la joie et la perte mélangées, impossibles à démêler.

— Elle a poussé, dit-elle enfin.

Sa voix était étrange. Plus petite que d’habitude.

— Ta ville ?

— Et mon peuple. Elle marqua une pause. Ils ont continué. Ils ont construit. Ils ont vécu.

Elle laissa les mots retomber.

— C’est bien, dit-elle.

Bastien ne répondit pas. Il restait un pas derrière elle, les yeux sur son profil, cette façon qu’elle avait de tenir le monde à distance derrière ses yeux même quand il la traversait de part en part.

Le soleil montait entre les branches. La lumière changeait, moins dorée, plus verte. Tirënnog s’éveillait.

Elle ne bougeait pas.

— Tu veux rentrer ? demanda-t-il.

— Non… Pas encore.

Elle resserra les mains sur la rambarde, le dos tourné.

Bastien n’avait jamais prétendu être coiffeur. Ses cheveux, mal coupés, inégaux, flottaient légèrement dans la brise du matin. Auburn. Ce roux profond qui vire au cuivre quand la lumière s’y pose.

La chemise de lin souple qu’on lui avait apportée était trop grande. Ou était-ce elle qui était trop petite. Le tissu flottait, léger, presque transparent dans la lumière. Laissant deviner la finesse de ses épaules. La courbe de son dos.

Ses pieds nus sur le bois du balcon, solidement ancrés à présent.

Il y avait quelque chose dans cette image : cette femme de deux cents ans aux pieds nus sur son balcon, les cheveux en désordre, qui regardait sa cité se réveiller comme si elle avait tout le temps du monde.

Le sorceleur… Lui… ne regardait pas la cité.


Laisser un commentaire ?