Le Chêne et le Loup

Chapitre 8 : Attente et Confidence

1906 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 01/08/2026 22:21

Attente

La fin de l'été approchait.

Au palais de Tirënnog, la vie suivait son cours.

Chacun trouvait sa place, tant bien que mal.

Vigilant, toujours à la manœuvre, Aethryu veillait sur la reine et sur le bon déroulement de son retour au trône.

Il était là... simplement là... Toujours là... au détour d'un couloir, dans l'encadrement d'une fenêtre. En retrait. Légèrement en retrait.

Un pas derrière elle ou derrière son dossier. Il observait le monde à travers ses yeux gris.

Ce regard argenté qui glissait sur tous avec la précision tranquille de quelqu'un qui n'a pas besoin de s'approcher pour voir.

Sa présence était inévitable. Il était chez lui. Et Bastien, aussi agaçant que ce fût à admettre, ne pouvait pas l'oublier.

Bastien le sentait avant de le voir. Quelque chose dans ses sens de sorceleur s'allumait sans crier gare, pas un danger franc. Quelque chose de plus subtil et de plus difficile à ignorer. Comme une lame qu'on passe sur une joue sans appuyer. Juste pour qu'on sache qu'elle est là.

Il n'en dit rien.

Pas encore.

Lui aussi avait pris le parti de rester dans l'ombre de la reine. Jamais très loin. Jamais trop près non plus.

Toujours à portée, si besoin.

Il avait appris à lire les signes de tension chez Élisabeth : les épaules légèrement trop droites, le sourire maintenu une seconde de trop, la façon dont ses doigts cherchaient le bord de la table pendant les conseils. Le poids que personne d'autre ne semblait voir, parce qu'elle ne le laissait jamais paraître.

Personne ne relevait plus sa présence. Il était devenu une évidence auprès d'elle. Il avait fini par se fondre dans le décor.

Parfois, entre deux prises de parole, entre deux portes qui s'ouvraient et se refermaient, elle apercevait sa silhouette derrière les claustras de bois ajouré. Immobile. Les bras croisés. Ce regard de chat qui la suivait sans qu'il s'en rende compte.

Le temps d'un flottement, elle perdait le fil, une seconde, puis deux.

Le conseiller en face d'elle attendait une réponse qu'elle devait rattraper au vol.

Sa présence la rassurait autant qu'elle la rongeait.

Elle aurait voulu s'arrêter. N'être qu'à lui.

Elle ne pouvait pas.

La nuit, les portes se fermaient. La reine redevenait Ely et ils retrouvaient dans quelque chose qui n'avait pas de nom exact, cette osmose née dans les rêves, quand elle était chêne et lui était chat, et qu'il n'y avait pas de corps pour compliquer les choses. Pas de conseil. Pas de responsabilités.

Geralt, lui, avait trouvé sa place avec une facilité qui aurait été vexante si elle n'avait pas été aussi typiquement Geralt.

Les herboristes elfiques l'avaient adopté dès la première semaine. On le trouvait chaque matin dans les jardins suspendus, penché sur des plantes aux noms imprononçables, ses grandes mains abîmées mais habiles retournant délicatement les feuilles dans la lumière. Il prenait des notes. Il buvait le thé qu'on lui apportait sans commentaire.

Bastien l'y trouva un matin et tourna autour de lui comme un félin en cage. Il s'assit sur un muret. Se releva. Fit le tour du jardin. Revint. S'assit à nouveau. Examina une feuille au hasard avec l'air de quelqu'un qui trouve ça fascinant, tint trois secondes, la reposa.

— Alors, dit-il. Ces plantes.

— Hmm.

— Intéressant comme… feuilles.

— Hmm.

— La couleur notamment. Très… verte.

Geralt tourna une page sans répondre.

Bastien sauta du muret.

— Allons chasser !

— Et créer un incident diplomatique en tuant une de leurs bestioles sacrées ? Hors de question.

— Un petit combat alors. Histoire de se dérouiller les muscles. Tu es trop sérieux. Ça ne te va pas.

— Non.

Bastien le regarda. Il était penché sur son Herbe-de-je-sais-pas-quoi, concentré, utile, à sa place. Cette image avait quelque chose de particulièrement agaçant ce matin.

— Tu passes plus de temps avec tes plantes qu'elle avec son conseil. Félicitations.

Geralt se redressa et lança sans se retourner.

— Moi au moins je sais garder mes mains là où il faut.

Bastien s'arrêta net. Plissa les yeux.

— Vous me faites chier !

Il repartit. Geralt attendit qu'il soit hors de portée et esquissa un sourire.

Le sourire ne dura pas.

De l'autre côté du jardin, dans l'encadrement d'une fenêtre du palais, une silhouette vêtue de noir observait, immobile.

— Bastien.

Ce n'était qu'un mot. Mais quelque chose dans le ton suffit à arrêter le jeune sorceleur en plein élan.

Il se retourna.

Geralt n'avait pas bougé. Il désigna la fenêtre d'un mouvement de tête à peine perceptible.

— Le régent. Ne le sous-estime pas.

Bastien suivit son regard. La silhouette avait déjà disparu.

— Un peu tard pour le conseil, tu ne trouves pas ?

Il ramassa ses affaires avec un peu plus de force que nécessaire.

— Je sais déjà tout ça, oh Maître.

Il se pencha dans une mauvaise imitation de révérence.

— Je vous remercie grandement pour votre sollicitude...

Il se retourna et partit vers le palais. Sans se retourner, il leva une main qu'il fit mouliner dans le vide et lança :

— C'est bon, je gère !

Geralt le regarda partir sans un mot.

Gérer n'était pas franchement le mot qui lui venait à l'esprit du vieux sorceleur.



Confidence


Elle avait passé sa journée à assister à une interminable séance de doléances.

Ils avaient beau être des elfes, les occasions de maudire son voisin ne manquaient pas.

« Son salon pousse dans mon jardin ! » « Je n'y suis pour rien, c'est l'arbre qui décide ! » « Je t'ai vu lui parler ! »

Un artisan réclamait réparation : son bâton refusait obstinément d'obéir à son nouveau propriétaire et continuait de revenir chez son ancien maître.

Plus loin, on débattait d'anneaux enchantés qui ralentissaient le temps sans qu'aucun mage n'en ait validé la fabrication.

Un pêcheur assurait avoir trouvé une épée plantée dans une pierre au fond d'un étang. Personne ne voyait où était le problème, sauf le propriétaire de la pierre.

Et pour finir, une commission entière débattait depuis trois semaines pour déterminer si les dragons de compagnie devaient être considérés comme des animaux domestiques ou des catastrophes naturelles.

Et c'était à elle de trancher...

Le soir, quand la dernière porte se referma enfin, elle n'avait plus la force de rien décider du tout.

Elle avait rejoint Bastien sans un mot, s'était laissée tomber contre lui. Il l'avait accueillie sans poser de question, au creux de ses bras.

Puis s'était laissée glisser dans cette torpeur douce qui précède le sommeil, bercée par le souffle lent du sorceleur et les battements réguliers de son cœur.

Il sentait le poids de sa tête contre son flanc, ses doigts relâchés sur sa peau, sa respiration régulière. Elle ne bougeait plus.

Lui fixait le plafond de bois pâle au-dessus d'eux.

— Dis, Ely.

Elle remua légèrement, à peine. Sa voix arriva engourdie de sommeil.

— Hmm.

— Aethryu Du'a... machin truc Kharis. Qui est-il pour toi ?

Un silence. Elle ne se redressa pas. Mais il sentit quelque chose changer dans sa respiration.

— Il fait partie de mon passé. Je l'ai connu dans une autre vie, dit-elle enfin. Avant tout ça.

— Avant... l'arbre.

— Avant beaucoup de choses.

Ses doigts bougèrent légèrement sur sa peau, sans qu'elle en ait conscience. Elle sentit que le sorceleur attendait plus et continua.

— Il m'a trouvée quand je ne savais pas encore qui j'étais. Dernière d'une lignée que j'ignorais porter. Héritière d'un trône dont je ne voulais pas. Une bâtarde qui plus est. J'étais un obstacle pour celui qui occupait le trône d'Elydorn.

Elle marqua une pause.

— Je lui faisais confiance. Il était censé m'aider.

— Censé ?

Elle soupira. Raviver ses souvenirs lui était pénible.

— Imagine... Le retour d'une héritière, ici, à Tirënnog ! Une demi-elfe qui n'avait jamais connu les fastes de la cour.

Rhyu m'avait promis qu'il serait à mes côtés pour le grand retour de la maison Aen Tír...

Mais il n'en fut rien. Il m'a livrée à celui qui occupait déjà le trône... son père.

Elle baissa un instant les yeux. Bastien releva le diminutif "Rhyu" qu'elle lui avait déjà donné lors de leur bref échange, mais il n'en dit rien, préférant continuer à l'écouter.

— C'était un tyran... Un vrai de vrai. Pas juste « on découpe deux ou trois têtes et on passe à autre chose »... Non, lui, il découpait bien des têtes, mais faisait en sorte que tout le reste soit écorché, brûlé ou éviscéré avant ça. Tous le craignaient. Son fils le premier.

Aethryu avait passé toute sa vie à lui obéir. Mais il n'a pas trouvé la force de lui désobéir ce jour-là. Et il m'a livrée à lui. La suite... je préfère ne pas en parler.

Elle laissa le silence peser entre eux.

— Au bout du compte, le résultat est le même.

Elle laissa ces mots reposer un moment dans l'obscurité.

— On s'est aimés. Avant... Tu t'en doutais, j'imagine...

Juste ça, posé là, simplement. Elle continua.

— Il compte encore pour moi. Mais quand ceux qu'on aime vous trahissent... quelque chose meurt. Et rien n'est plus pareil.

Un silence plus long, cette fois. Bastien allait poser la question qui lui brûlait les lèvres, mais elle y répondit comme si elle avait lu dans ses pensées. Ce n'était que le déroulement naturel des événements, au final.

— Il était là le jour où je me suis sacrifiée. Il a enfin trouvé le courage de s'opposer à son père et l'a tué avant qu'il ne s'empare de l'Arbre-Monde. Sans lui, notre monde serait bien différent.

Elle baissa les yeux.

— Mais il était déjà trop tard. Le rituel était en cours et le prix n'avait pas changé. Alors... j'ai fait ce que j'avais à faire.

— Il n'a pas pu t'arrêter.

— Non. Personne n'aurait pu. Il le fallait. Nous le savions tous les deux.

Une pause.

— C'était écrit.

Un long silence s'installa entre eux.

Bastien continuait à regarder le plafond, absorbant les informations, tandis qu'Elisabeth faisait glisser ses doigts sans but sur le torse du sorceleur.

Enfin, il bougea. Se dégagea doucement et se tourna vers elle.

Il replaça une mèche de ses cheveux, puis releva son menton vers lui et l'embrassa.

— Et nous ? Tu crois que c'était écrit ?

Elle gloussa, ce tintement cristallin qui lui faisait toujours quelque chose qu'il refusait d'analyser trop longtemps.

Elle se redressa lentement et vint s'installer sur lui, ses cheveux auburn tombant autour d'eux, les coupant doucement du reste du monde… Ses doigts glissèrent sur sa peau, espiègles, assurés.

— Je ne sais pas, murmura-t-elle entre deux baisers.

Ses lèvres effleurèrent sa mâchoire. Son cou.

— Mais par contre…

Un autre baiser.

— Je connais la suite de cette nuit…


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