Le Chêne et le Loup

Chapitre 9 : Aube et Encre

1258 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 01/08/2026 22:30

Aube

Aethryu descendait toujours avant l'aube. À cette heure où l'on ne sait plus s'il est très tard ou encore beaucoup trop tôt.

C'était son heure. Le palais était encore endormi, les couloirs déserts. Le silence n'appartenait qu'à lui. Il pouvait descendre aux cuisines les yeux fermés. Il connaissait chaque marche, chaque courbe de la rampe. Il y laissa glisser sa main. Il aimait sentir sous sa paume le bois de la rampe poli par des milliers de mains avant lui.

Depuis des siècles, toujours les mêmes gestes, toujours le même rituel.

Il aimait boire son thé seul. Avant que le monde reprenne ses droits. Avant que le palais se réveille.

Il se figea au bas de l'escalier.

Des voix...

Basses d'abord, indistinctes, puis un éclat de rire, bref et grave. Puis un autre, cristallin celui-là.

Aethryu connaissait ce rire.

Il faillit faire demi-tour, mais sa curiosité fut plus forte.

Une odeur lui parvint. Beurre chaud. Pain grillé. Et... des œufs ?

La porte de la grande cuisine était restée entrouverte. Il s'approcha sans bruit, et s'arrêta sur le seuil.

Bastien était pieds nus, une chemise de lin ocre à moitié rentrée dans un pantalon ample plus sombre, les cheveux en désordre. Il officiait devant une poêle avec l'air sérieux de quelqu'un qui accomplit quelque chose d'important.

Aethryu dut se décaler légèrement pour la voir.

Elisabeth était assise sur le coin d'une table, une simple robe de coton d'un vert doré tirant sur le brun. Un chignon fait à la va-vite dont les mèches avaient depuis longtemps abandonné la bataille. Les jambes pendantes qui ne touchaient pas terre se balançaient doucement. Elle avait posé ses mains sur le rebord de la table, légèrement penchée en avant, observant avec attention cette leçon de cuisine improvisée.

Un sourire jusqu'aux oreilles.

Bastien pivota. Une cuillère bien chargée brandie comme un trophée.

— Et voilà. Goûte.

Elle se pencha, le mouvement trop ample, la cuillère trop chargée.

L'œuf atterrit sur sa joue. L'ustensile alla s'écraser contre les dalles en grès.

Un silence.

Puis ils éclatèrent de rire tous les deux. Ce rire simple et idiot, incontrôlable, celui qui arrive quand on est fatigué et qu'il suffit de pas grand-chose. Elle riait encore quand il s'approcha, attrapa son menton entre le pouce et l'index, et effaça le reste d'œuf d'un coup de pouce.

Il ne retira pas sa main.

Il fit pivoter légèrement son visage. Leva son menton. Se pencha vers elle dans le même mouvement.

Il l'embrassa.

Sans rompre leur baiser, Elisabeth attrapa la chemise de Bastien puis l'attira vers elle pour combler le vide qui restait entre eux. Elle bascula en arrière. Il suivit le mouvement, une main se posa sur la table, l'autre toujours sur sa joue. Elle enroula ses jambes autour de sa taille. Leur baiser avait le goût salé du beurre. Leur appétit avait changé de forme.

La cuillère resterait au sol. Les œufs seraient froids. Pour eux, ça n'avait plus aucune importance.

Aethryu s'écarta de la porte.

Entreprit de remonter l'escalier… sans son thé.

Il s'arrêta net à mi-chemin.

Un pied sur une marche. L'autre plus bas.

En bas, quelque chose tomba. Un rire étouffé. Puis le silence.

L'odeur du beurre et des œufs lui restait encore dans le nez.

Il n'eut aucun mal à imaginer ce qui se passait en bas. Il chassa les images aussitôt.

Ses doigts se crispèrent sur la rampe jusqu'à en blanchir.

Va fail !*

* Juron elfique. Équivalent approximatif : « Bordel ! » ou « Putain ! » selon le contexte.

Il avait posé les mains sur l'Arbre-Monde tellement de fois. Il avait retourné tout Elydorn et bien au-delà pour la libérer. À chaque fois l'écorce était restée sourde à ses prières. Implacablement froide sous ses paumes. Fermée. Indifférente. La forme en son centre se rapprochait chaque année, il lui arrivait de passer des heures à l'observer, des heures à la voir se dérober encore et encore à son regard.

Au fond de lui, il avait gardé cette certitude absurde qu'un jour il trouverait un moyen de la ramener. Il en avait fait le sens de sa vie. Sa rédemption. Et malgré un siècle de recherches... il avait échoué.

Et ce gamin... pieds nus, les cheveux en désordre, qui lui faisait brûler des œufs avant l'aube.

Lui n'avait eu besoin que de trois jours. Trois putains de jours !

Et aujourd'hui, c'était à lui qu'elle offrait ce qu'elle lui avait offert autrefois.

Il entendit de nouveau le tintement de la cuillère sur les dalles.

Puis son rire. Ce rire-là. Celui d'avant le sacrifice. D'avant la trahison.

Avant qu'il ne la livre à son père...

Ce rire qu'il pensait ne plus jamais entendre.

Il comprit qu'au fond de lui, il ne l'avait jamais vraiment laissée partir. Cette fidélité absurde ne l'avait jamais quitté.

Il n'avait jamais imaginé que ça ferait si mal.

Des milliers de mains avant lui. Des milliers et des milliers d'elfes dans ces couloirs. Pourtant il n'avait attendu qu'une seule personne.

Une seule lui manquait.

Il acheva de gravir les marches.

Son thé attendrait.



Encre


Les jours passèrent.

Au début, ils ne remarquèrent rien.

Pourquoi l'auraient-ils remarqué ?

Ils se retrouvaient toujours le soir. Toujours la nuit. Toujours dans cette bulle à eux que ni les conseillers, ni les gardes, ni les parchemins ne pouvaient atteindre.

Puis les soirées commencèrent à raccourcir.

Une réunion qui déborde. Une délégation arrivée sans prévenir. Un rapport urgent à signer avant l'aube.

Rien d'exceptionnel. Rien qui mérite une dispute.

Le dîner promis à Geralt, ce premier jour, n'eut jamais lieu. Personne n'en parla. Bastien y pensa une fois, en la regardant signer un parchemin de plus, et laissa la pensée filer sans la retenir.

Alors Bastien attendait.

Parfois dans le fauteuil près de la fenêtre. Parfois sur le balcon. Parfois dans ses propres appartements, quand il comprenait qu'elle ne viendrait pas.

Il se disait que ce n'était pas grave.

Et la plupart du temps, c'était vrai.

La plupart du temps.

Elisabeth, elle, avançait comme quelqu'un qui tente de vider une rivière avec ses mains.

Chaque matin apportait son lot de décisions. Un siècle d'absence ne s'effaçait pas en quelques jours. Le royaume, Ryun l'avait maintenu debout, mais elle devait réapprendre à en être la reine.

Elle découvrit vite qu'un royaume rattrape toujours le temps perdu.

Avec intérêts.

Un soir, Bastien la trouva endormie sur un bureau couvert de parchemins. La joue posée contre un rapport qu'elle n'avait pas fini de lire. La plume encore entre les doigts.

Il resta un moment à la regarder.

Puis il récupéra doucement le document qui menaçait de tomber.

Elle ouvrit les yeux.

Sourit.

Et pendant une seconde, il retrouva celle qu'il connaissait.

Puis son regard revint aux parchemins.

La seconde s'évanouit.

Comme les autres.

Ils continuaient à s'aimer.

C'était bien là le problème.

Rien n'était cassé.

Rien n'avait changé.

Sauf le temps.

Et le temps, lui, semblait avoir décidé de ne plus leur appartenir.



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