Le Chêne et le Loup

Chapitre 12 : Envolée et Passerelle

3011 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/08/2026 22:48

Envolée


À la fin du printemps, Tirënnog semblait déborder de vie.

L’Arbre-Monde s’était couvert de jeunes feuilles vertes et pâles, des fleurs aux multiples nuances débordaient des jardins suspendus, et les premiers fruits mûrs avaient envahi les étals. Partout, la cité d’ocre profitait de ces jours où la chaleur revenait enfin.

Le marché venait tout juste de s’achever. Les derniers marchands rangeaient leurs tables, les paniers vides s’entassaient sous les auvents et les toiles se repliaient peu à peu. Quelques fruits oubliés roulaient encore entre les tréteaux tandis que les habitants regagnaient les passerelles, chargés de leurs provisions.

Au milieu de ces restes, un geai faisait ses propres courses.

Il connaissait le quartier.

Après les marchés, il restait toujours des denrées oubliées entre les tréteaux et sous les auvents. Les elfes ne prêtaient guère attention aux restes une fois les étals pliés.

Le geai, lui, scrutait et se régalait !

Une mûre ici. Là-bas, quelques framboises écrasées. Oh, et là ! Une magnifique cerise.

Plus loin encore, une autre cerise encore plus appétissante… des pas approchaient.

Il aurait peut-être dû la laisser... Mais elle était là. Noire, charnue, juteuse. Il imagina son goût sucré et ne put résister à la tentation.

Il l’avala ! Releva la tête, satisfait de son festin.

Le bruit des pas se rapprocha.

Autour de lui, les autres oiseaux s’égaillèrent déjà. Le geai, lui, hésita. Il tenta un premier battement d’ailes, resta au sol, recommença plus vivement. La dernière cerise pesait manifestement plus lourd qu’il ne l’aurait cru. Il finit par décoller dans un battement un peu laborieux, juste à temps pour éviter la paire de bottes qui traversait le marché.

Il prit, non sans mal, de la hauteur, se faufila entre deux passerelles et rejoignit les branches immenses de l’Arbre-Monde.

Tirënnog s’étendait tout autour de lui.

Les habitations s’accrochaient aux branches maîtresses, reliées par des passerelles de bois et des ponts de lianes. Plus bas, les racines gigantesques traçaient des chemins entre les quartiers, tandis que les canaux serpentaient dans leur ombre.

Le geai connaissait la route aussi bien que le marché.

Il monta encore.

Plus haut, l’agitation de la ville se fit plus discrète. L’odeur des fours et des fruits mûrs céda la place à celle de la sève et du bois, mêlée à cette chaleur étrange qui semblait toujours émaner de l’Arbre-Monde.

Le Sommet Suspendu n’était plus très loin.

Et là-haut, quelque chose d’inhabituel se préparait.

Le geai se posa sur le rebord d’une table de bois vivant croulant sous les parchemins et les fioles, et entreprit d’inspecter, d’un œil sévère, un cristal qui scintillait un peu trop à son goût. Il lui donna un petit coup de bec circonspect.

Durant des siècles d’histoire, la magie sylvaine n’avait jamais jugé utile de prévoir une clause spécifique contre les oiseaux curieux. La gemme se laissa faire.

Le balai, lui, n’avait besoin d’aucune clause.

Il s’abattit sans sommation, manié par un mage bien trop occupé pour lever les yeux plus d’une seconde. Le geai prit son envol dans un cri rauque et scandalisé, trois plumes en moins et une bonne partie de sa dignité envolée avec elles.

Il n’alla pas bien loin.

Un éclair violacé fendit soudain l’air devant lui.

Il fit un écart désordonné, battit frénétiquement des ailes et passa à quelques plumes du phénomène, à deux doigts de finir rôti. Il était rare de lire la panique dans le regard d’un oiseau. Celle du geai, pourtant, fut parfaitement visible.

Un portail venait de s’ouvrir.

Le cercle de mages s'échinait, les bras levés, à maintenir l'ouverture du portail en place. Mustravelin, particulièrement fier de son travail, se tenait devant eux, les mains croisées dans le dos, le menton légèrement relevé.

Mais le portail tenait.

Enfin… pour l'instant.

Et, aux yeux de Mustravelin, c’était bien là l’essentiel. Sa plus grande réussite, même.

La magie sylvaine était une magie du vivant, profondément ancrée dans la terre et les racines, pas une magie faite pour ouvrir des passages entre les mondes.

Celui qui se dressait devant eux n’avait rien de la forme élégante et parfaitement maîtrisée des portails des sorciers du Continent. Ceux-là ouvraient des passages nets, réguliers, presque silencieux, comme si le monde acceptait docilement de s’écarter sur leur passage.

Le sien ressemblait davantage à une déchirure qui aurait mal cicatrisé. Des filaments de lumière violette couraient autour de l’ouverture, disparaissant dans le vide avant de réapparaître quelques mètres plus loin. Le contour tremblait par endroits.

L’ouverture était censée être parfaitement ovale. Elle ne l’était pas.

Un bord était plus haut que l’autre, et la lumière qui en formait la surface ondulait par vagues, comme si quelque chose, de l’autre côté, cherchait à pousser pour entrer. De temps à autre, une étincelle claquait dans l’air.

Mustravelin observa le résultat avec satisfaction.

— Magnifique.

Un jeune mage derrière lui regarda le portail, puis le vieux mage. Il ne put s’empêcher de commenter :

— Vous êtes certain ?

Le mage en chef lui lança un regard sévère.

— Absolument.

Une gerbe d’étincelles jaillit du portail. Le jeune mage recula d’un pas.

Mustravelin ne bougea pas.

— Une légère instabilité résiduelle. Rien d’autre.

Le portail émit un bruit sourd.

Mustravelin haussa à peine un sourcil.

— Très légère.


Il ajusta tranquillement la manche de sa robe et se retourna en entendant des pas approcher.



 

Passerelle



Élisabeth arrivait. Son sac était prêt, soigneusement préparé. Elle n'avait rien laissé au hasard. Il reposait solidement sur son dos, bien rempli mais correctement fermé.


Elle se figea en apercevant le portail et le cercle de mages qui s’échinaient toujours à le maintenir ouvert.

— Heu… Êtes-vous certain que cette… chose… va fonctionner ?

Mustravelin la regarda. Regarda son sac. La regarda à nouveau. Et secoua la tête de gauche à droite.

— Je suis désolé, Majesté, mais ça ne va pas être possible…

— Pardon ?

— Votre sac… Je vous avais dit : le strict nécessaire, Majesté. Le poids perturbe la stabilité du Por…

— Vous savez sous quel climat je pars ? La neige, vous connaissez ?

— Oui.

— Donc pas de vêtements de rechange ?

— Non.

— De nécessaire de soin ? Bandages, onguents…

— Non.

— Ma pierre à feu et mon amadou ?

— Non.

— Ma gourde et mes rations ?

— Non plus.

— Une couverture ?

— Non.

— Une corde ?

— Inutile.

Elle le regarda, incrédule.

— Mon couteau de chasse ?

— Hors de question.

Élisabeth serra les mâchoires. Agacée, elle décrocha son sac et le laissa tomber lourdement au sol.

— Très bien.

Elle en sortit sa cape. L’arc et le carquois, eux, étaient déjà sur son dos.

Elle récupéra son couteau et le glissa dans sa botte avant de relever les yeux vers le mage.

— Essayez donc de m’en empêcher.

Le mage ne dit rien. Elle attrapa sa cape et la passa sur ses épaules. Ses doigts cherchèrent le premier bouton. Elle tenta de le faire passer dans son ouverture, rata, recommença. Le bouton résista. Elle tira dessus plus sèchement, puis s’attaqua au suivant.

— Bon… Au moins je n’aurai pas loin à marcher. D’après vos dires, le portail s’ouvrira à proximité immédiate de la Forteresse. N’est-ce pas ?

Mustravelin regarda ses chaussures et ne dit rien.

— N’est-ce pas ? répéta Élisabeth, toujours aux prises avec ses boutons.

— C’est… une de nos… probabilités, Majesté…

Elle se figea.

— PARDON ???

Le regard d’Élisabeth était une promesse de mort imminente.

Le vieux mage commença à bafouiller tout en reculant prudemment. Les mains levées devant lui comme un bouclier, il cherchait encore une manière de présenter la situation sous un jour favorable.

— Eh bien… voyez-vous, Majesté, la proximité est une notion totalement relative lorsqu’il s’agit de traverser les frontières entre les mondes. Tout dépend de ce que l’on entend précisément par « proximité ». La distance, dans ce cas particulier, ne saurait être considérée selon les critères habituels de mesure spatiale. Il faut également tenir compte de la nature du passage, de la stabilité du point d’ancrage et, naturellement, de la façon dont le tissu entre les mondes réagit au moment de l’ouverture. Ainsi, lorsque nous parlons d’une ouverture à proximité de la Forteresse, nous parlons d’une proximité… disons… théorique. Il existe plusieurs variables susceptibles d’influencer le point d’arrivée, mais rien qui ne puisse être considéré comme véritablement préoccupant. Enfin, pas dans l’absolu.

Élisabeth le fixa.

Longuement.

Mustravelin continua de reculer.

Elle ne disait rien. Mais son regard, lui, semblait avoir déjà envisagé plusieurs solutions au problème.

— En réalité, reprit-il, il serait plus juste de considérer que la Forteresse constitue davantage un point de référence qu’une destination exacte. Une nuance importante, si l’on tient compte de toutes les probabilités… vous en conviendrez…

Sa voix mourut sur les derniers mots. Il déglutit péniblement et recula encore.

Son talon rencontra quelque chose.

Mustravelin se figea.

Une main légère mais ferme se posa sur son épaule.

La voix d’Aethryu s’éleva, parfaitement calme :

— Vous pouvez disposer, Mustravelin.

Le vieux mage se retourna fébrilement, inclina légèrement la tête, puis disparut avec une célérité qui aurait pu surprendre quiconque connaissait son âge.

Qui aurait cru que le vieil homme pouvait se déplacer aussi vite ? En quelques secondes, il avait déjà rejoint ses confrères derrière les colonnes de la grande esplanade.

Élisabeth le regarda disparaître, immobile, les mâchoires serrées et murmura entre ses dents :

— Je t'en foutrais, moi, des probabilités…

Puis elle reporta son attention sur Aethryu.

Il s’approcha sans un mot, posa un petit sac à ses pieds, léger mais manifestement mieux adapté au soi-disant portail, et tendit les mains vers sa cape pour en reboutonner le col qu’elle avait mal fermé dans son agacement.

Ses gestes étaient précis.

Familiers.

Il la regarda.

Aethryu aurait préféré qu’elle reste, mais elle avait été catégorique, et il savait qu’elle ne changerait pas d’avis.

Depuis dix ans, il l’avait vu disparaître dans ses fonctions, il l’avait vu choisir le trône plutôt que de laisser quoi que ce soit d’autre prendre de la place dans sa vie.

Ou plutôt... qui que ce soit.

Il avait passé des années à reconstruire, jour après jour, une relation qu’une seule nuit avait suffi à détruire.

Après le départ de Bastien, elle l’avait rejeté et s’était noyée dans le travail, dormant à peine, mangeant presque rien. Les dossiers, les audiences, n’importe quoi pourvu que ça remplisse le vide laissé par le sorceleur. Il l’avait vue dépérir sans rien pouvoir faire, jusqu’à ce qu’elle s’effondre, littéralement, en pleine audience, devant tout le conseil.

C’est ce jour-là qu’il s’était décidé à agir. Pour elle, il n’existait déjà plus. Il n’avait donc plus rien à perdre.

Elle ne le repoussa pas. Pour la première fois depuis des semaines, elle accepta de l’écouter.

Ils eurent une conversation nue et sans détour où chacun reconnut ses erreurs et accepta le pardon de l’autre.

Elle avait, ce jour-là, reconnu sa propre part de responsabilité. Elle n’avait jamais vraiment cherché à comprendre ce qu’il avait ressenti, trop habituée à considérer sa loyauté comme acquise. Lui, à sa demande, l’avait laissée partir. Il avait endossé le rôle de régent à nouveau pour lui permettre de guérir de ses blessures loin du monde, dans sa forêt.

Cette seule conversation avait suffi. Ni l’un ni l’autre n’avait jamais ressenti le besoin d’y revenir.

Bastien était parti en emportant une part d’elle avec lui. Aethryu avait été là pour voir les dégâts. Il savait ce que cette perte lui avait coûté. Elle était revenue différente. Plus déterminée, plus forte aussi peut-être, mais terriblement seule.


Son regard avait changé. Plus rien, désormais, ne semblait pouvoir la surprendre. Elle avait fermé son cœur et s’était juré de ne plus jamais laisser personne y entrer.

Il referma le dernier bouton de sa cape.

Lui avait fini par faire le chemin inverse. Il avait rouvert le sien.

Elle s’appelait Naerys.

Ils s’étaient rencontrés lors d’un bal qu’Élisabeth avait boudé, où il avait dû prendre sa place.

Il l’avait remarquée avant qu’elle ne le remarque. Une habitude, chez lui.

Elle avait renversé sa coupe de vin sur la robe d’un noble particulièrement imbu de lui-même, s’était excusée avec un sérieux qui ne trompait personne, puis avait recommencé une heure plus tard sur un autre.

Personne, en un siècle, ne l’avait fait rire sans le vouloir. Quelques mois plus tard, ils s’étaient mariés sous la bénédiction de la reine. Trois ans après vinrent les jumeaux.

Seulement, le bonheur avait la fâcheuse habitude de se jouer de lui. Ce qui aurait dû être l’un des plus beaux jours de sa vie se transforma en cauchemar.

Naerys mourut en les mettant au monde.

Élisabeth, elle, était partie observer un phénomène inquiétant qui venait d’apparaître dans les régions du nord de leur royaume. Elle n’avait pas pu revenir à temps.

Elle était persuadée qu’elle aurait pu la sauver. Elle s’estimait responsable, quoi qu’Aethryu puisse en dire. Alors il avait cessé d’argumenter. Et elle n’en reparla plus.

Maisil voyait bien que cette culpabilité ne l’avait jamais vraiment quittée. Chaque fois que l’un des jumeaux tombait, pleurait pour un genou écorché ou un jouet cassé, elle était la première à genoux devant eux. Avant la nourrice. Avant lui.

Sans jamais chercher à prendre la place de leur mère, elle avait simplement été là. Pour leurs premiers pas, leurs chagrins d’enfants, leurs victoires et leurs bêtises. Au fil des années, sa place auprès d’eux était devenue aussi naturelle que celle d’Aethryu.

Le destin s’était acharné à les rendre malheureux. Et pourtant, à force de se soutenir et de se relever ensemble, ils étaient devenus une famille. Et prenaient chaque petit bonheur comme il venait.

Le grésillement du portail le ramena au présent.

Aethryu tourna lentement la tête vers lui.

Comme pour lui rappeler qu’il était temps, le portail cracha une nouvelle gerbe d’étincelles aux reflets violacés, particulièrement enthousiaste… mais peu engageante.

Pourvu que ça ne vomisse pas de grenouilles.

Ou pire…

Non ! Ne pas penser au pire… Ne pas penser au pire !

Il chassa ces images de son esprit et reporta les yeux sur Ely avec l’expression parfaitement composée d’un homme qui n’avait absolument pas pensé à des grenouilles.

— Tu es prête ?

Le portail sembla s’animer davantage. Les reflets mauves qui couraient le long de son contour s’effacèrent peu à peu, laissant place à une lumière d’un vert émeraude.

Ely inspira doucement. Ses yeux s’attardèrent quelques secondes sur les filaments verts qui dansaient dans le portail, puis revinrent vers Aethryu.

— Ma réponse risque de ne pas te plaire.

Il esquissa un de ses rares sourires.

— Ce qui veut dire que tu es prête.

Elle rit.

Lui aussi, à peine, juste ce qu’il fallait pour que ça compte.

Le silence s’installa entre eux durant un instant.

Elle observa encore les bords du portail se resserrer et s’écarter par à-coups, de plus en plus vite, comme s’il hésitait à se refermer, puis dit :

— Je crois qu’il s’impatiente et nos mages aussi… Autant éviter de contrarier tout ce beau monde.

Elle reporta son regard vers Aethryu en lui souriant. Lui resta impassible.

— Reviens.

Son sourire s’effaça. Elle ne répondit pas à ça.

— Rhyu… Prends bien soin des enfants… et de toi.

Il hocha la tête une fois.

Il savait ce qu’elle lui demandait. Il savait aussi ce qu’elle ne disait pas.

Elle se tourna vers le portail.

Elle fit un pas.

Puis s’arrêta.

Elle revint vers lui et l’étreignit.

Pas juste une simple accolade. Elle serra ses bras autour de lui, sa tête s’appuya contre son épaule, comme quelqu’un qui puisait dans ce contact ce que les mots ne pouvaient pas donner.

Aethryu referma les bras sur elle sans hésiter. Sa joue contre son front.

Ils restèrent ainsi un moment. Immobile.

Le portail hoqueta dans leur dos.

Elle se dégagea.

Ajusta sa cape.

Prit le petit sac et réajusta son arc.

Et cette fois, elle ne se retourna pas.




Petit mot de l’autrice ❤️

« Debout les campeurs et haut les cœurs, n’oubliez pas vos bottes parce que ça caille aujourd’hui !

Ça caille tous les jours par ici, on n’est pas à Miami. »

On change d’ambiance pour ce nouvel arc : direction les montagnes !

N’hésitez pas à me laisser vos impressions en commentaire, et si vous aimez ce début, un petit like fait toujours plaisir ❤️

Bonne lecture ! 🐺

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