Le Chêne et le Loup
Matinale
Eskel se levait tôt. Elle l’entendait descendre avant l’aube, reconnaissant désormais le craquement précis de la troisième marche. Le temps qu’elle achève de s’habiller, le feu était déjà rallumé, le thé prêt, fumant, posé sur le guéridon usé sans plus de cérémonie.
Chaque soir, sans rien demander, elle avait pris l’habitude de sortir les deux tasses. Au début pour aider, sans doute. Maintenant, parce qu’elle appréciait ces petits moments matinaux passés en compagnie du sorceleur.
Alors ils buvaient ensemble leur thé. Parfois en parlant de ce qu’ils avaient prévu pour la journée, parfois dans le plus simple des silences.
Après cela, elle se rendait dans la cour, si le temps le permettait, pour quelques étirements. Son corps se remettait lentement de sa blessure et du venin, et ces exercices l’aidaient à retrouver peu à peu sa souplesse. Malgré le froid qui avait encore de l’emprise sur elle, elle s’y confrontait résolument, bien décidée à s’endurcir autant qu’à récupérer.
Elisabeth trouvait la citadelle fascinante. Construite à flanc de colline, elle s’élevait par paliers, épousant le relief au lieu de chercher à le dominer. À mesure qu’elle avançait, elle découvrait de nouveaux bâtiments, de nouvelles cours, des escaliers qui semblaient mener quelque part avant de bifurquer brusquement vers un autre niveau ou de disparaître dans le vide. Des échafaudages en bois tenaient encore par miracle et reliaient certains corps de bâtiment. Elle évitait soigneusement de s’y aventurer.
Dans les niveaux inférieurs, d’anciens passages s’enfonçaient encore dans la pierre, condamnés ou simplement oubliés.
Les murs n’étaient pas réguliers. Certains s’élevaient encore sur plusieurs étages, d’autres s’arrêtaient net là où la pierre s’était effondrée. Des tours à demi ruinées côtoyaient des bâtiments toujours occupés et, çà et là, des arbres avaient trouvé assez de terre dans les fissures pour y prendre racine.
Rien ne semblait avoir été construit selon un plan unique. La forteresse avait grandi par ajouts successifs, au gré des besoins, des générations et des destructions, jusqu’à former cet étrange ensemble accroché à la montagne.
Cela lui rappelait son palais.
Là aussi, l’architecture s’élevait en hauteur, se mêlant aux racines de l’Arbre-Monde jusqu’à donner l’impression que la pierre et le bois avaient grandi ensemble.
Mais la comparaison s’arrêtait là. À Tirënnog, tout semblait avoir été pensé pour s’intégrer aux immenses racines qui soutenaient la cité. Ici, la pierre dominait. Imposée par ceux qui l’avaient façonnée. Froide, massive, marquée par le temps et les combats.
Pourtant, malgré les ruines et les cicatrices laissées par les années, Kaer Morhen n’avait rien d’un lieu abandonné.
Il y avait de la vie partout.
Un tas de bois fraîchement fendu près d’un mur. Des traces de pas dans la boue. Une corde tendue entre deux bâtiments où séchaient quelques vêtements. De la fumée s’échappant d’une cheminée. Les vieilles pierres portaient les marques de ceux qui continuaient à vivre ici.
Un matin, elle tomba sur un large chambranle de porte entaillé de dizaines de traits, chacun surmonté d’un nom et d’un âge. Des marques de croissance. Des générations de garçons mesurés là, année après année, jusqu’au jour où leur trait s’arrêtait. L’Épreuve, sans doute, ou simplement la Voie qui les avait emportés ailleurs.
Elle passa ses doigts sur celui qui se trouvait à sa hauteur : Geralt.
Plus bas, deux noms retinrent son attention, gravés l’un contre l’autre à la même hauteur. En dessous, elle put lire une inscription enfantine écrite avec soin : *E. plus grand que L. CQFD.* Puis, un peu plus bas, gravée de façon beaucoup moins soignée : *E. est un nain. Signé : L.*
Elle rit toute seule dans le couloir vide.
Elle avait commencé par les recoins les plus accessibles, avant de s’aventurer un peu plus loin chaque jour, quitte à devoir parfois rebrousser chemin lorsqu’un passage s’arrêtait net devant un pan de mur effondré ou une lourde porte fermée.
Elle aimait surtout grimper. Depuis les vieux chemins de ronde, elle voyait les montagnes se déployer au-delà des remparts et mesurait, à chaque fois, combien Kaer Morhen était isolée du reste du monde. Un vieux réflexe d’elfe, sans doute, cette manière de toujours chercher la hauteur, comme si le sol seul ne suffisait jamais tout à fait à la rassurer.
Élisabeth ne savait jamais ce qu’elle allait découvrir en franchissant un passage. Une cour d’entraînement, ses mannequins de bois encore debout contre un mur. Un vieux puits asséché, la margelle rongée de mousse. Ou, parfois, un pan de mur ouvert directement sur les montagnes.
Kaer Morhen était en partie en ruines, mais elle n’était pas morte. Et c’était probablement ce qui la fascinait le plus.
De temps en temps, le sorceleur et elle se croisaient au détour d’un couloir ou dans l’une des cours. Ce jour-là, chargé de bois, Eskel pénétra dans le hall principal et la vit accroupie près d’un passage menant aux chambres. Elisabeth semblait totalement absorbée par le mur. Il allait passer son chemin, mais, curieux et amusé, se ravisa, cherchant à découvrir ce qui la passionnait autant.
Elle contemplait une vieille pierre sculptée, visiblement intégrée à l’architecture par pure économie de moyens plutôt que par choix délibéré. Une phrase y était gravée dans une langue ancienne, dont elle cherchait à deviner le sens et l’origine. Lorsqu’il arriva à sa hauteur, elle lui demanda :
— Tu connais sa signification ?
— Oui, répondit Eskel.
— Vraiment ? Alors, qu’est-ce que ça dit ?
Elle avait presque collé son nez à la pierre.
Toujours chargé de ses ballots de bois, il se pencha vers elle, le plus sérieusement du monde.
— « Gare aux oreilles pointues qui fouinent partout. Le Loup Blanc déteste qu’on furète dans ses quartiers. Si vous y pénétrez, il vous dévorera. »
Elisabeth se leva, lui faisant face, puis attrapa aussitôt la pointe de ses oreilles et les rabattit contre ses lobes. Elle prit un air parfaitement innocent avant de déclarer :
— Heureusement qu’il n’y en a pas dans les parages !
Eskel ne put s’empêcher de rire. Il la regarda disparaître dans un couloir. Il commençait vraiment à apprécier la compagnie de cette femme qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait connu, et encore moins à l’idée qu’il se faisait d’une reine.
*
— Demain, je serai à l’atelier, lui annonça-t-il un matin, alors qu’ils buvaient leur thé. Toute la journée, probablement. Si ça t’intéresse, tu peux venir voir. Ou pas.
Elisabeth avait haussé un sourcil. L’alchimie n’avait jamais été sa passion. C’était l’affaire de ses mages érudits, plus que la sienne. Mais quelque chose dans la proposition, ou peut-être simplement dans l’idée de le voir travailler, l’avait décidée.
Elle le rejoignit dans la journée, une fois ses propres occupations terminées. Il ne leva pas les yeux à son arrivée. Elle savait qu’il avait pris note de sa présence, mais pour l’instant, seul l’alambic comptait.
Elisabeth observait les lieux avec une curiosité prudente, les mains croisées derrière le dos, bien décidée à ne toucher à rien. Elle avait rapidement compris que, dans cet endroit, mieux valait regarder avant de toucher quoi que ce soit. Et surtout, ne rien renverser. Les étagères croulaient sous les fioles, les pots d’herbes séchées et certains ingrédients dont elle préférait ignorer la nature. Au centre de la pièce trônait un étrange alambic de verre et de cuivre, relié à tout un assemblage de tubes et de récipients.
Eskel travaillait sans se presser, découpant des racines noueuses en tranches fines et régulières, qu’il laissait ensuite tomber une à une dans un mortier de pierre. L’odeur qui montait de ses préparations changeait sans cesse, tantôt âcre, tantôt étrangement sucrée, jamais franchement agréable.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle enfin, désignant du menton un liquide d’un vert trouble qui bouillonnait doucement dans l’alambic.
— Un antidote contre le venin de wyverne. J’en confectionne un nouveau lot avec le dard que j’ai récupéré dans la neige, pas loin de toi.
— Mmmm, ravie de m’être rendue utile finalement !
— Utile, oui. Vivante, encore mieux.
Il ajouta une pincée de poudre grise. Le liquide changea de teinte, prit une nuance plus sombre.
Elisabeth l’observait avec attention. Elle se rendait compte qu’elle n’y connaissait franchement rien, mais la curiosité était plus forte qu’elle.
— Vous fabriquez tous vos remèdes, n’est-ce pas ?
— La plupart. Les mixtures de combat surtout. Ce qui nous garde en vie sur la Voie, personne d’autre ne le prépare pour nous.
Elisabeth s’approcha un peu plus, sans franchir la ligne invisible qu’elle s’était fixée pour ne rien casser et éviter l’accident diplomatique. Sur l’établi, entre deux fioles, un petit carnet de recettes reposait ouvert, son écriture serrée et penchée couvrant les pages. Parmi les nombreux feuillets volants qui dépassaient du carnet, elle distingua un mot : « épreuve ».
Elle en profita pour poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis son arrivée à Kaer Morhen.
— Au fait, dit-elle, où en sont vos recherches sur l’Épreuve des Herbes originale ? Bastien m’a expliqué que tu étais proche de retrouver votre ancienne formule.
Eskel leva les yeux vers elle.
— Proche... pas vraiment. Bastien a tendance à parler un peu trop vite. Il n’y connaît pas grand-chose en alchimie. T’a-t-il raconté comment il est devenu sorceleur ? Je suis toujours étonné que ce gamin soit encore en vie...
Un bref sourire passa sur ses lèvres avant qu’il ne reporte son attention sur ses notes.
Elisabeth sourit à son tour.
— Oui, il m’a raconté sa mutation. Ce que je souhaitais savoir, c’est... est-ce que nos mages ont pu vous être d’une quelconque utilité à ce sujet ?
Elle inclina légèrement la tête sur le côté, visiblement soucieuse de connaître sa réponse. Le sujet était sérieux et elle ne voulait pas le traiter à la légère.
Eskel ne leva pas les yeux tout de suite. Son crayon resta un instant immobile au-dessus du carnet.
— Non, pas vraiment...
Il s’interrompit, le regard toujours rivé sur ses notes, réalisant soudain à qui il s’adressait. Il sembla alors mesurer la portée de sa réponse.
— Quel con...
Il se passa une main sur le visage tout en se tournant vers elle avant de reprendre :
— Oui... Bien sûr que oui, votre aide nous a été précieuse ! Et nous vous en sommes vraiment reconnaissants. Grâce à tes alchimistes, Geralt est revenu avec des échantillons plein les sacoches et des notes passionnantes. Ça m’a permis de revoir une partie de mon processus. J’ai pu le stabiliser en partie, mais malheureusement, pas suffisamment pour le rendre moins létal. Nous sommes vraiment proches de l’ancienne formule, mais... elle m’échappe encore. Peut-être ai-je atteint mes propres limites...
Il referma son carnet.
— Nous ne voulons plus prendre le risque d’une hécatombe. Sur trois tentatives ces dernières années, un seul a survécu. Une sur trois, ce n’est pas si mal, tu me diras... Seulement... Notre formule reste plus létale que l’ancienne. Je le sais. À son époque, Bastien a survécu par pur miracle. Le dernier survivant en date a déjoué les statistiques. Mais pour les deux autres, la mort a été bien plus brutale qu’elle n’aurait dû l’être.
Il referma le poing sur son crayon, l’air ailleurs un instant.
— Nous n’avons pas... non, je n’ai pas voulu tenter la malchance une fois de plus. J’ai pris sur moi de faire revivre la maison du Loup. Je me suis acharné à recréer la formule grâce aux notes de Vesemir, notre ancien maître. Mais elle est imparfaite. De pas grand-chose...
Il baissa les yeux vers son carnet, d’où dépassait encore une multitude de feuilles griffonnées, et caressa machinalement la couverture du bout des doigts.
— J’y ai consacré tant d’années... Tant de travail, tant de frustration, pour en arriver là. Je ne suis pas stupide, je sais qu’il y aura toujours des pertes, et peut-être y reviendrai-je un jour. Mais pas pour l’instant. Je ne veux plus de mort d’enfant sur la conscience. Pour l’instant, il faut simplement accepter que certaines choses ne seront plus jamais comme avant. Les autres l’ont compris... Nous avons donc décidé de ne plus recourir à l’Épreuve...
Le silence s’installa, différent de leurs silences habituels. Pour couper court à celui-ci, il ajouta, sans qu’Elisabeth ait besoin de poser la question :
— Il s’appelle Darius, dit-il simplement. Il a treize ans.
— Je serais ravie de le rencontrer.
— Mmmm. Lui aussi, j’imagine. Il est sur la Voie avec Ciri. Peut-être arriveront-ils bientôt.
Eskel rouvrit son carnet. Le crayon reprit sa course sur le papier, un peu plus appuyé qu’avant.
Elle ne demanda rien de plus. Pas tout de suite. Quelque chose dans l’attitude d’Eskel lui indiqua que le sujet était clos.
*
Cela faisait déjà une poignée de jours qu’Elisabeth partageait le quotidien du solide sorceleur à la balafre.
Il lui avait confié qu’il aimait arriver le premier à la forteresse, près d’un bon cycle de lune à l’avance. Il appréciait cette solitude, lorsque la forteresse n’appartenait qu’à lui seul. Il profitait de ces quelques semaines de calme pour préparer la bâtisse avant l’arrivée des autres sorceleurs. Il y avait toujours quelque chose à faire : aérer les pièces, vérifier les réserves, rentrer du bois, réparer une clôture, remettre en état un équipement ou s’assurer que les installations supporteraient les mois d’hiver.
Elisabeth avait rapidement mis la main à la pâte. S’étant imposée en ce lieu, elle avait insisté pour participer aux diverses tâches. Elle l’accompagnait lorsqu’il fallait transporter du bois ou déplacer des sacs de farine et de pois secs, partait chasser, s’occupait de faire sécher la viande, préparait des conserves et donnait volontiers un coup de main lorsqu’il fallait déplacer, réparer ou nettoyer quelque chose.
De son point de vue, ce n’était pas grand-chose. Juste sa manière à elle de rembourser une dette qu’elle ne savait pas comment nommer.
Et puis, à deux, les tâches avançaient plus vite, laissant au sorceleur davantage de temps pour ses livres. Ce qu’il semblait particulièrement apprécier.
Un matin où la pluie tombait à grosses gouttes, Elisabeth ne retrouva pas Eskel autour de leur habituel thé matinal. Sa tasse l’attendait sur le guéridon, mais celle de l’homme avait disparu. De l’eau frissonnait toujours dans une casserole près du feu entretenu par le sorceleur.
Privée de sa balade en plein air, elle attrapa un livre au hasard, remplit sa tasse et s’installa confortablement dans le vieux fauteuil en attendant qu’il refasse surface.
Le livre en question restait un mystère entier pour elle. Elle s’y était plongée depuis un moment, sans en avoir vraiment saisi le principe. Il y était question de caractéristiques, de compétences et de jets de dés. Pour réussir une action, il fallait lancer un dé à vingt faces. Elle ne savait même pas qu’un tel objet existait. Il fallait ensuite lui ajouter un modificateur lié aux capacités du personnage, puis comparer le résultat à un seuil de difficulté fixé à l’avance.
Elle avait relu cette règle trois fois avant de rabattre la couverture du bouquin et de relire le titre pour bien comprendre ce qu’elle tenait en main :
D&D — Le Manuel des Monstres
Édition classique, 1270
Bien sûr... le dragon va attendre gentiment que je lance mes dés...
Elle s’imaginait déjà la scène lorsqu’Eskel surgit avec son carnet et un bout de crayon, lui collant littéralement son croquis sous le nez.
D’une main, elle abaissa doucement le carnet afin de pouvoir contempler l’œuvre dans son intégralité et s’y attarda quelques secondes.
Depuis qu’elle était arrivée, elle faisait office d’encyclopédie elfique ambulante sur la faune d’Elydorn. Après avoir refait le portrait du Dindonard frileux, du Marmoussin feuillu et du Bourrifond sylvestre, il s’attaquait aujourd’hui à la redoutable Mante des cimes.
C’était très ressemblant.
— Les mandibules. Elles sont recourbées vers l’intérieur ou vers l’extérieur ?
Elle leva les yeux vers lui.
— Bonjour, Eskel.
— Hein ? Ah oui... Bonjour. Vers l’intérieur ou vers l’extérieur ? C’est important pour comprendre comment elle saisit sa proie.
En même temps qu’il parlait, il mimait de sa main libre l’inclinaison des dites mandibules avec ses doigts devant sa bouche.
Elle baissa les yeux sur le dessin et inclina la tête pour se retrouver dans le bon axe de lecture.
— Vers l’intérieur. Et recourbées en crochet au bout. Comme ça.
Elle mima à son tour le mouvement, formant une pince avec son pouce et son index. Puis, ne trouvant pas cela très convaincant, elle s’empara du crayon et corrigea, sans trop appuyer la mine, le dessin en deux traits.
Il récupéra son crayon de bois et son carnet. L’examina. Nota une remarque dans la marge.
Elle avait déjà retrouvé son livre et commença à lire la fiche d’un homme à face de poulpe nommé « Flagelleur mental ». Le manuel le décrivait comme une créature redoutable, dotée de pouvoirs psychiques capables de réduire ses adversaires à l’impuissance.
Sûre qu’il ferait moins le malin face à un Bourrifond sylvestre !
Elle tourna la page et entendit le sorceleur approcher de nouveau.
— Elisabeth ?
— Mmmm ?
— Les ailes. Membraneuses ou chitineuses ?
— Eskel ?
Il quitta distraitement son dessin du regard.
— Tu peux m’appeler Ely, si tu veux.
Il cligna des yeux, la proposition inattendue suspendue dans l’air un instant.
— Heu... très bien. Mais les ailes ?
— Membraneuses, dit-elle. Translucides vers les bords. On voit la lumière au travers quand elle est en vol.
Il griffonna frénétiquement. Elisabeth le regarda faire, amusée, puis se replongea dans son livre, prête à déjouer les mystères des donjons et de leurs farouches créatures !
Trente secondes plus tard, il la héla depuis le petit bureau placé à l’autre bout de la pièce :
— Ely !
— Oui…
Elle soupira, amusée, et renversa la tête en arrière par-dessus l’accoudoir du vieux fauteuil pour trouver le sorceleur du regard.
— Combien d’articulations sur les pattes arrière ?
Ce fut ainsi, par questions et réponses, par détails glanés au fil des heures, que Kaer Morhen apprit l’existence d’Elydorn.
*
Lors d’une de ses explorations matinales, elle trouva Eskel accroupi devant une tombe, au fond du petit cimetière accroché au flanc de la citadelle. Il balayait la pierre du plat de la main, dégageant les feuilles et les petites branches qui s’y étaient accumulées.
Elle s’approcha doucement pour ne pas le déranger. Lorsqu’il sentit sa présence, il se redressa lentement, sans se retourner.
Elle vint se placer près de lui en silence et contempla la pierre à son tour. Les chiffres des dates, rongés par le temps, étaient devenus illisibles. Seul le nom avait résisté, gravé plus profondément que le reste : Deidre Ademeyn. Et, sous un médaillon de verre fendu, le portrait d’une jeune femme qui avait souffert des éléments plus encore que la pierre elle-même.
Son regard, après avoir balayé le reste de la tombe, revint sur le portrait fixé dans la pierre. La peinture avait manifestement connu des jours meilleurs. Les intempéries avaient terni les couleurs et effacé une partie des détails, mais, étonnamment, les traits du visage étaient encore parfaitement visibles.
Deidre y apparaissait jeune, le menton légèrement relevé, le regard direct et presque défiant. Son visage était fin, aux pommettes légèrement saillantes et à la mâchoire dessinée. Le nez droit et les lèvres fines accentuaient la netteté de ses traits, tandis que ses yeux clairs, malgré les couleurs fanées, semblaient encore fixer celui qui les regardait.
Quant à ses cheveux, coupés courts, au carré, impossible d’en déterminer la couleur. Le temps avait tant altéré la peinture qu’ils semblaient tour à tour châtains clairs ou blonds, presque blancs selon la lumière.
Ely resta quelques instants à observer le petit portrait. Il y avait quelque chose d’étrange à voir ce visage si bien conservé sur une peinture aussi vieille et abîmée.
Elle jeta un bref regard à Eskel. Il n’avait toujours pas bougé. Elle hésita, puis reporta les yeux sur le médaillon.
— Qui est-ce ?
Eskel garda les yeux sur la pierre un instant de plus avant de répondre. Un sourire amer passa sur ses lèvres.
— Deidre. C’était... mon enfant surprise.
Ely s’arrêta net et le regarda, un sourcil levé.
— Ta quoi ? Attends... Toi aussi ? Merde alors… Comme Geralt avec Ciri ? Vous faites ça souvent ? Vous baladez-vous dans les royaumes à réclamer des gosses aux gens que vous sauvez ?
Elle se tut soudain.
— Désolée...
Elle avait parlé plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. Elle baissa aussitôt la voix, gênée de s’être emportée ici, au milieu des tombes.
Eskel laissa échapper un petit rire étouffé avant de secouer la tête.
— On ne « réclame » pas, Ely. C’est ce que l’on appelle le Droit de Surprise. Une pratique ancienne qui s’appuie sur le Destin. Quand tu sauves la vie d’un homme qui n’a rien pour te payer, tu lui demandes de te réserver ce qu’il a laissé chez lui sans le savoir. La plupart du temps, c’est un objet récemment retrouvé, une récolte, une rentrée d’argent, un poulain ou un chiot. On s’en contente volontiers. Sauf que parfois, c’est un enfant à naître.
Il eut un léger sourire.
— Le Destin a parfois un drôle de sens de l’humour... Crois-moi, dans ce genre de situation, on se dit qu’on aurait mieux fait de ne pas être payé.
Il marqua une courte pause avant de reprendre :
— Un des gros problèmes avec les enfants Surprise, c’est ce qu’il y a entre les jambes du gamin. Un garçon, on fait avec. On l’entraîne, il passe l’Épreuve des Herbes et, s’il survit, il devient sorceleur. Mais une fille... on ne peut pas lui faire subir les mutations. Alors on essaie de ne plus y penser, de continuer notre chemin. On se dit qu’elle vivra heureuse, qu’elle trouvera un gentil mari et qu’on n’aura plus jamais à s’en préoccuper.
Un sourire sans joie passa sur ses lèvres.
— Sauf que ça ne se passe jamais ainsi. Le Destin est fourbe. Elles finissent toujours par revenir, avec perte et fracas, dans notre vie...
Il baissa les yeux vers la tombe.
— Pour être tout à fait honnête : je ne suis jamais allé la chercher.
— Tu l’as laissée là-bas ?
— Évidemment. On n’est pas des monstres. Si une gosse peut grandir dans un palais avec un avenir de princesse, on ne va pas venir l’arracher à sa famille pour l’amener crever ici de froid et d’ennui.
Il donna un coup de menton vers le portrait. À l’intérieur, Deidre les fixait avec défi.
— C’est moi qui ai peint ça, un hiver où le temps était trop long. Pour ne pas oublier à quoi elle ressemblait quand elle a débarqué ici, à vingt ans, traquée comme une bête.
— Traquée ? Mais par qui ?
— Par son propre frère et une poignée de mages, répondit Eskel sans quitter la tombe des yeux. Encore une histoire de famille compliquée... Elle est née sous ce que l’on nomme le Soleil Noir. Pour faire simple : une éclipse totale. Selon une bande de mages dégénérés et paranoïaques, toutes les filles nées sous cette éclipse sont maudites, habitées par le démon et vouées à détruire le monde. Alors ils les chassent, les enferment, les torturent ou pire... À force d’être ainsi traquées, certaines finissent par devenir ce qu’ils attendent d’elles, leur donnant raison. Un véritable cercle vicieux.
— Décidément... il ne fait pas bon naître princesse. Soit on vous utilise comme pion politique, soit on vous traque comme une bête parce que votre naissance dérange. À croire que le sang royal vient toujours avec une cible dans le dos. Et après, on s’étonne que certaines finissent par devenir dangereuses.
Eskel tourna la tête vers elle, surpris par la vigueur de sa réplique. Elle n’avait pas hésité une seconde, comme si elle avait compris Deidre avant même de connaître son histoire en entier. Ça l’interpella. Et, sans qu’il sache vraiment pourquoi, ça lui plut aussi.
— Tu l’as dit, acquiesça-t-il avec un faible sourire. Pour Deidre, ça a fini dans le sang. Quand elle s’est retrouvée coincée ici, apeurée et sauvage, elle a paniqué... C’est là qu’elle m’a laissé ça.
Il passa machinalement l’index le long de la balafre béante qui lui traversait la joue.
— On a essayé de la protéger des mages qui campaient au pied de la forteresse, mais son frère avait plus de soldats que nous n’avions de sorceleurs. Elle n’a pas survécu.
Ely ne dit rien. Elle posa simplement sa main sur son bras pendant un instant.
— Je suis navrée de l’entendre, dit-elle enfin.
Il hocha la tête, sans un mot, puis son regard glissa de nouveau vers la petite peinture fixée sur la pierre.
— Elle a dû compter pour toi.
Un léger sourire passa sur ses lèvres.
— Pas vraiment... mais elle aurait pu compter. Quand je vois Geralt et Ciri... je me demande parfois si Deidre n’aurait pas eu une meilleure vie si j’étais allé la chercher plus tôt, si elle n’aurait pas été plus en sécurité à Kaer Morhen, malgré tout.
— Tu ne pouvais pas savoir ce qui allait lui arriver. Tu as fait ce que tu pensais être juste à ce moment-là. Et quand elle est venue chercher refuge ici, tu as essayé de la protéger.
Elle laissa son regard suivre le sien, posé sur la tombe.
— On se raconte tous cette histoire-là. Celle où on serait arrivé à temps. Mais quelque part, elle a quand même eu ce qu’une enfant de Surprise pouvait espérer de mieux : quelqu’un qui ne l’a pas abandonnée quand elle est venue frapper à sa porte.
Eskel releva les yeux vers elle. Pendant quelques secondes, ils se regardèrent sans rien dire. Ils se sourirent un instant. Ils n’avaient pas besoin d’en dire plus. Ils s’étaient compris.
Aucun des deux ne chercha à prolonger le moment.
Si ce n’était de l’amitié, ça en avait les contours.
À SUIVRE ! 🐺
Les Loups ne vont plus tarder à pointer le bout de leur nez à Kaer Morhen… 👀
Maaaiiiis ... Il faudra patienter, car l’autrice a du boulot 😌
J’espère que ce petit moment passé avec Ely et Eskel vous aura plu !
PS : Si vous cherchez les commentaires, ils ont probablement été mangés par un Bourrifond sylvestre. 🌿