Le Chêne et le Loup

Chapitre 14 : Soupe

4270 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/09/2026 12:57

Soupe



Elisabeth revint à elle lentement.

La chaleur fut la première chose qu'elle sentit. Douce, enveloppante, presque rassurante après le froid qui l'avait engourdie.

Elle resta immobile, reposant sur le côté, la tête surélevée par un coussin qu'on avait eu la délicatesse de placer là, le visage tourné légèrement vers le haut. Les yeux fermés, elle prit quelques instants pour retrouver la sensation de son propre corps. Ses membres semblaient lourds, traversés de picotements étranges. Comme si des milliers de fourmis couraient sous sa peau, remontant le long de ses veines.

Puis le reste lui parvint.

Le crépitement régulier d'un feu. L'odeur du bois brûlé, de la pierre humide, mêlée à celle plus sèche des herbes suspendues quelque part près d'elle. Une odeur d'encre et de vieux parchemin flottait dans l'air.

Elle bougea légèrement les doigts de la main qui reposait sur la banquette. Le tissu semblait usé et rêche.

Elle inspira lentement.

Alors, elle la sentit. Une présence, tout près. Quelqu'un était là.

Les paupières s'ouvrirent.

Avec peine.

Avec précaution.

Elle découvrit d'abord un plafond de bois, haut et ancien, où de lourdes poutres et des solives s'entrecroisaient. Son regard descendit progressivement jusqu'à une grande cheminée dont les pierres noircies portaient les traces de siècles d'hivers.

Plus loin, des armures montaient la garde contre les murs, mêlées à des trophées de chasse. Des étagères croulaient sous de lourds volumes reliés de cuir, aux dos usés par le temps, et des fioles de toutes tailles.

La pièce avait quelque chose d'une vieille bibliothèque. Tout y semblait avoir été accumulé, conservé, étudié au fil des années, jusqu'à transformer l'endroit en un refuge pour le savoir. Et pourtant, malgré cet incroyable entassement, rien ne paraissait laissé au hasard.

Quelque chose s'en dégageait de chaleureux et d'accueillant.

Beaucoup moins hostile que la forêt. Ce qui n'était guère difficile… Elle frissonna rien qu'à l'idée d'y remettre un pied.

Son regard revint vers le centre de la pièce, jusqu'à la table basse en chêne massif. Rien n'y traînait, hormis un bout de charbon à dessin et quelques feuilles couvertes de croquis.

Elle s'y attarda un instant, comme si ces quelques objets méritaient soudain toute son attention. Ce n'est qu'après quelques secondes qu'elle osa enfin relever les yeux vers le grand fauteuil de cuir usé qui lui faisait face.

Un homme y était assis. Il l'observait.

Grand. Solidement bâti, il occupait tout l'espace dans ce fauteuil pourtant imposant.

Contre sa poitrine, un médaillon d'argent en forme de tête de loup se soulevait doucement au rythme de sa respiration.

Plusieurs entailles profondes déformaient sa joue gauche, formant une longue balafre qui remontait jusqu'à son oreille et descendait vers sa bouche, la traversant et laissant un sillon profond sur ses lèvres. Ces cicatrices lui donnaient un air plus rude qu'il ne l'était réellement.

Ses cheveux bruns et raides, qui n'avaient pas dû voir souvent de paire de ciseaux, avaient l'air d'avoir été coupés à la hachette. Les mèches, de longueurs irrégulières, retombaient négligemment autour de son visage. L'impression générale semblait dire : « Je me coupe les cheveux moi-même quand ça devient nécessaire, et je n'ai aucune raison de consacrer davantage de temps à cette activité. »

Ses yeux ambrés, animés de cette lueur qui n'appartenait qu'aux sorceleurs, étaient posés sur elle. Malgré sa carrure et cette balafre qui marquait son visage, quelque chose dans son expression demeurait étonnamment calme. Il la regardait sans la presser, lui laissant simplement le temps de reprendre ses esprits.

La soif se rappela soudain à elle. Sa gorge était sèche. Elisabeth avait cette désagréable impression d'avoir avalé de la poussière. Elle déglutit péniblement et prit une profonde inspiration avant de se redresser. C'est alors qu'une odeur chaude et savoureuse lui parvint. Son estomac, qui était resté d'un calme olympien, se tordit violemment, lui rappelant qu'elle n'avait probablement pas mangé depuis un sacré bout de temps.

Pendant que la femme se redressait pour s'asseoir sur la banquette, le sorceleur se leva et alla jusqu'à l'âtre. Une marmite y reposait, maintenue au chaud près des braises. Il en remplit un bol avant de revenir vers elle. Lorsqu'elle sembla enfin installée, il le lui tendit sans un mot, comme s'il avait parfaitement entendu la plainte silencieuse venue de ses entrailles.

Elisabeth regarda le bol qu'il lui tendait, visiblement surprise. Elle leva les yeux vers lui. L'homme fit un léger signe du menton, l'invitant à le prendre. Elle finit par le saisir entre ses mains et lui adressa un léger hochement de tête en guise de remerciement.

Eskel reprit sa place dans le grand fauteuil.

La soupe, restée près du feu, était encore bien chaude. Le bol diffusait sa chaleur contre ses mains. C'était agréable. Elle sentit la chaleur gagner ses paumes, s'insinuer dans ses doigts encore engourdis. Les fourmis invisibles qui couraient sous sa peau semblaient s'apaiser au contact du bol. Elle le porta enfin à ses lèvres et prit une première gorgée. La soupe emporta avec elle la sensation de sécheresse et de poussière qui lui râpait encore la gorge. Elle ferma les yeux tandis que sa chaleur descendait lentement, se diffusant jusqu'au creux de son estomac.

Ce n'était rien qu'une simple soupe, mais elle lui avait réchauffé le corps, à la manière d'un grand festin.

Lorsqu'elle redressa la tête, son regard croisa celui de l'homme assis en face. Depuis son réveil, il ne l'avait presque pas quittée des yeux.

Elle aurait pu se sentir gênée par cette attention constante. Pourtant, elle ne l'était pas. Il y avait quelque chose d'étrangement rassurant dans cette présence silencieuse.

Mais elle savait que ce moment hors du temps finirait par se briser. Il faudrait parler. Expliquer. Répondre aux questions qu'il ne posait pas encore. Pas tout de suite. Apparemment, il lui laissait encore le temps de savourer sa soupe et de rassembler ses pensées.

Le feu crépitait. Quelque part dans les hauteurs de la citadelle, le vent cherchait les fissures dans la pierre et les trouvait. Dehors, c'était le début de l'hiver. La neige avait laissé place à une pluie fine et glacée.

Ici, c'était l'antre feutrée d'un sorceleur.

Kaer Morhen était bien loin de l'image qu'elle s'en était faite. Elle la voyait plus dure, plus rude, un repaire froid et austère pour des hommes qui avaient appris à ne compter que sur eux-mêmes. Mais certainement pas ce petit coin douillet. Encore moins avec un sorceleur installé dans son fauteuil, un livre sur les genoux. Il ne manquait plus qu'il lui lise une histoire après la soupe avant de l'envoyer dormir.

Elle s'imaginait déjà la scène, un léger sourire aux lèvres, quand le sorceleur referma tranquillement son bestiaire et brisa le silence.

— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il, d'un ton franc et direct.

— Heu... Je crois que ça va, répondit-elle en faisant mentalement l'inventaire de son état.

Puis elle le regarda droit dans les yeux.

— Grâce à vous… Sans vous, je… Je suis contente que vous m'ayez trouvée. Une sacrée veine, n'est-ce pas ?

Le sorceleur hocha simplement la tête, sans un mot.

Comme il ne semblait pas décidé à répondre davantage, elle poursuivit. Elle hésita, cherchant ses mots, et opta pour le plus simple :

— Merci...

— Remerciez plutôt les oiseaux. Ressentez-vous autre chose ?

— Hum… Il y a juste cette sensation étrange… comme des fourmis dans tout mon corps…

Elle remua ses doigts contre les parois du bol pour illustrer ses propos.

— L'antidote contre le venin de wyverne, dit-il.

— Oh…

Ainsi, c'était donc le nom de la créature qui avait voulu faire d'elle son repas.

— Pas agréable, l'antidote, hein ? lâcha le sorceleur, l'air de constater une évidence.

— La rencontre avec la… wyverne, l'était encore moins.

Un grognement amusé lui échappa. Il se leva, alla chercher une bûche et la posa dans la cheminée avec des gestes économes et précis. Le feu regonfla, orange et chaud, projetant de nouvelles ombres sur les murs de pierre.

Il se rassit et croisa les bras sur sa poitrine, attendant simplement qu'elle reprenne la parole.

Elisabeth prit une nouvelle gorgée de soupe, profitant encore de ses quelques secondes de répit avant de se lancer.

— Au fait… Je m'appelle Elisabeth.

Il ne bougea pas.

— Et… vous devez être Eskel.

Elle connaissait son nom. Son expression changea imperceptiblement. Il venait de recalculer quelque chose.

— Bastien m'a parlé de vous, dit-elle simplement en portant à nouveau le bol de soupe à sa bouche.

Eskel joignit ses mains, les doigts formant un losange tandis que ses index reposaient contre ses lèvres, et fixa plus intensément encore la femme devant lui et passa en revue ce qu'il avait sous les yeux.

Des oreilles légèrement pointues. Des cheveux auburn tressés avec une complexité et un soin qui avaient survécu à l'attaque d'une wyverne. Une cape aux broderies délicates. Des vêtements confectionnés avec du cuir et du tissu de qualité, mais définitivement trop légers pour la région. Et ce magnifique arc, qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait déjà vu, couvert de gravures d'une finesse étonnante, à présent posé contre la méridienne.

C'était une elfe. À quelques détails près.

Eskel remonta dans ses souvenirs et commença à faire le lien avec un voyage que Geralt et Bastien avaient effectué ensemble.

Ça remontait à plusieurs années. Plus d'une décennie, peut-être. Il n'aurait su dire exactement.

Maître et élève avaient passé un temps chez les elfes sylvains et en avaient ramené de précieuses herbes et formules. Mais pas que... Bastien, qui ne vouait aucune passion particulière à la botanique, avait tout de même réussi à extirper une femme... nue... d'un arbre. Et pas n'importe quelle femme... la reine d'Elydorn.

Sur le moment, Eskel n'avait pas voulu croire le Loup Blanc. Cette histoire, même Jaskier n'aurait pas pu l'inventer !

Il avait bien tenté d'en savoir davantage, mais Geralt avait balayé ses questions d'un geste. Il n'était pas du genre à s'attarder sur des détails qu'il jugeait sans importance. Ou au contraire... parce qu'ils en avaient trop.

Quant à Bastien, tout dans l'attitude du jeune sorceleur lui avait fait comprendre qu'il valait mieux éviter le sujet.

Le nom d'Elisabeth n'avait été qu'un nom, rarement évoqué. À présent, il résonnait dans ses souvenirs, comme un écho qu'il parvenait enfin à saisir.

Ses doigts se resserrèrent, s'entrecroisant peu à peu, tandis que ses index restaient appuyés contre ses lèvres. Les pièces s'emboîtaient enfin.

Il croisa alors le regard de la femme en face de lui. Ses yeux émeraude, cerclés d'or, avaient une vivacité étonnante. Malgré ce qu'elle avait traversé, rien ne semblait lui échapper.

Elle était encore pâle et visiblement affaiblie, pourtant elle se tenait droite. Chaque mouvement semblait mesuré, comme si elle refusait de laisser paraître ce que son corps lui faisait subir.

Il y avait une reine en face de lui.

Et merde... Il venait d'offrir de la soupe à une reine.

— Et... J'ai entendu parler de vous.

— Oh... Vraiment ?

L'ombre d'un doute traversa son regard. Elle se demandait jusqu'où s'étendaient ses connaissances et redoutait que l'attitude du sorceleur, jusque-là bienveillante à son égard, ne change et que son regard sur elle ne se teinte de jugement.

Elle chercha une réponse adéquate, mais Eskel la devança. Il avait perçu son trouble. Quelque chose lui disait que cette histoire était probablement plus compliquée qu'elle n'en avait l'air. Sa nature douce et sa curiosité reprirent néanmoins le dessus.

Il faut dire qu'on ne se retrouvait pas tous les jours face à une reine elfe de nature divine qui avait passé près d'un siècle dans un arbre. Même pâle, épuisée et emmitouflée dans une couverture sur sa méridienne, elle avait quelque chose de saisissant.

— Difficile de passer à côté d'une telle histoire. Je n'en connais pas vraiment tous les détails, mais est-ce vrai que vous avez passé près d'un siècle dans cet immense arbre ? Pour être franc, j'ai vraiment eu du mal à y croire.

L'atmosphère se détendit, et Elisabeth lâcha un petit rire en voyant la lueur de curiosité dans les yeux de l'homme à la balafre.

— C'est exact… On ne vous a pas menti.

— C'est incroyable ! J'aurais aimé être du voyage, vous savez ? Votre pays a l'air tellement… exotique, si différent de nos contrées. Malheureusement, d'autres obligations m'attendaient… Il faudra que vous me parliez de votre royaume, de sa faune, de sa flore !

Sentant qu'il s'emballait, il marqua une pause.

— Mais je m'égare !

Il prit un air plus sérieux.

— J'imagine que vous n'êtes pas venue ici pour parler botanique...

Elle posa son bol sur la table.

— En effet...

— Voulez-vous me dire ce qui vous amène à Kaer Morhen ?

— Bien sûr. Après tout ce que vous avez fait pour moi, ce serait plutôt malvenu de me taire. Je vous dois une explication.

Elle prit une grande inspiration et expulsa lentement l'air.

Elle avait imaginé ce discours maintes fois avant son départ. Maintenant qu'elle devait le prononcer, il sonnait faux. Terriblement faux...

Assise sur la méridienne déformée, elle ramena ses jambes en tailleur sous la couverture de laine, puis se lança.

— J'aurais aimé pouvoir vous dire que je suis simplement venue visiter votre charmante forteresse. Malheureusement, les circonstances sont un peu moins réjouissantes. Une menace sérieuse pèse sur votre continent.

Eskel ne dit rien. Il lui accorda toute son attention, sans la quitter des yeux.

— Il y a cinq ans, le ciel de mon royaume s'est déchiré pour la première fois. De cette faille béante et instable sont sorties des... monstruosités. C'est le nom que nous leur avons donné, même si c'est encore très loin de la réalité.

Ces choses, qui n'appartiennent pas à notre monde, ne ressemblent à rien de ce que nous connaissons déjà. Je ne saurais pas les décrire, car aucune n'est semblable aux autres. Mais je peux vous dire une chose : elles sont plus affamées que n'importe quelle bête que nous connaissions. Plus immondes. Plus dévastatrices encore...

Tout en parlant, elle s'était tournée vers le feu. Pas vraiment pour éviter le regard du sorceleur. Simplement parce qu'il était plus facile de raconter certaines choses sans avoir à faire face à celui qui les écoutait.

— Ce que nous avons cru n'être qu'une anomalie au départ s'est répété… et amplifié. Le ciel s'est déchiré en plusieurs lieux, déversant la mort et le désespoir sur nos terres. Nous avons combattu sur plusieurs fronts durant plusieurs années, dans le sang et les cendres, sans jamais pouvoir baisser la garde. Des milliers de nos frères et sœurs ont péri.

Elle ferma les yeux, laissant le feu vers lequel elle s'était tournée lui réchauffer le visage, à défaut d'apaiser ce qui la hantait encore.

Le sorceleur comprit qu'elle revoyait les images de ses batailles. Il savait exactement ce que cela faisait et ne dit rien.

Elle secoua doucement la tête pour chasser les souvenirs, puis reprit.

— À force de persévérance… nous sommes parvenus à refermer chacune d'entre elles. Ça nous a coûté cher... très cher. De la magie. Des âmes. Et plus encore... Cette noirceur qui s'échappe de chaque faille est la dernière chose qu'on ait envie de côtoyer de trop près, ou de voir s'immiscer en nous.

— Vous dites les avoir toutes refermées ?

— Toutes. La dernière remonte à six mois.

Elle regarda vers le haut, cherchant dans sa mémoire, comme si la date elle-même méritait d'être vérifiée deux fois.

— Nous avons cru que c'était terminé.

— Mais ? Il y a un mais, n'est-ce pas ? Sinon, vous ne seriez pas en face de moi.

— Oui, il y a un mais... Ce n'est pas terminé. Si la menace a quitté nos terres, pour l'instant, il n'en est pas de même pour le Continent.

Elle porta la main à sa nuque, dénouant machinalement une mèche de cheveux qui s'était échappée de sa tresse.

— En étudiant les cicatrices qu'elles ont laissées à travers la Toile, leur emplacement, leur fréquence, nous avons fini par voir une trame se dessiner. Une direction... ou une destination, appelez cela comme vous voudrez... Alors voilà pourquoi je suis ici.

Eskel la regarda un moment sans rien dire. Derrière lui, le bestiaire fermé attendait sur le bras du fauteuil. Son expression n'avait pas changé, mais son regard, lui, s'était aiguisé. Il mesurait avec précaution ce qu'elle venait de lui annoncer.

— Le monde se déchire et vous êtes venue seule, déclara-t-il avec un calme désarmant.

Elisabeth écarquilla les yeux. Elle s'attendait à tout, sauf à cette réplique implacable. Sans le vouloir, elle plongea son regard dans le fond de son bol vide, qui, à cet instant, lui parut particulièrement fascinant. Si elle avait pu y disparaître, elle s'y serait engouffrée.

— Je… Oui…

— Mais si ce que vous décrivez est aussi grave…

— Ça l'est !

Elle se leva d'un coup, le coupant net. La couverture glissa sur ses jambes et le bol manqua de lui échapper des mains. Elle le reposa fébrilement sur la table, mais resta debout et se retourna face à la cheminée.

— Excusez-moi... Je me rends bien compte de ce que ça a l'air… Je débarque chez vous en annonçant la fin du monde, avec pour seules armes mon arc et mes flèches... sans armée à mes côtés... Mais voilà…

Elle laissa échapper un petit rire amer.

— Il se trouve que nous sommes capables de refermer le ciel. Ça, oui, nous sommes devenus experts dans le domaine. Mais, par contre, nous sommes incapables de générer des portails dignes de ce nom !

Elisabeth se frotta le visage des deux mains, comme si cela pouvait lui effacer la vision pitoyable de l'horrible portail emprunté quelques heures plus tôt.

Elle se retourna à nouveau vers le sorceleur, visiblement indignée, revivant la scène malgré elle à grands gestes, mimant le fameux portail.

— Si vous l'aviez vu ! Il ressemblait au premier sort d'un apprenti ivre : des bords béants, asymétriques, crachant des lueurs dans toutes les directions… sauf la bonne !

L'emportement de la reine le fit sourire.

— Rendez-vous compte que notre mage le plus qualifié a mentionné les mots « instable » et « probabilités » avant même que je le traverse !

Un coin de la bouche d'Eskel se releva, à peine.

— Votre mage a dit « probabilités ».

— Oui.

— Au pluriel ?

Elle soupira.

— Oui…

— Et vous avez quand même traversé.

Dans un geste peu royal, elle se laissa retomber sur la méridienne et s'y affala. Elle fixa les solives du plafond.

— Oui… en sachant pertinemment que c'était probablement la pire idée du siècle… et vu où j'ai atterri…

Elle laissa sa phrase en suspens, puis baissa les yeux vers lui.

— Mais quelles étaient les probabilités que vous me retrouviez ?

Eskel haussa un sourcil.

— Une sur un million de wyvernes.

Elle éclata d'un rire franc. Cependant son sourire s'effaça peu à peu, remplacé par quelque chose de plus grave.

— Tout cela doit vous paraître complètement fou. Vous vous demandez sûrement pourquoi c'est moi qui ai fait le voyage. Moi, la... reine… et non un émissaire avec une poignée d'hommes ou un contingent de mages capables de refermer ces saloperies de failles. Juste moi…

Eskel releva légèrement un sourcil à l'hésitation sur le mot « reine », mais ne fit aucun commentaire.

— Comme vous l'aurez compris, nos portails restent trop instables pour y risquer plus d'une personne à la fois. Faire traverser une armée serait pure folie : la moitié n'arriverait jamais, et je ne suis pas certaine que l'autre apprécierait de débarquer en pièces détachées.

— Si vous avez fait tout ça malgré les risques… c'est que vous deviez avoir une bonne raison ?

Elle détourna le regard vers la fenêtre, derrière le sorceleur. Dehors, la nuit avait enveloppé la forteresse, tandis que la pluie battait inlassablement contre la vitre. Elle resta silencieuse quelques secondes, les yeux fixés sur les gouttes qui glissaient sur les carreaux.

— Oui… Peu d'entre nous savent refermer une faille sans y laisser une partie d'eux-mêmes. J'en fais partie. Je suis même la seule, pour être honnête. Je ne prétends pas que côtoyer ces déchirures et les refermer ne me coûte rien, mais… ma… différence de nature doit me préserver. Plusieurs de nos mages ont perdu la raison ou se sont noyés dans le désespoir…

Une goutte en rejoignit une autre et leurs trajectoires se mêlèrent sur le verre. Son regard les suivit un instant.

— Et si je suis honnête… c'est aussi devenu quelque chose de personnel.

Elle n'ajouta rien de plus, et Eskel n'en demanda pas davantage.

Il se redressa pour ramasser le bol vide, le reposa sur le guéridon, puis se cala à nouveau dans le fond du fauteuil. Son regard, pour la première fois, quitta son invitée surprise et se posa sur le feu. Il resta silencieux quelques instants, digérant ce qu'elle venait de lui révéler.

— Je pense qu'il est préférable d'attendre les autres pour parler de tout cela et en prendre la mesure. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que nécessaire. Le temps de vous remettre sur pied.

Son ventre se noua.

Les autres…

Encore une fois, il devança ses attentes.

— Nous n'aurons pas la citadelle pour nous seuls bien longtemps. Geralt et les autres sont en chemin. Lambert et Bastien.

Il cita le dernier prénom sans emphase particulière. Juste un nom dans une liste.

Elle resserra la couverture autour d'elle et demanda, prudente :

— Et Ciri ?

— Elle aussi. En principe.

Il vit le regard interrogateur d'Elisabeth. Il haussa les épaules en se levant.

— Ciri fait ce qu'elle veut. Elle est imprévisible.

Il partit plus loin, dans une pièce attenante. Elle entendit le vieux bahut protester : des tiroirs frottèrent contre le bois, de vieux gonds grinçants accompagnèrent ses efforts, puis un claquement sec résonna dans la pièce. Il revint quelques instants plus tard avec une pile de vêtements qu'il posa sur le bras de la méridienne.

— Ils appartenaient à Ciri. Elle ne les réclamera pas.

Elisabeth les prit et les regarda. De la laine épaisse. Du cuir souple. Des vêtements qui avaient manifestement connu d'autres hivers, d'autres voyages. Rien de neuf, mais tout semblait soigneusement entretenu.

— Vous les aviez préparés pendant que j'étais inconsciente…

Ce n'était pas une question.

Eskel ne répondit pas. Il lui fit signe de le suivre et la conduisit dans ce qui deviendrait sa chambre pour quelque temps.

Elle lui emboîta le pas, la gorge un peu trop serrée pour que ce soit seulement la fatigue du voyage.

La pièce était à l'image de la forteresse : sobre et sans fioritures. Le lit était installé contre l'un des murs, accompagné d'un petit bureau et d'une chaise. Une armoire en bois aux lignes simples occupait un autre pan de mur, un miroir fixé sur l'une de ses portes. Un tapis épais couvrait une partie du sol et quelques couvertures supplémentaires avaient été déposées au pied du lit.

Une fenêtre donnait sur la cour extérieure. La nuit et la pluie ne lui permettaient guère de distinguer les bâtiments d'entraînement sur le côté, ni les montagnes qui se dressaient au-delà.

Elle s'éloigna donc et se décida à essayer les affaires qu'Eskel lui avait données. Ses propres vêtements s'étaient révélés, jusque-là, être un choix pour le moins malheureux. C'était le moins qu'on puisse dire.

Les fripes de Ciri, elles, lui allaient presque. Presque. Le mot importait.

Le tissu aux épaules était beaucoup trop large pour elle et les manches lui engloutissaient presque les mains. Elle dut les relever plusieurs fois avant de parvenir à dégager ses doigts.

Le pantalon de cuir, lui, tenait correctement aux jambes, mais flottait largement ailleurs. Ciri était clairement plus grande qu'elle. Plus large aussi, semblait-il. En attrapant une ceinture, elle décida d'éviter de lui en faire la remarque…

Une fois à peu près présentable, elle se tourna vers le miroir et observa son reflet. Ainsi emmitouflée dans ces habits trop grands, elle avait quelque chose d'étrangement enfantin…

Bonjour la crédibilité.

Elle soupira intérieurement. Au moins, ces affaires étaient chaudes, et pour l'instant, c'était l'essentiel.



A SUIVRE !



Demain, Eskel fera un gratin d’endives !



Et si vous avez apprécié la soupe d’Eskel, n’hésitez pas à laisser un petit commentaire. 🍲👀


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