Elisha Lee, récit d'une aventure parallèle

Chapitre 4 : Flash-Back : L'échec de Tomble

3448 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 08/11/2016 06:46

La remontée se déroula dans une torpeur mécanique. Elisha avançait les yeux fixés sur ses pensées, sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit. Les mains enfouies sous sa cape de voyage, elle voyageait dans le temps et revivait l'année de ses treize ans, la fatidique année où Tobie lui avait été arraché.

 

À nouveau, elle creusait la neige qui bloquait l'entrée de la grotte dans laquelle Tobie était resté bloqué tout l'hiver. Recherché par les soldats de Jo Mitch, Elisha l'avait caché dans la grotte du lac, mais les premiers flocons étaient tombés sans prévenir, bloquant toute issue au garçon. Quatre longs mois s'écoulèrent, sans aucun moyen de savoir s'il survivait. Elisha passait ses journées à s'écorcher les doigts sur la paroi glacée et ses nuits à pleurer épuisée dans les bras de sa mère.

La falaise demeura inaccessible jusqu'au début du mois d'Avril, quand l'eau commença à dégouliner autour de la maison des couleurs et qu'une douce chaleur se répandit dans les Basses-Branches. Enfin, Elisha put grimper jusqu'à l'entrée du tombeau et gratta tout l'après-midi, plus impatiente à chaque dixième de millimètre de neige dégagé.

À six heures, sa main ne rencontra plus aucune résistance. Elle avait réussi. Elle creusa alors avec furie, poussant des cris rageurs, faisant voler la neige autour d'elle. Elle n'avait plus peur de personne. La lumière du jour se glissa dans la caverne, Elisha la suivit en rampant.

Le feu était encore chaud.

Arrivant de la clarté du dehors, Elisha ne voyait rien. Sa voix n'articula qu'un très faible appel :

- Tobie …

Aucune réponse. Elisha ne savait pas où elle posait les pieds. Ses yeux ne parvenaient pas à s'habituer au noir. Elle sentit devant elle un fagot de bois. Elle le prit dans ses mains, marcha jusqu'au foyer à peine rouge. Elle jeta le fagot sur la braise. En peu de temps, de longues flammes s'élevèrent. Elisha les suivit des yeux.

Alors, elle vit le plafond et les murs étincelants de lumière. D'un seul coup, elle découvrit l’œuvre de Tobie. L'immense fresque peinte s'étalait en rouge et noir sur toute la surface de la grotte. Elisha ne put la quitter des yeux. Elle se croyait entrée dans le cœur rougeoyant de Tobie.

Elle entendit alors sa voix faible et rugueuse, lui demander si les peintures lui plaisaient. Allongé contre la paroi, Tobie la regardait de ses yeux mi-clos. Sa peau presque translucide contrastait avec le brun de l'écorce et ses pommettes saillantes lui donnaient un air cadavérique. La maigreur de ses bras fut la goutte d'eau qui fit déborder les yeux de la jeune fille. Pour la première fois depuis leur rencontre, elle fondit en larmes devant son ami et vint se blottir contre sa poitrine. Il lui tendit maladroitement un mouchoir taché de peinture rouge et prit la parole pour la rassurer :

- C'était pour m'occuper. Il y a des gens qui peignent des tombeaux pour s'y coucher. Moi, pendant quatre mois, je peignais des fenêtres pour voir la vie, dehors.

Les sanglots d'Elisha cessèrent peu à peu et ils rirent en cœur doucement, soulagés et heureux. Elle déballa les crêpes au miel qu'elle avait apporté et le regarda se délecter. Entre deux bouchées, il lui expliqua qu'il se nourrissait uniquement de moisissure depuis dix-sept jours, après être arrivé au bout des vivres d'Isha, initialement prévues pour deux semaines. Descendre la falaise encore partiellement gelée ne fut pas évident, mais avec l'aide d'Elisha, Tobie finit par toucher la terre ferme.

 

Il lui fallut trois jours pour se remettre de son séjour dans la grotte. Grâce aux soins des Lee, il reprit très vite du poil de la bête et retrouva également sa souplesse. Elisha ne le quittait plus. Elle endossa le rôle de reporter et se chargea de lui raconter tous les événements de l'hiver, mais garda pour elle ce qu'elle avait entendu un matin en croisant des hommes de Jo Mitch.

Le quatrième jour, la jeune fille ne put plus éviter le sujet. Tobie l'aborda naturellement, il parla de ses parents.

Sim Lolness, le plus grand savant de l'Arbre, refusait de livrer une invention révolutionnaire à Jo Mitch, ce qui ne plaisait pas du tout à ce dernier. La dernière fois que Tobie les avait vu, lui et sa mère Maïa, des crapules les retenaient prisonniers dans un salon des Cimes. C'était avant l'hiver, avant la longue fuite de Tobie. Depuis ce jour, il n'avait plus eu aucune nouvelle.

- Pendant tout cet hiver, j'ai pensé à eux. Je n'ai rien à attendre. Ils ne viendront pas me chercher.

- Peut-être que tu as raison, dit Elisha, émue. Il ne faut plus attendre.

- S'ils ne viennent pas me chercher, c'est moi qui dois y aller.

Elisha sursauta.

- Aller où ?

- Remonter vers les Cimes, les trouver. Les sortir des pattes du gros Mitch.

Elisha voyait bien qu'il l'observait. Elle n'avait jamais su rien lui cacher de toute manière. Les yeux baissés, elle essaya de se soustraire au regard inquisiteur du garçon. De toute façon, il faudra bien que quelqu'un lui dise, pensait-elle. Elle avait tellement peur de le perdre une nouvelle fois. Mais si elle ne lui disait rien, elle finirait par le perdre pour toujours.

- Tobie … J'ai entendu une phrase sur tes parents.

Sa voix tremblait légèrement, elle n'osait pas le regarder dans les yeux. Elle tripotait nerveusement un bout d'écorce, arrachant méthodiquement nervure après nervure.

- Ils ont été condamnés, ajouta-t-elle. Ils seront tués le premier jour de mai.

Tobie envoya valser ce qu'elle tenait et l'attrapa par les épaules. Elle laissa échapper un petit cri de stupeur et de douleur. Les mains du fils Lolness la tenaient fermement et une lueur de folie brillait dans ses yeux.

- Ils sont où ?

- Ce n'est pas le problème. Il faut que tu te protèges.

- Elisha, ils sont où ?

- Je t'en prie. Fais attention à toi, Tobie. On te cherche toujours.

- Elisha …

- Tobie, j'ai peut-être une idée pour te mettre à l'abri.

- Je pars, je serai dans les hauteurs dans trois jours. On est le 21. J'aurai une semaine pour les trouver. Adieu, Elisha.

Tout ce qu'elle craignait était en train de se produire. Il voulait repartir, sauver ses parents, l'abandonner. Elle comprenait bien sûr, mais quelles chances avait un garçon de treize ans contre une bande d'imbéciles enragés et armés jusqu'aux dents ? Et puis Jo Mitch n'avait pas gardé Sim et Maïa dans les Cimes, non, c'était bien pire que ça …

- Écoute-moi ! criait Elisha.

- Dans dix jours, ils seront morts si je ne les aide pas. Je pars vers les hauteurs.

- Tobie ! Ils ne sont pas là-haut !

Quand les mots parvinrent aux oreilles de Tobie qui s'apprêtait déjà à rejoindre le sentier, il se retourna instantanément. Elisha tremblait maintenant de tous ses membres, le regard du garçon l'effrayait, elle ne l'avait jamais vu aussi en colère.

- Ils sont où ?

- Ils sont à Tomble, murmura Elisha. Ils sont au fort de Tomble.[1]

Elle vit le visage de Tobie se décomposer. Il se laissa tomber sur la mousse, abasourdi. Un seul mot avait suffit, Tomble. Elisha aurait tellement voulu ne jamais avoir à le prononcer. Il n'y a rien de pire que de voir souffrir les gens qu'on aime.

 

Tout enfant né dans l'Arbre avait déjà entendu parler de cette boule de gui suspendue au bout d'un rameau qui servait de prison. À l'époque où le Grand Conseil, constitué des hommes les plus sages, gouvernait encore, les pires voyous ne pâlissaient rien qu'en s'imaginant y passer une journée. Vigo Tornett, qui y était resté enfermé pendant dix ans, refusait toujours d'en parler. Depuis que Léo Blue et Jo Mitch s'étaient emparés du pouvoir et avaient destitué le conseil, on ne sortait plus vivant de ses cachots. Franchir ses portes équivalait à une condamnation à mort.

 

Tobie s'emmura dans son silence pendant tout le dîner et ne jeta pas un regard à Elisha. Elle se doutait bien du plan qu'il échafaudait, il songeait à se livrer aux mains des soldats pour pénétrer dans la prison. Ce raisonnement faisait partie des raisons pour lesquelles elle ne voulait pas lui avouer la vérité sur ses parents, car elle savait qu'il ne réfléchirait pas rationnellement et se jetterait tête baissée dans les crocs de l'araignée. S'il réalisait son projet, personne ne survivrait, ni lui, ni ses parents.

De son côté, Elisha ne chômait pas. Elle avait trouvé le moyen de secourir Sim et Maïa, mais son plan requerrait un excellent talent d'acteur pour elle et beaucoup de sang froid pour Tobie. Ils risquaient gros s'ils échouaient, mais il valait mieux ça que de le laisser se rendre bêtement. Sitôt la table débarrassée, elle lui prit la main et l'emmena près de l'enclos des cochenilles. Il la suivit l'air renfrogné et toujours muet. Elle inspira un grand coup et entreprit de lui expliquer son idée.

 

Elle ne lui avait pas raconté, mais seulement quelques jours avant sa sortie de la grotte, elle était tombée sur Patate, complètement défiguré. Mais si, elle lui en avait déjà parlé, Patate était un des hommes de Mitch qui était venu fouiller la maison au début de l'hiver, celui qui se confondait en formules de politesse ridicules et dont ils se moquaient. Bref, donc elle l'avait croisé un matin, le visage réduit en bouillie et avec trois dents en moins. Il lui avait expliqué que son bourreau était une petite fille de dix ans, Bernique, l'unique enfant de Gus Alzan, le directeur de Tomble. Il l'avait engagé pour faire de sa terreur de fille une véritable demoiselle. Le résultat de trois jours de leçons de bonnes manières se résumait en un mot : douleur. Patate venait de jeter son tablier et Gus cherchait désespérément un remplaçant. Tobie voyait maintenant sûrement où elle voulait en venir. Elle se présenterait pour le poste vacant et, si tout allait bien, serait immédiatement prise. Puis, elle gagnerait la confiance du directeur, qui protégeait beaucoup sa fille. Quand cette étape serait franchie, elle emmènerait Bernique en pique-nique hors de la prison. C'est là que Tobie entrerait en jeu. Elisha assommerait Bernique et, s'ils sont de la partie, ses gardes. Ensuite, elle coulerait Tobie dans une coquille de cire et l'emmènerait à Tomble en faisant croire à Gus que sa fille a eu un terrible accident. Le père demanderait alors à Elisha de veiller sur sa fille jusqu'à ce qu'elle se rétablisse entièrement. À ce stade, Tobie et Elisha seraient parvenus tous les deux au cœur de la boule de gui. La suite des événements dépendrait entièrement du garçon.

 

La jeune fille, sa tirade terminée, reprit son souffle et tenta de distinguer l'expression de son ami, plongé dans l'obscurité nocturne. Le silence n'était brisé que par de furtifs craquements d'insectes et par le bruit de la fonte des neiges. De temps à autre, un bloc entier tombait au loin, provoquant une détonation sourde.

Finalement, Tobie se racla la gorge, hésita encore un peu puis prononça un mot : d'accord. Il tourna ensuite les talons, laissant une Elisha très perplexe en compagnie des cochenilles.

 

Dès le lendemain, ils mirent leur plan à exécution. Neuf jours. Les heures passaient inexorablement, accentuant la pression qui pesait sur les épaules d'Elisha. Il lui fallut sept jours infernaux en compagnie de l'insupportable Bernique, la fille du directeur, pour obtenir la permission de l'emmener en pique-nique et pour apprendre l'emplacement de la cellule des Lolness. Elle faillit se trahir à plusieurs reprises et dut même faire une chose atroce pour se rendre plus crédible, elle écrasa la main d'un innocent prisonnier qui nettoyait le sol du bureau d'Alzan. Pendant tout le temps qu'elle passa dans cette boule de gui, elle se répéta que ça valait le coup et que l'évasion marcherait forcément. Seule l'envie de revoir Tobie rire lui permettait de s'en tenir à son rôle.

 

Le jour de l'excursion arriva. Elisha et Bernique se firent accompagner par deux gardiens apathiques qui s'endormirent immédiatement après le déjeuner. Les malheureux furent réveillés à grands coups de massue de la sauvageonne, mais ne réalisèrent pas qui les frappaient ainsi et se vengèrent aveuglément. Elisha, qui avait tout orchestré, proposa innocemment d'emmener la blessée chez une éleveuse de cochenilles pour la faire soigner. Tobie, avec l'aide d'Isha, se glissa à la place de Bernique encore évanouie et se fit ramener à Tomble dans une coque de cire qui lui donnait un aspect de momie.

Gus Alzan accueillit la petite troupe d'un air totalement affolé. Des explications furent exigées et ses deux hommes marmonnèrent quelque chose à propos d'une chute assez importante. Tandis que le père éructait, ils passèrent la porte de la prison. Elisha suivait sans rien dire de peur de se trahir par sa nervosité. Ils touchaient enfin à leur but.

Tout à coup, seulement quelques millimètres après l'entrée, le directeur fit volte-face et s'approcha d'Elisha. Ses épaules se soulevaient au rythme de sa respiration saccadée et les veines de son front donnaient l'impression d'être sur le point d'exploser. En la regardant droit dans les yeux, il hurla aux gardiens de la traîner en-dehors de sa prison. La seule responsable de l'accident de sa Bernique chérie se tenait devant lui. Complètement désemparée, Elisha sentit ses jambes se liquéfier et tenta d'argumenter. Elle pourrait veiller sur Bernique tout le temps qu'il faudra pour se racheter. Elle s'occuperait de la nourrir, de la laver et dès qu'elle serait à nouveau sur pied, elle disparaîtrait à tout jamais de la vue de monsieur Alzan.

Le directeur ne l'écouta pas et ordonna à ses hommes de la traîner dehors comme une malpropre. La jeune fille se retrouva couché dans la poussière, incapable de prévenir Tobie du problème. Tous leurs plans impliquaient sa présence avec lui dans la boule de gui, puisqu'elle devait lui permettre de se libérer de son enveloppe de cire. Seul, il n'y parviendrait jamais. Le seul accès vers l'intérieur la narguait, gardé par dix colosses incorruptibles. Elle essaya de jouer de ses charmes sans parvenir à leur arracher un regard.

 

Après plusieurs tentatives, elle se résigna et prit le chemin du retour, ce qui ne signifiait pas qu'elle baissait les bras. Elisha regardait maintenant les flammes dans sa maison. C'est tout ce qu'il lui restait à faire. Elle les avait tant de fois observée, son épaule contre celle de Tobie. Dans des campements sauvages, aux confins des Basses-Branches, ou dans la grotte du lac, la vision du feu faisait toujours naître le même émerveillement. D'où venait cette force qui soulevait ces drapeaux d'or ? Quel souffle invisible, quel bras agitait tous ces fanions en flammes ?

Le feu était un mystère qui tracassait Elisha.

Isha servit un bol de tisane à sa fille, enveloppée dans sa couverture gris hirondelle. Elle avait posé le bol sur un plateau avec une bougie. « Encore du feu » se dit Elisha. Elle fixa des yeux la bougie. Ses paupières s'ouvrirent en grand.

Elle semblait hypnotisée.

- Ca ne va pas, Elisha ? demanda sa mère.

Elisha ne quittait pas la bougie des yeux. Isha lui prit la main.

- Ca ne va pas ?

Elisha dit d'une voix blanche :

- Regarde. La bougie. Elle fond.

Isha regarda sa pauvre fille. Elle ne tournait plus rond.

Mais quand peu à peu les yeux d'Elisha se détachèrent de la flamme, c'est un regard plus calme qu'elle posait sur sa mère.

Rien n'était perdu. Tobie pouvait s'en sortir.[2]

 

Pourtant Tobie n'était jamais revenu. Pour une raison toujours inconnue, un incendie s'était déclenché dans la boule de gui. Pour éviter qu'il ne se propage à tout l'Arbre, on avait coupé l'unique tige qui la reliait au rameau. Le monde d'Elisha s'était écroulé avec la prison. Des centaines de morts, la pire catastrophe depuis qu'une famille en vacances à Saïpur s'était fait emporter par une fauvette.

En repensant à la tragédie, la douleur d'Elisha se raviva, aussi forte que le premier jour. Elle marchait d'un pas décidé, ses muscles lui criaient de faire une pause, mais la souffrance physique lui permettait d'oublier, la soulageait. Malgré son épuisement, elle mettait un pied devant l'autre sans jamais s'arrêter. Elle fuyait son passé. Au petit matin, elle trébucha et s'étala de tout son long au milieu de la piste circulaire. Elle ne se releva pas.

 

[1] Ibid., pp. 227-231.

 

[2] Ibid., p. 264.

 

Laisser un commentaire ?