Blue Hour
Je terminais de fermer le dernier sac. Si je n’avais dû emporter qu’une seule chose ça aurait été ma guitare. Mais il y avait Amy, et la voiture était pleine. Pleine de quoi d’ailleurs ? Je ne savais pas trop, et cela m’importait peu. Du moment qu’elle était avec moi tout allait bien.
Ma guitare et Amy. Mes deux piliers depuis un an. J’avais tout pour être heureux, j’avais une petite amie jolie et intelligente qui me comblait. Un groupe de rock avec lequel on tournait plutôt bien dans les troquets du quartier de Uptown à Chicago. Malgré tout j’étais triste.
Je m’efforçais de faire bonne figure dans cette vie qui aurait normalement convenu à tout le monde. Je n’avais plus de famille. L’image de ma mère dans son cercueil me revenait sans cesse. Un an auparavant, elle avait succombé à un cancer fulgurant de la moelle épinière. Elle n’avait que quarante-cinq ans. La maladie l’avait emportée en quelques mois.
Mon père était mort avant ma naissance. Je ne connaissais même pas son nom. Ma mère avait toujours refusé d’en parler, la blessure ne s’étant jamais refermée, et elle ne voulait pas non plus me donner de faux espoirs. Je n’avais qu’une lettre qu’elle m’avait confiée quelques semaines avant son dernier souffle. C’étaient quelques jolis mots parlant d’un weekend parfait et unique. Il disait qu’il ne quitterait pas sa vie là-bas. Il aurait dû, il serait peut-être encore en vie aujourd’hui. La signature était illisible mais le tampon de l’enveloppe indiquait que la lettre avait été postée de la ville de Forks, dans l’état de Washington.
Malgré l’absence d’un père, je ne m’en étais pas trop mal sorti. Ayant fini mon cursus universitaire, j’allais démarrer dans la vie active en tant que professeur de biologie. J’ai demandé ma première affectation à Seattle, bien décidé à en savoir plus sur mes origines. J’ai reçu en retour une proposition pour Forks. Un coup du destin ?
J’avais été tellement proche de ma mère. Elle aussi était enfant unique, ses parents étaient décédés depuis quelques années. Nous n’avions eu que peu de rapport avec eux car ils avaient mal accepté le statut de fille-mère de leur seule enfant. Nous étions tous les deux, seuls et fusionnels.
Ma mère n’avait jamais refait sa vie. C’était comme si tout s’était arrêté à cette rencontre dans l’Etat de Washington. C’était lors de ses dernières vacances avec ses parents, elle avait à peine dix-neuf ans. Elle n’a jamais vraiment su pourquoi ses parents avaient choisi cette destination pour les vacances. Elle m’avait parlé une fois des paysages sublimes, d’une nature d’une grande diversité, mais c’était tellement loin de Chicago. Elle avait ramené avec elle de belles images dans sa tête et un bébé dans son ventre. Il ne l’avait probablement jamais su. Même si elle ne m’avait jamais confié ses sentiments, j’avais bien compris que cette relation éphémère l’avait marqué à jamais. Elle avait consacré sa vie à moi, son enfant et seul lien avec le seul homme qu’elle avait aimé. Elle m’avait élevé avec un courage indéniable, tournant toutes les situations difficiles en jeu, effaçant les mésaventures d’un sourire enjôleur, pansant les bobos de tendres câlins. Elle m’avait soutenu et guidé dans la vie, dévouée et aimante.
Aujourd’hui je me retrouvai seul, sans famille, il y avait surement quelques membres éloignés que je ne connaissais pas. Mais, compte tenu de la réaction de mes grands-parents, je doute que le reste de la famille aie envie de me rencontrer. Je n’avais pas non plus une envie féroce de les voir.
Depuis son décès, rien n’allait plus. J’avais l’impression d’être un observateur de ma propre vie. De planer à côté d’un corps qu’il fallait malgré tout entretenir pour survivre. Manger, dormir, étudier. La musique était ma seule échappatoire face à cette camisole psychologique. Et maintenant, une nouvelle vie, à l’autre bout du pays, loin de cette ville qui porte les stigmates de mon chagrin.
En tout cas je n’avais pas hésité une seconde. Changer de vie allait probablement m’aider à avancer, à me connaître mieux moi-même, ainsi que mes racines paternelles, si mes recherches aboutissaient. Avoir un nouveau but dans la vie allait m’aider à m’éloigner de ma douleur.
Je n’avais jamais vraiment éprouvé le manque d’un père jusque-là. J’ai toujours été comblé par ma mère qui avait su endosser tous les rôles aux différentes étapes de ma vie. Elle était joyeuse et déterminée, tout le temps. Même à des moments plus difficiles, elle trouvait toujours quelque chose de positif. Elle avait su parfaitement me gérer lors de mes crises, là où l’autorité du père est normalement incontournable. Notre duo, complice et exclusif, a joué sur la qualité de nos rapports. Nous savions tous les deux que nous n’avions personne sur qui nous appuyer en cas de conflit et que notre tranquillité, enfin, surtout la mienne, reposait sur le principe de modération et de retenue. Notre parfait petit couple mère-fils n’a jamais vraiment été troublé par mes premiers flirts. Trop jeune, trop centré sur moi-même, mes premières amourettes tendaient plus à me prouver à moi-même et à mes potes ce dont j’étais capable, elles n’ont jamais été encombrées de sentiments véritables.
Jusqu’au jour où, pendant mes études, je suis tombé amoureux d’Amy, et pour mon plus grand bonheur, il semble qu’elle aussi soit tombée amoureuse de moi. Ces dernières années, j’étais entouré de mes potes musiciens et passionné par mes études de sciences. Ma vie avait été heureuse comme ça. Seulement, depuis un an, c’était comme si mes entrailles avaient été labourées, vidées, j’avais envie d’hurler de douleur. Je me sentais si seul, orphelin.
Amy, qui avait bien perçu mon mal-être, n’était pas complètement étrangère à ma décision de partir. Elle était à cent pour cent avec moi et avait réussi à décrocher un poste à l’hôpital de Forks. Elle avait terminé ses études d’infirmières depuis deux ans et avait un super poste ici. Elle était prête à tout recommencer pour moi. Cette fille était un ange.
Je l’avais rencontré trois ans auparavant lors d’un concert. Elle était venue fêter l’enterrement de vie de jeune fille d’une collègue dans le restaurant où je jouais ce soir-là. Elle était sans doute la plus discrète du groupe mais son regard profond et si doux m’avait fait fondre instantanément. Durant tout le concert je n’avais pu la quitter des yeux. Elle me jetait quelques regards timides de temps à autre, elle m’en voulait de mes œillades insistantes. Je devais m’expliquer à la fin du concert. Elle sortait, suivant ses amies sur le perron du restaurant.
- Attendez, m’écriais-je lourdement. Attendez, excusez-moi, je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise, je vous ai regardé avec insistance, ça n’était pas méchant. Ne le prenez pas mal, c’est juste que …
Je parlais à toute vitesse, comme si j’avais dix ans et que je racontais le dernier Star Wars à mes potes. J’avais l’air parfaitement ridicule. Elle me regarda de ses grands yeux tout ronds et éclata de rire.
- C’est bon, vous ne m’avez pas agressé non plus, répondit-elle, piquante.
Tant qu’à être lourd, autant m’illustrer pour de bon :
- Est-ce que je peux me faire pardonner en vous offrant un verre ?
Elle me répondit tout en reculant en direction de ses amies.
- Je dois rentrer avec mes amies, c’est une soirée spéciale, je ne peux pas.
- Demain, je joue ici, venez, s’il vous plait.
Mon ton suppliant me surpris moi-même.
- Qui sais ! Lança-telle.
Elle s’éloigna et me fit un petit signe en se retournant. Je restai coi, béat. Son sourire, son visage enfantin, ses boucles dorées, tout était un régal. Je remarquai alors que sa silhouette ne détonnait pas du reste. Elle était magnifique. Fine, élancée, gracieuse. Elle portait une robe blanche courte, légère et vaporeuse. On aurait dit qu’elle flottait. Un ange. « Bon sang, il faut que je la revoie. Ça ne peut pas être autrement ».
Le lendemain soir elle revins. Seule. Elle a attendu patiemment la fin du concert en sirotant un verre. Au son de la dernière note, je bondis vers elle, snobant les applaudissements et les rappels.
- Bonsoir !
Je savais que seules mes oreilles arrêtaient mon sourire.
- Bonsoir, vous jouez plutôt bien. Je n’avais pas trop fait attention hier, avec la fête.
Elle portait un denim et un pull rose clair en mohair. Une tenue simple mais tellement sexy sur elle. Loin du look des filles que j’approchais habituellement. Son sourire était franc, éclatant, ses longs cils battaient en me regardant. Sa chevelure blond doré tombait sur ses épaules en grosses boucles savamment indisciplinées.
- Merci.
Je sentais mon visage s’empourprer.
- Vous êtes moins loquace qu’hier soir.
- Euh …
Je ris doucement. J’avais une envie folle de lui dire combien elle était belle et combien elle me troublait. Bon Dieu, j’étais un dur, je draguais facilement, les filles tombaient sans peine dans mes filets. J’étais, semble-t-il, un gars plutôt pas désagréable physiquement et trouver une fille n’était pas très difficile. Que ce soit les soirs de concert, où le statut de guitariste m’ouvrait presque tous les horizons, ou à la fac, où là il semblait que j’étais une source d’apprentissage convoitée, c’était toujours facile.
Avec elle, tout me semblait nouveau, les mots me manquaient. Je n’avais bizarrement pas envie qu’elle soit une nouvelle fille d’un soir et je ne savais pas comment m’y prendre.
- Désolé, je m’appelle Lucian, je suis heureux que vous soyez venue.
- Moi c’est Amy.
Elle était revenue à presque tous mes concerts les weekends suivants. Être avec elle était devenu simple, agréable. Nous parlions à bâtons rompu jusqu’à la fermeture du restaurant, parfois au bar, d’autres moments assis sur la scène ou à une table tranquille, de sciences, de nous, de musique. Elle était infirmière au St Elisabeth Hospital. Franco-américaine, elle avait passé sa petite enfance à Paris puis bourlingué à travers le monde. Son père était un militaire français qui changeait souvent d’affectations. Alors qu’il avait été muté en zone dangereuse, sa mère avait préféré ramener Amy à Chicago le temps de cette mission. Ensuite il partit à Dubaï, Amy était alors à l’école d’infirmière et n’avait pas voulu suivre sa mère. Comme moi, elle aimait la vie trépidante de Chicago et voulait y rester quelques années.
Je n’ai rien brusqué, j’ai été patient. Nous avions fini par nous voir les soirs de semaine, devant un verre ou une pizza. Deux mois après notre rencontre j’emménageais dans son petit appartement à l’angle de Homer Street et de Damen Avenue dans Bucktown.
- Alors nous y voilà, es-tu bien sûr de ce qu’on fait ? lui demandais-je en déposant mon sac de voyage à l’entrée.
- Essayons, le temps nous le dira, murmura-t-elle à mon oreille.
Pour l’occasion elle avait organisé un dîner aux chandelles, ambiance feutrée, musique douce. Elle me tendit une coupe de champagne et m’attira jusqu’à la table basse devant le canapé où quelques amuse bouches étaient joliment disposés. Elle portait une robe légère en satin et ses boucles blondes étaient remonté en un chignon désordonné qui dégageait son visage juvénile.
- Tu es si belle, lui dis-je. Je suis heureux, tellement heureux.
Ma voix tremblait un peu. C’était une réelle émotion qui m’envahissait. J’avais l’impression que ma vraie vie commençait. Je me sentais pousser des ailes. J’avais envie plus que tout de me poser avec cette magnifique jeune femme douce et intelligente.
- Je t’aime Lucian, on sera heureux ensemble. J’ai soif de tes baisers, je voudrais que ça ne s’arrête jamais.
Elle m’attira sur le canapé et posa ses lèvres sur les miennes. Notre étreinte, ce soir-là, fût plus forte que toutes les autres jusqu’à ce jour, plus passionnée, brûlante. Elle était celle que j’attendais et me le rendait bien.
Elle avait été là pour moi et pour ma mère jusqu’à la fin. Elle avait été là quand il avait fallu l’hospitaliser définitivement, elle m’avait épaulé jusqu’au dernier jour de sa vie. La déchéance engendrée par cette maladie avait été épouvantable. Ma mère était très vite devenue l’ombre d’elle-même, abattue par les traitements lourds et handicapants, avant de perdre complètement pied et terminer sa vie dans la souffrance et l’impuissance. Je l’avais accompagnée jusqu’au bout, aussi dur que cela puisse être. Je voulais qu’elle parte en se sentant aussi proche de moi que nous l’avions été pendant mon enfance. Je lui devais bien ça. Psychologiquement, l’épreuve avait été déchirante, éreintante et choquante pour moi. Amy avait été là alors qu’après son décès je m’étais complètent refermé, n’étant plus que l’ombre de moi-même. Ma mère avait emporté avec elle une partie de moi. Une partie de mon cœur, de ma joie, et de mon courage. Elle était mon seul lien familial sur cette terre. J’étais son sang. Et maintenant j’étais seul, orphelin. Amy n’avait pas baissé les bras. Sa douceur, son sourire, m’avaient aidé à refaire surface petit à petit. Elle avait été là aussi lorsqu’il avait fallu déménager l’appartement de ma mère sur Irvin Park road et se replonger dans les souvenirs de mon enfance.
Elle était là, toujours. Je l’aimais passionnément, pour elle et pour le reste.
Elle seule, arrivait à passer à travers l’épais nuage constitué par le souvenir de ma mère, le vide de ma vie, de la solitude et du désarroi que j’éprouvais à la suite de son décès. J’avais pourtant été dur avec elle. Elle me répétait sans cesse que je n’étais pas seul, qu’elle était là. Un jour, je lui avais asséné en retour qu’elle n’était pas de ma famille. Je le pensais vraiment, pour moi, les relations humaines étaient éphémères, et les liens du sang indéfectibles. Elle n’avait rien lâché, fermement résolue à me sortir de mon marasme.
Nous avions assez peu vu nos amis après cette période difficile. Je n’étais pas du genre à avoir une vie sociale trépidante et elle non plus. Ce qui venait de m’arriver avait été une bonne excuse pour me retrancher dans notre petit cocon. Nous étions bien tous les deux. J’avais repris gout à composer un peu. J’accordais aussi quelques répétitions à mes potes, qui râlaient car ils n’appréciaient pas qu’une fille ait prenne le dessus sur le groupe.
Amy était affectée à Forks quinze jours avant ma rentrée de jeune professeur. Je devais donner un dernier concert dans le restaurant où nous nous étions rencontrés. Une soirée d’adieu en quelque sorte. Nous ne ferions pas le voyage ensemble, c’était ennuyeux, certes, mais mes amis avaient apprécié que je reste pour cette soirée.
Cela faisait plusieurs années que nous jouions ensemble et ils étaient tristes de me voir partir. Plus que moi d’ailleurs.
Matthew, notre pianiste, était celui dont j’étais le plus proche. Je composais la plupart des morceaux et il avait le « truc » pour cerner ce que je voulais transmettre et me composer des mélodies d’accompagnement parfaites. On se connaissait depuis l’enfance, nous avions fréquenté les mêmes écoles, fait le mur ensemble, dragués nos premières conquêtes aussi. Nos voies s’étaient séparées après le Lycée. Son dada, à lui, c’était la mécanique auto. Il excellait dans son métier. Si j’avais eu un frère, j’aurais aimé qu’il soit comme lui.
Anton et Ben, le batteur et le bassiste étaient de vrais frères, eux. Matthew et moi les avions repérés lors d’un festival alors qu’ils jouaient avec deux autres gars qui n’assuraient pas du tout. Anton et Ben avaient tous les deux un vrai sens du rythme alors que les deux autres enchaînaient les canards. Matthew et moi avions dans l’idée de monter un groupe depuis quelques temps. Après avoir écouté quelques-unes de nos compos, ils avaient tout de suite adhéré. J’étais vocalement assez doué pour faire des chœurs mais cela se limitait à ça. Naturellement timide, le trac me dévastait déjà en tant que guitariste, il était hors de question pour moi d’être sur le devant de la scène.
Nous avions fait appel à Eva, une chanteuse aux allures un peu gothiques qui collait bien à notre répertoire. Depuis quatre ans, elle était la compagne de Matthew. Elle était l’élément « douceur » dans ce groupe de jeunes mecs dopés à la testostérone. Le rendu sur scène était plutôt bien d’après notre public. Notre son saturé et endiablé, mêlé à quelques envolées symphoniques, était allégé par la voix cristalline d’Eva. Tous regrettaient que je parte. Même si Matthew composait de mieux en mieux. Ils étaient bons, ils y arriveraient sans moi.
Amy était adossée à la voiture qui, pleine à craquée, l’emmènerait si loin vers l’ouest. Allez, dans quinze jours nous serons ensemble.
- En route pour notre nouvelle vie. Quand tu arriveras, je nous aurai préparé un petit nid d’amour.
Amy était fébrile. Moi un peu moins.
- Merci d’être là Amy. Pour moi. Tu es sûre ? il est encore temps de changer d’avis ? Forks n’a pas l’air d’être l’endroit le plus sympa du monde. La ville est minuscule et il pleut tout le temps.
J’étais un citadin, un vrai. J’aurai préféré avoir un poste à Seattle mais la vie en avait décidé autrement. J’étais heureux de quitter Chicago, de commencer une nouvelle vie avec Amy, de partir sur les traces de mon père. Mais ce n’était pas sans réticences que j’appréhendais ma nouvelle vie rurale. Forks était une ville de trois mille cinq cents habitants, entourées de forêts immenses. Nous serions séparés de Seattle par une grande chaîne de montagnes. Que faire là-bas ? Les balades et autres randonnées n’étaient pas pour moi. L’idée de me promener dans des endroits où vivent des bêtes sauvages invisibles me donnait la chair de poule. Je vivais dans une ville dotée d’un des plus forts taux de criminalité, et pourtant, le béton me rassurait. Autre détail, et pas des moindre, le climat était certes un peu plus chaud que celui de Chicago mais le nombre de jours de pluie battait tous les records.
- Je sais Lucian. Mais le fantôme de ta mère est partout ici. Ça te ronge, ça nous ronge. Ce nouveau départ, c’est notre nouveau départ à tous les deux et on sera heureux. Même si ce n’est pas Seattle.
Je me perdais dans ses grands yeux verts, brulants du désir de nous éloigner de ces derniers mois de cauchemar.
- Je t’aime.
- Je t’appelle.
Amy monta dans la voiture, je passai la tête par la fenêtre pour voler un dernier baiser puis elle démarra.
Je rentrais à l’appart. Il fallait que je m’occupe pour ne pas trop ressasser. Des milliers de questions tourbillonnaient dans ma tête. Qu’est-ce que j’allais trouver là-bas ? Des proches ou amis de mon père, une famille ? Allaient-ils me rejeter comme celle de ma mère l’aurait probablement fait ? Le trac concernant mon tout premier job de prof me nouait l’estomac aussi. Je voulais faire cela. J’adorais la biologie et j’étais bon pédagogue. Pendant mes études, j’avais donné des cours de soutien à des ados et cela m’avait plu. Je savais que je ne serais pas assez assidu pour devenir chercheur et la voie de l’enseignement c’est naturellement imposé à moi. Mais comment allais-je faire devant une classe entière ?
Après avoir bricolé quelques trucs dans l’appart afin de le rendre dans le meilleur état possible, j’attrapais ma guitare sèche et me posais dans le canapé. La musique me permettait de me détendre et d’évacuer le stress de l’inconnu. Ma mère avait toujours régi ma vie. Tout était simple, tout était toujours parfait. Elle était partie maintenant, je n’étais même pas sûr d’être un homme. Je m’en voulais un peu de me reposer sur Amy. Elle ne devait pas prendre la place de ma mère. C’est moi qui devais la soutenir, la protéger. Pourtant j’avais l’impression du contraire. Il fallait qu’à partir de maintenant je sois un homme, son homme, plus ce petit garçon brisé qui avait perdu sa maman. Elle aussi était en train de tout quitter et méritait mon soutien.
Je jouais longtemps, pour vider mon esprit, et trouver la force d’avancer. Puis la sonnette me réveilla brusquement.
- Matthew, qu’est-ce que tu fous là, tu ne bosse pas ?
- Il est 20h mon vieux, tu décabanes !
J’avais dormi 4 heures. Amy devait passer la nuit à Bismark, dans le Dakota du Nord à douze heures de route d’ici. Elle était partie à sept heures ce matin. Elle m’avait appelé deux fois en cours de route, elle était dans les temps et devait être arrivée maintenant.
- Je profite de mes derniers jours de vacances, tentai-je, penaud.
Matthew posa un pack de bières et une pizza sur la table du salon et me regarda, dépité. Il avait l’intention de passer la soirée avec moi. Pourquoi pas après tout, nous n’aurions plus autant d’occasions à l’avenir.
- Amy a appelé. Elle n’arrivait pas à te joindre. Alors me voilà.
- J’ai été sage comme une image ! rétorquai-je, ironique.
J’attrapais mon portable sur la table basse. Il était en mode vibreur. Quel imbécile ! J’avais dû faire une manipulation hasardeuse. Elle était seule sur la route et je n’étais même pas foutu de répondre au téléphone. Ça commençait mal. Qu’est-ce qu’une fille comme elle pouvait bien faire avec un abruti comme moi. En même temps, ça me ressemblait tellement. J’étais le roi de l’indélicatesse !
- Merde, lâchai-je
- Envoie-lui un texto. Elle veut dormir tôt pour reprendre la route au plus vite.
Il fallait compter trois jours de voiture pour rejoindre Forks. Amy avait préparé minutieusement le plan de route et les étapes, et m’en avait laissé une copie pour mon propre voyage. Je savais qu’elle respecterait scrupuleusement son plan. Trente-trois heures de route en trois jours, c’était une organisation !
J’envoyais mon texto, quelques mots d’excuses et un baiser, qu’elle me rendit aussitôt.
La sonnette retentit à nouveau. Matthew afficha un sourire entendu et se cala au fond de son fauteuil, à son aise. C’était le reste de la bande, avec d’autres pizzas et des bières. Mes dernières soirées se déroulèrent toutes à peu près de la même façon. Ce n’était pas ce que j’avais escompté mais finalement ça me plaisait. Cela m’aidait aussi à ne pas trop cogiter.
Amy, arrivée à Forks depuis quelques jours, avait trouvé une petite maison meublée dans Wood Street, à deux pas du Lycée. Elle semblait contente, ses premiers jours à l’hôpital se passaient bien. Ses collègues étaient très accueillants. Elle ne tarissait pas d’éloges concernant un certain docteur Cullen, un homme charismatique et mystérieux. Ses connaissances en médecine étaient infinies. Elle apprenait beaucoup à son contact tout en le craignant un peu. La ville était petite, mais accueillante, du moins les gens. En termes de loisirs citadins, elle avait convenu qu’il valait mieux aller sur Port Angeles ou Seattle. Le temps était encore assez correct en cette fin de mois d’août malgré de grosses nappes de brouillard matinales. Amy était émerveillée par l’immensité de la nature environnante. La forêt d’une densité inimaginable, d’un vert surréaliste. Les arbres étaient énormes, comme s’ils avaient poussé depuis la nuit des temps sans jamais s’arrêter. Elle s’amusait à me dire qu’elle s’attendait à voir sortir un diplodocus la feuille au museau d’un jour à l’autre. Je l’avais au téléphone au moins une fois par jour. Je l’abreuvais des dernières nouvelles de Chicago et la couvrait de mots doux. Nous échangions aussi beaucoup de textos. Elle me manquait.
Samedi soir. Le dernier de ma vie à Chicago. Nous étions tous au restaurant pour notre dernier concert. Mes émotions étaient plus fortes que d’habitude. Malgré la passion de la musique, j’étais dans ma routine, dans ma propre ombre, tous les soirs depuis plus d’un an. Ce soir-là, bizarrement, tout était plus réel. Je profitai vraiment du moment. Un mélange de joie électrique et passionnée ainsi qu’un sentiment de mélancolie m’habitait. Les émotions étaient vives, les morceaux plus enjoués. Nos échanges musicaux furent plus profonds, plus complices. Une page se tournerait après ce concert.
Je partais le mardi suivant pour un périple de trois jours qui m’amènerait à ma nouvelle vie. Il fallait que je sois sur place le vendredi, jour de la pré-rentrée. Je ne voulais pas arriver quelques jours avant. C’était courir le risque de me décomposer devant les paysages sauvages et anti-citadins décrits par Amy et de repartir aussitôt. Je devais être attaché là-bas par le travail sinon j’allais renoncer. Quitter Chicago me faisait frémir, ne pas trouver ma famille paternelle ou être rejeté par elle encore plus.
Ce soir-là, nous nous étions autorisé quelques reprises. Nous aimions habituellement jouer nos compos et estimions être assez bon pour satisfaire notre public avec. Il nous le rendait bien d’ailleurs. Ce soir, c’était la dernière, les morceaux qui nous avaient marqués étaient de la partie aussi. L’ambiance était folle. Notre public d’habitués scandait nos noms. Mes amis étaient émus. Moi aussi. A la fin de la soirée, au gré des accolades, quelques larmes avaient coulé. Ils allaient vraiment tous me manquer. A ce moment-là, je n’étais plus sûre de rien. Mais tout à une fin, et pour avancer on doit tourner la page. Amy avait déjà tout quitté pour mon bien. J’assumerai.
Le mardi suivant, j’enfourchais ma moto, ma guitare sur le dos, et pris la route vers l’ouest. Ma propre conquête de l’ouest. Au bout, Amy, un job, et l’inconnu. Je poussais un grand soupir et démarrai la bécane.
La première journée de voyage fut assez facile. Bien calé sur ma Kawa, une moto faite pour la route que j’avais acheté pour le plaisir de frimer dans les rues de Chicago, et qui me permettait de me déplacer un peu plus vite. J’avais ajouté pour le voyage des sacoches latérales coordonnées au cuir de ma selle. Je n’avais pas d’attrait pour la mode et les apparats habituellement, sauf pour ma moto. Je traversais Minneapolis à la mi-journée. Je profitais de ce que je savais être le dernier paysage vraiment citadin que je verrais avant de passer au sud de Seattle. Je m’arrêtais déjeuner à la sortie de la ville, chez Culver’s, le long de la route 94. C’était pratique, ça ne me déroutait pas. A part la pause du midi et le ravitaillement en essence je taillais la route. Alors que je roulais, un sentiment de liberté grandissait. J’avais réussi à quitter mon passé. Je m’éloignais de lui à toute vitesse. Plus la route défilait, plus je souriais, grisé par la vitesse.
J’arrivais un peu plus tôt que prévu à Bismark. Je m’octroyais une rapide visite du lieu. C’était une petite ville où tout était parfait. Tout était rangé, propre, entretenu. Le Capitol trônait au centre de la ville, au milieu d’une immense pelouse rectangulaire tondu ras. Malgré la platitude du paysage, la ville était parsemée de nombreux arbres et de beaucoup de verdure. Squares, bosquets et parterres cassaient les rues droites et monotones. Amy avait pris le soin d’organiser ma halte dans la capitale du Dakota, afin de m’habituer doucement à des villes plus petites. Je trouvais facilement le 3235 State Street, L’hôtel AmericInn était un choix pas trop cher mais confortable, à l’écart du centre, dans une zone commerciale. Dans l’entrée, une grande cheminée était encastrée dans un mur en pierre et les deux canapés en cuir marron m’auraient bien tenté vu mon état de fatigue. J’avais roulé un peu plus de onze heures.
La jeune femme de l’accueil me remit mes clés et me conseilla la piscine. Je lui demandai plutôt un endroit sympa pour manger. Après une bonne douche, je filai au Blarney Stone Pub. C’était un bar restaurant de type irlandais avec, comme son nom l’indique, un grand bar en pierre. J’avais souhaité manger en musique, et à priori il y avait souvent des concerts ici. En pleine semaine, le tenancier avait opté pour un groupe de jeunes qui faisaient leurs armes. Ils s’entraînaient sur des reprises de Pearl Jam, Nirvana ou des Foo Fighters. Tous des groupes de Seattle, présage peut-être ? C’était un rock un peu moins mélodieux que le mien mais les sonorités étaient sympas. Je m’imaginai déjà les weekends là-bas, à Seattle, à la recherche de bons concerts, de nouveaux collègues musiciens peut-être. Même à trois heures et demie de route de Forks, cela restait une option séduisante pour notre temps libre.
En pleine semaine, le restaurant était loin d’être bondé mais l’ambiance était sympa. J’optai pour un burger végétarien et restai au bar. Le serveur entama la conversation et me prit pour un fou lorsque je lui appris que je quittais Chicago pour aller bosser à Forks.
- Où ça ? Ah ouais, il y a encore de la vie à l’ouest de Seattle ? »
J’avais besoin de ça, tiens !
Je m’écroulai sur mon lit avant minuit. Une nuit sans rêve, sans agitation.
Le lendemain, je repris la route dès sept heures. Je devais rejoindre Wallace, dans l’Idaho. C’était la plus longue étape, elle faisait presque treize heures. J’avalai la route à tombeaux ouverts. Il n’y avait presque personne. Plus je roulais, moins je croisais de gens. Je devais traverser tout le Montana pour dormir dans l’Idaho ce soir. La première partie du trajet était aisée. Je traversai plusieurs petites villes, longeai des vestiges de vieilles fermes à l’abandon et de nombreux champs jaunis par l’été. Arrivé dans les environs de Butte, le paysage commença à changer. Le relief était plus vallonné, la végétation plus dense. Le sol jauni faisait petit à petit place à la verdure. Les collines se rapprochaient de plus en plus de la route, ne laissant finalement que juste assez de place pour celle-ci J’étais loin de tout. Une espèce d’angoisse me serra la gorge malgré la beauté du paysage. Je traversai la Silver Valley, un endroit connu pour la richesse de ses mines d’argent. J’arrivai, fourbu, à Wallace. Là, cette fois, Amy avait mis le paquet en termes de dépaysement. Wallace était un village minuscule entouré de hautes collines verdoyantes. Le village s’étendait principalement le long de la Highway quatre-vingt-dix mais aussi dans trois petites vallées étroites, laissant juste la place pour une route et quelques maisons de part et d’autre. Tout autour, le relief était planté d’innombrables arbres. J’étais perdu en pleine nature, à deux pas des animaux sauvages. Seraient-ils plus terrifiants que les gangsters de Chicago ? Je souris intérieurement. Je savais qu’il n’y avait pas plus dangereux que de vivre dans une grande métropole et pourtant je frémissais en regardant les montagnes.
Amy avait choisi ce village car il était le centre touristique du secteur. C’était un village pittoresque très animé. Un micro-village plutôt, pittoresque ou pas, juste pour dormir, ça me suffirait.
Je me mis en quête de mon hôtel. En cherchant celui-ci, je passai devant un vieux bâtiment de briques rouges, vraiment beau. Au-dessus des fenêtres, des stores verts rappelaient la couleur de la nature toute proche. Le Smoke House était tenu par une équipe jeune et dynamique. Je m’offris un énorme steak au barbecue. Une des serveuses, un vrai boute-en-train, n’arrêtait pas une seconde. Elle blaguait tout le temps.
Elle me demanda ce qu’un « bel inconnu seul » venait faire dans le coin. Je lui parlais de mon affectation à Forks.
- Où ça ? Me rassura-t-elle. Je ne connais pas mais avant de partir vous devriez profiter de notre village, il est magnifique. Je pourrais vous faire visiter si vous le souhaiter.
Je n’en croyais pas mes oreilles. Elle flirtait sans aucune gêne. J’imaginai bien qu’il ne devait même pas y avoir mille habitants à Wallace et tout le monde se devait se connaitre. Elle avait surement fait le tour des garçons de son âge. Elle n’était pas désagréable à regarder. Ses cheveux châtains encadraient son visage allongé. Elle n’était pas très grande, un peu tassée même. Sa bonne humeur faisait quatre-vingt-dix pour cent de son charme. Je savais que j’aurais pu la mettre dans mon lit après son service. Mais depuis Amy, ce temps était révolu. Moi qui courrais parfois plusieurs lièvres à la fois, j’étais devenu le plus sage des enfants de chœurs. Je déclinai gentiment sa proposition et fini mon repas. Elle me regardait du coin de l’œil et me souriait encore.
Je regagnai mon Hôtel qui se trouvait derrière le pâté de maison qui faisait face au restaurant. Le Ryan Hôtel était une vieille bâtisse en brique rouge, Un vieux bâtiment historique comme à peu près tous ici. L’hôtel avait été rénové récemment et pourtant on avait l’impression qu’il était resté figé dans l’histoire. On y trouvait tout le mobilier d’époque, jusqu’aux lampes à huile. Même les tissus avaient l’air de venir d’un autre âge. Mon sommeil fût une fois de plus lourd et profond.
Le lendemain matin, je pris un peu plus mon temps. Les deux premiers jours de voyages m’avaient pas mal fatigué. Je ressentais de la pesanteur dans mes bras à force d’agripper le guidon. Le dernier jour du voyage devait se faire sur environ neuf heures. Au bout il y avait les bras de ma belle. J’enfourchai ma moto vers 9h, après un bon petit déjeuner. Le temps était toujours clément, je n’avais pas eu de pluie sur le trajet depuis mon départ. J’actionnai le démarreur. Rien. Seul un bruit de cliquetis venant de sous ma selle se faisait entendre. J’avais encore de l’essence. Rien. Non pas maintenant, pas là ! Je ne savais même pas si, dans ce coin perdu, je pourrais trouver un garage pour me dépanner. Matthew s’occupait de ma bécane à Chicago. Il adorait ça. Moi je n’y connaissais rien. Ce qui m’importait, c’était qu’elle roule, point barre. Je retournai à l’hôtel pour me renseigner. Il y avait un fournisseur de pièces automobile, à l’entrée du village, sur Bank Street, j’avais dû passer devant lors de mon arrivée. Je poussai la moto jusque là-bas, ce n’était pas très loin. Je venais de trouver un avantage à être dans un petit village.
Un homme d’une cinquantaine d’années m’accueillit :
- Bonjour, j’ai un souci avec ma moto, elle ne veut pas démarrer. Et j’ai neuf heures de route devant moi aujourd’hui, annonçai-je agacé.
L’homme s’approcha de la bécane.
- Ah, j’adore les Kawasaki. C’est une VN neuf cents n’est-ce pas ?
- Oui, vous pouvez m’aider ? répondis-je, pressé.
- Oh du calme, petit. Jetons un œil.
La vie n’avait définitivement pas le même rythme à Wallace qu’à Chicago. On aurait dit que le temps s’était arrêté pour les gens d’ici. L’homme, qui avait une dégaine d’un autre temps, et ne mesurait pas du tout à quel point j’étais pressé.
Il passa ses mains un peu partout, vérifia divers points. Il s’arrêtait régulièrement, les mains sur hanches, à soupirer. Au bout d’un moment je fini par le presser un peu :
- Vous êtes sûre de savoir ce que vous faite ?
- Ouais, le démarreur est naze, je ne vois que ça. Par contre, moi je ne fais que des pièces auto, il faut que je te commande la pièce.
- Combien de temps ? répondis-je, agacé.
- Elle devrait être là demain matin si je le fais tout de suite.
- Impossible, demain matin j’ai un rendez-vous à 850 kilomètres d’ici, fulminai-je.
- On ne fait pas toujours ce qu’on on veut mon bonhomme !
- Vous ne pouvez pas aller chercher la pièce dans une ville voisine ?
- T’as vu une grande ville ici garçon ?
J’étais au milieu de nulle part c’est vrai.
- Putain de bled pourri ! ronchonnai-je
- Je ne l’aurai peut-être même que lundi.
Bon sang, j’avais vexé ce gars, c’était bien ma veine. J’avais toujours le bon mot pour me mettre dans des situations impossibles.
- Non, je ne voulais pas … je ne dis pas ça pour vous, excusez-moi.
- Ça va !! me dit-il d’un air bougon en agitant la main.
- Je passe un coup de fil, je reviens.
Je m’éloignais un peu pour appeler Matthew. Il connaissait ma moto, il saurait quoi faire.
- Il te faut un démarreur Lucian, ça je peux t’en trouver un. Mais te le faire livrer aujourd’hui, même pas en rêve.
- Bon sang, la poisse.
Je rageais . J’étais loin de tout. Loin de mes potes, loin de la facilité. Il y avait tout à Chicago. Et ici il n’y avait que des arbres et trois pelés indolents.
- Commande la pièce auprès du gars, si tu veux que quelqu’un te la monte là-bas, fais-les bosser. Et sois poli !
- Oh ça va !
- Surtout de rien.
- Je ne te le fais pas dire.
J’étais énervé. Je raccrochais vite. Je rappellerais Matthew quand tout serait réglé pour m’excuser. Il avait l’habitude de ma mauvaise humeur.
- Alors combien cette pièce ?
L’homme m’adressa un grand sourire.
- On se radoucit alors ? Venez, on va voir ça à l’intérieur.
- Vous pourrez la monter ?
- Oui, je te l’ai dit, j’adore les motos. Ça fait longtemps que je n’ai pas pratiqué mais c’est comme le vélo hein !
Il partit d’un rire franc. Sa bonne humeur n’adoucit pas pour autant ma colère. J’allais rater ma réunion demain matin. Quelle poisse. J’accumulais les bourdes. Encore une fois j’eus envie de faire demi-tour. L’homme m’annonça la note, salée à mon goût, mais je n’avais pas le choix. Avec le peu de concurrence dans les parages ils pouvaient se lâcher sur les prix, ici. Il me dit de revenir le lendemain vers dix heures. Le boulot serait fait.
Je laissai ma moto chez lui et partit à pied avec mon sac et ma guitare sur le dos. J’appelai Amy, elle était désolée pour moi.
J’appelai le doyen du Lycée de Forks, il m’avait laissé son numéro personnel, en cas de besoin, pour l’installation. Il ne se doutait pas du talent d’Amy pour dénicher des bons plans.
Il fut étonnamment compréhensif. Nous convînmes qu’Amy passerait chez lui après son service afin de récupérer mon dossier de rentrée. J’aurais au moins les infos avant le lundi matin, histoire de ne pas avoir l’air complètement nigaud.
Je flânai dans le village une grande partie de la journée. Il était vraiment beau. Et apaisant. Mon calme revenu, je trouvai même les gens agréables. C’était différent de la grande ville. Ici les gens étaient ouverts, gais, simples. Il n’y avait pas de suspicion. J’étais donc capable d’apprécier autre chose que la grande ville. Réduit à supporter cette attente et réconforté par les réactions compréhensives du doyen et d’Amy, je me pris à me détendre, à respirer profondément l’air pur. Cette pause forcée me reposait. Puise le positif, me disais-je. Au gré de ma balade, je repassai par mon hôtel, la chambre n’avait pas été relouée. Super, une bonne nouvelle, enfin. Je retournai déjeuner au Smoke House. La serveuse m’avait de nouveau fait des avances, croyant que je revenais pour elle. J’aurais dû y penser d’ailleurs. Je continuai de regarder son petit jeu de loin en avalant mon repas, amusé. J’étais passé à autre chose, ce temps était révolu pour moi. J’avais tout de même accepté de repasser le soir pour faire un tour de guitare. Ayant aperçu mon étui l’autre soir, le patron m’avait proposé de m’offrir mon repas du soir contre un petit concert. Un petit deal plutôt sympa, il gagnerait probablement quelques clients curieux, il n’y avait pas beaucoup de distractions par ici. Et moi j’allégeais les frais supplémentaires dus à ma tuile. Il avait même un vieil ampli Marshall et une petite sono. Son fils jouait de temps en temps le weekend avec ses amis, il lui avait emprunté sa guitare électrique. Plutôt que de passer la soirée seule dans ma chambre d’hôtel à broyer du noir, j’acceptai avec plaisir. De retour au restaurant après une balade digestive et une sieste réparatrice, j’appelai Amy, assis au bar. Après quelques « salut chérie », « tu me manques », « je t’aime » la serveuse finie par me jeter un regard désabusé. Au moins je serais tranquille ce soir.
Je repris la route le lendemain matin. La pièce était arrivée à l’heure et le mécano du magasin avait des doigts en or. Cette pause avait été néanmoins salvatrice. Comme un tremplin entre mon ancienne et ma nouvelle vie. Comme si j’avais été mis en quarantaine dans un sas de sécurité avant de me jeter tête baissée dans la nature luxuriante de Forks.
Pourtant, je me remis très vite à ruminer, traversant plusieurs petites villes, juste après Wallace. Arrivé à Cœur D’alène, je rageais contre le monde entier. J’avais l’étrange sentiment d’avoir été pris par un pigeon par le cinquantenaire du magasin de pièces auto. Je suis sûre qu’il aurait pu me faire dépanner plus rapidement par un collègue de cette ville mais avait préférer s’assurer la vente au détriment de mon temps précieux.
Je quittai la ville plein gaz, désabusé. Et Amy me manquait. Après avoir traversé une étendue interminablement plate de champs et de culture j’arrivai en milieu de journée aux portes du Park National du Célèbre Mont Rainier. Le paysage était époustouflant. La nature grandiose, omniprésente. Au pied de montagnes aux crêtes irrégulières, les lacs immenses brillaient sous les feux du soleil. Je m’écartai un peu de la route principale, assez ennuyeuse pour explorer une petite heure. A la sortie de chaque virage, je trouvai un nouveau point de vue à couper le souffle, des canyons aux formes bizarre et irréelles, des cascades, des rivières à l’eau pure et transparente. Je m’arrêtai au milieu de nulle part, sur une aire de pique-nique installée sous les arbres, au bord d’un lac. De l’autre côté, la vue était obstruée par une immense colline boisée. Les couleurs de fin d’été offraient des couleurs flamboyantes. J’étais vraiment au milieu de nulle part ! Au milieu des lacs, parmi les montagnes et leurs non moins sauvages populations. En y pensant je frissonnais. Le malaise revenant, ma pause fut finalement de courte durée. J’avais juste appelé Amy en essayant de profiter tant bien que mal de la vue vierge de toutes traces de civilisation qui s’offrait à moi. Je ne faisais que tourner en rond, guettant le moindre danger qui aurait pu se profiler à l’horizon, ne comptant que sur le rassurant tapis de bitume pour me sauver.
Amy m’avait dit qu’elle était passée récupérer mes dossiers chez le doyen. Il y avait une invitation d’une collègue, c’était la fille de son chef. Une soirée de pré-rentrée avec tous les professeurs.
Amy était heureuse d’entamer une vie sociale à Forks. Donc je n’y couperais pas. Au fond, ça sera l’occasion de rencontrer mes collègues. Quelle tête feraient-ils en voyant un type débarquer pour faire la fête alors qu’il n’avait même pas pu faire sa pré-rentrée. Je laissai une tranche de vie derrière moi, mais ce personnage décalé et maladroit continuait à me poursuivre.
Je repris la Highway et arrivai rapidement aux portes du sud de Seattle.
Je poussai un soupir de soulagement. Était-ce l’odeur de la pollution, la circulation dense ou le bourdonnement de la ville qui me faisait cet effet ? J’étais pourtant presque, je dis bien presque nostalgique de la sérénité ressentit au cours des heures précédentes. Quel progrès ! Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Je contournai Seattle pour rejoindre la péninsule d’Olympique et entamait le tour du Parc National. LE Parc National où j’allais vivre. Les arbres dont j’allais respirer l’odeur. La route défilait inlassablement au milieu de cette verdure foisonnante. Je traversai Port Angeles, il ne me restait alors qu’une petite heure à rouler. La route serpentait parmi une forêt encore plus dense que ce que j’avais pu voir jusqu’à présent. Pour la première fois depuis mon départ, elle était mouillée. Elle longeait parfois les bords d’un lac, enjambait des rivières à l’aide de ponts en fer ou d’autres dont les parapets en pierre étaient recouverts de mousse vert foncé.
J’arrivai en fin d’après-midi à Forks. Juste après avoir traversé un dernier pont de fer, je vis le panneau qui indiquait l’entrée de la ville, posé au milieu d’immenses arbres. Quelques maisons éparses. La végétation s’étendait à perte de vue.
Un peu plus loin, la ville. Enfin. La météo m’avait prévu un accueil pas trop tristounet. Quelques pâles rayons arrivaient péniblement à percer les épais nuages gris foncé. Heureusement car l’envie de faire demi-tour était déjà très forte. La ville était parsemée de bâtiments à un ou deux étages, on était loin du foisonnement d’immeubles de Chicago. Forks était une minuscule ville. Wallace était cinq fois plus petit que Forks et pourtant mille fois plus charmant. J’étais dans un des endroits les plus miteux du monde.
Comme convenu, je tournai à droite après le totem, sur Wood Street ne prenant pas le temps de visiter. Seul m’importait alors de retrouver ma belle et de me reposer.
Amy m’attendait, c’était pour l’instant la seule chose qui me retenait de ne pas prendre mes jambes à mon cou.
La maisonnette en bois était plutôt jolie. Au calme d’une rue perpendiculaire à l’artère principale, loin de rien et près de tout. Je frappai à la porte bleue et vitrée.
Amy était occupée à cuisiner et l’odeur était perceptible de l’extérieur. Pourtant, je ne réalisai pas. Tout semblait irréel. Encore saoulé par les longues heures de route, j’avais l’impression d’être le spectateur de mon entrée en scène. Ou dans un demi-cauchemar. La fatigue peut-être. Elle ouvrit et son visage d’ange me fit perdre mes derniers moyens. Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, heureux et soulagés d’être à nouveau réunis.
- Eh, tu as trouvé, te voilà enfin !
Amy me caressait doucement le visage tandis que je la serrais contre moi. Elle portait une robe en laine grise parsemée de fils brillants, ses cheveux relevés en chignon désordonné dégageaient son cou gracile. Ses yeux étaient légèrement maquillés de discrets reflets pailletés. Elle était si belle.
- Je suis content de te voir ! Tu as dû te sentir seule ici !
- Non, les gens sont très accueillants, vraiment. Ça va être super !
- Mouais, vraiment, marmonnai-je. Je meurs de faim, continuai-je en pénétrant plus avant dans la maisonnette. Face à moi, une table ronde habillée d’une nappe jaune trônait au milieu de ce qui faisait office de salle à manger. Sur ma gauche, la cuisine était séparée de la salle à manger par un bar creusé dans le mur, habillé d’une grande planche de bois brut. Deux tabourets du même bois meublaient le pan de mur blanc en dessous du bar.
A ma droite, un grand canapé marron était installé au fond d’une alcôve qui servait de salon. Une table basse et deux fauteuils en cuir occupaient le reste de l’espace.
Une porte fermée, non loin dissimulait ce qui devait être la chambre et les sanitaires. Mais ça c’était pour plus tard. Alléché par le fumet qui agaçait mes narines, je la retrouvai dans la cuisine.
Nous passâmes à table, nous racontant notre quinzaine passée l’un sans l’autre. Le dessert fût interrompu par l’envie insurmontable de nous retrouver plus intimement. Son odeur, sa peau m’avaient tellement manqué. Nos retrouvailles, la chaleur de nos corps me réconfortèrent. Puis, la fatigue aidant, mon esprit sombra pour quelques heures.
Le lendemain, j’avais les idées un peu plus claires. La nuit avait été réparatrice. Je n’étais plus seul. Amy avait l’air épanoui. Elle me parla toute la matinée de ses collègues, des gens qu’elle avait rencontrés, de la ville, du temps, de tout. Elle était intarissable.
Je buvais les paroles qui sortaient de sa bouche mutine comme le plus doux des breuvages. Je n’étais plus seul. Elle était là. Elle n’était pas de ma famille mais elle m’aimait, enfin c’est ce qu’elle me disait. J’avais tant envie d’y croire. Nous ferions face à l’avenir, ensemble, tel deux rocs indestructibles.
Elle me fit visiter la ville, mettant des noms sur quelques maison et commerces. Elle réveillait ce lieu inconnu et réussi à apaiser un peu mon mal-être revenu avec la grisaille environnante.
- Ici c’est le restaurant des Harper. Ils sont charmants, leur fils est hospitalisé en ce moment. Ils arrivent toujours à l’hôpital avec le sourire et mille cadeaux pour Max. Ils ne lâchent rien devant lui, ils sont admirables. Là, c’est chez ma collègue Lucy. Une fille qui a un peu oubliée d’être féminine, elle a des tatouages partout, un look punk décalé mais c’est une vraie encyclopédie. Elle a une culture générale hallucinante. J’aime bien passer mon temps libre avec elle. Là c’est le Lycée, regardes, ton futur lieu de travail, lundi le parking sera plein. Là c’est le magasin de sport des Newton. Ils ont des milliers d’articles pour randonner. J’espère que tu seras d’accord pour tester quelques balades. J’ai entendu des médecins et des infirmières parler de leurs sorties, ça à l’air fabuleux. Nous pourrions essayer ?
Elle appréciait cet endroit. En fait, elle en appréciait vraiment les gens. La rudesse du climat rendait leurs cœurs chaleureux d’après elle.
- Laisse-moi m’acclimater et j’aurai peut-être le même engouement que toi d’ici quelques temps.
Ne pas la décevoir, rester positif. Moi en pleine forêt avec un sac à dos et des bâtons. Il allait en couler de l’eau sous les ponts avant que ça arrive.
Après avoir pris quelques marques dans notre petite maison, et potassé mon dossier de rentrée, nous prîmes sa voiture pour nous rendre chez les Cullen le soir même. Amy avait revêtu une jolie robe vaporeuse qui excluait de s’y rendre en moto. J’en profitais pour lâcher mon blouson en cuir pour une veste un peu plus habillée. D’après ce qu’Amy m’avait expliqué, Alice Cullen, notre hôte, était professeur d’Anglais et débutait, comme moi. Son patron était le père d’Alice.
Amy avait quitté Forks par le nord et emprunté un chemin sur la droite. La nuit tombait en même temps que nous avancions, l’épaisseur de la forêt y était surement pour quelque chose. Après avoir roulé plusieurs kilomètres sur ce chemin sinueux, nous arrivâmes chez les Cullen. La maison était posée au milieu d’un grand terrain dégagé, cerné de cèdres centenaires. Comment pouvait-on vivre si loin de tout ? Forks était déjà une ville minuscule et ces gens étaient partis à des kilomètres se terrer au milieu de rien. Rien n’était pas le mot juste, il devait y avoir une population animale bien aussi dense que celle du centre de Chicago. Frissons. Vivre dans un endroit pareil était pour moi inenvisageable. Nous arrêtâmes la voiture en bas de l’allée, derrière les premières voitures arrivées. Moteur coupé, j’entendis au loin le bruit d’une rivière mêlé à une musique rythmée.
Nous remontâmes l’allée. Devant la grande maison blanche étaient installés des Tivoli joliment décorés et éclairés par des lampions délicats et chamarrés. Plusieurs groupes de personnes discutaient devant des buffets garnis.
Un homme au charisme incontestable s’avança vers nous. Il était d’une beauté irréelle, inexplicable. Son visage était parfait. Tout chez lui n’était que charme et classe naturelle. Sa blondeur nordique était provocante, ses yeux … enjôleurs, protecteurs, inquiétants, je ne savais pas trop. Son sourire éclatant était digne d’une publicité pour un dentifrice blancheur. La description d’Amy de cet homme était à mille lieues de ce dont je me doutais.
- Bonsoir Amy, ravi de vous voir ici ! dit l’homme avec un large sourire.
- Bonsoir Docteur Cullen, je vous présente mon ami, Lucian, il va enseigner la biologie au lycée. Je me suis permis de l’accompagner.
Je serrai alors une main froide et musclée. Les soirées de fin d’été étaient fraîches à Forks.
- Vous avez bien fait Amy, c’est un plaisir. Appelez-moi Carlisle ce soir, je vous en prie. Enchanté de vous connaître Lucian, donc vous allez travailler avec ma fille, suivez-moi que je vous présente.
Le médecin s’exprimait avec beaucoup de distinction et avait une prestance royale. Il se dirigea vers une jeune femme, qui parlait à grand renforts de gestes avec des convives. Elle se retourna à notre approche, comme si elle avait entendu son père parler. Ses yeux rencontrèrent les miens. Des yeux plus grands que ceux de son père, magnifiques, profonds, hypnotiques. Ils pétillaient de mille feux malgré la faible luminosité et il en émanait un mystère aussi troublant que dans ceux de son père. Un léger malaise me parcourra l’épine dorsale. Cette fille était magnifique. Mon malaise se mua en un frisson incontrôlable. A ce moment précis, je la dévorais des yeux et rien d’autre ne comptait. J’étais entièrement absorbé par elle. Sa peau, délicate était si claire qu’elle en rehaussait chacun de ses traits. Son sourire aurait fait chavirer tous les navires du monde en un instant. Elle était petite mais il émanait d’elle quelque chose de puissant que je ne décernai pas. Elle était habillée d’une robe courte gris irisé. Sa classe naturelle devait faire pâlir toutes les convives de sexe féminin présentes ce soir. Elle était irréelle, inattendue.
Je revins à la réalité, penaud. Je serrai Amy contre moi, confus.
Son père faisait déjà les présentations alors que nous n’étions pas encore à sa hauteur.
« Alice, comme le monde est petit, lança Carlisle à sa fille. Ton nouveau collègue est le fiancé d’Amy, qui vient de rejoindre notre équipe en tant qu’infirmière à l’hôpital. Il arrive tout juste de Chicago.
- Bonsoir, ravi de faire votre connaissance à tous les deux. Je suis Alice Cullen, professeur de littérature. Nous n’avons pas eu le plaisir de vous voir hier à la réunion des professeurs.
- Bonsoir, je suis Lucian, nouveau professeur de biologie Je suis arrivé tardivement à Forks, un contre-temps. Enchanté de vous rencontrer Alice.
Elle s’arrêta alors devant nous, je lui tendis la main.
Je la vis tout à coup contenir un haut-le-cœur et son visage se tordre en une grimace de dégout. Ses yeux nous fusillaient Amy et moi, tour à tour. Son regard pénétrant était paniqué et effrayant. Avait-elle peur de s’évanouir devant tout le monde ? D’être malade devant ses convives ? Avait-elle démarré les cocktails un peu trop tôt ?
Je perçus à peine la phrase qu’elle adressa au Docteur Cullen et vit celui-ci aider sa fille à regagner la maison. Mes émotions m’explosèrent à la figure. Je ressentis une vive douleur dans la tête et mon estomac se noua. J’étais en colère, presque haineux à l’encontre de cette fille. A chaque fois que j’avais l’espoir, que je trouvais la force d’avancer, que je me détendais un peu, un évènement venait court-circuit ma progression. C’était peut-être un concours de circonstances, le fait d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Ou n’étais-je tout simplement pas le bienvenu dans cette nouvelle vie ?
J’aperçus quelques personnes entrer dans la maison derrière la malade. Ces personnes, bien que la lumière ne me permît pas de les détailler réellement, se déplaçaient avec grâce et légèreté. Un autre de ces spécimens s’approcha de nous après que le Docteur lui eut jeté un coup d’œil. Tout c’était passé très vite. J’avais perçu je ne sais par quel hasard ce regard furtif. Comme s’ils parlaient à demi-mot.
- Bonsoir, excusez mon père et ma sœur, je suis Emmett, je démarre en tant que professeur de sport cette année.
C’était un grand brun, que dis-je, une armoire à glace. Malgré mon mètre quatre-vingt-cinq, j’avais l’air d’un gringalet. Pas étonnant qu’il soit prof de sport. Je me demandais s’il n’abusait pas des stéroïdes. Il avait ce même teint pâle - Ça n’était donc pas une légende, le soleil faisait vraiment défaut ici - et ce regard insondable, indéfinissablement inquiétant. Il était plus farouche que les autres membres de la famille rencontrés un peu plus tôt, cela le rendait presque terrifiant. Il souriait à Amy. Ses dents étaient blanches et brillantes, Il n’en n’aurait fait qu’une bouchée si je l’avais laissé approcher plus. Cet homme avait quelque chose de néfaste en lui. Je me ressaisi. Il fallait que je repousse ma colère, mes craintes, afin que tout se passe au mieux. Pour Amy au moins.
- Bonsoir, Lucian Dale, professeur de biologie, annonçai-je, avenant et souriant.
- Ah c’est toi qui as loupé la rentrée. Et pile à l’heure pour la fête, le bougre, lâcha-t-il, me gratifiant d’une bourrade qui laissera probablement un joli bleu sur mon épaule. J’aurais aimé louper la réunion moi aussi, la paperasserie ce n’est pas mon truc. Mais j’avais Alice au derrière qui me tannait sur les responsabilités, patin couffin. Ta femme à l’air plus conciliante.
Il adressa un regard charmeur à Amy en esquissant une légère révérence. Ce gars était finalement d’un naturel jovial et plaisant. Je me sentis vraiment plus à l’aise.
- Non, quelques ennuis mécaniques sur ma moto ont retardé mon voyage.
- Oh t’es venu en bécane ? De quel coin ?
- Chicago.
- En bécane ? ben mon ami, sacré voyage. Edward en a offert une à Bella, elle ne s’en sert jamais, il faudra qu’on aille se tirer la bourre un de ces quatre. Tiens, les voilà, mon frère et ma belle-sœur.
Emmett avait l’air d’être un chic type, sous ses airs d’animal féroce. Si tous les animaux féroces du coin pouvaient être comme lui.
- Sitôt arrivé, sitôt des projets me murmura Amy, tu m’épates chéri, me taquina Amy discrètement.
- Pas trop vite ma belle, lui soufflai-je à l’oreille.
Le beau-frère et la belle-sœur s’avancèrent vers nous. C’était un couple magnifique. L’homme était grand comme moi, peut-être un peu plus fin. Des cheveux bruns-roux désordonnés habillaient un visage anguleux, parfait, digne des statues de la Grèce Antique. La fille était une brunette aux cheveux longs et soyeux, fine et vraiment jolie. Son visage avec gardé les rondeurs de l’enfance bien que son expression la révèle plus dure et sûre d’elle. De leur attitude, comme celle des autres membres de leur famille, se dégageait quelque chose d’inexplicable. Je n’arrivais vraiment pas à mettre de mot là-dessus. Ils étaient beaux, anormalement magnifiques, supérieurs. A croire qu’ils passaient leur temps en soins de beauté et en maquillage. Et je ne parle pas que des femmes. Pourtant, cela avait l’air plus profond que leur simple apparence. Ils dégageaient tous une splendeur surnaturelle. Et leur manière de communiquer entre eux était surprenante. Etait-ce la forêt, ou les lampions sublimaient la réalité ? Est-ce que l’on voyait tous les gens comme ça en dehors des villes ? J’imagine qu’ils sont moins abîmés par la pollution qu’à Chicago. Etait-ce le changement d’air qui m’égarait ? Le parfum iodé du vent aiguisait-il tous mes sens ?
- Lucian et Amy, je présume. Je suis Edward et voici Bella, mon épouse, commença-t-il d’une voix douce et posée. Bienvenue chez nous. Ma sœur est indisposée, je vous prie de l’excuser, je me propose de vous présenter à vos autres collègues qui étaient nos professeurs auparavant. Je vous présenterai aussi quelques amis. Il parait que vous êtes arrivé récemment de Chicago. Avez-vous déjà rencontré quelques personnes à Forks ?
Il avait, comme son père, une classe venue d’un autre temps.
- Laisse-les boire un verre, le pria Bella. Laisse-les arriver les pauvres. Suivez-nous.
Nous nous dirigeâmes vers les buffets.
- Ils sont tous beaux dans cette famille, me souffla Amy, c’est à peine croyable. Et pourtant, ils sont bizarres, je ne suis pas très à l’aise.
Au moins, je n’étais pas fou. A mesure que nous nous approchions des buffets, et de la lumière des lampions, j’aperçus les visages des autres convives. Ils me semblaient tous « normaux ». J’acceptais un verre de champagne de la main de Bella et la remerciait d’un regard. Elle était toujours aussi resplendissante que dans la pénombre. Incroyable.
Nous passâmes la soirée à discuter avec les futurs collègues. Les plus anciens contaient quelques anecdotes qui avaient marqué leurs carrières. Les plus jeunes leurs résolutions pour l’année à venir. Nos hôtes étaient parfaits avec nous. Nous avons pris congés vers minuit, sans avoir revu Alice.