L'heure de Saint Marc
ONE-SHOT | Le silence
POV Edward
L'avion descendit vers Florence. À travers le hublot, la Toscane se déployait, dorée, indécente de douceur, ondulée de collines et de cyprès, quadrillée de vignes que la fin du printemps couvrait d'un vert insolent. C'était un paysage fait pour le bonheur. Il s'offrait à moi comme une insulte tranquille.
Je n'avais pas dormi, je ne dormais jamais, et pourtant j'avais la sensation de m'éveiller d'un long évanouissement, cette torpeur des six derniers mois dont la nouvelle m'avait brutalement tiré. Autour de moi, les pensées des autres voyageurs coulaient, tièdes, ordinaires, désespérément intactes : une femme songeait à un homme qui n'était pas le sien et s'en voulait, un enfant, le front collé au plastique du hublot, comptait les nuages, perdant le compte et recommençant, quelqu'un, deux rangs derrière, redoutait l'atterrissage et serrait les accoudoirs. J'avais passé un siècle à entendre cette rumeur des esprits. Je n'avais jamais su l'éteindre. Elle était le bruit de fond de mon éternité, ce flux dont je ne pouvais pas plus me retirer qu'on ne peut cesser d'entendre la mer quand on dort sur la grève.
Sauf une fois.
Un seul esprit, dans le monde entier, m'avait été refusé. Un seul silence. Je m'étais penché au-dessus de lui comme on se penche au-dessus d'un puits, le premier jour, dans cette salle de classe sans intérêt, et j'avais attendu que quelque chose remontât, une pensée, une couleur, n'importe quoi, rien n'était venu. Le vide.
Pour la première fois en quatre-vingts ans, le silence. Et ce silence-là, qui aurait dû m'inquiéter, m'avait sauvé : il m'avait forcé à la regarder, elle, au lieu de l'entendre, à la deviner, à la lire sur son visage comme un homme ordinaire, à mériter, mot après mot, ce que j'obtenais de tous les autres sans effort et sans prix.
Longtemps j'avais cru que ce silence était une grâce qui m'était faite, à moi, une faveur du hasard. Je ne compris que ce jour-là ce qu'il m'avait préparé. Il m'avait exercé. Il m'avait appris, des mois à l'avance, à vivre auprès d'une absence, pour que je susse, le jour venu, l'habiter tout entière. Il avait été la première forme de ce que je portais à présent : un creux à l'endroit exact où aurait dû se trouver une voix.
Elle était silencieuse, désormais, de la seule façon que je n'avais jamais imaginée. Non plus le silence vivant, chaud, mystérieux, d'un esprit clos sur lui-même et qui pense pourtant, mais l'autre. Le définitif. Celui qui ne cache plus rien parce qu'il n'y a plus rien derrière.
À Florence, je louai une voiture. Le préposé, derrière son comptoir, songea que j'avais l'air d'un homme qui revient d'un enterrement, il ne croyait pas si bien dire, il s'en voulut aussitôt de cette pensée déplacée. Je pris les clés sans le détromper. La route m'attendait.