Une courbure de l'espace-temps (saison 1)

Chapitre 19 : Ut Malum Pluvia

5367 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/03/2026 09:18

Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 7, quelque part entre 35:40 et la fin de l'épisode.


TW : intentions violentes d’un antagoniste, harcèlement scolaire, souvenirs d'une apocalypse, anxiété.


Soundtrack suggérée : The Sex Pistols - Anarchy in the UK ; Radiohead - Fake Plastic Trees ; Lena Horne - Stormy Weather.


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Vendredi 29 mars 2019, 18h11


David Bowie n'est pas parvenu à dissiper le sentiment d'impuissance que j'ai ressenti en rencontrant Luther. Mon trajet en bus non plus.


J'ai l'habitude de contempler l'abîme au-dessus duquel danse un autre que moi : Klaus m'a pour ainsi dire sur-entraînée à l'exercice. Je sais que je ne peux pas - que je ne dois pas - contrôler les choix des autres, soient-ils mauvais, que je ne suis pas responsable non plus, lorsqu'un malheur se produit en dépit de mes avertissements.


Pour Luther, j'ai agi ce soir comme je l'ai toujours fait avec son frère : en incitant à la prudence, en étant là s'il le faut, en accompagnant. Ma place n'est pas ailleurs que là. Il est entré dans cette rave, délibérément. Et maintenant, j'ai presque envie de rire en imaginant sa tête, lorsqu'il se sera retrouvé au milieu des corps ondulants et des bâtons phosphorescents.


Le contrecoup, sans surprise, est cette fulgurante envie de café qui ne me lâche pas. En revenant à Hargreeves Mansion, je me téléporte directement au travers de la porte du 'Salon des enfants' donnant sur la rue, par delà la vitrine occultée de journaux : tout mon être déjà tourné vers la machine à grains, et ses arômes torréfiés. À peine réapparue, mes mains avides cherchent mon mug au parapluie sur l'égouttoir près de l'évier.


Mais quelque chose attire mon regard, un mouvement ni vraiment mécanique ni humain, qui me fait me figer.


J'ai presque manqué de trouver sa présence anormale, tant la forme en corolle de sa robe années cinquante est ancrée pour moi dans le décor de cette salle à manger. Dans un second temps, toutefois, m'est revenu le souvenir de sa forme inerte dans la galerie, de son avant-bras béant, de ses yeux fixes et vides de machine arrêtée. Pourtant, Grace est bien là et me sourit, l'éponge avec laquelle elle nettoyait la table de bois suspendue de façon robotiquement stable, mais de nouveau fonctionnelle.


Diego avait dit que Pogo 'déciderait' de son sort, je peux pratiquement encore entendre ses mots. Je devine que - d'une façon ou d'une autre - il a pu la réactiver, et je peux la sentir, l'énergie magnifique qui sillonne ses circuits imprimés, ses pistons hydrauliques miniaturisés, ses tubules de liquide de refroidissement. Grace est une merveille de technologie, qui a pu revenir de la mort mécanique qui lui avait été infligée. Je reste un instant sans voix, presque émue. Et je songe au deuil que Diego avait fait.


"Tu cherches Klaus, mon ange", me dit-elle avec un grand sourire, d'une façon plus lucide que tout ce que je lui ai vu cette semaine, au moment où elle dysfonctionnait. "Il a dit qu'il rejoignait Luther dehors : ils doivent être en train de jouer".


Bon. Elle les traite toujours comme des enfants, ceci n'a pas changé. Mais peut-être que - fondamentalement - elle n'a jamais été conçue pour qu'il en soit autrement.


J'ai réfléchi aux raisons qui ont poussé Reginald Hargreeves à la concevoir, à en faire 'la mère' de ses enfants. Avec des pouvoirs instables, en tant qu'enfants, Grace était certainement la seule entité capable de survivre ici, en tant que gouvernante. Mais je pense aussi - avec le recul - que Reginald Hargreeves a eu une forme de conscience de leur besoin d'affection, et qu'il a tenté de la leur fournir à sa façon : industriellement, et finalement sans aucune humanité.


"Je... Je sais", lui dis-je pour toute réponse. "Il reviendra ici qu'il le trouve ou non".


En prononçant ces mots, je réalise qu'elle m'a appelée 'mon ange', ce qui me convient assez mal, mais qui est le signe qu'elle m'a reconnue, ce qui n'arrivait pas, au cours de mes premiers jours ici. Oui, Pogo l'a réactivée. Et possiblement, il l'a également reprogrammée. Je finis par attraper mon mug, et le placer sous la machine à café.


"Est-ce que quelqu'un d'autre est rentré ?"


Tout me semble bien silencieux, en dehors du bruit de son éponge qui gratte la table. Paradoxalement et douloureusement calme, considérant l'imminence de l'apocalypse qui s'en vient.


"Pogo travaille à la comptabilité dans ses quartiers depuis 17h03, et notre cher Numéro Cinq s'est enfin endormi à 17h22. Il devra tenir le lit un moment, il a eu une mauvaise journée".

"Cinq doit se reposer ?"

Mes yeux s'écarquillent mais Grace m'arrête immédiatement, pour me rassurer.

"Tout va bien, ma chérie, je me suis occupée de lui. Ses constantes et sa clinique indiquent qu'il se portera comme un charme, demain matin au petit déjeuner".


Cinq ? Se reposer ? Dans son lit ? Une mauvaise journée ? Je suspecte que le problème est plus sérieux qu'il n'y paraît, mais Grace s'arrête de gratter la table, range son éponge, retire ses gants dignes d'une ménagère des années cinquante, et attrape le pot de sucre qu'elle tend vers moi.


"Marine, du sucre blond pour ton café ?"

Je la fixe alors que j'allais porter le mug à mes lèvres. Bigre. Elle été fichtrement bien reprogrammée, mais il y a des choses qu'elle ignore encore, visiblement.

"Non merci. Je n'en prends jamais, ça gâche les arômes".

"Parfait, je le retiendrai pour la prochaine fois".


Il est fascinant pour moi de voir à l'oeuvre cette intelligence artificielle qui apprend en temps réel de moi, et je me demande ce que Pogo aura implémenté. Si elle m'a appelée Marine, alors elle sait possiblement d'autres choses, potentiellement issues de toutes les informations que Reginald Hargreeves a collectées au fil des années sur moi. Je la regarde en coin, je me glisse assise sur l'une des chaises de la grande table. Et je décide de la sonder.


"Vous connaissez mon prénom, maintenant ?"

Elle range le sucre que j'ai refusé, et pivote pour me regarder.

"Bien sûr que je connais ton nom, mais qu'est-ce que tu racontes".

"Qu'est-ce que vous savez d'autre sur moi ?"


Je viens certainement de demander ceci de façon un peu trop pressante, et elle désamorce l'inconfort potentiel en cédant à un rire, qui expose ses dents parfaites.


"Oh, cette question engendrerait une réponse très longue, plus longue que le temps disponible dans cette soirée".

"Alors - je ne sais pas - donnez moi quelques informations au hasard ?"


Elle semble calculer un moment, ses beaux yeux bleus donnant de légers à-coups. Puis elle retourne à l'évier, essuyant ses mains sur son tablier brodé.


"Tu es née le 1er octobre 1989, à 12h01 GMT. Tes facultés concernent la matière et l'énergie et s'expriment majoritairement par l'invisibilité, l'intangibilité, la perception et la translation. Niveau de menace global faible, mais agressivité verbale ponctuellement élevée."


Je roule des yeux. Il m'agace que tout en n'étant pas ma mère, elle ait somme toute la même opinion qu'elle sur ça. Et Grace continue.


"Tu chausses du 37. Ton groupe sanguin est A+. Ta moyenne de sommeil par nuit est de 6h24. Ton casier judiciaire comporte 39 entrées, mais aucune condamnation. Ton dernier dépistage MST était en novembre 2018 au laboratoire central de Lakeshore H-"

"C'est bon. C'est bon. C'est flippant".


À la lumière de ces quelques données, je commence à comprendre de quoi le 'suivi' dont je faisais l'objet ici était fait, mais Grace penche la tête avec presque de la tendresse, et me dit :


"C'est normal, ma chérie. Connaître tout ça est ce que fait une maman".


Je pourrais lui répondre que ma mère n'avait absolument aucune idée de mon casier judiciaire ou de mon statut de dépistage MST, et que je préférais cet état de fait, mais mes sourcils se pincent et je déglutis avec peine, mon mug oublié entre mes mains.


C'est ainsi ? Sa reprogrammation a pris en compte ma personne comme comptant parmi ses enfants ? Ou n'est-elle simplement pas capable de faire la différence dans le traitement qu'elle fait entre moi, et ceux qui me ressemblent le plus au monde, que je le veuille ou non ?


Bien malgré moi, la tendresse maternelle qui traverse son regard en cet instant me trouble, et je comprends un instant Diego, et la difficulté de poser une limite quant à ce qu'on ressent en tant qu'humain, face à ce genre de sentiments programmés. Il y a maintenant neuf ans que je n'ai pas adressé le mot 'maman' à quiconque, il me noue encore l'estomac de l'entendre. Mais je ne pourrai jamais le prononcer pour elle.


"Grace..."


Je décide de me ressaisir, et je regarde autour de nous. Il n'y a personne : juste moi, et ce robot qui en sait manifestement plus à mon sujet que moi-même. Je dois saisir ma chance : sonder l'étendue de ce qu'elle sait des plans de son créateur, pour moi. Alors je me penche vers elle, mon coude sur le dossier de ma chaise.


"Qu'est-ce que Reginald Hargreeves avait prévu, pour mon pouvoir et pour moi ?"


Elle ne se retourne pas, elle fait couler de l'eau, pour laver l'assiette pleine de beurre de cacahuète qui a vraisemblablement servi à redonner des forces à Cinq.


"Je comprends que tu sois triste", dit-elle, sans doute parce que j'ai tourné ma phrase au passé. "Il fondait beaucoup d'espoirs sur toi et sur vous tous, pour garantir un futur souhaitable à ce monde".


Tout mon être se hérisse par réflexe, à chaque fois que je me retrouve incluse dans le lot des Hargreeves, ici par le simple jeu d'une mise à jour de données. Il est toutefois vain de la corriger. Et surtout, je sens qu'elle vient de me servir une réponse standard, paramétrée pour être délivrée pour toute question du genre de celle que je viens de poser. Je tente une autre approche, comme on ajusterait une requête mal formulée.


"Pourquoi Reginald Hargreeves m'a-t-il laissée être élevée par ma mère ?"

Je me reprends, voyant tout de suite que son algorithme est prévu pour déclencher de la peine à ces mots.

"Ma mère biologique, je veux dire ma mère biologique".


Bon sang, c'est délicat de ne pas froisser les susceptibilités algorithmiques d'un robot. Pogo me l'a dit : je devais grandir dans un environnement 'le moins affecté possible', mais je souhaiterais comprendre pourquoi Hargreeves avait un bénéfice à ne pas me contrôler pleinement. Grace bat des cils, comme si c'était évident.


"Mon ange, tu n'avais pas besoin du même type d'entrainement. Tu avais besoin de connaître le vrai monde, et de te connecter aux gens. Regarde les autres, ils sont si maladroits avec ça".


Son rire cristallin traverse le Salon des Enfants, et je cligne des yeux. Factuellement, elle a raison : les Hargreeves présentent tous leur forme de dysfonctionnalité, vis-à-vis d'eux-mêmes et entre eux. Alors Reginald Hargreeves avait conscience qu'il les rendrait ainsi, en les élevant ? Et en quoi était-il important pour lui que - moi - je sache ' me connecter' à quoi ou qui que ce soit ? D'un coup, je commence à douter d'appartenir à un 'groupe contrôle' comme je l'avais initialement supposé.


"Qu'est-ce qu'il voulait que je fasse, ou que je devienne, exactement ?"

Cette nouvelle question file entre mes lèvres de façon presque désespérée, tant j'ai besoin de comprendre, mais Grace bloque, même si son air est toujours charmant.

"Tu réfléchis trop, Marine. Tu vas te fatiguer".


Elle a clairement été limitée dans le spectre des réponses qu'elle a le droit de donner, je n'en apprendrai pas plus de sa part. Qu'avais-je cru ? Que Reginald aurait laissé une faille pareille, dans ses plans ? Je soupire, je me résigne, et je bois, tout en réalisant qu'il me fait presque mal qu'elle continue de m'appeler ainsi.


"Je veux juste être appelée Rin. S'il vous plaît".

Elle penche la tête avec un déclic imperceptible, et sourit.

"Parfait, je le retiendrai aussi pour la prochaine fois. C'est un très joli nom que tu as choisi pour toi-même, mais Marine ne te convenait pas ?"


Je relève les yeux, comprenant qu'elle attend que je compense ce défaut d'information, qui ne figurait plausiblement pas à son registre, puis que je n'ai jamais fait officialiser de changement. 


"Je me suis fait emmerder jusqu'à la fin du lycée. A cause de ce nom, et pour tout ce que j'étais. Ou n'étais pas".


Je secoue la tête, troublée de me retrouver à faire des confidences à la fois à un robot, et à une entité remplie de bienveillance et conçue pour ne pas me juger. Mes doigts se serrent un peu sur l'anse de mon mug : ce n'est pas une partie de ma vie dont j'aime parler, même à un robot.


"J'ai toujours été traitée comme une chose déplacée et anormale, à l'école : pour mes pouvoirs, mes origines... pour le milieu social dont je venais, mon look ou ce qui m'intéressait".

J'ai toujours lutté avec mon idée, d'une façon qui va même au-delà de ça, et l'univers semble être conçu pour que les harceleurs le ressentent et s’engouffrent dans cette fissure.

"À treize ans, j'ai choisi de devenir invisible et punk à la fois. J'imagine que c'est la solution que j'ai trouvée pour survivre à ces années-là".


Je peux presque sentir les servomoteurs de Grace intégrer ces nouvelles données sur ma vie, et elle finit par joindre ses mains sur son coeur et s'asseoir sur la chaise en face de moi.


"Treize ans ! Alors c'est l'âge où vous avez tous changé de nom. Pour tous les autres, c'était la semaine du 4 novembre 2002".


Je cligne des yeux. Aux réactions de Klaus qui ne se réfère presque jamais aux numéros qu'ils portaient jusqu'alors, il est clair que cette étape a été importante dans sa construction identitaire. A la différence des Hargreeves, j'ai abandonné un nom complet pour un diminutif qui me convenait : moins ancré dans mon histoire, plus indéfinissable au niveau du genre, plus court, comme un craquement de l'air. Eux, ont littéralement grandi sans prénom, avec des numéros. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment se représenter ça.


"Est-ce que tu en as décidé, ou est-ce que sir Reginald t'a demandé de le faire ?"

Je n'utilise pas le mot "programmé", car je ne suis pas sûre que les lois de la robotique lui permettent d'avoir conscience de ça.

"Bien sûr qu'il m'a demandé de le faire. Mais ça ne veut pas dire que je n'ai pas mis tout mon coeur à les choisir".


Il m'est si difficile de penser que son expression touchée n'est que le résultat de sa mécanique.


"En fonction des endroits et contextes qui les avaient vu naître, j'ai essayé de calculer comment ils auraient pu être plausiblement nommés. Mais je n'ai pas pu m'empêcher de prendre en compte leurs caractères, pour qu'ils leur aillent comme un gant".


Factuellement, c'est le cas, et je souris légèrement avant de laisser cette expression retomber un peu.


"Pourquoi Hargreeves a-t-il finalement décidé de les nommer ?"

C'est une question que je me pose depuis longtemps, et j'espère que - cette fois - l'algorithme de Grace l'autorisera à me répondre. Elle époussette un peu la table.

"Pour être une fratrie soudée, ils ne pouvaient pas continuer à porter des numéros".


Au-delà des apparences, cette phrase est lourde de sens. À treize ans, aux portes de leur adolescence, Reginald Hargreeves devait déjà avoir conscience qu'il avait fait d'eux un archipel d'îles isolées, voire concurrentes, et que leur manque d'esprit de corps nuisait à ses 'opérations'. Des noms pour devenir une famille, des tatouages pour devenir une équipe. A-t-il vraiment cru que ceci suffirait ? Parfois, la déconnexion des réalités humaines de cet homme me dépasse, mais je regarde vers le plafond.


"Cinq n'a pas de nom, n'est-ce pas ?"

Grace rit doucement.

"Je lui en avais trouvé un si beau", dit-elle. "Quel dommage qu'il soit parti sans l'accepter. Mais Numéro Cinq lui va aussi si bien !"


Je ne m'étonne pas qu'il ait refusé d'être nommé. Un numéro, un paramètre dans l'équation de l'univers, sans s'encombrer de sentiments. Toutefois, Grace a raison : pour moi aussi, maintenant, il ne pourrait pas en être autrement, au point que ce nom ne me semble même plus être un numéro. Je la regarde, ses yeux sont émus et honnêtes à la fois, à mille lieues d'être mécaniques. 


"Grace, si la fin du monde était dans trois jours..."

Je ne sais pas pourquoi je lui demande ça, mais je n'essaye pas de m'en empêcher.

"... où voudriez-vous être, au moment où ça arriverait ?"


Elle ne cligne pas, et sa tête pivote de quelques degrés.


"C'est une question difficile".

Je la vois calculer, comme elle n'a jamais calculé.

"Un instant s'il te plaît".


J'écarquille mes yeux. Consciente de pousser son système à ses limites. Grace, le robot, la mère, donne tout ce que ses connexions électriques sont capables de mobiliser, pour répondre à ma question. Enfin, elle se remet en marche, ses pupilles refont le focus dans mon regard. Et avec une expression indicible qui me touche comme jamais, elle me dit :


"Je voudrais être ici, à simplement tous vous regarder".


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18h36


Soyons clairs : les mots "Cinq" et "repos" ne font pas partie du même dictionnaire.


Les seuls temps morts que je lui ai jamais vus sont ceux qui lui permettent de descendre l'équivalent d'une pinte de café pour mieux repartir. Nerveux, affuté, toujours en mouvement. Alors je ne vois qu'une option pour qu'il ait dû tenir le lit : que ses assaillants aient en réalité fini par le trouver, et qu'il leur ait échappé en se retrouvant malgré tout physiquement diminué. Oh, comme il doit enrager. J'en sourirais presque, tandis que je grimpe à sa chambre en haut de l'escalier vert, sans un craquement.


Il ne dort pas, même si la lumière de sa chambre est éteinte à l'exception des appliques murales ambrées qu'il m'avait fait rallumer. Tandis que j'approche après m'être téléportée au palier, je le vois tourner entre ses doigts l'oeil de verre, puis le reposer. Je ne croyais pas si bien dire en songeant qu'il ne savait pas s'arrêter.


 "Je sais ce que tu vas dire".


Tiens. Visiblement il m'a sentie arriver. À ses mouvements douloureux, je devine que le problème se situe quelque part à droite, sous ses côtes. Et effectivement, il y a là un pansement parfaitement appliqué par les doigts de Grace, déjà à nouveau quelque peu rougi.


"Que j'aurais imaginé que tu dormais en uniforme, et pas en pyjama ?"

Il a l'air subitement tellement humain, tellement involontairement humble. Mais il laisse filer un souffle exaspéré.

"C'est Grace qui m'a mis ça. J'ai trop dormi, je déteste ça".


Je m'appuie sur le montant de la porte, les bras croisés. Assis sur son lit, je vois le moteur qui semble toujours le pousser vers l'avant se heurter à la douloureuse réalité. Il peste, et ça me tire un sourire en coin, mais il semble revenir aux lois élémentaires de l'hospitalité, car il me fait signe de m'asseoir n'importe où.


"Cette blessure, tu l'avais déjà ce matin ? C'est la Commission ?"

"C'était en quelque sorte le prix à payer".


Au dessus du lit, les équations semblent inertes, à présent qu'il a obtenu le nom qu'il cherchait. J'opte pour le tabouret que Grace a utilisé pour le panser, près de son lit.


"Est-ce que quelqu'un a trouvé quelque chose au sujet de ce type ? Harold Jenkins ?"

Cinq émet un souffle bref, il porte la main à ses côtes.

"Remonter à lui a pris dix minutes à Diego, il a un casier. Et Allison l'a reconnu : c'est le type que Viktor voit en ce moment sans arrêt".


Deux phrases, simples et brutes, presque sommaires. C'est tout ? La réponse à ce mystère est brutalement simple et domestique, j'en reste presque bouche bée.


"Son élève violoniste ? Celui du gros bouquet ? Je croyais qu'il s'appelait Leonard".

"Je sais. Et changer de nom n'est pas toujours le fruit d'une émancipation, ou même de bonnes intentions".


Si j'étais un robot, on verrait presque mes rouages fonctionner.


"Viktor m'a semblé pas mal accroché. Et il est passé ce matin avec lui juste avant ton arrivée. Un type comme ça ? Responsable d'une apocalypse ? Il ne paye vraiment pas de mine. Il l'air aussi inoffensif qu'un..."

Cinq termine ma phrase, faisant appel à notre conversation de la dernière fois.

"Qu'un moucheron".


Son regard bleu se pose sur moi de façon entendue, et je fais un signe du menton en direction de sa table de nuit.


"L'oeil serait à lui, alors ? Il m'avait l'air de les avoir au complet, ce matin. Tu me diras, maintenant les prothèses sont vraiment réalistes..."

"Ça fait partie des inconnues, mais en deux jours, un sacré nombre de paramètres peuvent changer".


Il grimace un peu d'inconfort, mais finit par expirer et s'asseoir dans une position moins pénible.


"C'est un tordu malsain, et il a effectivement un problème avec les yeux des gens. On est allés faire un tour chez lui avec Allison et Diego. Tu n'imagines même pas ce qu'on y a trouvé".

Je rentre un peu ma tête dans mes épaules.

"Pas un truc gore, quand même..."

"Non. Mais le genre de choses qu'on fait juste avant d'en venir à ça".


Il regarde un peu le plafond, réfléchissant un moment. Lui non plus n'a pas toutes les cartes en main, même si la piste qu'il suivait vient soudainement de se débloquer.


"Si tu avais...", dit-il comme pour lui-même, "... une collection complète de tous les comics et toutes les figurines de l'Umbrella Academy - qui doit bien valoir aujourd'hui dans les trente mille dollars - pour quelle raison tu en brûlerais méthodiquement tous les yeux ?"


Un brin d'effroi remonte mon échine. On est loin de l'apocalypse, mais effectivement, ça glace le sang. Et ce ne sont pas exactement des inconnus que ce barjot suggère d'énucléer.


"J'imagine que... que je le ferai car j'aurais eu une raison de vous détester. Vous lui avez fait quelque chose, à ce type ? Au moment des missions ?"

Cinq secoue la tête.

"Pas directement en tout cas : Diego a vérifié aux 'Archives', aucune trace d'un Jenkins. C'est toujours le problème, les enchaînements de causalités : si on a coffré son père, son oncle, il pourrait avoir un motif sans avoir été directement impliqué".


Peu importe, au fond, et un frisson remonte le long de mon échine.


"Attends... Où est-il, maintenant ? Est-ce que Viktor est encore avec lui en ce moment ?


Se faire avoir naïvement par un taré, ça fait partie des trucs qu'on est en droit de redouter. Si ce malade en a après les Hargreeves, qui sait ce qu'il pourrait lui faire ? Viktor est littéralement un chou à la crème, amoureux qui plus est, et ça me glace d'autant plus le sang.


"Ne t'inquiète pas : Diego et Allison sont sur le coup, en ce moment même. Bon sang, ça me rend dingue de ne pas pouvoir y aller. Tirer Viktor de là est une priorité, et ce d'autant qu'il n'a pas de pouvoir pour se protéger".


Je soupire, peinant à me trouver rassurée.


"Qu'est-ce qui serait assez énorme pour provoquer une apocalypse, Cinq ? Je veux dire : de l'ampleur de ce que tu as vu. Ce type est certainement dangereux, mais comment pourrait-il provoquer ça ?"

Je sais que ma question va replonger Cinq dans des souvenirs qu'il préfèrerait refouler, mais le temps file vite, à présent.

"Je l'ignore. J'ai pensé à l'explosion d'une 'Tsar Bomba', mais..."


Pour la première fois, je vois passer en Cinq plus que l'amertume d'années de solitude, une douleur bien plus perçante encore que celle de la blessure à son flanc. Il nous l'a dit, que nous mourrions tous. Tous. Et il ajoute à présent, les mains croisées sur son pyjama bleu clair, avec des yeux que je sais que je ne verrai pas pleurer :


"... les corps... ~vos corps~... n'étaient pas brûlés".


C'est une chose de le théoriser, c'en est une autre de l'entendre dire, de la bouche de quelqu'un qui l'a vu. D'un coup, je me prends en pleine face l'imminence de ce qui va arriver, le caractère concret de ce qui s'apprête à nous balayer. Et pour la toute première fois, ce n'est plus de l'angoisse mais de la panique, qui me saisit aux tripes.


"Qu'as-tu fait... de nous ?"


Sous le coup de cette question, j'ai l'impression que je viens de le frapper à la poitrine, et il sert à présent son poignet avec son autre main, comme s'il allait le briser. Il secoue la tête, ses petits yeux bleus dans le vague de ce traumatisme qui ne le quittera jamais, tandis que les miens rougissent.


"Soyez contents", souffle-t-il. "Vous êtes les seuls représentants de l'humanité à avoir été inhumés".


Mon estomac se tord, tout autant que mes doigts. Je n'ai même pas de larmes, moi non plus, je n'ai même plus d'air. Je comprends. Je comprends le désir viscéral de Cinq d'éviter ce qu'il va se passer.


Mes yeux se posent sur son uniforme, bien plié au pied de son lit. Sur l'écusson de l'Umbrella Academy, cousu par la main même de ma grand-mère sur le tissu bleu-foncé : le parapluie, l'éclair, le crâne et le masque, avec la pureté héraldique du blanc et le rouge du martyr. 'Ut Malum Pluvia' : 'quand le Mal pleut', funeste devise, avec cette idée que seul le parapluie peut protéger par son abnégation. Mais le peut-il de tout ?


"Beaucoup de gens avaient été écrasés par des gravats, absolument tous les bâtiments avaient été effondrés. Les autres étaient juste morts sur pied, là où ils se trouvaient. Soufflés par une déflagration colossale".

Il tremble autant que moi tandis que dehors, la pluie battante se met à tomber, et il ajoute, plus bas encore, comme un murmure :

"Aucune bombe H ne courberait le métal de cette façon".


Je comprends que c'est quelque chose de nouveau. Quelque chose qui dépasse les connaissances de Cinq alors qu'elles me semblaient infinies. Quelque chose de bien trop lié aux Hargreeves pour que ça soit fortuit.


"Est-ce que Jenkins... aurait un pouvoir, lui aussi ?"

"J'en doute. Il est fou, mais aussi glauque et tordu soit-il, son mode opératoire est laborieux, matériel et long. Oui, il est tout ce qu'il y a de plus ordinairement cinglé, j'en suis convaincu : s'il avait des pouvoirs capables de mobiliser la matière et l'énergie nécessaires à une telle destruction, ce serait déjà fini".

"La matière et l'énergie..."


Ma gorge se noue tandis que je répète ces mots. Si Jenkins est le moucheron, alors qui est le cheval ? Qui est le cavalier de l'apocalypse, réellement ? Cinq l'a dit : Jenkins n'est pas le seul à être entré dans le 'paysage' de la famille, au même moment, et la terreur me saisit de nouveau.


Les appliques crépitent, et l'ampoule de droite en vient même à griller. Cinq se protège le visage, et moi je sais. Je sais, avec la froide précision de quelqu'un qui a passé des années à apprendre le son exact que produisent ses propres pouvoirs lorsqu'ils dérapent, que ce n'est pas le filament qui a lâché. C'était moi. C'était ma panique, qui se propageait dans les circuits comme un courant trouve le chemin de moindre résistance. Cinq l'a dit lui-même : ce qui a causé l'apocalypse est quelque chose capable de mobiliser la matière et l'énergie à une échelle colossale, et mon pouvoir est littéralement en lien avec ceci. Pas celui que Jenkins, n'a pas. Aucun de ceux des Hargreeves. Le mien. 


Et si les évolutions récentes de mes pouvoirs sous le coup de cette terrible semaine n'étaient pas si anodines, si mon contrôle n'était pas aussi solide que Cinq l'espérait ? Et si ces crépitements n'étaient que le premier symptôme de quelque chose de plus grand ?


"J'ai du Valium dans mon sac", lui dis-je, et ma voix est paradoxalement calme, comme elle l'est toujours quand ma décision est déjà prise. "Je préfère me réduire au silence plutôt que de risquer d'être celle qui fera basculer la situation". 

Cinq me fixe.

"Tu raisonnes sur un jeu de données partielles, tu sais ça".

"Oui".

Je regarde l'applique calcinée.

"Comme nous tous. Et même toi".


Il cligne des yeux. Et alors, avec un soupir, il murmure en regrettant déjà ses mots :


"Ce n'est pas une conclusion que je tirerais, mais je ne peux pas non plus la réfuter pour l'instant. Alors sur la base du principe de précaution, et seulement de ça... je ne te retiendrai pas".


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Notes :


Une nouvelle fois, j'ai beaucoup aimé écrire Grace, avec les émotions mélangées qu'elle provoque, à la frontière entre la mère et le robot. Selon les versions, elle choisit les prénoms des enfants Hargreeves ou les aide à le faire. On entend ces prénoms utilisés très précocement, dans les scènes de flashbacks de la série. Ici, j'ai préféré la version où Cinq part juste avant d'avoir accepté d'être nommé. À la Comic Con, il a été demandé à Jordan Claire Robbins comment elle pensait que Grace aurait prénommé Cinq. Elle en a proposé plusieurs, dont Henry, Bernard et Arthur. Possiblement, Cinq aura rejeté l'un d'entre eux.


Ce chapitre me permet d'écarter une difficulté que j'ai avec le scénario de la série. En effet, dès le moment où Cinq connaît le nom d'Harold Jenkins, j'ai du mal à envisager qu'il ne se pose pas de questions sur Viktor. On peut imaginer qu'il est trop certain de son absence de pouvoirs (ou qu'une Rumeur lancée par Allison dans l'enfance l'empêche de l'envisager). Mais finalement, que Rin serve de fausse piste plus évidente occupant son esprit pourrait aussi le justifier.


Je me rends compte qu'une autre info a été survolée par Allison, Diego et Cinq, dans le casier d'Harold : sa date de naissance. Mais j'imagine qu'ils se seraient posé beaucoup de questions, s'ils avaient dû réfléchir à ça, et que cette impasse aurait noyé le scénario porté à l'écran sans le faire avancer. Les scénaristes auront délibérément noyé ce poisson, eux aussi.


Littéralement, le blason de l'Umbrella Academy résout le mystère. La pluie est littéralement ce qui se met à tomber quand Viktor laisse ses émotions prendre le dessus. La réponse était là depuis toujours, mais aucun des enfants Hargreeves n'a les clés pour le réaliser.


Tout commentaire fera ma journée ! ♡

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