Une courbure de l'espace-temps (saison 1)

Chapitre 18 : Ground control to Major Tom

3603 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 27/02/2026 08:58

Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 7, autour de 26:40 (pendant que Klaus est à la recherche de Luther, pour l'instant en vain).


TW : référence à des usages de drogues et d'alcool, manipulation psychologique, trauma familial.


Soundtrack suggérée : Extra Terra - Overdrive ; David Bowie - Space Oddity. 


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Vendredi 29 mars 2019 (à nouveau), 17h35


C'est un sentiment étrange, celui de faire un truc pour la dernière fois avant la fin du monde : j'y ai beaucoup pensé, aujourd'hui. Minute. Est-ce que je vous ai déjà dit ça ? 


On pourrait penser que - dans ces moments-là – on a des pensées profondes : si on aura l'occasion de s'installer, de vieillir, de réaliser quelque chose auquel on tient. C'est peut-être ridicule, mais ce n'est pas mon cas. Au milieu de mes boites de clous, je n'ai pensé qu'à des choses quotidiennes et pratiques. Au moment de valider les commandes de la quincaillerie, notamment, en me demandant si je les réceptionnerai la semaine prochaine ou non.


Je suis anxieuse face à ce qui s'en vient, c'est un fait. Malgré tout, le nom brandi par Cinq ce matin m'a quelque peu soulagée. Harold Jenkins, voici qui pourrait sonner comme une piste, s'il ne nous était pas complètement inconnu. Quoi qu'il en soit, l'idée que je puisse être impliquée dans l'apocalypse qui approche lâche un peu prise sur ma conscience, et même si j'ai emporté avec moi la boîte de Valium chapardée à Granny, elle est restée au creux de mon sac sans que j'envisage de franchir le pas et de réduire mes pouvoirs au silence pour de bon.


Au milieu de tout ça, j'ai aussi beaucoup songé à ce que je trouverai en revenant à Hargreeves Mansion, ce soir. J'ai imaginé sans cesse Klaus, dans ce grenier où il projetait de traverser les affres de la descente en crash, en demandant à Diego ou Luther de l'attacher. Je me hâte de ranger mes quelques affaires, de vider ma tasse et de prendre ma veste, lorsque Rodrigo me libère. Je ne suis pas de fermeture, ce soir, et c'est heureux.


L'air est assez doux, dans la rue sur laquelle la porte du magasin s'ouvre dans un tintement, même si le sol est encore humide de pluie. Je presse le pas, en direction de l'arrêt du bus express, qui m'emmènera vers Rainshade Square, mon regard glissant sur le trottoir humide où se reflètent les néons des ruelles animées environnantes. Argyle Ouest est truffé de bars et de clubs qui s'animent quand vient la nuit, avec un côté cyberpunk que j'ai toujours apprécié.


Dans les ruelles qui s'échappent de Kiln Street, les façades basses sont mangées de câbles apparents et d'enseignes roses ou turquoises, au-dessus de portes coupe-feu : 'Electro Live tonight', 'Basement show', 'Vinyls & bootlegs'. De partout, s'élèvent des basses clandestines qui s'entrechoquent déjà en ces premières heures de la soirée. Le vendredi, les concerts et les raves commencent à peine la nuit tombée, ici, pour ne s'endormir qu'au matin.


Ce ne sont pas mes plans, pour ce soir. Je m'apprête juste à brancher Bowie dans mes oreilles, quand quelque chose de massif et solide percute mon épaule. Je trébuche sur le côté, je jure vaguement entre mes dents, puis je lève les yeux.


Encore.

Et encore.


Face à moi, se tient Luther. Luther Hargreeves. Et il me regarde en retour, presque aussi surpris que je le suis.


"Rin ? Qu'est-ce que tu fais là ?" me demande-t-il, chose à quoi j'écarquille encore plus grand les yeux.

"Moi ? Je travaille à cent mètres. Toi. Toi, qu'est-ce que tu fais là, aussi loin du Vaisseau-Mère ?"


Depuis qu'il est redescendu de son perchoir lunaire, je n'ai pas vu Luther quitter beaucoup la maison seul. Une fois, peut-être, pour aller trouver Diego à la salle de combat où il crèche. C'est factuellement triste : l'Académie semble être son seul horizon. Alors je ne m'attendais certainement pas à le trouver ici, par-delà Argyle Park, là où les hangars se transforment le soir en coeur battant des milieux de la nuit. Je frotte mon épaule, plus par surprise de ce contact non sollicité que par douleur.


"Je suis désolé", dit-il, "Je n'avais pas... Je ne t'avais pas vue".

"J'ai remarqué. J'ai manqué de finir décalquée par-dessus les graffitis".


Il ne rit pas, il me regarde à peine. Son visage est pâle, et son souffle un peu tremblant. Rien à voir avec le Luther avec qui j'ai conversé avant-hier, qui portait cette assurance de supposé leader. Je fronce les sourcils. Jusque dans l'énergie qu'il dégage, quelque chose ne va pas : comme si son système nerveux entier venait de subir un choc et se trouvait ébranlé.


"Tu as l'air essoré. Il s'est encore passé un truc ?"


Évidemment, je pense à l'attaque récente qui s'est produite à l'Académie, mais je comprends qu'il ne s'agit pas de ça. Il secoue la tête, ses épaules s'affaissant encore plus dans son trench usé, et il cligne lentement des yeux comme si mes mots parcouraient une distance immense avant de l’atteindre. Métaphoriquement. Je sais que je suis minuscule à côté de lui, ceci n'est pas la question.


Je réalise que nous sommes en plein milieu du trottoir : moi, minuscule à me décrocher le cou, et lui semblant se ratatiner, en dépit de sa carrure de linebacker. Je regarde à gauche, à droite, je m'excuse auprès d'un type exaspéré de devoir nous contourner, puis je le tire sous un lampadaire blafard.


"Hé..."


Il se laisse tracter, dans le son électro assourdi qui semble s'élever de partout. Clairement, ce n'est pas moi qui pourrais le contraindre, s'il ne se rangeait pas délibérément avec moi le long du mur humide : il faudrait un semi-remorque pour ça.


"Avant que tu me rentres dedans, tu avais prévu d'aller où, exactement ?"


Mon ton est bienveillant. Je ne sais pas pourquoi je fais ça, alors qu'il me terrifiait littéralement il y a encore quarante-huit heures. Alors qu'il est celui qui a un jour dirigé cette 'mission' destinée à m'arrêter, et qui s'est finie de la plus funeste et étonnante des façons. Celui qui m'a un jour possiblement tuée sans le vouloir, n'ayons pas peur des mots, mais qui n'est plus qu'une grande silhouette perdue, à présent, face à moi.


"N'importe où", souffle-t-il en révélant qu'il a déjà certainement picolé un peu. "J’ai juste besoin... d'oublier un moment la maison. Et qui je suis".


Fichtre. Mes sourcils se froncent encore plus. Parce que cette phrase, je l'ai entendue mille fois, prononcée par son frère. Généralement, avant qu'il fasse des conneries, et ce quartier est tout à fait idéal pour ça.


"Si tu ne sais pas où tu vas, on peut marcher un peu autour du pâté de maisons. Et discuter, tu ne crois pas ?"

Il continue de fixer le sol.

"Okay. Okay, pour marcher un peu".


J'hoche la tête. Mon objectif est de gagner, ou plutôt de perdre du temps, avant qu'il fasse une connerie qu'il regretterait après coup. Je ne connais pas bien Luther, mais j'ai en quelques jours déconstruit toute l'image fantasmée d'un leader implacable et solide que j'avais. Aujourd'hui, je le ressens comme une forme d'adolescent à qui on n'aurait pas laissé l'occasion de dépasser ce stade ou de faire l'expérience de la vie. Avec tous les risques que ceci implique.


Je recommence à marcher, enfonçant mes mains dans mes poches tandis que les siennes restent ballantes à ses côtés. Son pas est lourd et il barre tout le trottoir en un instant, alors je l'entraîne un peu plus loin, dans une ruelle essentiellement peuplée de disquaires et de détaillants en fringues hétéroclites. Les plus sages baissent le rideau, à cette heure-ci. Mais d'autres ouvrent au contraire : ceux dont vous pourriez ressortir coiffé de fourrure rose électrique, ou vêtus tout en filet bleu réfléchissant. Klaus l'a fait.


"Alors ?" lui dis-je avec tout le tact que je sois capable de mobiliser. "Qu'est-ce qui a mis Numéro Un dans cet état ?"


Il ne répond pas tout de suite, il continue d’avancer en détournant le regard quand quelqu'un le fixe avec sidération, ce qui arrive sans arrêt. Il ne se supporte pas lui-même, il ne fait sans cesse que subir ce qu'il est, et c'est presque douloureux à accompagner.


"Papa m'a menti".


Ces brefs mots me font rapidement relever le regard vers lui. Menti ? Pour un peu, j'aurais presque envie de rire, car si j'ai bien compris quelque chose au sujet de Reginald Hargreeves, c'est que tout ce qu'il tissait de la vie de ses enfants - et de la mienne - n'était qu'un immense narratif, soigneusement contrôlé et manipulé par ses soins.


"À propos de quoi ?"


J'essaye de ne pas sembler sarcastique, en disant ça. Car, en vérité, à peu près toute son existence me semble pouvoir entrer dans la réponse à cette question. Luther expire, dans les vapeurs d'une chicha fumée par un vendeur de bijoux et écarteurs, customisée avec des LEDs violettes.


"Il m'a menti en me disant qu'il m'envoyait sur la Lune pour une mission de premier ordre. En prétendant que m'y mobiliser était crucial pour protéger l'avenir de la Terre, de l'Univers et de je ne sais plus quelle connerie".

Il ralentit son pas.

"Mais il ne se passait rien, là-haut. Rien d'autre que le calme sidéral".

J'inspire longuement, et j'avoue :

"J'ai du mal à me le représenter".


Je ne cherche pas à détourner la conversation, juste à comprendre ce qu'il a vécu. Il lève la tête, cherchant en vain à deviner les étoiles, au travers du halo urbain vibrant.


"C'était solitaire", dit-il, et le mot tombe sèchement, de la même façon que Cinq l'a employé en me parlant de sa vie après l'apocalypse, celle qu'il cherche maintenant à éviter.

"Ce n'était pas silencieux, il y avait toujours un bourdonnement, celui des panneaux solaires, des systèmes de survie, le craquement du métal, quand la température changeait. Mais c'était encore pire. Ça me faisait vriller, vers la fin. Crois-moi : je croyais devenir fou".


Je veux bien le croire. Je ne peux qu'imaginer ce que représentent tant de jours d'isolement. Et tout ce que je peux me dire, en cet instant, c'est que Reginald Hargreeves avait un historique concernant l'enfermement de ses enfants, aussi bien sous terre que dans les cieux.


"La nuit me rendait dingue, car ce n'en est pas vraiment une, et à la fois elle était infinie. Tout était gris, avec cette poussière, fine comme du talc, qui s'insinuait partout. J'accomplissais les mêmes gestes, encore et encore, les mêmes contrôles. Mais il n'y avait rien, cratère après cratère : à part la Terre, suspendue là comme une bille bleue dans l'univers. Peuplée de gens qui croient être très différents et s'inventent des frontières, alors qu'ils sont tous dans le même foutu vaisseau".


Nous avançons plus loin, là où un disquaire spécialisé dans la trance atmosphérique mixe lui-même derrière sa vitrine fumée. Je regarde vers le ciel sans étoiles, moi aussi.


"Ce que tu dis, c'est presque beau".

Il soupire.

"Il y avait de bons moments, parfois, si on peut les appeler comme ça. Les levers de Soleil, qui arrivaient lentement à l'horizon au fil de la rotation. Tous les reliefs s'embrasaient, les ombres s’étiraient sur des kilomètres et devenaient dorées. Je restais assis dans le sas extérieur, à respirer l'air recyclé, et je pensais à eux, parfois. Je me demandais si Viktor jouait du violon à ce moment, si Diego était toujours aussi con, et Klaus encore en vie. Si Allison était vraiment heureuse sur ses plateaux de tournage, quand Los Angeles passait là en bas.".


Je souris, parce que je sais qu'il ne leur avouera jamais ça, à eux. Mais il serre soudain de nouveau les poings.


"Les jours ont fini par se confondre. Réveil à l’alarme, 06h00 temps du vaisseau, diagnostic du matériel, sortie extravéhiculaire, chaque 'matin'. Je marchais jusqu’aux points de relevé, je forais, je scannais... tous les putains de trucs qu’il fallait scanner. Je plantais les balises, je prenais les mesures, puis je rentrais pour tout consigner. 'Jour 472 : périmètre sécurisé. Aucune anomalie. Surface lunaire stable'. Putain".


Je sens monter sa colère. Une colère sourde, le rendant d'un coup imprévisible, dans l'énergie.


"Tous les jours, j'envoyais à Papa un rapport. Un rapport exactement sur ça : sur rien. Je restais des heures à fixer le comlink sur ma combi ou la console. À me dire que s'il ne me disait rien, c'était que je faisais correctement le boulot et qu'il était peut-être satisfait. Peut-être fier. Pendant quatre années, Rin. Et pour quoi ? Pour découvrir aujourd'hui que ces rapports, il n'en a lu aucun !"


Juste un grand geste, et son poing frappe une gouttière qui n'était plus raccordée à rien depuis longtemps, mais qui grince en se détachant de la façade avant de se balancer mollement dans la lumière des néons.


"Allez", lui dis-je en essayant de le ramener à la raison. "On marche encore un peu. Hein ? Juste un peu".


Il faut que je l'éloigne, ou les commerçants vont sortir avec quoi que ce soit qu'ils gardent sous le comptoir pour assurer la sécurité de leurs étalages plus ou moins illégaux.


Je suis touchée que Luther m'ait raconté tout ça, j'ai bien senti qu'il en avait besoin. Mais je me sens peinée, également. Parce que je sais qu'il a été celui qui a le plus voulu satisfaire Reginald Hargreeves, et pendant le plus longtemps. Je comprends, maintenant, pourquoi il a cette posture, comme si on lui avait arraché toute identité, tout ce qu'il avait toujours cru être, ne laissant que la coquille vide démesurée qui erre maintenant avec moi.


"Quatre ans de ça. À me persuader que le vide était noble, que l’isolement était un sacrifice pour l'humanité. Et en fait, ce n'était que pour me tenir loin, pour se débarrasser du dernier fils, encombrant et monstrueux. Pour me tenir hors de vue et hors du jeu. Space-boy et Numéro Un ? Mon cul ! Et tu sais quoi ?"


Nous tournons dans une ruelle encore plus étroite et noire, qui revient en direction de l'avenue, où nous nous sommes trouvés.


"Son Numéro Un n'a jamais été celui en qui il avait le plus confiance, comme je le croyais. Ce n'était ni une question de 'puissance', ni de 'potentiel' non plus. Je n'étais que le plus con et le plus docile. Celui qu'il pouvait contrôler le plus facilement".


Voilà une autre interprétation de leurs numéros, encore différente de celle que Diego y prêtait il y a peu. Plus terrible, sans doute, plus dévastatrice, et ce d'autant qu'elle vient de naître d'une réalisation aussi douloureuse que celle qui a porté à ma connaissance le nom d'Oméga. La mort d'Hargreeves est en train de mettre en lumière bien des choses qui étaient cachées. Mais le temps qui nous reste ne sera certainement pas suffisant pour nous permettre d'en comprendre le fin mot.


"Tu t'appelles Luther, maintenant", lui dis-je, parce que c'est ce qui me vient en premier pour tenter de l'aider. "Tu es une personne à part entière, tu n'as pas besoin de lui pour exister".


Il ne dit rien, alors je claque des doigts, comme pour le ramener sur Terre.J'ai passé ma journée à soupeser tout ce que nous faisions peut-être pour la dernière fois, mais je n'avais pas envisagé qu'il puisse nous rester également des premières fois. Luther n'a jamais rien vécu, et il est perdu alors même qu'il vient d'être libéré.


"Hey, Major Tom, Ground Control ne régit plus ta mission, tu ne flottes plus autour de ta boîte de conserve. Oui, les étoiles sont différentes maintenant, mais il est temps d'oser quitter la capsule, et de faire des choix pour ta vie".


Il se redresse, semblant à nouveau géant. Complètement indifférent à ma citation de Space Oddity et à la beauté mélancolique de Bowie.


"C'est faux. Je n'ai jamais été rien d'autre qu'un pantin stupide, je ne sais rien faire d'autre. Et c'est pour ça que je suis là ce soir : pour oublier que je ne suis rien".


Il avance jusqu'au croisement d'un portail de métal noir, qui s'ouvre sur l'un des hangars où les raves illégales pulsent comme autant de pouls simultanés. Et je soupire.


"Luther, il y a d'autres moyens que ça".

Il lève le menton.

"Ah oui ? Consulter ? Méditer ? Tenir un bullet journal ? Il se trouve que, toi et moi, nous savons qu'il reste moins de quatre jours devant nous. Alors s'il te plaît, laisse-moi à mon anesthésie immédiate, exactement comme ton cher Klaus l'a toujours fait".


Je secoue la tête. Il n'a pas idée que c'est plus complexe que ça. Que ce que fait Klaus ne relève pas de la fuite, mais qu'il joue avec les seules cartes qu'il ait pour l'instant. Il ne semble pas avoir conscience de la spirale dans laquelle cette 'anesthésie' initialement innocente a fini par le propulser.


"Je n'imagine pas une seule seconde que Klaus puisse souhaiter ça pour toi", lui dis-je entre mes dents, parce que je le connais, et parce que j'ai vu sa réaction, quant à la boîte de Valium qui se trouve toujours dans mon sac.


Mais Luther souffle ironiquement.


"Oh ça, il a essayé de me dissuader, lui aussi, crois-moi. Il a même cru qu'il pourrait physiquement m'empêcher de quitter la maison".

Je relève les yeux.

"Il a fait ça ?"

"A grands renforts d'yeux de cocker et de petits doigts tremblants. Je l'ai semé comme une brindille au vent : de toute façon, il ne fait pas trois pas sans tituber ou gerber. S'il me trouve, je serai déjà loin".


Je comprends immédiatement que Klaus ne lui a pas demandé de l'attacher, pas plus qu'à Diego. Qu'il est là quelque part à chercher Luther. Qu'il tient bon en dépit du sevrage et du manque, et qu'il le fait parce que son frère va encore plus mal que lui. Mais Luther se tourne vers le hangar qui pulse de lumière et de son.


"Maintenant, tu vas retourner à l'Académie, Rin, parce qu'il finira par se résigner et t'y chercher. Et parce que maintenant, comme tu l'as dit : je vais faire des choix pour ma vie, et ce que je veux, c'est m’assommer, oublier mon propre nom, et me laisser dériver dans l'espace en regardant le vaisseau s'en aller sans moi".


Finalement, il connaissait Bowie.


Je soupire, et il fait encore un pas en direction des néons roses et bleus qui se mélangent à la fumée. Là où la foule commence à se densifier devant une porte métallique gardée par deux types en bombers fluorescents.


"Rentre, Rin. S’il te plaît".


Je reste plantée là, les bras ballants. Je ne peux pas le retenir, pas plus que j'ai jamais pu retenir Klaus, dans des circonstances tristement semblables. Dans le dernier regard qu'il m'adresse, je comprends qu'il est déjà parti : mentalement, il a déjà franchi la porte de cette rave où il ne saura même pas par quoi commencer.


Peut-être qu'il a besoin d'en passer par là pour revenir, je l'ignore. Je crois que j'ai fait tout ce que je pouvais. Il hésite, peut-être qu’il s’attendait à plus de lutte, peut-être qu’il espérait que je le retienne, au fond. Mais je ne le fais pas, parce que je ne suis pas son père, et qu'il a besoin que plus personne ne décide pour lui.


"Fais gaffe à toi", lui dis-je seulement, tout en renfonçant mes mains dans les poches de mon perfecto et en reculant vers l'Avenue où je prendrai maintenant le bus suivant.


Il ne m'écoute plus, il s'en va là où la foule et les lumières colorées l'absorbent. Alors je ressors mon walkman, et avant de le visser sur mes oreilles, je murmure :


"Planet Earth is blue, and there's nothing I can do".


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Notes :


Ce chapitre marque sans doute un tournant dans les relations de Luther et de Rin, qui se trouvent tous les deux violemment secoués par les derniers secrets d'Hargreeves, dans cette saison.


Dans cette réécriture, j'ai pu explorer plus en profondeur la chute vertigineuse qui est celle de Luther dans cette saison, lorsqu'il s'imagine avoir été envoyé sur la Lune par Reginald dans le simple but de le tenir à l'écart.


Avec le recul, je trouve son parcours particulièrement complexe et intéressant, tout au long des saisons 1 à 3, dans la relation à Hargreeves. Ce chapitre m'aura permis d'en explorer plus les fondations, au son de l'incroyable Space Oddity.


Tout commentaire fera ma journée ! ♡

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