Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 6, autour de 50:00 (pendant que Cinq termine ses actions à la Commission, juste avant l'invocation de Dave et le retour en arrière temporel).
TW : Sevrage de drogues - entrave - violence physique.
Soundtrack suggérée : Metallica - The day that never comes ; Beth Gibbons - Mysteries.
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Vendredi 29 mars 2019
C'est un sentiment étrange, celui de faire un truc pour la dernière fois avant la fin du monde. Attack of the Killer Tomatoes n'avait clairement pas la même saveur, hier soir. C'est comme si le cerveau n'était pas câblé pour se représenter l'imminence de l'apocalypse, comme si on ne pouvait pas imprimer ça. Et pourtant c'est là, sur la conscience. Et on sait - au fond - où ou qui on veut être à ce moment-là.
Certains se consument de venger un proche, comme Diego, d'autres d'en revoir, comme Klaus ou Allison. D'autres se résignent, et je suis de ceux-là.
Oui, je commence à comprendre les mots d'Hamlet face à 'ce qui doit arriver', notre seul choix concernant la façon dont nous souhaitons le traverser. Est-ce que Reginald avait planifié de m'influencer par la voix de Pogo, qui a récité la citation du 'Moineau' ? Je déteste cet état de fait. Mais je ne veux pas être responsable d'une quelconque façon de ce qui va se produire.
La conversation récente avec Cinq m'a fait très peur : ce noeud à ma gorge et à mon ventre ne part pas. Les minutes et les heures passent sans que quoi que ce soit de terrible ne se produise en ou autour de moi, je le vois bien. Mais l'échéance théorique clamée par Cinq - elle - se rapproche malgré tout inexorablement.
Face à ça, il y a une dernière catégorie de gens: ceux qui essayent encore de lutter. Cinq, bien sûr, où qu'il soit en ce moment, mais aussi Luther. Sans fondements profonds, je crois : juste parce qu'il a été dressé pour assurer son rôle de 'Numéro Un', et qu'il s'accroche à la seule justification de son existence qu'il voit.
Ce matin, il a de nouveau convoqué une petite réunion familiale au salon, et je n'ai pas résisté à la tentation de m'y incruster avant de partir au boulot : invisible et silencieuse, glissée à côté du porte-manteau.
Il a essayé de fédérer tout le monde dans le vide : il n'a aucune idée réelle de l'orientation à donner. Il n'a su qu'invoquer la sacro-sainte force de frappe de l'Umbrella Academy, ce qui a fait rouler des yeux exaspérés à son assistance épuisée. Aucun de ses frères et soeur n'a réellement écouté. Le seul point marquant qu'il a avancé, c'est la certitude que nous y passerions tous, autant que nous soyons.
Même si je ne me faisais guère d'illusion sur ça, j'en ai quand même renversé un parapluie malgré moi. Pourquoi ? Parce que malgré l'illusion de leadership de Luther, j'ai vu là se mettre en marche la lutte des Hargreeves contre ce qui va arriver. Un élément du puzzle que Cinq m'a décrit, et qui l'a conduit - dans un futur à la fois concret et hypothétique - à les trouver tous unis dans la fin. Brandissant un oeil de verre après leur dernier souffle, dans les ruines de Rainshade Square.
Quoi que j'en dise, ce n'est pas la seule raison pour laquelle je suis restée jusqu'au bout de cette 'réunion de crise' : j'ai voulu garder un oeil sur Klaus jusqu'au moment où la quincaillerie ne pourrait plus m'attendre, je l'avoue.
Il a tenu bon, cette nuit, même quand la nausée et les suées se sont saisies de lui. Je ne l'ai jamais vu aussi déterminé. Pour Dave, ce qui est à la fois triste et beau. J'espère que Diego acceptera de lui donner l'aide par la contrainte physique qu'il demande, comme Ulysse attaché au mat de son bateau face au chant des sirènes. Je comprends sa démarche maintenant, aussi violente qu'elle soit. Mais moi, je n'aurais pas eu la force de lui faire ça.
Je me suis éclipsée quand ils sont montés à l'étage, devinant que Klaus allait prendre son courage à deux mains et lui demander de l'attacher au grenier. J'ai fait l'ouverture de la boutique dans une forme d'état second, ainsi que toutes les ventes du matin. La journée s'est passée sans heurts, dans un calme étrange, frappant par son ordinarité. J'ai manqué d'oublier de déjeuner, ce que Rodrigo a remarqué, mais j'ai tenté d'être fonctionnelle jusqu'à la fermeture malgré l'anxiété agrippant mon être de toute part.
Et je n'ai pas touché au Valium dormant dans la poche de mon manteau.
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18h02
Au sol du grand hall, l'énorme lustre est toujours au sol, et les débris n'ont pas été ramassés. A quoi bon, de toute façon, le réparer maintenant ? La Maison me semble vide tandis que je gravis le Grand Escalier, puis l'escalier vert au bout du couloir. J'aurais pu me téléporter là-haut en un clin d'oeil, mais - parfois - j'ai besoin de faire le chemin, pour penser.
Toute la journée, j'ai pensé à ce que je trouverais possiblement en revenant, au dernier pallier : dans ce grenier où j'ai imaginé cent fois Klaus traverser les affres de la descente en crash, aujourd'hui. Là où je finis par poser le pied, en tremblant un peu.
L'angle de vue ne laisse directement plus place à l'anticipation, avant même que je puisse inspirer une dernière fois. Il est écrasé au sol, sa chaise s'étant possiblement renversée au cours d'une phase agitée. Ses yeux sont creux comme s'il avait transpiré toute l'eau de son corps, mais il a l'air conscient, alors j'approche, lentement, sur le plancher poussiéreux.
"Tu es venue..."
Depuis le sol, Klaus me regarde lutter contre la pulsion qui me ferait le détacher dans l'instant. Mais j'ai promis de ne pas interférer, parce qu'il me l'a demandé : tout comme l'équipage du bateau d'Ulysse. Factuellement, il n'est jamais réellement allé jusqu'au bout d'un sevrage, hors des murs de Lakeshore Hills où il se débrouillait toujours pour tricher. Je pense que la dernière fois qu'il a été clean, il était préado. Alors oui, je respecte sa décision d'en passer par là.
"Comment tu t'en sors ?"
"Nickel. Vraiment nickel".
Un rictus de rire douloureux le traverse. Je pense qu'il a beaucoup pleuré, et possiblement vomi de la bile dans les cartons de vieux souliers.
"Tu veux que je te redresse ?"
C'est tout ce que je proposerai, mais il décline d'un clignement de ses paupières gonflées.
"Je ne tiendrais plus ma tête, de toute façon".
C'est clairement vrai. La seule chose qui lui donne encore une forme, c'est le fait d'être ligoté. Diego a sacrément bien fait son job avec cette corde bleue : à ce stade, on peut vraiment parler de professionnalisme, je crois.
Je tourne la tête : tout comme hier, je peux sentir la présence diffuse de Ben, dans l'énergie, même si je ne distingue pas ses traits. Je suis heureuse qu'il ait été là. Je le perçois, oui, et c'est nouveau : tout comme je ressens chaque ampoule allumée, à l'étage, au travers de l'énergie. La violence de cette semaine fait évoluer mes pouvoirs, comme un réflexe de survie, mais est-ce finalement si étonnant ? Après-tout, les spectres ne sont faits de rien d'autre que d'énergie.
"Tu n'as pas encore pu l'invoquer ? Dave".
La tête de Klaus bouge vaguement en signe de négation, son souffle portant de la frustration, mais pas encore de renoncement.
"J'ai l'impression d'être en sevrage depuis des jours, et d'être mort deux fois".
"T'es allé vraiment trop loin pour renoncer maintenant".
Je cligne des yeux, m'accroupissant lentement.
"Je trouve ce que tu fais dangereux, mais super courageux".
C'est un sentiment honnête. Et un compliment qu'il n'a pas tellement l'habitude d'entendre, surtout la face contre le plancher. Malheureusement, l'expression de gratitude touchée qui passe dans le vert marais de ses yeux est de courte durée. Dans l'instant, son front se crispe, avec une expression d'effroi que je connais malheureusement trop bien.
Le sevrage a ouvert la porte. En grand. Et - pour reprendre ses mots à lui - 'les enfoirés convaincants', ces spectres qui se consument d'être écoutés, se massent une fois de plus aux portes de sa conscience élimée.
J'ignore combien ils sont, j'ignore ce qu'ils lui disent, mais je les perçois moi aussi, cette fois, tout autant que la silhouette diffuse de Ben. En quelques instants, ils sont partout : sur les caisses de vieux matériel d'entrainement, le long des poutres qui soutiennent le plafond, autour de nous, dans la poussière du grenier.
De façon inédite, je peux sentir cette agression, cette violence, même si je n'entends pas les cris et les suppliques qu'ils adressent à celui qui les attire comme une lumière dans la nuit. Avec effroi, je réalise tout ce que Klaus fuit, tout ce qui l'a terrifié depuis ses plus jeunes années, ce qu'il endure à chaque instant où son esprit et son pouvoir sont lucides. Pourquoi il a tenté deux fois de mettre fin à ses jours, même s'il a échoué.
Personne ne peut comprendre réellement. Même pas moi, alors que je ma perception de l'énergie me rend partiellement témoin de ce qui est son quotidien.
Sa tête tape au plancher, comme s'il voulait s'assommer, ses yeux serrés dans un cri de douleur qui ne sort pas. Dans l'instant, j'anéantis le mètre de distance qui nous séparait, et tente en vain d'amortir ses coups avec ma main, tandis que l'énergie spectrale, autour de nous, ne cesse de convulser.
Ils sont trop nombreux. Klaus bien trop sobre. La corde qui le retient crisse tant sa crispation est forte, au point qu'il pourrait finir par le blesser. Il ne lutte toutefois pas vraiment, plus incapable que jamais de leur échapper. Et cette fois, même mes pathétiques mélodies fredonnées dans le noir n'enrayeraient pas les assauts.
L'un d'eux s'approche plus près encore, un spectre de femme, dont je peux presque deviner les habits de dentelles et les longs doigts. Je veux que ça s'arrête. Je voudrais juste lui crier de s'en aller. L'éteindre, comme je l'ai fait avec la lumière du plafonnier de la cuisine de Granny. Cette pulsion grandit en moi, par un pur réflexe de protection, et pas pour moi. Ils sont faits d'énergie ? Soit. Je n'ai plus besoin d'interrupteurs, Klaus l'a dit.
Ce qui se passe alors est indistinct, pour moi, mais je suis presque sûre de parvenir à décontenancer celle qui s’apprêtait à effleurer sa peau. D'avoir fait vaciller un équilibre que leur assemblée tenait pour acquis. Une pichenette, rien de plus, mais elle s'offense, recule, et entraine en chaine ses semblables avec elle, rebroussant chemin pour un temps. C'est tout ce dont Klaus a besoin, c'est tout ce que je veux. Qu'ils s'en aillent, même juste un peu.
Le calme revient d'un coup sur le grenier. Statique. Lourd. Même la présence de Ben s'en est allée avec le flot, et je reste assise là, exténuée, aussi haletante que Klaus. Son front est toujours contre le plancher, mais ses yeux scrutent les miens, comme s'il essayait de comprendre ce que j'ai fait.
"Mais qu'est-ce qu'ils veulent, à la fin !", dis-je avec une véhémence que je n'aurais pas souhaitée, et qui ne résulte que de ma douleur face à ce qu'il vit.
"Tu m'as dit qu'ils voulaient être entendus, qu'ils criaient ton nom. Mais qu'est-ce qu'ils attendent vraiment de toi ?
Son regard est dans le vague du bric-à-brac du grenier, plus épuisé que jamais tandis que sa nausée revient.
"Ils attendent... je ne sais pas..."
Faire sortir ces mots lui coûte autant que de respirer.
"Je suis leur seule interface, ils considèrent qu'ils n'ont pas le choix..."
"Le choix de demander quoi ?"
"Ils veulent qu'on leur rende justice. Ou avoir une chance de revenir. De finir ce qu'ils devaient accomplir. Comme si je pouvais parler pour eux. Comme si je pouvais... les ramener".
Il ne bouge plus, moi non plus. Et je répète :
"Les ramener..."
"Ils sont morts, qu'est-ce que je suis censé faire ! Ils n'écoutent pas. Ils n'écoutent jamais. Et ils reviennent, encore et encore..."
Un moment, je ne dis plus rien, mes mains sans forces sur mes chevilles. Je sais que le moment est venu de lui dire, de lui parler. J'aurais dû le faire depuis longtemps, et je n'ai jamais pu. Si je ne le fais pas maintenant, probablement, je ne le ferai jamais. Mais j'en tremble, et mon silence attire le peu d'attention qui lui reste encore, au milieu du bourdonnement de sa tête.
"Rin, qu'est-ce que t'as ?"
Je le regarde, là par terre. Et j'aimerais qu'il se rappelle. Pour ne pas avoir à lui dire. Ne pas avoir à le raconter.
"Klaus, tu ne te souviens vraiment pas de notre première rencontre ?"
C'est tout ce que je réussis à bredouiller, et il semble interloqué.
"Si... mais si. Qu'est-ce que tu racontes".
"C'était où ?"
"En garde à vue… dans les cellules de détention provisoire de..."
"Non. Non, avant ça".
"Quoi, comment ça, 'avant' ?"
J'ai du mal à croire que je vais évoquer ça. Mais c'est trop tard pour renoncer. Je prends une immense inspiration, dans l'air sec du grenier.
"Tu sais... combien je faisais de conneries, à l'époque".
Voler. Espionner. Falsifier. En utilisant sans honte les pouvoirs que je taisais le reste du temps. Je n'en suis pas fière, mais je mettais à profit ce que je savais faire de mieux : m'introduire, me cacher, agir sans que personne ne le devine. Non, finalement ce n'était pas ce que je savais 'faire de mieux' : c'était la seule chose que je savais faire. J'avais déjà arrêté le lycée. Je serre les dents.
"Ma mère m'a dit cent fois qu'elle n'avait pas besoin de 'contribuer' au loyer. Ni à ses soins. Mais je le faisais".
Klaus peut comprendre ça. tous autant que nous sommes, malgré nos affres et nos défaillances, n'avons jamais eu de cesse que de nous faire aimer.
"Où tu veux en venir ?"
Il s'en décroche presque le cou, pour pouvoir me regarder, et j'ai du mal à soutenir sa posture interrogative, ainsi ligoté.
"À seize ans, moi je me faisais payer pour les pires missions. Et toi... toi on t'envoyait intercepter les gens comme moi".
Cette parole fait passer un trait d'inquiétude dans ses yeux creusés. Et avant qu'il ne m'interrompe, je lui dis assez bas :
"Ce jour-là, j'avais pour mission de détruire des documents. À l'Hôtel de Ville de The City. Je ne sais plus lesquels, ni pour qui. Je suppose qu'il s'agissait d'une affaire politique, peut-être en lien avec cet immense complexe immobilier qui n'a jamais vu le jour, tu sais".
Je soupire.
"J'avais récupéré les dossiers aux archives, j'étais dans l'antichambre, où se trouvait la déchiqueteuse à papier. J'avais à peine eu le temps de commencer. Je ne sais pas comment j'ai été repérée, ni à quel moment vous avez été appelés. Je me souviens surtout de l'alarme, quand elle a sonné".
"Non... c'est pas vrai..."
Klaus déglutit avec peine. Je vois que mes mots cognent son cerveau, bien plus que quand il est complètement défoncé. Lui parler à ce degré de sobriété est anormal pour moi, même s'il est tellement épuisé qu'il semble sur le point de défaillir.
"J'ai enfoncé ma capuche, je crois que j'ai voulu rejoindre la porte de l'escalier pour partir. C'est Allison qui est entrée en premier. Elle devait avoir une bonne longueur de distance".
"Souvent la première, Allison. Souvent..."
Sa voix n'est qu'un murmure ténu, sur la poussière. Parce qu'il a déjà compris dans quelle direction mon récit va.
"Elle a eu le temps de me lancer une Rumeur, à peine face à face avec moi. Induisant... que je 'ne puisse sortir de cette pièce qu'avec les menottes aux mains'".
Il ferme les yeux, comme si d'imaginer ça retournait son estomac déjà malmené.
"J’ai essayé de me téléporter en dehors de l’antichambre dans l’escalier. Je n’y suis pas arrivée. Aucun doute, ses Rumeurs fonctionnent bien".
Et ce n’est pas le seul domaine dans lequel Allison excellait.
"Elle a essayé de me donner un coup, je ne sais pas par quel miracle j’ai esquivé. Et la fraction de seconde que j’ai passée dans son dos, je l’ai utilisée pour me rendre invisible. L’un d’entre vous a crié dans le couloir que les documents devaient absolument être préservés. Et puis vous êtes tous arrivés".
Je secoue la tête, l'impuissance ressentie à ce moment me revenant, intacte.
"Luther, Diego, toi... et Ben qui était encore là. J’étais seule, vous étiez cinq. J'étais bloquée dans cette antichambre, sans qu'aucun de vous ne me voit..."
Je crois me souvenir qu'Allison a demandé en criant où j’étais. Elle n’a pas compris : elle ne le pouvait pas. Peut-être qu’elle pensait que sa Rumeur avait échoué. Je passe ma main sur mes yeux.
"Je suis retournée à la déchiqueteuse, j’ai voulu continuer le travail le temps que vous vous interrogiez. Aller le plus loin possible. Ma mère... son cancer venait d’être diagnostiqué. On avait besoin de cette thune, enfin je le croyais. Je voulais détruire un maximum de documents, dans l’espoir qu’on me paierait quand même assez".
"Je me souviens de la déchiqueteuse", souffle soudain Klaus. "Je me souviens du bruit qui ronflait".
"Celui des sirènes des flics, dehors, aussi", j'ajoute, amère. "Elles arrivaient pour cueillir leur cadeau invisible. Et Luther... Luther aussi voulait que son boulot soit fait. Il a encore crié qu'il fallait préserver les papiers, il vous hurlait tous dessus, d'ailleurs, quand moi je continuais de broyer..."
Les sourcils de Klaus se pincent,tandis qu'il rassemble les maigres souvenirs qu'il a de ce jour. Une mission parmi tant d'autres, sans doute. Bien malgré moi, mes yeux se chargent de larmes que je retiens de toutes mes forces. J'ai eu du mal à croiser Luther, cette semaine : beaucoup de mal au début. Je me suis habituée, mais j'aurais aussi bien pu ne jamais y arriver.
"Mener à bien ces foutues missions le tenait vraiment à cœur, hein ?"
Klaus cligne des yeux.
"Tu ne peux même pas imaginer. C'était sa façon à lui aussi, d'essayer de se faire aimer".
À sa manière, brutale et irréfléchie. Mes épaules tombent, tandis que mes larmes s'accumulent.
"Il ne me voyait pas. Il aurait pu simplement marcher et appuyer sur le bouton de la broyeuse. Juste ça. Mais non. À la place, il a..."
"Il a jeté dessus une lampe à pied en fonte".
Klaus se souvient, maintenant. De la façon dont l'objet si lourd est parti comme s'il avait été une brindille, de la façon dont la lampe a heurté la broyeuse, arrêtant sur le champ la destruction du papier. De la façon dont les documents ont volé.
"J'étais derrière", je lâche dans une complainte. "Et dans la surprise, je n'ai pas eu le temps de me rendre intangible. Aujourd'hui je réalise... quelle erreur j'ai fait en ne le faisant pas immédiatement".
Je regrette, terriblement. même après des années.
"Je ne sais pas sur quoi ma tête a tapé. Je ne saurai jamais, je crois".
"C'était toi..."
Nous nous fixons. Maintenant, au moins, nous savons tous les deux de quoi nous parlons.
"Quand j’ai rouvert les yeux, il n’y avait plus que toi. Les papiers partout, les sirènes, et les voix des flics et de Luther dans le couloir. Je me souviens avoir lutté pour capter de l’air, comme si ça avait pu ne plus jamais m’arriver. Le vertige, aussi, car mon cerveau avait été embrumé. C'était comme un retour. Comme... 'une remise à zéro'. Klaus, je..."
Mes yeux sont probablement très rouges maintenant.
"Tu es parti. Ce flic m’a passé les menottes. Il m'a emmenée. Aucune charge n’a été retenue contre moi. C'est le commanditaire qui a tout pris. Mais je pense..."
Je ferme les yeux pour pouvoir dire ça.
"Je pense vraiment que Luther m'a tuée, ce jour-là".
Un silence passe, au cours duquel je sens la présence diffuse et invisible de Ben revenir dans un coin du grenier. Et Klaus objecte, lui-même tremblant un peu :
"Rinny... Tu n'es pas morte. Si te l'étais, les autres ne te verraient pas. Je ne peux pas toucher Ben, mais toi je le peux. Je suis catégorique, tu es tout à fait vivante..."
Je ris presque au travers de mes larmes.
"Je sais très bien que je suis en vie. Tu ne comprends pas... Quelque chose s'est passé, ce jour-là. Quelque chose qui m'a fait revenir".
Je secoue la tête. Je sais à quel point c'est absurde... ou au contraire, pas tant que ça.
"Nos pouvoirs s'expriment parfois sans le vouloir. Quand j'étais petite et ado, je disparaissais souvent sans le faire exprès".
J'essuie mes yeux.
"Klaus, je pense que... tu peux faire beaucoup de choses dont tu n'as pas encore idée, comme nous tous, et peut-être... que tes fantômes ne t'appellent pas au hasard, lorsqu'ils te hurlent de 'les ramener'".
Face à moi, il est comme bloqué, retournant dans tous les sens mes paroles, et ce dont il se rappelle.
"Je t'ai vue redevenir visible après le choc", dit-il. "Et je t'ai vue partir".
Il serre les mâchoires, ses yeux balayant la poussière.
"Je ne sais pas... je ne sais pas ce que j'ai fait".
Je le fixe. Parce que je sais très bien ce qui va venir à son esprit maintenant. Je le vois presque se construire dans son cerveau plus lucide que jamais.
"Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt ?"
"Je ne sais pas, je..."
"Et Dave ? Pourquoi je n'ai pas pu le ramener ? J'ai essayé, j'ai tellement essayé..."
Sa tête roule misérablement sur le sol, et ses yeux papillonnent.
"Si seulement j'avais eu les idées claires. Si seulement je n'avais rien touché sur le camp..."
Cette fois, je pleure pour de bon, pour la dévastation que cette réalisation lui provoque. Mais je sèche mes joues, et dans un sanglot pathétique, je lui réponds :
"Ou peut-être que tu étais simplement trop affecté pour y arriver... Après tout, moi je n'étais rien pour toi".
J'ignore si Klaus est vraiment capable de ramener quiconque à la vie. Je n'ai que des suppositions, sur ce qui s'est passé ce jour-là. Mais c'en est trop pour moi, et je me laisse tomber de côté sur le sol, moi aussi. Dans la position miroir de la sienne, où il est en train de céder à l'épuisement, dans les liens qui l'entravent toujours.
"Rinny...", dit-il tandis qu'il part dans la somnolence où le sevrage a décidé de l'emporter. "Si c'était aujourd'hui que Luther te tuait..."
Je renifle à nouveau.
"Je ne pense pas que je pourrais te ramener non plus".
Je comprends la portée de ce qu'il dit, ses mots me frappent tandis que ses yeux se ferment, en face de moi. Il a donné tout ce qu'il pouvait, et je le regarde une dernière fois, tandis qu'il s'endort pour de bon. Je me recroqueville sur moi-même, je serre mes propres bras. Et je choisis de disparaître, parce que c'est mieux ainsi.
*Crac!*
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Un flash gris. La scène repasse en arrière, dans le son du tic-tac d'une horloge.
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Vendredi 29 mars 2019, 08:15 (... une nouvelle fois)
"Oh, oh, oh, minute, papillon", dit Klaus à Luther.
Ciel, que cette 'réunion de crise' est affligeante. Luther est parti dans les tours, laissant à peine respirer tout le monde. Quand je pense que je risque d'être en retard au boulot pour ça.
Mon avis, c'est qu'il veut être 'Numéro un' jusqu'au bout, s'accrocher à la seule justification de son existence qu'il voit. Son leadership est une illusion pathétique. Mais ce n'est pas à moi de commenter ça. Je suis silencieuse dans mon invisibilité, près du porte-manteau, contre le parapluie. Et Klaus continue.
"On est tous morts en essayant de se battre, la dernière fois que c'est arrivé. T'as pas oublié ?"
"Klaus a peut-être raison, bizarrement".
Diego joue machinalement avec son couteau.
"Pourquoi on ne réussirait pas, cette fois ?"
*Shrak !*
Il n'a pas le temps de développer, et je sursaute, comme tous au salon. L'air au-dessus du bar vient de se déchirer d'une fissure de lumière bleue comme je n'en ai jamais produit. Crépitante, large, soudaine : une béance temporelle qui vomit... Cinq, au milieu des verres vides.
"Nom de Dieu !", s'exclame Allison tandis que Klaus roule à terre et que Diego brandit absurdement son couteau.
"Bordel, je suis encore défoncé, ou est-ce que vous le voyez aussi ?"
Oui, Klaus le voit très bien : moi aussi, je le vois. Fraîchement revenu de je ne sais où dans l'espace-temps, Cinq se casse la figure du bar, en titubant, visiblement contusionné.
"Cinq ? Où t'étais passé ?"
Luther tente de le relever, et Allison semble s'inquiéter de le voir ainsi incapacité.
"Ça va ?"
"Qui a fait ça ?"
Cinq regarde Luther dont l'immense main le tient par le bras, puis il arrache le café des mains d'Allison et le descend d'un coup.
"C'est pas important".
Je manque de rire, car six ou sept gorgées suffisent à le remettre sur pied. Puis Cinq se retourne, tous les regards tournés vers lui. Et sa tête ne me dit rien de bon.
"L'apocalypse aura lieu dans trois jours".
Le silence est épais, mais jusque-là, rien d'étonnant.
"La seule chance que le monde a d'en réchapper, eh bien... c'est nous".
"L'Umbrella Academy".
Luther. Je lève les yeux au ciel, mais Cinq choisit de lui donner raison.
"Oui, mais avec moi, ça change tout. Alors si vous ne vous ressaisissez pas très vite, je peux vous assurer que nous allons droit dans le mur".
Dans ma poche, je fais tourner la boite de Valium. Je n'aime pas entendre ça, je n'aime pas ça du tout, et je vois bien que les autres non plus.
"C'est de la faute de papa si on est inadaptés. Mais est-ce que ça doit nous définir ? Non".
Klaus secoue la tête, et le plus dingue, c'est que moi aussi. J'ai presque envie d'en rire : Cinq est en train de réussir en vingt secondes ce que Luther échoue à faire depuis une semaine : les fédérer.
"Mais pour qu'on ait une chance de survivre jusqu'à la semaine prochaine, je suis revenu avec une piste. Je sais qui est à l'origine de l'apocalypse".
J'écarquille les yeux, dans mon invisibilité. J'ignore s'il parle 'du moucheron ou du cavalier', mais je sens mon fort intérieur se démonter. Comme sombrer, tandis qu'il sort de sa poche un papier bien plié. Un nom, probablement. Un nom que ses équations n'avaient pas pu donner. Le résultat de son précieux rendez-vous, qui semble avoir été concluant. Et à nouveau j'ai peur, je suis même terrifiée. Et si c'était mon nom à moi, cette fois, tracé là-dedans ? Allison saisit le papier et l'ouvre tandis que tous se massent pour y voir.
"Voilà qui nous devons arrêter".
Je crois bien que je vais m'asphyxier, et la seule chose qui me tient debout, c'est le parapluie accroché là.
"Harold Jenkins ?"
La voix d'Allison me ramène tout d'un coup à la réalité. Quoi. Qui ?
"Mais c'est qui, Harold Jenkins", balbutie Diego.
Stupéfaite comme tous, je me rends de nouveau visible et fais trois pas jusqu'à côté de Klaus.
"Oui, c'est qui ?"
Cinq tourne son café vide entre ses doigts, conscient que son effet est à la fois flamboyant et raté. C'en est trop. Une respiration de plus, et je me téléporte en direction du boulot.
"J'en sais rien", souffle Cinq avant que je disparaisse. "Mais maintenant on a un moucheron à écraser".
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Notes :
Voilà ce qui Rin n'osait pas dire à Klaus, depuis le début de cette histoire. Voilà, également, pourquoi interagir avec Luther lui coûtait tellement. Klaus l'a-t-il véritablement ramenée à la vie, ce jour-là ? La saison 2 de cette fic explorera ceci, c'est promis.
Malheureusement, Rin l'a dit : si ce moment dans le grenier n'était pas venu, elle n'aurait sans doute jamais osé lui parler de ça. Quel dommage, n'est-il pas ? Par l'intervention de Cinq... cette conversation n'aura finalement jamais eu lieu, comme l'ensemble de cette journée !
Vous étiez-vous déjà demandé pourquoi ce parapluie tombait au sol, au moment du titre de l'épisode ?
Tout commentaire fera ma journée ! ♡