Une courbure de l'espace-temps (saison 1)

Chapitre 16 : De l'autre côté du miroir

4266 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 13/02/2026 09:22

Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 5, autour de 55:00 (au même moment que la scène finale de l'épisode entre Viktor et Leonard).


TW : référence à des usages de drogue et d'alcool.


Soundtrack suggérée : R.E.M. - Losing my Religion ; Siouxsie and the Banshees - Hall of Mirrors ; Piss Ants - Attack of the Killer Tomatoes


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Jeudi 28 mars 2019, 19:55


*Cling !*


Dans le bol de la console de l'entrée, je laisse tomber mes clés qui s'entrechoquent avec celles de ma grand-mère. Il y a là une pile de prospectus, une facture médicale qui n'était pas là avant-hier, et un mot de la copro concernant la rénovation de l'escalier.


Depuis le salon, s'élèvent les dialogues indistincts du drama Vietnamien que Granny est en train de regarder, depuis le fauteuil dont elle ne se lève aujourd'hui plus guère que pour cuisiner, se laver et dormir. Je jette un oeil à Klaus qui me suit de peu et referme la porte derrière lui.


Ce soir, je suis rentrée à Hargreeves Mansion au moment où Luther garait 'Hermes' - la vieille Rolls Royce de Reginald - Diego et Klaus à son bord. J'ai tout de suite compris que ça avait chauffé, en avisant l'état du bras de Diego, mais tous les trois avaient aussi l'air irrigués d'adrénaline et d'euphorie, comme s'ils avaient passé 'du bon temps'.


J'ai su qu'ils avaient arnaqué les hommes de main de la Commission et que Cinq était parti pour le précieux rendez-vous qu'il espérait. J'en ressens un certain espoir. Mais surtout, aussi étrange qu'ait été cette 'sortie en famille', je suis contente que Klaus ait eu l'occasion de penser un peu à autre chose qu'à ce dont il revient.


Proportionnellement, il a l'air 'fonctionnel', paradoxalement parce qu'il a carburé toute la journée au gin et à la vodka. Malgré tout, je l'ai assez pratiqué pour savoir qu'un retour de bâton se produira à l'approche de la nuit, surtout s'il est laissé seul avec ses pensées, ses fantômes et le fond des bouteilles. J'ai pensé que le sortir de sa piaule serait une bonne idée.


J'espère que je fais pas une erreur en l'amenant ici. Autrement que par la fenêtre, qui plus est.


"Retire tes pompes", lui dis-je de façon presque urgente, car Granny a comme un radar intégré pour toutes les 'saletés' qui proviennent de la rue, et il le sait.


Leurs relations ont toujours été à double tranchant, ce qui - dans leur cas - prend la forme des deux lames de ciseaux de couture. La dernière fois que je l'ai délibérément amené dans la même pièce que ma grand-mère, elle a littéralement tenté un assassinat identitaire en s'attaquant à sa garde-robe et à son déhanché. Tristement, son côté masochiste adore se faire épingler de la sorte et en redemande. Tous les deux, ils sont un spectacle vivant dévastateur, que je préfère en général m'épargner.


Toutefois, ce soir, Klaus en a besoin. Ce soir, il a besoin de se rattacher à tout ce qui est stable, dans sa vie, y compris les aiguilles à tricoter verbales de Granny.


"Ça va aller ? La télé, la bouffe ?"


J'ignore si entendre du vietnamien est vraiment ce qu'il lui faut, ce soir, ou baigner dans les odeurs de citronnelle, même si la cuisine de Granny relève somme-toute plutôt de la 'fusion food', après toutes ces années. Il est encore temps de faire demi-tour dans l'escalier, mais Klaus acquiesce en écartant ma question d'un geste de la main. Peut-être, au fond, que cette atmosphère qui est aussi celle de la fin de notre adolescence lui fait du bien.


"Au contraire", souffle-t-il de façon encore un peu brisée. "C'est la première fois que j'ai envie de manger, et ça fait 51 ans que j'ai rien avalé".

Je retire mes bottes, et mon perfecto.

"Okay. Normalement, le frigo est p-"

"Bạch Liên ?"


Je me crispe malgré moi, comme si tous les rouleaux de tissu que Granny conserve ici de sa vie de costumière allaient se dérouler sur ma tête. Mais elle vient d'interjeter le nom sous lequel elle me désigne toujours depuis le salon, sans même détourner la tête de son écran.


"Tu ne dors pas à ce manoir qui défigure Rainshade Square, ce soir non plus ?"

"Bonsoir Granny..."


Je ne sais pas pourquoi je m'entête avec la politesse, car elle est de ces vieilles dames qui ne s'encombrent pas avec ça, ni avec quoi que ce soit.


"Nous y retournerons plus tard. Ou demain. J'ai... quelque chose à récupérer ici".

"Nous ?"


A ce mot, elle se retourne, et ses narines se retroussent comme au contact d'une mauvaise odeur, alors qu'elle est bien trop loin pour soupeser olfactivement Klaus et ses consommations du jour. Ses yeux glissent immédiatement sur lui et toute sa posture change, comme celle d'un chat dont le pelage se gonflerait.


"Bonsoir madame Hoàng", dit-il d'une façon qui aurait été rieuse et mielleuse dans d'autres circonstances, mais qui est ce soir épuisée et ternie. "Jolie robe de chambre, je vous l'emprunterai".


Je pourrais presque entendre les dents de Granny grincer.


"Je la piègerai avec des épingles s'il le faut. Comme je piégeais les doublures de tes uniformes à quatorze ans pour t'empêcher d'y planquer ton herbe à chat".

"Bonté divine, merci, j'adore l’acupuncture, ça me stimule le rachis".

"Attends, Granny, tu as dit quoi ?"


Plus encore que Klaus, je viens de me figer. Est-ce que Granny a parlé de 'ses uniformes' ? A quatorze ans ? Aussi naturellement que si elle avait commenté la pluie ? Elle tourne de nouveau la tête et croise mon regard.


"Maintenant, tu sais, Bạch Liên. Je n'ai plus de raison de cacher ça. Numéro quatre. 1,83 à 18 ans. Dernier trousseau d'hiver livré en octobre 2007. Cou disproportionnellement solide par rapport au bassin, genou gauche rentrant, peau atopique à l'entrejambe".

"Ciel, vous connaissez tous mes petits secrets".

"Granny, c'était toi qui cousait les uniformes de l'Académie ?"


Elle ne répond pas, mais elle se doute que nous avons tous deux compris. Si elle a cousu ces blazers, elle a possiblement appris beaucoup, par vêtements interposés. Elle a su quels uniformes elle avait cessé de confectionner : ceux de Cinq, puis de Ben, puis plus aucun. 


Il y a peu, j'aurais sans doute été abasourdie de la nouvelle, mais - à présent - plus rien ne me surprend des ingérences de Reginald Hargreeves dans la vie de ma famille. Il lui a donné du travail, c'est une chose qu'elle m'a déjà avouée à demi-mot il y a peu : je n'avais juste pas idée que c'était entre autres de cette façon. Il lui a sans doute permis de décoller, car Granny a confectionné les costumes pour une large partie du gratin de The City. Tiens, rétrospectivement, je me demande si le costume bleu strié que Klaus avait emprunté au placard de son père l'autre jour n'était pas de son fait.


"Je ne te présente pas mes condoléances pour ton père", lui dit-elle. "C'était un vieux cyclope vicieux".

"Granny..."


Voilà. C'est exactement pour ce genre de franchise que je ne l'accompagne plus chez l'épicier ou à la pharmacie. Pourtant, une nouvelle fois, je sens l'énergie de Klaus changer, à son ton de vipère : comme s'il lui faisait le plus grand bien du monde d'entendre enfin quelqu'un dire d'Hargreeves ce que tous pensaient tout bas.


"Merci pour cette délicate attention", glousse-t-il presque comme s'il allait bien, "je m'en souviendrai".


Le drama se termine, enchaînant directement avec le générique vintage d'un autre épisode. Je regarde Klaus, puis Granny, presque étonnée de la trêve qui semble s'installer entre eux, juste pour aujourd'hui.


"Nous allons... manger un morceau à la cuisine".

"Faites donc. Moi, cet horrible gilet militaire sans manches m'a coupé l'appétit pour un moment".


Granny fait un petit geste de la main pour nous encourager à décamper, juste avant de se raviser et de lancer dans mon dos :


"Et Bạch Liên, sors mes bouchons d'oreilles du tiroir, si le toxico hanté reste pour la nuit !"


Je roule des yeux, et ne demande pas mon reste. En moins de cinq secondes, nous passons dans la cuisine dont le rideau de perles de bois bruisse derrière nous.


"Fichtre", souffle Klaus tandis que j'allume le néon sans avoir recours à l'interrupteur, ce qu'il remarque sans rien dire. "Elle n'a vraiment pas changé. La vache, 'toxico hanté'".

Il hausse les épaules et ajoute :

"En même temps, c'est efficace et synthétique".


Je soupire en attrapant du pain puis en ouvrant le vieux frigo vert céladon dont je sors du giò lụa, des mandarines et des canettes de Hanoi. C'est de loin ce qui sera le plus pratique pour n'avoir aucune vaisselle.


"Prends-le dans le bon sens", lui dis-je. "Elle sait que tu es mon toxico hanté préféré".

Il risque un vague sourire, tout en s’asseyant à la petite table en Formica.

"Tiens ? Et c'est qui, celui que t'aimes le moins ?"

J'hausse les épaules tout en m'asseyant à mon tour.

"J'en sais rien. Beetlejuice".


Nous cédons tous les deux à un souffle de rire, le premier, depuis ce qui me semble une éternité. Punaise. Ça me rassure tellement de voir qu'il peut encore plaisanter, même s'il le fait avec une expression plus lointaine et peinée, tout en contemplant l'étiquette de sa bière.


"Retiens-toi de tout commentaire", souffle-t-il.

"Mmm ?"

"Pas toi, Ben".

"Oh, ok".


J'ai l'habitude de ça. Je souris, en me demandant si Ben a fait partie du 'voyage' de Klaus, lui aussi. C'est dans des situations comme celle-ci qu'il me désole le plus de ne pas pouvoir lui parler directement. J’attrape le couteau et la planche à découper : je coupe le pâté de porc vietnamien en quarts de tranches, sans tellement essayer de rendre ça joli. Je déclenche le réchauffage de la machine à café, sans même aller la toucher, et Klaus ouvre finalement sa bière.


"C'est nouveau, ça, hein ?", me dit-il. "Tu peux actionner les trucs électriques comme un mage steampunk".

Je ne peux qu’acquiescer.

"C'est d'aujourd'hui".


J'ai bien conscience d'avoir été violentée par cette journée, moi aussi, et je ne m'étonne pas d'avoir déclenché cette nouvelle aptitude dans ce contexte où tout mon être répond à une situation hostile. Même défoncé, Klaus n'est pas stupide : comme dirait Cinq, il sait très bien quelle en est la chaîne de causalité. Et une étape importante de ma ligne de vie dépend maintenant d'une balle, tirée il y a un demi-siècle sur un autre continent.


"Qu'est-ce que tu as allumé d'autre ?"


Klaus pioche dans le giò lụa tandis que je secoue la tête.

"Des lumières, des feux de signalisation, des machines. J'ai aussi fait redémarrer le bus. Je crois".


Il arque un sourcil. Ceci me fait penser à ce que je dois récupérer, et je le laisse manger pendant que je vais fouiller dans les étagères à côté du frigo.


"Rinny..." dit-il tout en mâchant, et je jette un oeil par-dessus mon épaule tout en fouillant dans les compléments alimentaires de Granny. 


Son attention est tournée vers l'évier vers lequel doit se trouver Ben, comme s'il craignait que ce dernier tente de l'empêcher de parler. Je sais qu'il va me demander quelque chose d'embarrassant. Je connais ce genre de silences par coeur. Mais alors, sorti de nulle part, j'entends résonner sous le néon blafard :


"Est-ce que tu serais d'accord pour m'attacher ?"


La grosse boite de magnésium m'échappe, entrainant avec elle un tube de vitamine C. Punaise, et moi qui le croyais au trente-sixième dessous ?


"Je t'ai déjà dit non cent fois, Klaus".

"Attends, attends. Bon sang, je le savais qu'il ne fallait pas l'amener comme ça".


Je tourne la tête, et à sa mine, je vois immédiatement qu'on est loin de ce que j'imaginais. J'arrête de fouiller, à présent aussi inquiète qu'intriguée.


"Il y a un truc que Diego m'a dit ce midi que j'arrête pas de tourner dans ma tête comme un fidget spinner sous ecsta".


Ses doigts miment ce qui se passe à l'intérieur de son cerveau, ce qui est pour le moins effrayant, mais il est sérieux. Bigrement sérieux. Je croise les bras attentivement, alors qu'il est déjà en train de s'ouvrir une seconde bière. Clairement, 5,1° ça ne lui semble pas assez.


"Il t'a dit quoi ?"

"Que j'avais du bol...".

Il s'arrête et je penche la tête, parce que - objectivement - je ne vois pas trop en quoi.

"... parce que je pouvais - tu sais - revoir les gens que j'avais perdus".


Il jette un oeil dans la direction de Ben, vers lequel je me tourne aussi. Étrangement, je pourrais presque sentir où il se trouve, aujourd'hui, moi aussi : non pas visuellement, comme le fait Klaus, mais de façon diffuse, comme un épaississement de la tessiture énergétique de la pièce.


Ben est le seul à se manifester, même quand Klaus est ivre mort ou aussi défoncé qu'un pare-choc. On n'est jamais vraiment entrés dans le détail de la façon dont son pouvoir fonctionne. Parce que la question n'avait jamais été vraiment pertinente. Mais je sens directement que - ce soir - il va en être autrement.


"Tu pourrais", dis-je tandis qu'il boit comme si c'était sa dernière bière à jamais.

"Tu l'as déjà fait... délibérément ?"


Je repense à ce que Cinq m'a dit. Que finalement nos pouvoirs comptaient moins que le contrôle qu'on en avait. Klaus regarde à nouveau l'étiquette de sa bouteille de Hanoi.


"Je peux invoquer les empreintes des morts qu'on porte avec nous : toi, moi, n'importe qui. Les morts qui ont... un truc à finir, ou une rancoeur. Ceux qui ont envie de revenir".


Il soupire, et je vais me servir en café.


"Même sans rien faire, certains viennent par eux-mêmes. Ceux qui sont coincés ici et n'ont pas eu leur ticket pour l'au-delà. Et ces enfoirés-là... sont ~ plutôt convaincants~ pour essayer d'être entendus. Mais ça, tu sais".


C'est un euphémisme, et l'expression qui me traverse en dit long. Je plisse un oeil, choisissant de poser ma question avec prudence.


"Tu as déjà discuté avec eux, comme avec Ben ?"

Klaus acquiesce, tournant son morceau de pain entre ses doigts.

"Dans le temps, c'était utile pour - tu sais - obtenir des informations. Faire le guet. Pour faciliter le chantage, aussi. Misère, j'aimais bien ça, le chantage. Mais ta grand-mère l'a bien compris au contenu de mes doublures : à partir de treize ou quatorze ans, je l'ai fait de moins en moins, jusqu'à plus du tout".


Quand je l'ai rencontré, c'était terminé depuis un moment. Il prend une grande inspiration, comme si dire tout ça lui demandait un effort infini. Je ne suis pas certaine qu'il en ait déjà parlé.


"Je peux me battre un minimum honorable, hein. Mais pour le reste... je servais plus à rien. Je me sentais aussi utile que..."

"Que les charlottes de douche des motels, je sais".


Je sais qu'il a cette opinion de lui-même, et il soupire.


"Quand les deux stalkers de Cinq m'ont pris en otage, j'ai animé un petit groupe de parole avec leurs anciennes victimes".

"Sans déconner ?"

"Je te jure. Y'en avait une qui avait été pendue avec son intestin".

"Non je veux dire, sérieusement, tu as pu faire ça ?"


Il hoche la tête vigoureusement, avec une forme d'espoir, et il semble raccrocher des wagons depuis un moment égarés.


"C'est là que je voulais en venir tout à l'heure. J'étais attaché. Ils m'avaient tout pris. Je n'avais aucun autre choix que la descente en crash. Ça a mis plus de dix heures mais j'ai fini clean comme un parquet suisse. Ben peut te le dire. N'est-ce pas, Ben".


Je veux bien croire Ben même si je ne le vois pas. Klaus pose sa bière et écarte le reste du pack, comme s'il était déjà décidé à commencer dès maintenant à ne plus picoler. Et je le fixe.


"Tu as pris des trucs, au Vietnam ?"

Je sais que ce n'est pas une question facile, mais j'ai besoin de savoir. Il soupire.

"Moins, mais tout un tas de friandises circulaient, sur le camp. Peu importe : si tu m'attaches ce soir, ou demain, j'ai une chance de me sevrer à nouveau".

"Klaus, arrêter d'un coup est la pire idée qui soit et tu le sais très bien".


Une méthode contre laquelle la désintox l'a maintes fois mis en garde, et qui pourrait lui provoquer des symptômes de sevrage extrêmement sévères, voire carrément létaux. Je secoue de nouveau la tête pour lui dire non. Mes dents sont serrées au-dessus de mes bras croisés, parce que je sais qu'il va insister, peut-être même en usant de la diabolique technique des 'yeux de bébé phoque' qu'il a eu trente ans pour roder.


"S'il te plaît... j'y arriverai pas tout seul, tu le sais très bien. Si j'ai le moindre choix, je ne tiendrai pas".


J'ai déjà assez donné cette semaine. Je suis émotionnellement fracassée, moi aussi, et c'est vraiment trop. Je peux me farcir les visites en désintox, les terreurs nocturnes, les sorties de commissariat, les soirées à le voir ingérer tout ce qui aura le plus de chances de finir par le tuer, mais ça, non.


"Je peux faire beaucoup de choses pour toi, Klaus, mais imagine un peu... t'attacher ?"

"Non pas ici, je pensais au grenier à la maison".

"Mais peu importe ! T'attacher, et après partir bosser comme si de rien était ? En sachant le syndrome de sevrage qui va s'ensuivre ?"


Je sais ce qu'il va se passer. L'anxiété, la nausée, la sudation, la rébellion de chacun de ses muscles. Il va renoncer, il va appeler, il va implorer pour être détaché et avoir son fix, il se mettra possiblement en colère, contre lui-même et tout le monde qui passera à proximité. Et il me demande d'être responsable de ça ? Je tremble un peu. Il faudrait qu'il comprenne, mais il pose sa cannette vide sur la table.


"C'est parce que je veux revoir Dave, que tu dis non ?"

"T'es vraiment con. J'ai pas de problème avec ça.


Il me peine qu'il puisse penser ça. Nous en avons eu tous les deux pour notre compte, des histoires, la jalousie ne fait pas partie de cette équation-là. Celle-ci est tout simplement dix fois plus intense et triste. Parce qu'il avait trouvé un amour profond, comme jamais avant. Et parce que les autres fois, je n'avais pas eu le sang de ses ex sur mes doigts, moi aussi. Ses deux mains viennent frotter ses yeux.


"Rin, si c'est vraiment la fin du monde... il y a deux choses que je dois absolument faire. Invoquer Dave pour le revoir - juste une fois - et tu te souviens - remater Attack of the Killer Tomatoes avec toi".


Tiens, il n'a pas oublié. Je sais qu'il est sincère, que ce n'est pas une technique perfide pour obtenir ce qu'il veut, pas seulement en tout cas. Mais j'aimerais qu'il contemple les sentiments contradictoires qu'il m'oblige à avoir. Au fond, c'est tout ce que je souhaite : qu'il parvienne à être clean, qu'il puisse entrevoir Dave. Mais c'est au-dessus de mes forces de faire ce qu'il demande. Littéralement.


"Klaus, je n'ai possiblement même pas la capacité physique pour le faire correctement".


Il n'est pas spécialement immense et j'ai déjà l'air d'une crevette à l'ail à côté. Il ne peut pas nier que c'est vrai, et il soupire, conscient que je tiens ma porte de sortie.


"T'as raison. Oublie. Je ferai ça tout seul".


Ben lui dit quelque chose, mais je vois qu'il fait exprès de l'ignorer même si ses épaules tombent un peu. Lentement, je me remets à chercher dans les médicaments de Granny. Klaus a pensé à moi en premier. Mais en vérité...


"Pourquoi tu ne demandes pas à tes frangins ?" lui dis-je. "Diego. Il ferait ça très bien même avec un bras en moins, je suis sûre qu'il attache des gens même le dimanche, comme moi je vends des boutons de robinets".

"C'est une idée".

J'écarte toute une rangée de sprays nasaux périmés de l'étagère, tandis qu'il répète :

"C'est même une idée qui se tient tout à fait. D'autant qu'on a déjà discuté".


Je finis par trouver ce que je cherche, bien caché derrière des antihistaminiques. Les fenêtres et les murs de la cuisine vibrent un peu. Bizarre. Je n'avais pas remarqué que le vent s'était à ce point levé. Mais finalement, Klaus semble enfin percuter que je n'ai encore même pas mangé.


"Qu'est-ce que tu cherches ? Ce que tu voulais récupérer ici ?"

Je gratte un peu nerveusement ma joue, et j'envoie sur la table la boite de Valium que je viens d'exhumer.

"J'ai parlé à Cinq, tu sais. Au sujet de ce nom... 'Oméga'".


Je sais que pour Klaus, la discussion avec Pogo se perd dans une autre vie. Pourtant, il ne semble pas avoir oublié : la façon dont ses sourcils se pincent ne trompe pas. Je secoue la tête. Il sait que j'associe la symbolique de ce nom à la fin des temps, comme n'importe qui le ferait.


"J'ai retourné ça dans tous les sens, et même si Cinq n'est pas très inquiet... moi je ne veux prendre aucun risque, jusqu'à ce que la fin du monde soit passée".


Cette phrase me frappe par son absurdité, mais c'est la seule façon que j'ai de le dire, tandis que face à moi, je vois littéralement Klaus en train de se décomposer.


"C'est une blague, Rin ?"

"Non. Imagine que ça soit ma faute. Je ne peux pas imaginer faire du mal à qui que ce soit. Je sors déjà les araignées de la baignoire, au lieu de les butter".

"Rin, moi je viens te dire que je veux être sobre, et toi tu m'annonces que tu vas te sédater ?"


L'ironie de la situation me transperce, moi aussi. Mais c'est factuellement ce qui est en train d'arriver. Il veut remettre en marche son pouvoir ? Moi je veux étouffer le mien. Un instant, nous restons tous les deux bloqués, à nous regarder comme si le monde était en train d’absurdement imploser. Comme si nous venions chacun de traverser le miroir, et de nous retourner.


"Ne fais pas ça, c'est une immense connerie".

"C'est juste trois jours de Valium, Klaus".

"C'était juste un sachet de weed aussi, tu as vu ensuite. Tu ne veux pas ça".

"Putain, c'est toi qui me dis ça. C'est surréaliste, on se croirait dans une de tes affiches de Dali".

"Justement, 'c'est moi qui te dit ça'. Et si Cinq affirme qu'il n'est pas inquiet, alors y'a vraiment pas de raison de l'être".

Je soupire.

"Cinq n'a que des calculs de probabilités".

"C'est déjà plus solide que ton mauvais pressentiment, juste fondé sur un foutu nom donné par - je cite une parole de sagesse - un vieux cyclope vicieux".


Il a raison, et je ne dis rien.


"Imagine qu'on ait besoin de toi et que tu ne puisses pas aider ?"

"Klaus, toi tu peux même pas conduire".


Nous sentons tous les deux que cette conversation risque de dégénérer, alors nous nous taisons. Jusqu'à ce qu'il dise :


"Ne prends rien ce soir, vraiment. Réfléchis jusqu'à demain. Maintenant on va regarder le film avec Ben. Hein ? Rinny".


J’acquiesce lentement.


"Plus grand-chose n'a de sens", souffle-t-il un peu douloureusement. "Mais tu veux une raison de plus pour ne rien prendre ce soir ?"


J'hausse les épaules, attendant la vanne que je lui pressens et qui me fait déjà du bien alors qu'il ne l'a même pas encore prononcée.


"J'adore tes nouveaux pouvoirs. On a même plus besoin de télécommande, maintenant".


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Notes :


Rin nous avait prévenus : le tandem de Klaus et Granny est un spectacle en soi. Elle aussi, cache son lot de secrets, mais il font finalement sens, à la lumière des manoeuvres de Reginald.


Le chassé-croisé de Klaus et Rin dans leurs pas vers et leur renoncement à la sobriété est à la fois drôle et triste. Et Diego n'imagine pas que Klaus se tournera prochainement vers lui, pour lui demander de l'attacher.


Ce n'est bien sûr pas le vent qui fait vibrer l'appartement, à la fin de la scène, mais le pouvoir de Viktor qui se propage sur The City. L'aviez-vous deviné ?


Tout commentaire fera ma journée ! ♡

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