Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Chapitre 15 : Le cavalier de l'apocalypse
4037 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 06/02/2026 10:31
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 5, autour de 33:53 (un peu avant que Luther monte parler avec Cinq, qui travaille à ses équations).
Soundtrack suggérée : Metallica - The Four Horsemen ; Ardie Son - Omega.
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Jeudi 28 mars 2019, 12:28
Comment ai-je pu imaginer un seul instant que je parviendrais à travailler ce matin ?
Au-dessus de ma tête, les néons de la quincaillerie me semblent faire un bruit d'hélicoptères, au travers duquel la voix du client qui déblatère sur le prix des sacs à aspirateurs est indistincte. Mes mains font le travail seules : vis, chevilles, clés plates, 'ce sera tout ?' Je tente de faire bonne figure, même si me demander un sourire est de trop. Ma conscience est coincée là-bas. Dans cette salle de bain ensanglantée où j'ai laissé Klaus. Et dans la boue du Vietnam de 1968, où je n'ai jamais été.
Trop de fois, j'ai repensé à son regard creux, au poids de sa tête sur mon bras, à l'odeur ferrugineuse du sang sur ses mains. Je me suis assise par terre dans la remise au milieu des caisses de perceuses. Et Rodrigo a fini par m'engueuler, pour la première fois de cette semaine : parce que tout ça est en train de finir par m'atteindre, et que ça le préoccupe plus que mon efficacité réelle au boulot.
Je ne sais pas ce que je ressens, je n'arrive pas à mettre des mots dessus, et tenter de le démêler n'a sans doute même plus d'importance, si l'apocalypse doit tout emporter. Alors je m'accroche encore un peu, une respiration à la fois, car parfois il ne reste rien d'autre à faire que ça.
Encore une fois, je regarde ma montre : 12:28.
J'ai avec moi un sandwich fait en hâte avec le beurre de cacahuète de Cinq, mais je n'y toucherai même pas : je compte toujours repasser à Hargreeves Mansion sur le temps de midi, même si les minutes seront comptées. Je n'ai donné aucune garantie à Klaus quant au fait que je pourrai me libérer : il est même possible qu'il n'y soit pas, mais je dois au moins savoir de ses frères et soeurs comment il a passé la matinée.
12:29. Les aiguilles de l'horloge ne tournent pas assez vite à mon goût. 12:30. *Crac !* En un déplacement d'air et un craquement, je disparais de la réserve en laissant en plan vis, boulons, étiquettes, et la culpabilité de laisser Rodrigo seul pour le déjeuner.
Un trottoir, un bus. J'ai laissé ma carte dans ma sacoche, dans la réserve de la boutique, alors je me rends invisible pour ne pas avoir à payer. C'est mal, je sais, mais je m'en fous : je l'ai fait très souvent par le passé. La circulation est fluide, mais le véhicule mal entretenu se traine littéralement sur la chaussée. Mon impatience grandit jusque dans ses rouages, je serre les poings, et il accélère enfin.
*Crac !*
Un trottoir humide, un passage clouté. Le feu piéton est au rouge : long, bien trop long, alors je le fixe comme quand j'étais gamine, comme pour l'obliger à virer. Vert. Je cours presque, mais ce n'est que pour m'arrêter au croisement de l'avenue, au coin du bloc suivant. Qu'importe, je traverse quand même : intangible et invisible, au travers du trafic, pour ne réapparaître qu'à la discrétion du kiosque à journaux.
Je souffle un instant, retrouvant des sensations que je n'avais plus ressenties depuis l'époque lointaine où je me servais de mes 'aptitudes' pour des actions antinomiques à celles de l'Umbrella Academy. Où j'étais une ombre illégale, quand ils braquaient leurs torches, sous leurs masques. Maintenant, je sais que Reginald Hargreeves a laissé arriver tout ça, et j'inspire, en levant les yeux vers la façade de l'Académie, qui s'étire enfin : la pierre rude, les vitrines recouvertes de journaux et d'affiches hors d'âge, le Salon des Enfants, de l'autre côté.
Qu'il aille se faire foutre, avec son monocle et ses plans. Je ne suis pas là pour lui.
*Crac !*
L'odeur du café me saisit tandis que mes doigts effleurent le feutre du billard. Je laisse derrière moi les vitrines remplies d'objets, témoins de vies d'adolescents qui tentaient d'exister malgré les entrainements et les missions. Une pile de toasts est abandonnée sur la grande table, entre le pot de beurre de cacahuète et un thermos encore chaud. Je ne suis même pas tentée.
*Crac !*
J'apparais deux étages plus haut, dans la chambre de Klaus où les murs couverts d'écritures sont de nouveau les seuls à parler dans le vide. Il n'est pas dans la salle de bain, où les traces de sang ont viré au marron, pas non plus dans les wc : le couloir des chambres est silencieux.
Pourtant, un craquement se fait entendre, et je lève les yeux vers le plafond : au-dessus, à l'étage, des pas viennent de faire craquer le plancher. Je commence à arriver au bout de ce que je peux donner, en termes de sauts d'affilée à travers l'espace, et ce d'autant que certains ont été d'assez grande distance. Mais une dernière fois...
*Crac !*
J'apparais au dernier pallier. Ici, on remarque particulièrement bien que les chambres de l'Académie sont desservies par deux cages d'escaliers héritées du rassemblement de deux immeubles anciennement distincts. l'escalier rouge, face aux chambres de Klaus et de Diego, et celui-ci, vert. En haut duquel se trouve la chambre de Cinq, sous les toits.
Il est là. J'entrevois immédiatement les culottes courtes de son uniforme, par la porte qu'il a laissée entrouverte. Il est debout sur son lit, ses chaussures aux pieds. Et avant même que je pousse la porte pour me signaler, il lâche sans même détourner le regard de ce qu'il fait :
"Il n'est pas là".
"'Il', tu veux dire..."
Cinq sait très bien pourquoi je suis repassée ici.
"Klaus. Il est parti faire un tour avec Diego".
J'expire enfin complètement. Si Klaus est avec Diego, c'est bien : c'est même absolument parfait, j'en suis soulagée. Alors je me redresse enfin... pour réaliser ce que Cinq est en train de faire, le souffle à nouveau coupé.
Des chiffres et des symboles sont tracés en blanc, à même la tapisserie des murs mansardés de sa chambre. Partout. Dans une obsession calculatoire qui me cloue sur place, parce qu'elle est invraisemblable, et parce que je serais incapable d'y comprendre quoi que ce soit.
"Wow".
Cette interjection me vient spontanément, et ma sidération prend rapidement la place d'une partie de la tension accumulée ce matin. Cinq a l'air fatigué, et il empeste d'un mélange d'alcool et de poussière auquel Klaus m'a trop souvent habituée. Inhabituel pour un gamin de son apparence... mais je me rappelle de l'âge qu'il a vraiment. Ce qui me frappe le plus, c'est qu'il semble maîtriser ce qu'il fait, malgré sa vraisemblable gueule de bois : il trace des symboles, encore et encore, avec une virtuosité semblable à celle de Viktor jouant du violon.
"Qu'est-ce que... qu'est-ce que tu fais ?"
"Ce sont des équations".
"Oui, ça je vois, merci".
Je ne sais pas si je dois prendre ça comme du dédain, ou l'imputer au fait qu'il est très concentré et me 'calcule' à peine. Toutefois, il tourne les yeux vers moi et me demande :
"Quel est ton nom, déjà ?"
Je reste interloquée, alors il précise :
"Rin. Je sais, mais ton vrai nom. Ton nom complet".
Ce n'est pas une question à laquelle je m'attendais, et j'hésite un instant à lui donner cette part de moi que j'ai longtemps gardée à ma discrétion, et qui ressort un peu trop à mon goût cette semaine, au moment où je l'aurais le moins attendu. Mais au point où j'en suis, je choisis de me laisser porter.
"C'est Hoàng. Marine, Bach Liên Hoàng".
Un nom de famille transmis de mères en filles, en ce qui concerne ma 'lignée'. Des histoires de femmes seules, comme l'univers sait en produire de tragiques ou d'étonnantes. Cinq pose son pouce sur ses lèvres, empreint d'une profonde réflexion, ses yeux parcourant ses chiffres et symboles, comme s'il avait cherché à me retrouver dans un annuaire.
"Hoàng..."
Il cherche encore, mais il semble ne pas me trouver dans toutes ces équations. Alors il secoue la tête avec à la fois de la déception et du soulagement, et je tente une autre approche :
"Est-ce que ce charabia est en rapport avec l'oeil de verre de Meritech ?"
Il expire.
"L'oeil de verre est une impasse. Une frustrante et agaçante impasse. Qu'est-ce que tu sais à ce sujet ?"
Finalement, il daigne tourner les yeux vers moi, même si sa question exprime surtout son agacement de n'avoir abouti à rien dans sa filature. Au moins, j'aurai réussi à capter ça.
"Klaus m'a dit que tu l'avais trouvé dans le futur. Que quelqu'un allait le perdre sous sept jours, et que ça déclencherait..."
Il tourne de nouveau les yeux vers ses écrits sibyllins et me coupe :
"Une apocalypse, dans quatre jours à présent. Et tu sais ce qui est le plus intéressant, là-dedans ?"
Je secoue la tête en signe de négation.
"C'est que Klaus ait écouté ce que je lui ai dit".
Je ne dis rien, mais il le sous-estime, et il ne me laisse de toute façon pas le temps de contester.
"Est-ce qu'il te l'a dit avant, ou après avoir compliqué sa vie et la mienne en volant puis fracassant cette mallette ?"
Je cligne des yeux en m'asseyant sur la chaise de bureau où il m'avait tolérée la dernière fois. Alors Cinq est au courant de la petite 'escapade' de Klaus. Une escapade de dix mois, qui se trouve affecter mon équilibre émotionnel d'une façon que je déteste, depuis ce matin. Un voyage dans le temps qui l'a nourri puis l'a abimé, encore une fois, et dont Cinq n'a clairement pas idée des contours : vraiment, c'est ça qui lui semble être la problématique principale ? Le fait que Klaus ait détruit la mallette ?
"Avant", dis-je en tâchant de me contrôler, car il n'est pas utile de jeter de l'huile sur le feu. "Je ne pense pas qu'il ait encore en tête ce qu'il va se passer, ni même que ça compte encore pour lui. Il revient... d'une autre forme d'apocalypse, crois-moi".
Cinq hausse les épaules. Tout ce qui semble compter pour lui, c'est l'urgence contenue entre les lignes de ses équations, et dans l'opportunité qui a été perdue.
"Cette mallette", dit-il. "Elle aurait pu nous ouvrir d'immenses possibilités. Il l'a volée à ceux qui me cherchaient et qui ont fait du travail de dentellières au rez-de-chaussée."
"Des mercenaires ?"
Il souffle, un peu sarcastiquement.
"C'est joli, 'mercenaires'. Ce sont des assassins mandatés. Je connais bien leurs manières. J'étais l'un d'entre eux, encore il y a peu".
Je cligne d'étonnement.
"Tu étais l'un d'entre eux... et ils sont maintenant mandatés pour te tuer ?"
"Les ordres sont toujours susceptibles d'évoluer".
Je tente de comprendre. Le cerveau de Cinq est aussi alambiqué que ses équations : un dédale de logique. Différent des tumultes philosophico-dépressifs de l'esprit de Klaus, mais le résultat est le même, sur leurs murs à tous deux.
"Pourquoi ils en ont après toi, maintenant ?"
"Parce que j'essaye d'empêcher l'apocalypse, et qu'elle doit absolument avoir lieu".
Cinq se remet à écrire, de plus en plus petit, car il lui reste de moins en moins d'espace libre, sur la tapisserie.
"Leur employeur était le mien. La Commission".
Je penche la tête, appelant à plus de précisions.
"C'est une organisation qui supervise le continuum espace-temps et s'assure que ce qui doit arriver arrive. Cette apocalypse fait partie de ces 'indispensables', selon leur comité de Direction".
Voilà qui sonne fortement bureaucratique, pour une structure secrète, bien cachée dans les couloirs du temps. Je pourrais presque en rire, si le sujet n'était pas si grave, mais je réfléchis surtout ardemment, tout en tournant de gauche à droite sur ma chaise. Moi aussi, j'ai un brin de logique, quand je veux, et je repense à la phrase de Shakespeare, que Reginald Hargreeves affectionnait : à la résignation que l'on ressent quand on ne peut pas changer le destin.
"Ce n'est pas cohérent", dis-je. "Si cette apocalypse dont tu as été témoin était vraiment inéluctable, cette... Commission ne s'inquièterait pas de te voir essayer de l'empêcher. S'ils sont à ta poursuite, alors c'est qu'elle peut être évitée".
À cette parole, Cinq tourne la tête vers moi et laisse entrevoir le premier sourire que je lui vois, depuis que nous nous sommes rencontrés. Un sourire large, à deux doigts d'être sincère, accompagné d'un plissement des yeux.
"Tu viens de comprendre pourquoi je ne me résigne pas".
D'un coup, je le vois plus motivé que jamais pour griffonner ses symboles. Il trace ce que j'identifie comme une grande intégrale, souvenir douloureux du lycée. Je devine qu'il ne travaille plus pour cette 'Commission' temporelle en raison de ces différents de points de vue. Que - possiblement - il a même déserté, et que l'ensemble constitue un tableau suffisant pour le vouloir éliminé. Je penche la tête, je le regarde faire, et je lui demande :
"Pourquoi cette apocalypse serait-elle indispensable ? Pourquoi pourrait-on vouloir que tout disparaisse ?"
"Les chaînes de causalités sont complexes. Parfois, quelque chose doit disparaître pour qu'un autre continue d'exister. Mais ce que j'ai vu..."
Il trace un autre symbole, avec une crispation viscérale.
"... il m'est impossible de le laisser arriver".
Probablement, Cinq ne comprend pas plus les ordres que ces assassins qui sont à sa poursuite. Il agit avec ses tripes, c'est une évidence. Parce qu'il a contemplé l'insoutenable, et qu'il l'obsède à présent.
"Tu ne peux pas tenter de convaincre les instances décisionnaires de cette Commission, pour leur faire changer leur agenda ?"
Il en rit presque, sèchement.
"J'ai peut-être une option en ce sens, mais je ne veux pas fonder trop d'espoirs dessus".
Je comprends qu'il n'est rien. Que le Bureau de cette organisation est inaccessible, hiérarchiquement, sans doute physiquement, et peut-être même temporellement. On touche là à des rouages qui me dépassent, qui me donnent le vertige. Mais Cinq a l'esprit pratique, et il s'apprête à nouveau à me le prouver.
"Il n'y a pas besoin de remonter si haut. La chaîne causale qui conduit à la Fin peut encore être brisée, ici et maintenant. Le tout est de..."
Il plaque sa main contre son mur de calculs, comme s'il l’interrogeait.
"... de trouver les bons maillons à faire sauter".
"Comment ça ?"
Il descend finalement de son perchoir, et pointe sa craie grasse vers moi.
"Imagine que tu te fasses piétiner par un cheval".
"Non".
"Si. Je sais, ça nécessite un peu d'abstraction, mais essaye. Tu te fais piétiner par le cheval, désorienté parce qu'il a reçu un moucheron dans l'oeil. Qu'éliminerais-tu si tu le pouvais ?"
J'hésite, plus sous le coup de la surprise que parce que je ne sais pas répondre. Et comme je tarde trop, il continue tout seul :
"C'est gros, un cheval. Je déconseille vivement de tenter l'expérience. En revanche, éliminer le moucheron... empêcherait probablement aisément ta fin funeste".
J'hoche la tête, parce que sa tentative de vulgarisation n'est en vérité pas si mauvaise.
"Je vois".
"Bien sûr, les systèmes sont bien plus complexes, ce ne sont pas des chaînes causales simples, mais des réseaux, et puisqu'on l’espace-temps est supposé avoir une métrique de Minkowski et non d’Euclide, on-"
"Le cheval est l'apocalypse, et tu cherches à identifier et éliminer les potentiels moucherons".
Il se tait et acquiesce, regardant de nouveau le mur, derrière-lui, comme si la réponse à toutes ses questions y était suspendue.
"J'aimerais réduire la liste dont je dispose à quatre noms au maximum, oui".
Je comprends. Enfin. Presque tout.
"Pauvres moucherons".
L'analogie de Cinq a ce défaut : d'occulter que les moucherons sont des gens. Des innocents, se retrouvant sous les mitraillettes de mercenaires comme ceux de la Commission, sans même savoir pourquoi. Mais Cinq a été l'un de ces assassins, et son pragmatisme efficace ne s'encombre pas de la fragilité de quelques vies, surtout s'il s'agit d'en sauver la plupart. Je sens qu'il serait vain de me dresser contre ça. Et une réalisation vient me nouer l'estomac.
"Quand tu m'as demandé quel était mon nom, tout à l'heure... Tu voulais savoir si je suis un potentiel moucheron ?"
Je n'irai pas par quatre chemins, être directe fait partie de mes qualités et de mes défauts, j'ai été élevée comme ça.
"Comme quand tu as bizarrement observé mes yeux, quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Tu essayais de vérifier si l'un d'eux était en verre, n'est-ce pas ?"
Il hausse les épaules.
"Ce sont des vérifications de routine. Après tout, tu es entrée il y a peu dans le 'paysage' de la maison, et c'est littéralement à la porte de l'Académie que j'ai ramassé l'oeil, alors que je suis certain que les autres luttaient contre quoi que ce soit qui ait tout pulvérisé".
Je tremble un peu, même si je suis certaine que mes yeux ont tout ce qu'il faut d'organique. Et si c'était ça ? Si c'était la raison pour laquelle Reginald Hargreeves a souhaité me faire grandir dans un environnement 'aussi inaltéré' que possible ? Pour me laisser dans une forme de médiocrité indolente ? Pour que je ne devienne jamais dangereuse en quoi que ce soit ?
"Cinq, est-ce que..."
Ma gorge est serrée, et je regarde mes doigts. Depuis la conversation avec Pogo, mes nuits sont courtes et je ne cesse de retourner dans ma tête un détail qui ne m'avait initialement pas tiraillée. Une simple lettre, qui pèse une tonne sur ma conscience, depuis que je l'ai entendue prononcer.
"Si le nom Hoàng ne figure pas dans tes équations... est-ce que la lettre Oméga y est ?"
Il arque un sourcil, il me fixe un moment, puis sa tapisserie griffonnée.
"Bien sûr qu'il y figure. En probabilité, il désigne l'univers, autrement dit l'ensemble de toutes les possib-".
"Je voulais dire... en tant que nom de personne. Pas en tant que symbole mathématique".
Il s'arrête, pris d'un doute soudain.
"De qui tu parles ?"
Je soupire, et je laisse mes doigts reposer sans force sur mes genoux. Ils sont un peu moites, maintenant, et je n'arrive plus à regarder Cinq que de biais.
"C'est le nom sous lequel ton père me désignait dans ses notes, quand il... me monitorait à distance. Pogo me l'a dit".
Pour la première fois, les mains de Cinq tombent le long de son corps, avec une forme d'effarement résigné. Il penche sa tête en arrière, il laisse filer un souffle de compréhension navrée, avec une once d'empathie assez inédite, quoique fugace.
"J'ai des insultes qui me viennent", dit-il, "et elles sont toutes en grec ancien".
Je passe ma main sur mes yeux, les émotions que j'avais refoulées me revenant en bloc, maintenant que l'inquiétude liée à la disparition de Klaus est derrière moi. Et je bredouille.
"Je suis nulle en symbolique, mais l'Oméga... m'évoque 'la fin'. S'il ne faisait jamais rien au hasard, alors pourquoi ton père a choisi ça ?"
Cinq fronce les sourcils.
"Méfie-toi des noms qu'il choisissait, car il aimait particulièrement en jouer pour nous manipuler".
Je le sais. Diego était aussi de cet avis. Possiblement, c'est l'une des raisons ayant poussé Cinq à ne pas en vouloir plus d'un, soit-il un chiffre, et j'avoue qu'il a raison. Ce nom s'est infiltré en moi comme un sérum, et il y a planté le doute.
"La matière, l'énergie..." dis-je comme je le peux, "surtout l'énergie. L'autre fois, tu m'as dit que nous avions tous encore fort à découvrir de nous-mêmes, mais ça me terrifie, maintenant, ce que je pourrais vraiment faire de ça".
Il se redresse, presque surpris.
"Tu crains d'être plus du côté du cheval que du moucheron... Tu crains que l'Apocalypse ait un cavalier, au sens plus littéral que celui que j'envisageais..."
À cette parole, ma terreur s'empare de ma gorge comme de l'énergie qui m'entoure, au point d'en faire vaciller et s'éteindre les appliques murales qui éclairent son lit au milieu des équations. Je connais ces effets secondaires de mon pouvoir, et jamais ils ne m'ont autant terrifiée que maintenant. Cinq tourne la tête, fixe les ampoules éteintes et inertes, et fait un pas vers moi.
"Rallume-les", dit-il.
"Quoi ?"
Je relève les yeux, pour remarquer qu'il me fixe fermement.
"Les lampes : rallume-les".
Je fixe les appliques, plus tremblante encore. Bien sûr, je peux sentir dans la matière et l'énergie leurs circuits, leur connexion au réseau électrique de la maison. Comme ceux de tous les petits appareils que Rodrigo me file à réparer. Je déglutis, je cherche à rassembler mes esprits, trop longuement pour que Cinq reste sans s'agacer une fois de plus.
"Vas-y ! Rallume ces foutues loupiotes".
Je ferme mes paupières, un peu douloureusement, je donne une consistance presque visuelle à ce que je ressens. Et alors, après avoir grésillé un peu, les ampoules se rallument, pour finalement briller normalement, lorsque je rouvre les yeux. Cinq croise les bras.
"Pour l'instant, rien n'indique que tu sois impliquée, Rin", dit-il en me surplombant pour une fois. "Nous avons tous des réflexes, mais ton être, tu l'as apprivoisé depuis longtemps. L'enjeu réel n'a jamais été quels pouvoirs nous avons, mais à quel degré nous les contrôlons".
Je déglutis avec peine. Je sais qu'il a raison, mais je me connais, malheureusement, et je sais que mon anxiété escaladera.
"Je préférerais ne rien pouvoir faire du tout", lui dis-je. "Ne plus être Rin, ou Oméga, ou rien. Juste zéro. Au moins pendant les quatre jours que tu as annoncés. Jusqu'à cette apocalypse, que tu l'empêches ou pas".
Il secoue la tête, puis remonte sur son lit avant de tout reconsidérer et de tirer de sa poche un papier et un crayon.
"Moi je l'aime bien, ce nom que Papa t'a donné", me dit-il assez bas.
Je me lève, je vais regarder par-dessus son bras. Et alors, tout en inscrivant le nom de 'KC Chávez' à la suite de celui d''Alexandre Cameron', il me dit :
"Ça ne te soulagera probablement pas, mais sache que dans le langage de l'univers, la probabilité d'Oméga est toujours égale à 1."
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Notes :
Quel plaisir, de réécrire (à la marge !) ce chapitre à la lumière des quatre saisons maintenant achevées, et de constater que la plupart des éléments qui s'y tissaient déjà sont demeurés cohérents avec tout ce que j'ai développé par la suite pour Rin.
Rin est un personnage anxieux, ce qui la pousse parfois à agir contre sa raison, ou en dépit de la bienveillance de ceux qui l’entourent. C'est un côté très humain, que j'aime explorer. Nous savons qu'elle n'y est pour rien, dans cette apocalypse, mais ses précautions vous semblent-elles légitimes ?
Aurez-vous remarqué - dans la série - que les trois lampes de la chambre de Cinq sont toujours allumées lorsque Luther vient le voir, dans la scène d'après ?
Tout commentaire fera ma journée ! ♡