Un monde brisé

Chapitre 18 : Complications

2409 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 15/11/2021 00:15

Infiltrer le Bastion de l'Honneur s'avérait plus difficile que Sonulia n'aurait cru.

Elle avait pourtant infiltré des places plus imposantes, mieux gardés ou du moins en meilleur état et même plus dangereux pour le compte des Réprouvés. Comme le Monastère de la Croisade Écarlate, la ville d'Âtreval également sous le joug de cette même Croisade, ou encore le donjon d'Ombrecroc pour exécuter un mystérieux sorcier qui s'adonnait à des expériences sur des hommes-loups. Elle avait même fait des prouesses en s'infiltrant dans la ville abandonné de Caer Darrow et son donjon rebaptisé Scholomance par des nécromanciens à la solde du Fléau qui y avaient élu domicile. Ou encore avec la citadelle en ruine de Stromgarde, laissé à l'abandon depuis la Troisième Guerre et servant de repaire à une organisation criminelle, le Syndicat, ainsi qu'à un clan ogre. Et là encore, elle avait eu l'aide des Nécrotraqueurs pour lui couvrir ses arrières.

Et bien que ce ne fût pas une grande réussite, récemment elle avait su se faufiler dans Hurlevent à son propre compte, par ses propres moyens et sans qu'aucun garde ne remarque sa présence. Seulement un paladin libidineux et un nain unijambiste. L'un d'eux étant d'ailleurs sa principale cible dans cette mission que Morpsev lui avait confié.

Seulement voilà, elle n'était pas venu pour y causer un bain de sang et encore moins pour se donner en spectacle devant ses ennemis. Elle devait seulement se faufiler dans la forteresse, assassiner sa cible, idéalement dans son sommeil et sortir, le tout dans la plus grande et impénétrable discrétion, sans être vue ni entendue. Ce qui n'était pas évident sachant que le Bastion était bâti au sommet d'une colline, lui donnant une excellente vue des alentours.

De plus, Sonulia avait beau ne pas porter les humains ou même l'Alliance dans son cœur, elle n'était pas assez stupide pour compromettre une trêve entre la Horde et l'Alliance en pleine croisade contre la Légion Ardente. Aussi "blonde" fût-elle, elle avait toujours plus de jugeote que certains humains.

Malheureusement, elle avait beau surveiller les allées venues des gardes, inspecter la forteresse à la recherche d'un point faible à exploiter en prenant soin de ne jamais se faire repérer ni remarquer, il lui était impossible de se faufiler dans le Bastion et de s'en tirer sans devoir couper quelques gorges. Chose qu'elle se devait justement d'éviter au vue des circonstances.

"Vois ça comme un test !" qu'il lui disait, le mort-vivant. "Si tu arrives à assassiner ta cible sans provoquer un bain de sang inutile ni laisser la moindre trace de ton passage, tu peux te considèrer comme un expert... Non, mieux ! Un MAÎTRE assassin !"

Il faut croire que Sonulia avait eu les yeux plus gros que le ventre sur ce coup.

Tout ce qui lui restait à faire, c'était d'attendre sagement que son paladin sortît de lui même de la forteresse et s'en éloignât assez pour qu'ils fussent à l'abri des regards quand l'elfe de sang l'égorgera. Encore fallait-il que l'humain fût assez stupide pour décider de se balader seul sur une terre aussi inhospitalière, en pleine guerre contre la Légion et aller jusqu'à s'isoler dans un trou où il sera susceptible d'y faire une mauvaise rencontre.

Et déjà, elle trouva le temps long. Beaucoup trop long.

Mais son plus gros problème restait la luminosité.

En temps normal, la jeune elfe de sang travaillait de nuit, idéalement dans le noir total. Ainsi, en profitant de l'obscurité, c'était beaucoup plus facile pour se faufiler sans être repérée. Elle n'avait certes pas la nyctalopie des elfes de la nuit, mais à force d'entraînement, ses yeux avaient fini par s'y accoutumer et avec son ouïe fine, cela lui suffisait amplement.

Seulement voilà, il ne faisait jamais nuit dans cette maudite péninsule. Le ciel avait beau être noire et étoilé, ce n'était pas la nuit pour autant. Seulement le vide interstellaire et l'Outreterre était éclairé comme en plein jour.

Sonulia s'en était rendue compte à force de passer plus de douze heures à inspecter la forteresse et attendre la sortie potentielle du paladin. Et dès lors, elle peine à garder son calme. Non seulement cela réduisait considérablement ses chances d'infiltrer le Bastion en toute discrétion mais pire encore, elle sentait le sommeil l'envahir. Or ce n'était ni le moment ni le lieux pour roupiller. L'elfe de sang devait lutter contre le sommeil, au risque de compromettre sa santé mentale. Et elle n'était aidée que dans ce monde où on ne distinguait plus le jour de la nuit, il était facile de perdre la notion du temps.

Sonulia devait donc à la fois lutter contre le sommeil et la folie en attendant que sa cible sortît de sa tanière. Si seulement on l'avait préparée à ce genre de situation.


— Et bien vous savez quoi ? Je ne suis pas mécontent qu'on en ait fini avec la Citadelle !

Cette voix aiguë et nasillarde fit sortir Sonulia de la torpeur qui à défaut du sommeil s'était finalement emparée d'elle. C'était comme si une douche froide l'avait sorti d'un profond sommeil.

Le temps pour elle de reprendre ses esprits, elle entendit un groupe d'individus papoter et avancer dans sa direction.

Prise de panique, elle se dissimula derrière les débris d'une tour en ruine, juste à temps à l'abri du regard des nouveaux arrivants.

Parmi eux, en armure de plaques argentées, Sonulia reconnut le nain à qui elle s'était brièvement fritée à Hurlevent. La même barbe rousse et grossièrement tressée, la même jambe métallique lui servant de prothèse, le même nez proéminent et le même regard à la fois autoritaire et bourru. Il était accompagné d'un gnome (à l'origine de la voix nasillarde) en robe de mage et arborant une barbe à la Souvarov, ainsi qu'une de ses étrange créatures bleues (des draeneïs, de ce qu'elle avait entendu) qui apparemment avaient intégré l'Alliance depuis peu, vêtue quant à elle d'une robe de prêtre.

— C'est vrai qu'on s'en était pas si mal tiré, sur ce coup ! disait le nain pour répondre à la remarque du gnome. Mais je dois dire qu'on s'en est tiré trop facilement à mon goût !

— Bah, je ne pensais pas dire ça un jour, mais on peut remercier nos homologues de la Horde pour leur coup de main, ajouta le gnome d'une voix trahissant l'amertume. Et dire qu'on va encore devoir faire équipe avec eux pour venir à bout de cette maudite Légion Ardente.

— Ne m'en parlez pas, maître Baelbo ! rétorqua le draeneï. J'appréhendais déjà l'idée de combattre ses orcs gangrenés mais devoir nous battre aux côtés des mêmes qui ont décimé mon peuple... Brrrrr !

— T'es pas le seul, mon gars tout bleu ! lui répondit le nain. Ces peaux-vertes me doivent une jambe.

La présence de ses individus n'arrangeait pas les affaires de Sonulia. De ce qu'elles avaient compris, ils rentraient tout juste du raid de la Citadelle des Flammes Infernales. Raid auquel devaient prendre part Morpsev et les autres. Et ils avaient déjà fini. Ils rentraient même victorieux du raid. Sonulia remarqua que le nain trimballait la tête décapité d'un de ses orcs gangrenés, probablement celle de ce qui fut le maître de la Citadelle.

Le temps du raid, l'elfe de sang l'avait passé à compter les heures en attendant une ouverture pour atteindre sa cible.

Mais c'était la présence du nain qui allait lui compliquer la tâche. Elle se rappela la manière dont il avait réagi au quart de vue sitôt qu'elle l'avait vu. Elle pouvait être sûre qu'il ne lui fera pas de cadeaux s'il la surprenait à rôder aux alentours du Bastion.


Le groupe était à mi-chemin vers leur quartier général que Sonulia le vit enfin. Sa cible. Le paladin de Hurlevent qui sortit du Bastion à la hâte, s'en allant à la rencontre du groupe.

— Ah bah, il est de nouveau sur pied ! commenta le draeneï euphorique. À la bonne heure !

"Parle pour toi !" pesta intérieurement l'elfe de sang. Elle qui avait passé des heures à trouver un moyen d'entrer dans la Citadelle, les nerfs à rude épreuve dans l'attente que sa cible sortît d'elle même pour lui faciliter la tâche, cet abruti n'avait pas pu choisir de plus mauvais moment pour se montrer. Il était à sa portée. Sonulia n'avait qu'à lui bondir dessus et lui planter ses lames jumelles dans les boyaux. Ou bien elle pouvait l'atteindre avec un couteau de lancer qu'elle gardait dans sa botte. Mais elle ne pouvait rien faire tant que le groupe (et particulièrement le nain) était présent, au risque de se faire repérer et de compromettre sa mission.

Toute ses heures passés pour rien. Sonulia engageait. Cela lui donnait une raison supplémentaire d'en vouloir contre cet abruti d'humain.

— Je suis content de vous voir, je me faisais un sang d'encre ! dit l'humain en accueillant le groupe. Au fait, où sont le vieil elfe et la petite rouquine ?

— Harrina m'a contacté à l'instant, lui répondit le gnome. Ils sont parti enquêter dans l'Outreterre sur les activités d'un certain "Traître". Je n'ai pas très bien compris.

— En clair, ils ne rentrerons pas de sitôt, résuma le nain. Pas avant qu'ils n'en apprennent plus sur le type qui dirige l'Outreterre et ce qu'il est en train de mijoter.

— Je vous le dis, qui que ce soit, il est fort probable qu'il soit à l'origine de cette invasion, ajouta le draeneï.

— À ce propos, il vaudrait mieux ne pas en parler à Lili, dit le gnome. Parce que la connaissant...

— Ben justement, j'allais vous demander si par hasard elle ne vous aurait pas rejointe.

— Oh non ! s'exclama le nain dépité. Ne me dis pas qu'elle a filé ! Pas encore !

— Une minute, c'est qui cette "Lili" ? demanda le draeneï perplexe.

— C'est le surnom qu'on a donné à Gahahli, lui expliqua le gnome.

— Comment c'est arrivé ? demanda le nain à l'humain. C'est quand la dernière fois que tu l'as vu ?

— Hier, je crois ! répondit l'humain dubitatif. À moins que ce ne soit ce matin. Elle traînait sur les remparts, je l'ai rejointe, j'ai discuté un peu avec elle, et puis elle me demande d'aller lui chercher du bourbon à l'auberge. J'y vais, j'en amène pour deux et à mon retour, elle avait disparu.

— Et elle t'as bien berné ! lui rétorqua le gnome espiègle. T'es au courant que Lili n'aime pas l'alcool ?

— Peut-être s'est-elle simplement isolée quelque part dans le Bastion, suggéra le draeneï.

— Elle n'est nulle part ! rétorqua l'humain. J'ai cherché dans tout le Bastion ! Aucune trace ni d'elle ni de son tigre !

— Si le tigre a disparu aussi, pas de doute, c'est qu'ils sont tous les deux partis en vadrouille ! en conclut le nain songeur.

— En vadrouille ? répéta le draeneï. Dans ces terres ravagés et infestés par le Mal ? Mais ils sont inconscients !

— C'est bien notre Lili ! rétorqua le gnome.

Se rapprochant doucement du groupe pour mieux entendre la conversation tout en veillant soigneusement à ne pas être vue, Sonulia écoutait attentivement et silencieusement la conversation sans avoir la moindre idée de qui pouvait être cette "Lili" qui se promène dans l'Outreterre avec un tigre. Elle se sentit un peu déboussolée au fur et à mesure qu'elle se laissait absorber par la conversation. Peut-être un des effets de sa longue veille à guetter la forteresse


— Bon, je rapporte le butin à Trollemort et quand je reviens, nous déciderons de ce que nous allons faire ! dit le nain avant de reprendre sa marche vers le Bastion, laissant l'humain avec le reste du groupe.

— J'espère qu'il ne lui ait rien arrivé de grave ! se morfondit l'humain. Sinon je ne me le pardonnerai jamais.

— Ce sera surtout son père qui ne te le pardonnerai jamais, s'il l'apprenait ! lui lança le gnome. D'autant qu'il l'avait privé de sortie. T'as de la chance qu'il soit parti explorer l'Outreterre avec Harrina !

— Ainsi qu'avec cette grosse bête à cornes poilu et cet horrible mort-vivant ! ajouta le draeneï dégouté.

— Vous... Vous me promettez de ne rien lui dire à ce propos ? leur implora l'humain.

— Ben, on peut toujours le promettre ! lui répondit le gnome. Mais il faudra espérer que Fyrvas ne trouve pas sa fille en cavale avant nous par inadvertance !

— Dans ce cas, il faut qu'on l'a retrouve au plus vite ! s'exclama l'humain à bout de patience. Et qu'on la ramène au Bastion avant qu'il ne se rende compte de son absence !

— Encore faut-il la retrouver en un seul morceau ! rétorqua le draeneï. Je ne voudrais pas être pessimiste mais les chances de survivre dans l'Outreterre seul et livré à soi même sont très minces, même pour un autochtone.

— Rah ! Son père va me tuer ! se plaignait l'humain au bord du désespoir.

Étrangement, voir l'humain dans tous ses états amusait Sonulia. Finalement, ça valait la peine de poireauter devant la forteresse.

— Allons, relax ! On va la retrouver ! tenta de le rassurer le gnome. Et puis tant qu'elle est avec son tigre, je suis sûr qu'elle s'en sort à merveille. C'est qu'elle a plus d'une corde à son arc.

— Ben si on l'a retrouve vivante et entière, rappelez moi de lui passer un savon ! rouspéta l'humain. Elle n'a pas idée du pétrin dans lequel elle me met !

— Vous n'avez aucune idée d'où elle pourrait être ? demanda le draeneï.

— Non mais un des gardes affirme l'avoir aperçu partir vers l'ouest ! répondit l'humain. Au delà de la Citadelle.

— Cela nous fait déjà une piste, en conclut le draeneï.

Sonulia s'était tellement laissée absorber par la conversation qu'elle sursauta quand elle entendit un bruit de pas suspect derrière elle.

En se retournant, elle tomba nez à nez avec le nain qui la fixait d'un regard empli de haine.

Toujours engourdie par sa veille, elle n'eut pas le temps de réagir quand celui-ci l'assoma avec le manche de sa hache.

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