Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei

Chapitre 8 : Là où veille la Lumière

4468 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/10/2026 12:30

Chapitre 8 : Là où veille la Lumière




L’aube baignait la forêt d’une lumière pâle, étirant les ombres des arbres. Comme si la nuit refusait de partir. L’air était frais et chargé d’humidité. Une légère brume rampait entre les buissons et les branches. Le souvenir des flammes dansantes de la veille trottait encore dans l’esprit de Kâel, qui marchait en tête de groupe, les sens à l’affût, mais étrangement calme. Le convoi s’était remis en marche dès les premières lueurs du jour, à voix basse, et le pas mesuré. Le sommeil, pourtant court, leur avait offert un répit bien mérité.


Après une longue marche et alors que la forêt s'éclaircissait peu à peu, les grandes murailles de la Passe Thalassienne se découpèrent à l’horizon, majestueuses et inébranlables. Le groupe ressentit alors une forme de gravité dans l’air, pas celle d’un danger immédiat, mais celle des lieux où l’Histoire se fige.


Devant eux, un long chemin pavé et bordé de lanternes de mana à la lueur bleutée serpentait jusqu’à l’arche monumentale de la Passe, gardée par plusieurs grilles de protection enchantées et successives. Les murailles, hautes et élancées, étaient sculptées dans une pierre blanche veinée d’or et d’argent. Les tours sentinelles, d’où flottaient les bannières de Quel’Thalas, s’élevaient en forme de flèche de chaque côté. La Passe était également nichée entre deux hautes crêtes boisées, formant un couloir naturel étroit et un bouclier contre les invasions.


— C’est là, dit simplement Randril, comme s’il craignait de troubler quelque chose.


Kâel hocha la tête, absorbé par la grandeur du lieu. Il avait entendu parler de la Passe depuis son entrée chez les forestiers, mais rien ne l’avait préparé à ça.


— Toujours aussi grandiose, souffla Delios en passant la main dans ses cheveux.

— Et toujours cette impression de se sentir minuscule à côté, compléta Solanna.

— Parle pour toi. Moi je me sens invincible rien qu’à la regarder ! glissa Tina’Thiel en ajustant la dague fixée à sa ceinture.

— Tu dis ça à chaque fois, railla Randril, l’air moqueur.

— Et j’ai raison à chaque fois.


Kâel observait en silence, un petit peu à l’écart. Elyria s’approcha lentement de lui, les yeux rivés sur les tours élancées.


— C’est… magnifique. Tu t’attendais à ça ? demanda-t-elle à mi-voix.

— Non, répondit-il. C’est encore plus vaste que dans les récits.


Elle hocha doucement la tête en guise de réponse.


Les conversations s'arrêtèrent alors qu’ils reprenaient leur marche, la silhouette massive des remparts s’élevant de plus en plus clairement à mesure qu’ils approchaient de l’édifice. Le sentier était devenu plus large, les arbres se faisaient plus rares, remplacés par des dalles anciennes bordées de colonnes en pierre. Un peu plus loin, la cape pourpre du prince Kael’Thas ondulait au vent. Il marchait quelques pas devant eux, droit et silencieux, les yeux rivés sur les portes enchantées qui séparaient Quel’Thalas et Lordaeron. Il n’avait pas échangé avec les forestiers depuis leur départ du camp de la veille, mais sa seule présence inspirait une forme de gravité à l’instant.


La Passe se dressait désormais entièrement devant eux. Le groupe découvrit alors les détails sculptés dans la forteresse. Ses murailles vertigineuses étaient incrustées de filigranes dorés représentant les arcanes, le soleil et les cycles célestes, vestiges lumineux d’un temps de paix et de splendeur. Deux statues gigantesques de hauts-elfes en armes gardaient l’entrée principale : l’un tendait la main vers le sud, paume ouverte en signe d’avertissement, l’autre brandissait une lance cristalline vers le ciel, prêt à frapper quiconque oserait franchir la frontière sans autorisation. Entre elles, une triple herse d’acier enchanté, bordée de runes de défense arcaniques, barrait l’accès.


Au-dessus du passage central, une arche aux allures de cathédrale soutenait une grande terrasse où des forestiers et des mages montaient la garde, immobiles et surveillant les plaines de Lordaeron en contrebas. Tout ici respirait la discipline, la vigilance, mais aussi l’élégance propre aux leurs. La lumière du matin accrochait aux pierres blanches et aux dorures, donnant à l’ensemble une aura irréelle, presque sacrée. Le groupe s’arrêta à quelques mètres des portes, lourdement gardées.


— Monseigneur, c’est un honneur de vous recevoir ici, j’espère que vous avez fait bonne route, lança le capitaine de la garnison en s’inclinant devant Kael’Thas, imité par toute une rangée de soldats derrière lui.

— Oui, mes camarades de voyage m’ont tenu bonne compagnie, et comme vous pouvez le voir, j’ai été couvert de présents sur la route, répondit Kael’Thas en désignant une charrette remplie d’offrandes derrière lui. Je vais d’ailleurs vous les confier le temps de mon voyage vers Lordaeron, et je les récupérerai à mon retour.


— Bien compris. Les humains sont arrivés hier soir. Ils sont prêts à partir dès que vous le serez, mais vous voudrez peut-être prendre un peu de repos sur nos murs.

— Non, répondit-il avec calme et fermeté. Il est encore tôt, et l’affaire pour laquelle je suis ici ne peut attendre. Je dois me rendre au plus vite à Lordaeron.


Le capitaine de la garde acquiesça. Tous ressentirent alors la gravité de la situation. Le possible retrait de l’Alliance marquerait effectivement un tournant dans l’histoire des hauts-elfes s’il venait à être acté.


Alors qu’il s'apprêtait déjà à se remettre en route après avoir ravitaillé les montures, Kael’Thas se tourna une dernière fois vers l’escouade de forestiers qui l’avait accompagné durant les derniers jours. Il s’inclina avec respect avant de prendre la parole.


— Forestiers. Je tenais à nouveau à vous remercier personnellement de m’avoir accompagné jusqu’ici. Votre devoir est ici, mais sachez que le royaume de Quel’Thalas vous est reconnaissant, et que votre dévotion vous honore. 


Il leva les yeux vers le ciel. 


— Il est possible que des temps sombres nous guettent, je ne saurais le dire, mais je sais qu’avec vous, nos terres et notre peuple seront sous bonne garde. Je m’en remets à vous, conclut-il d’un ton solennel.


Sans dire un mot, Kâel et ses compagnons répondirent en chœur avec le traditionnel salut militaire des forestiers, exécuté avec une force et une rigueur rares. Quelques instants plus tard, le convoi du prince, accompagné de sa garde et d’un contingent de l’armée humaine de Lordaeron, se remit en route. Le lourd grincement des portes métalliques se refermant derrière le cortège souverain résonna longuement dans l’air, et le silence retomba alors sur la Passe Thalassienne. La grande forteresse, malgré sa vigilance évidente, paraissait soudain vide.


Le capitaine de la Passe se tourna vers Kâel et son escouade, son visage marqué par des années de service.


— Forestiers. Bienvenue à la Passe Thalassienne. Dès aujourd’hui, vous serez affectés à la surveillance de la zone sud et sud-ouest, jusqu’aux limites de notre influence en Lordaeron. Vos patrouilles alterneront avec celles de nos sentinelles. Restez discrets et vigilants, les derniers échos font état d’une certaine instabilité au sein du royaume humain.


Randril acquiesça. Le capitaine de la garnison leur remit un plan sommaire comportant les routes principales, les zones de guet ainsi que les “gîtes”, des petits bastions occupés par les Pérégrins, et où les hauts-elfes pouvaient se ravitailler. Randril saisit le document et l’étudia rapidement. Tina’Thiel, située derrière lui, se pinça les lèvres pour retenir une boutade en souvenir de la veille.


— Bien reçu. Nous assurerons la sécurité des abords de la Passe, conclut le capitaine des forestiers d’un ton assuré.


Ces derniers furent ensuite conduits jusqu'à une petite aile attenante de la forteresse, sobrement aménagée pour les patrouilleurs de passage ou les forestiers. Quelques chambres, un réfectoire modeste, une salle de cartes : tout était pensé pour l'efficacité.


Après avoir déposé leurs affaires, l’escouade se retrouva sur la grande terrasse de la Passe, située sur les murs dominant le sud. Le vent frais apportait des relents de terres étrangères, mêlant l'odeur familière de la forêt elfique à celle, plus âcre, des plaines humaines. Kâel s'appuya un instant contre les rebords du mur en pierre, ses yeux cherchant l’horizon. L’immensité de ce qui s'étendait devant lui semblait sans fin, si différente des bois denses et clos de Quel'Thalas.


Pendant un instant, les forestiers fixèrent l’horizon, immobiles et silencieux. Devant eux, au-delà des remparts s’étendaient désormais les terres humaines : vastes et balayées par le vent. Des collines baignées de soleil se perdaient à l’horizon, parsemées de champs et de villages minuscules que seule la clarté du jour révélait. Le monde paraissait immense, et étranger. 


Un peu plus à l’est, Thas’alah se dressait au-dessus des forêts aux couleurs automnales. Ses feuilles dorées miroitaient sous le souffle du vent, et sa cime semblait toucher le ciel. Kâel sentit une paix étrange l’envahir à sa vue. Cet arbre millénaire, berceau de leur peuple, incarnait tout ce qu’ils avaient juré de défendre. Les anciens disaient que ses racines liaient les âmes des hauts-elfes à la terre et qu’à travers lui, Quel’Thalas se souvenait toujours de ses enfants.


Malgré cela, Kâel fut traversé par un trouble singulier. Ce n’était ni la peur ni la curiosité, mais une sensation confuse, entre le respect et la méfiance. Les paysages du sud étaient beaux, à leur manière. Un éclat brut, dénué de la grâce et de la magie du Bois des Chants Éternels, mais porteur d’une force singulière et simple.


Personne dans l’escouade n’osait rompre le silence. Seul le vent sifflait légèrement au sommet des murs et faisait claquer les bannières bleues de Quel’Thalas, suspendues à la muraille. À la gauche de Kâel, Elyria fixait elle aussi les vallées lointaines en tapotant des doigts sur la pierre blanche. À sa droite, Delios et Tina’Thiel, habitués aux bavardages, gardaient le silence. Solanna et Randril se tenaient en retrait pour ne pas troubler la scène.


Puis une ombre passa sur la lumière. L’espace d’un instant, l’éclat brut se ternit. Et les vallées lointaines et paisibles semblèrent s’assombrir. Les champs baignés d’or prirent une teinte plus froide, plus mate. Les rivières cessèrent de miroiter. Les villages minuscules, au loin, devinrent des taches grises. La grandeur des plaines humaines paraissait soudain moins éclatante, moins sûre d’elle. Comme si sous la surface pouvait se tapir une autre lumière. Plus terne, plus avide.


Et le soleil reparut, chassant toute trace de gris. Rien n’avait changé. Et pourtant, l’instant avait laissé une empreinte invisible, un silence que nul ne releva, mais que tous ressentirent sans vraiment le comprendre.


Randril rompit enfin le calme, sa voix claire résonnant contre les dalles blanches :


— Forestiers ! Le prince est parti, mais notre mission commence à peine.


Il s’avança de quelques pas, le regard dur mais serein, observant ses compagnons un à un.


— Nous prendrons nos quartiers ici pour la journée. Solanna, tu répartis les tours de garde avec le capitaine. Tina’Thiel, tu fais le tour des remparts, je veux connaître chaque recoin avant la tombée de la nuit. Delios, vérifie nos rations et le matériel. Elyria, Kâel, vous prenez le premier tour de guet dès que le soleil sera plus bas.


Tous acquiescèrent par le salut militaire, puis l’escouade s’éloigna lentement vers la garnison, laissant derrière elle l’horizon infini et la frontière dorée.


Les jours qui suivirent le départ du prince s’écoulèrent dans un calme studieux. Le silence, presque religieux, retomba sur la forteresse. Seuls résonnaient, à intervalles réguliers, le pas cadencé des gardes et le sifflement lointain du vent.


L’escouade occupait un poste sur la partie occidentale des murs, dominant les terres humaines, avec pour mission de relayer les mouvements suspects observés au sud. Les forestiers alternaient ainsi entre tours de garde sur les murs et repérage à pied au-delà du mur, dans les terres humaines, pour y déceler une quelconque activité suspecte.


Souvent, l’escouade se séparait en deux ou trois groupes, l’un en reconnaissance au pied du mur, et l’autre en observation au sommet pendant que le troisième prenait du repos. Durant quelques jours, la mission se déroula sans aucun accroc et les tours de garde s'enchaînaient naturellement parmi l’escouade. Le soir, même ceux qui étaient de repos aimaient monter sur les remparts pour admirer la vue, d’un côté les somptueuses forêts de Quel’Thalas, et de l’autre les grandes vallées humaines offraient un merveilleux spectacle à ceux qui prenaient le temps de le contempler. Les forestiers aimaient aussi se retrouver et échanger ensemble, autour de la chaleur d’un feu crépitant.


Un matin, Randril confia à Delios la charge d’une petite patrouille vers le sud, jusqu’au Gîte de Quel’Lithien, un avant-poste thalassien situé à quelques kilomètres au sud de la frontière avec Quel’Thalas. La mission était simple. Transmettre des rapports au capitaine du gîte et s’assurer que les communications entre la Passe et les autres garnisons restaient stables. Kâel et Solanna furent chargés de l’accompagner, lui et Ronae, son lynx. Le petit groupe quitta la Passe et se mit rapidement en route à travers les collines dorées. C’était la première fois que Kâel s’aventurait si loin hors de Quel’Thalas. L’air semblait différent ici, plus lourd et plus sec.


— C’est donc ça, les terres humaines. Je m’attendais à quelque chose de plus… vivant, dit Kâel à voix basse en observant l’horizon.


— Oui. Que de la terre et du vent, souffla Solanna d’un ton égal, presque blasé.


— Et beaucoup de boue, ajouta Delios en grimaçant. Tu verras, quand il pleut, ces jolis chemins deviennent des marais.


Kâel esquissa un sourire, sans quitter les collines des yeux.


— Depuis les remparts, je voyais leurs royaumes différemment. Plus colorés peut-être.

— Ils le sont, quand on s’approche, répondit Delios. Les villes humaines grouillent de monde. Des marchés, des cris, des odeurs. C’est vivant, à sa manière.

— Trop vivant, si tu veux mon avis, glissa Solanna. Je préfère nos forêts.


Leurs pas crissaient sur le chemin sec. Le silence retomba un instant, seulement troublé par le souffle régulier de Ronae qui trottait à leurs côtés.


— Randril aurait déjà fait remarquer leur manque de discipline, finit par dire Delios avec un rire léger. Tu devrais profiter de son absence, Kâel.


Ce dernier haussa les épaules.


— Je ne crois pas avoir besoin de m’en réjouir.

— Pourtant, tu as l’air plus détendu. Regarde-toi, tu parles même un petit peu plus.

— C’est vrai. Tu respires enfin, approuva Solanna, amusée.


Kâel soupira, à moitié gêné, mais aussi à moitié curieux.


— Vous exagérez.

— Pas du tout, répliqua Delios. On dirait que tu as peur de mal faire.

— Randril mérite le respect, c’est un capitaine, répondit-il simplement.

— Et il en a, dit Solanna. Mais ce n’est pas une raison pour te mettre en retrait, pas avec nous.


Ayant flairé une piste, Ronae fila ventre à terre en reniflant l’herbe et prit quelques mètres d’avance sur les forestiers. Après quelques instants, Delios siffla légèrement pour rappeler la bête à ses pieds, puis reprit d’un ton plus posé.


— Tu sais, Randril vous surveille, Elyria et toi. Particulièrement toi, même. Il n’agit pas comme un supérieur, mais comme quelqu’un qui veut t’aider à trouver ta place. Il ne l’avouera sûrement jamais, mais il t’apprécie vraiment. On le voit bien, nous autres.


Kâel resta silencieux, surpris par la sincérité de son compagnon.


— Je tâcherai d’en être digne, dit-il enfin.

— Il n’attend que ça, grogna Solanna. Mais il veut surtout que tu saches te débrouiller sans qu’on te tienne la main.


Un court silence passa, et Delios, retrouvant son ton plus léger, ajouta.


— Bon, trêve de leçons de morale. Je parie qu’au gîte, ils auront gardé un peu de vin de soleil. 

— Tu penses vraiment qu’ils vont partager leurs réserves ? demanda Solanna, mi-sceptique, mi-amusée.

— Je suis plein de talents, répondit-il en haussant les épaules, un sourire narquois au coin des lèvres.

— Tu rêves, rétorqua Solanna.

— Toujours, confirma Delios. Sans ça, comment est-ce que je supporterais vos mines d’enterrement ?

— Continue comme ça, et c’est toi que j’enterre, lança Solanna sans lever un sourcil.


Un bref rire leur échappa. Puis ils reprirent leur marche, plus silencieux. Après avoir serpenté sur les chemins pour s’engouffrer dans un bois et alors que le soleil arrivait à son zénith, le groupe distingua enfin la silhouette du gîte de Quel’Lithien. L’édifice, bâti de bois poli et de pierre claire, soutenait un toit d’ardoise bleutée, et les étendards de Quel’Thalas flottaient doucement sous la brise. L’endroit respirait la quiétude thalassienne malgré la rudesse du climat humain. De minces lierres couraient le long des poutres, et des rideaux brodés impeccablement tenus ornaient les fenêtres. Une douce odeur de résine et de parchemin flottait dans l’air.


À l’intérieur, le capitaine Renthal Eperlance les accueillit dans son bureau d’un signe de tête. Sa chevelure dorée était striée de mèches argentées, et ses yeux portaient cette vigilance qu’ont ceux qui vivent loin du cœur de Quel’Thalas. Derrière lui, une grande carte de Lordaeron couvrait tout un pan de mur, constellée d’annotations tracées d’une main fine. Pas une seule tache d’encre n’en troublait la précision.


— Bienvenue, forestiers. 


Il observa le groupe devant lui en silence. 


— Je ne crois pas vous avoir déjà vu par ici. Quelle raison vous amène à Quel’Lithien ?

— Bonjour, Capitaine Eperlance, répondit Delios avant d’exécuter le traditionnel salut des forestiers. Je suis Delios. Nous sommes envoyés par notre capitaine, Randril Garde-Soleil, pour vous transmettre les derniers rapports de la Passe Thalassienne.

Le forestier disposa les parchemins scellés sur le bureau du capitaine du gîte, avant que celui-ci ne lui décoche un chaleureux sourire.


— Randril ? Quelle surprise, je pensais qu’il s’était mis en retrait suite à…

— Le capitaine a souhaité reprendre du service au plus vite, coupa sèchement Solanna en faisant un pas en avant décidé. Nous avons escorté le prince Kael’Thas jusqu’à la Passe et sommes affectés à la surveillance de la frontière depuis.

— Je vois. Je suis ravi de le savoir de retour si vite dans ce cas. Vous a-t-il dit que nous étions aspirants forestiers ensemble ? 


Il leva les yeux au ciel. 


— Cela remonte à plusieurs dizaines d’années maintenant, peut-être même une centaine, je ne sais plus vraiment.


Kâel ne réussit pas à comprendre ce qui s’était passé. Personne dans l’escouade n’avait jamais évoqué un quelconque incident impliquant Randril et qui l’aurait conduit à se mettre en retrait. Il n’eut pas le temps de réfléchir davantage car le capitaine reprit.


— Je vous remercie pour ces rapports, je les lirai avec attention. Et je me dois également de vous mettre en garde. Les routes vers le sud deviennent incertaines. Mes éclaireurs ont fait état de certains villages isolés qui se sont vidés du jour au lendemain. On parle de maladies étranges, de disparitions. Et d’un nom qui revient souvent, trop souvent. Kel’Thuzad.


Un léger silence s’installa avant que Kâel ne reprenne la parole en fronçant les sourcils.


— Ce nom m’est familier. Un mage du Kirin Tor n’est-ce pas ? demanda-t-il en fouillant sa mémoire.

— Un membre du Conseil des Six, confirma Renthal. Un mage puissant, mais selon les dires, il aurait été banni de Dalaran pour avoir mené des recherches jugées interdites. Depuis, personne ne sait où il est. Certains humains disent l’avoir aperçu, d’autres disent qu’il prépare quelque chose…


Une prêtresse, vêtue d’une robe couleur ivoire, glissa silencieusement à travers le pas de la porte. Renthal la présenta rapidement.


— Aurora Mandeciel, prêtresse de la Lumière, et envoyée par Dame Liadrin.


— Anar’alah Belore, forestiers, entonna calmement la prêtresse aux longs cheveux dorés en s’inclinant. 


Son regard, d’un bleu luisant, trahissait une inquiétude contenue. 


— Les humains parlent aussi d’un groupe. Un cercle d’adeptes rassemblés autour d’un idéal sinistre. Des paysans, des soldats, et même des mages ont disparu dernièrement, peut-être pour le rejoindre, mais nous n’avons retrouvé aucune trace concrète.


Kâel échangea un bref regard avec ses compagnons. Ces récits lui semblaient lointains, presque irréels. Des ombres dans un monde d’hommes. Mais quelque chose dans la voix d’Aurora éveilla en lui un léger malaise.


— Et ces rumeurs, ont-elles atteint Dalaran ? demanda Delios.

— Difficile à dire, répondit Renthal. Le Kirin Tor garde le silence. Peut-être par prudence.

— Ou par honte, renchérit Solanna. Si tout cela est vrai, alors les humains jouent avec des forces qu’ils ne peuvent comprendre.

— Ou qu’ils refusent de craindre, reprit Delios.

— Nul ne le sait, mais restez vigilants. Et tendez l’oreille, peut-être que vous trouverez quelque chose, ajouta Aurora d’une voix douce.

— Prenez le temps de vous ravitailler et retournez à la Passe, conclut finalement Renthal en croisant les bras. Et dites à votre capitaine ce que vous avez appris ici. Donnez-lui également ce rapport, il saura quoi faire, ordonna-t-il en tendant un parchemin scellé à Delios.

— Nous ferons passer le message à notre capitaine, dit Solanna d’un ton mesuré. Merci pour votre vigilance, capitaine Eperlance. Et pour votre hospitalité.


Renthal hocha la tête, sans un mot de plus. Aurora, la prêtresse, les accompagna jusqu’à la porte. Lorsqu’ils franchirent le seuil, elle leur adressa une bénédiction basse et mélodieuse, un simple murmure de Lumière.


— Shorel’Aran. Que la clarté de la Lumière vous garde, forestiers.


Après une pause méritée où ils purent échanger avec les pérégrins présents sur place, ils quittèrent le gîte dans un calme presque irréel. Pendant un long moment, aucun d’eux ne parla. Puis Delios, comme à son habitude, finit par rompre le silence.


— Vous avez vu la tête d’Aurora ? Si même les prêtres de la Lumière sont inquiets, ça n’annonce rien de bon.

— Les prêtres ont souvent l’air inquiets, souffla Solanna. Ça leur donne des raisons de prier.


Delios haussa les épaules, esquissant un sourire.


— Peut-être. Mais quand un capitaine et une prêtresse de la Lumière parlent d’un mage disparu depuis des années, j’ai tendance à écouter. Ce Kel’Thuzad… tu semblais le connaître, Kâel.

— Oui, acquiesça le jeune Quel’dorei. Ma mère a fait partie du Kirin Tor jusqu’à ma naissance. Quand j’étais petit, elle me racontait souvent des histoires, et elle m’a parlé de lui. D’un esprit brillant, qui cherchait toujours de nouveaux savoirs.

— Eh bien, il semblerait qu’il ait peut-être trouvé quelque chose, dit Delios en se grattant le menton.

— Quoi qu’il en soit, s’il met un pied en Quel’Thalas, il le regrettera, reprit Solanna.

— Je crois qu’il faudra plus que nos arcs et nos lames pour l’arrêter si c’est le cas, répondit doucement Kâel.


Lorsque le groupe atteignit la Passe quelques heures plus tard, Randril les attendait déjà d’un air grave, comme s’il avait réussi à déceler quelque chose en les voyant approcher. Delios lui expliqua la situation et lui remit le rapport du capitaine Eperlance, avant que Randril tourne son regard vers les terres humaines.


— Alors ces rumeurs gagnent du terrain. Très bien. Nous redoublerons de vigilance ! Quoi qu’il se passe derrière ces collines, nous le saurons, et la Passe restera inviolée. Elyria, Tina’Thiel, prévenez les capitaines de la garnison qui ne seraient pas encore informés de la situation. Assurez-vous que chaque éclaireur qui part en mission sache ce qu’il doit chercher à partir de ce soir.


— Bien reçu, répondit fermement Tina’Thiel avant de disparaître aussitôt aux côtés d’Elyria.


Kâel, Delios et Solanna se dirigèrent vers leurs quartiers silencieusement, comme si rien n’avait été dit. Mais dans le cœur de Kâel, un doute persistait. Le genre de doute qui, une fois né, ne disparaît jamais vraiment.


Pourtant, malgré des jours et des semaines de recherche intensive, rien ne laissait paraître une quelconque menace pour Lordaeron ou Quel’Thalas. Les pistes ne menaient à rien, les indices menaient tous dans des impasses, les disparus étaient introuvables, malgré les efforts déployés par les forestiers et les sentinelles. Aucune trace non plus de Kel’Thuzad, même si son nom continuait de circuler dans les tavernes et dans la bouche des marchands, à tel point que Randril se demanda à un moment s’il ne s'agissait pas de simples rumeurs de comptoir. Malgré tout, des humains continuaient de disparaître progressivement à travers tout le royaume, comme happés par un lent tourbillon d’ombres qui poursuivait inexorablement sa marche mais que personne n’arrivait à cerner ou à ralentir.



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