Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei

Chapitre 9 : Les cendres de la haine

4433 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/10/2026 11:08

Chapitre 9 : Les cendres de la haine



— Le coude trop bas, Kâel. Si tu piques ainsi, un troll t’arrache le bras avant que ta lame ne touche sa chair.


La voix raide de Randril coupa net le mouvement du jeune forestier. D’un coup de bâton sec mais maîtrisé, le capitaine réaligna la posture de Kâel, lui faisant pivoter l’épaule de quelques degrés.


— Reprends. La précision avant la vitesse. Toujours.


Kâel ajusta ses appuis, essuyant d’un revers de manche la sueur qui lui piquait les yeux. Cela faisait deux mois que l’escouade avait pris ses quartiers à la Passe Thalassienne, et Randril ne lui laissait aucun répit. Mais sous cette exigence martiale, le capitaine transmettait sans compter sa science du terrain et du combat.


— Laisse-le respirer un peu, Capitaine, lança Delios, occupé à brosser les flancs de Ronae. Si tu lui brises le dos aujourd’hui, qui va s’occuper de la patrouille de nuit avec moi pendant que je raconte mes meilleures histoires ?

— Raison de plus pour l’endurcir, répliqua Solanna sans lever les yeux d’une pièce d’armure qu’elle essayait de réparer. Tes histoires sont un supplice pire qu’un coup d’épée dans les côtes.


Un rire discret échappa à Elyria, assise non loin, tandis que Tina’Thiel se contentait d’un roulement d’yeux cynique en affûtant ses lames. Ronae, le lynx, poussa un faible ronronnement lorsque Elyria tendit la main pour lui gratter doucement le bas de la gorge. C’était un privilège qu’aucun membre du groupe n’avait réussi à obtenir.


Les jours s’étaient ainsi succédé au rythme des patrouilles et des rapports transmis à la garnison. Bien qu'aucune menace sérieuse ne se soit présentée depuis leur arrivée à la Passe, chacun sentait la cohésion du groupe se renforcer jour après jour. L’été s’effaçait doucement, laissant place à une lumière plus froide et à la senteur des conifères que le vent du sud ramenait jusqu’à la Passe. 


C’est à cette période que le cortège princier repasse la frontière en sens inverse. De retour des terres humaines de Lordaeron, le prince Kael’thas Haut-Soleil cheminait vers Lune-d’Argent. Postés sur la galerie supérieure des remparts, Kâel et ses compagnons observèrent le convoi franchir les hautes grilles de fer. Le visage du prince, d’ordinaire si maître de lui, affichait une sévérité fermée. Il salua vaguement les membres de la garnison et ne s’arrêta pas, laissant derrière lui une lourde impression de rupture.


Quelques jours plus tard, un messager de la capitale arriva au galop à la Passe, porteur d’un décret frappé du sceau du Haut-Roi Anasterian.


Réunie autour de la table des cartes de la garnison, l’escouade écouta Randril leur faire un rapport de la situation.


— Le Haut-Roi a tranché, annonça le capitaine en relevant les yeux vers ses troupes. Quel’Thalas se retire officiellement de l’Alliance de Lordaeron. Le décret prend effet immédiatement.


Un silence pesant s’installa dans la pièce. Solanna croisa les bras, secouant doucement la tête.


— Les humains ont la mémoire courte, dit-elle d’un ton cinglant. Leur roi Terrenas exigeait nos prêtres et nos archers pour surveiller les orcs captifs, mais Lordaeron rechignait à poster le moindre garde sur ses murs quand les trolls et les orcs attaquaient. Anasterian a eu raison. Qu’ils gèrent leurs problèmes entre eux.

— Les conséquences seront immédiates, temporisa Delios d’un ton plus mesuré. Plus d’échange de renseignements avec les humains, plus de patrouilles autorisées sur leurs terres. Nous devenons aveugles sur ce qui se passe à plus d’une lieue de la frontière.

— Précisément, reprit Randril. Notre mission change de nature. Nous ne sommes plus là pour assister qui que ce soit au-delà de la frontière. Notre unique rôle est d’empêcher quiconque d’entrer sur nos terres sans autorisation.


Kâel, appuyé contre le cadrage de la porte, écouta la joute verbale sans prendre parti. L’image du prince Kael’thas, aperçu deux jours plus tôt avec ce regard distant et amer lui revint en mémoire. Il comprenait la logique politique du retrait, mais cette fermeture brutale des frontières laissait dans son esprit une impression étrange. Celle d’un royaume qui décidait de se replier sur lui-même au moment où les tensions s’accumulaient au sud.


Mais le lendemain, quelque chose changea. Un souffle lourd descendit des collines, charriant une odeur de cendre et de fer. Kâel releva la tête. À l’horizon, une volée de corbeaux s’éleva au-dessus des plaines de Lordaeron. Et alors qu’une certaine routine s’installait doucement chez les forestiers, un événement inattendu allait les en arracher.


Deux jours après ce silence troublant, un nouveau messager haletant et couvert de poussière atteignit la Passe Thalassienne. Des orcs avaient été aperçus au sud, dans les plaines humaines. À la Passe, la nouvelle fit l’effet d’une déflagration.


— Des orcs, ici ? marmonna Kâel, le visage fermé. C’est impossible… Les camps d’internement humains ne sont pas loin, mais ils étaient étroitement surveillés.

— Justement, surveillés, mais pas défendus, reprit Randril. Les rapports indiquent que certains se sont échappés, libérés par leurs semblables.


L’escouade se regarda en silence. Le mot orc suffisait à réveiller les flammes de la Seconde Guerre. Les villages incendiés, les morts. Kâel, lui, n’en avait jamais vu de près. Il se souvenait surtout du cor de guerre, des cris rauques et gutturaux, de ceux des victimes, des flammes qui dévoraient son foyer, et de sa colère ce jour-là. Il n’avait que huit ans à l’époque mais douze ans plus tard, l’idée d’en croiser un lui nouait toujours la gorge.


— Des fuyards, blessés, affamés, souffla Delios. Pas une armée, ni une invasion.

— Peut-être des éclaireurs ou des espions. Cela expliquerait aussi les disparitions d’humains, répliqua Tina’Thiel.

— Ou des survivants, ajouta Solanna. Il y a peut-être autre chose derrière tout ça.

— Dans tous les cas, le décret du roi est clair, intervint Randril. Nous ne nous mêlons pas des affrontements sur le sol de Lordaeron, mais nous ne tolérerons aucune intrusion sur nos terres. Nous partons à l’aube pour sécuriser la zone frontalière. 


La traque commença effectivement le lendemain, dès le lever du soleil. Après s’être équipée, l’escouade s’enfonça dans les plaines au sud de la Passe. Leurs pas étaient feutrés, leurs sens en alerte, et le silence n’était plus le même. Chaque craquement représentait un danger potentiel. L’air portait une odeur de sueur et de sang. Soudain, Ronae grogna et renifla la base d’un épais buisson. Delios, penché sur le sol, félicita l’animal d’une caresse sur le flanc.


— Du sang et des empreintes. Six, peut-être huit individus. Ils se dirigent vers le sud, précisa le forestier aux longs cheveux blonds.


Kâel resta silencieux, les yeux rivés sur la terre retournée. L’escouade se remit rapidement en marche, suivant la piste laissée par les captifs. Leurs gestes étaient précis. Les traces se faisaient plus fraîches à mesure qu’ils avançaient. Des gouttes de sang noirâtre maculaient les pierres et les herbes couchées trahissaient la hâte de la fuite. Ils finirent par tomber sur le corps sans vie d’un orc, près d’un camp monté et abandonné en toute hâte. Le cadavre à la peau verte était couvert de blessures et de lacérations, ses haillons imbibés de sang séché.


— Ils sont proches, murmura Elyria, après avoir rapidement inspecté la dépouille.

— Et s’ils attaquaient à nouveau ? Et si c’était eux qui avaient détruit mon foyer ? se demandait Kâel.


Chaque craquement de branche, chaque ombre mouvante entre les arbres ravivait en lui ces souvenirs douloureux. Les forestiers glissèrent entre les collines, jusqu’à observer une cuvette où un petit groupe d’orcs s’était retranché. Ils étaient à peine une dizaine. Des silhouettes massives à la peau verte, mais épuisées, couvertes de plaies et tirant des chaînes brisées. Certains portaient des blessés sur leurs épaules. Ils avaient jeté leurs armes de fortune loin d’eux, et tentaient de s’abreuver dans un ruisseau qui passait là.


— Ils se replient, constata Solanna. Pas de formation de combat.

— Regardez leurs fers, ils pendent encore à leurs poignets, ajouta Delios. Ils viennent bien des camps humains.

— Alors pourquoi les libérer ? Pourquoi risquer cela ? lança Tina’Thiel.


Randril leva la main, prêt à donner son prochain ordre, mais hésita un instant.


— Ils fuient, murmura Kâel sans s’en rendre compte.

— Quoi ?

— Ce… ce ne sont pas des guerriers, balbutia le jeune Quel’dorei.

— Pas encore, corrigea Tina’Thiel, les yeux plissés.

— Ils ne cherchent pas à se battre, ajouta Elyria.


Le capitaine de l’escouade referma le poing pour imposer le silence, avant de baisser le bras.


— On les suit. Pas d’attaque. Pas tant qu’on ne sait pas combien ils sont et où ils vont.


Kâel hocha la tête. Il n’arrivait pas à détourner le regard de ces silhouettes titubantes. Ils ne ressemblaient pas aux monstres des récits. Aux monstres qu’il avait détestés pendant des années. C’étaient des êtres épuisés, affamés et brisés.


Les forestiers les suivirent à distance, silencieux et dissimulés. Les orcs progressaient lentement, jusqu’à ce qu’une nouvelle butte laisse entrevoir une vallée plus vaste. Un grondement soudain retentit à l’ouest. Une autre petite troupe surgit de la lisière d’un petit bois, menée par un colosse à l’armure ébréchée, la bannière rouge de la Horde sur l’épaule. Il avançait d’un pas assuré, un marteau imposant gravé de runes dans la main droite, le regard brûlant de détermination. Les fuyards accoururent vers lui en l’appelant d’une voix gutturale, chargée de respect et d’espoir. 


— Orgrim ! répétaient-ils sans cesse dans leur langue natale.


Il les accueillit sans un mot, puis leva le regard vers le ciel avant de désigner le sud d’un geste ample. Plus loin, un cri résonna, vif et puissant. Kâel dégaina ses lames sans réfléchir. En contrebas, une charrette de civils humains venait de subir un grave accident. L’un des essieux en bois massif s’était rompu net sous le poids du chargement, faisant basculer la charrette sur le côté. Une jeune fille d’une dizaine d’années se retrouvait coincée dessous, sa jambe bloquée par le cadre de bois lourdement chargé. La mère hurlait de détresse, tandis que le père, pris de panique, tentait en vain de soulever la structure, ses forces ne suffisant pas à déplacer la masse.


En voyant surgir les géants à la peau verte, les parents humains se figèrent, transis de terreur. Le père s’interposa instinctivement devant sa fille piégée, levant un bâton de bois.


En haut, à l’ombre de quelques arbres, Kâel serra sa prise autour de ses lames.


— Ils vont les massacrer, pensa-t-il, prêt à bondir malgré les ordres.


Mais leur chef leva une main massive pour stopper sa troupe.


Sans prononcer un mot, l’orc appelé Orgrim s’avança à pas lents vers la charrette renversée. Il ignora le père terrifié et s’agenouilla à côté de la structure. D’un simple signe de tête, il appela deux autres orcs imposants et couverts de cicatrices. Ensemble, saisissant le bois à bras-le-corps, les trois orcs déployèrent une force colossale. Dans un grincement de bois torturé, la lourde charrette fut soulevée d’un mètre, libérant l’enfant.


Le père, sous le choc, attrapa sa fille et la tira en arrière. La jeune fille pleurait de douleur et de peur, sa jambe portant la marque d’une vilaine plaie sanglante.


Le chef relâcha la charrette qui claqua sur le sol lourdement. Puis le mastodonte appela un autre orc, plus âgé, qui fouilla dans une petite besace rudimentaire accrochée à sa ceinture. Il en retira une poignée d’herbes qu’il posa délicatement sur un rocher plat, à deux pas de la mère tremblante. Il désigna la plaie de l’enfant, puis les herbes, et mima d’un geste simple l’application pour étancher le saignement.


Sans un mot de plus, Orgrim tourna le dos aux civils pétrifiés et fit signe aux siens de reprendre leur marche vers le sud.


En haut de la butte, la main de Kâel trembla. Il relâcha lentement la tension dans ses poignets.


— Ils l’ont sauvée… souffla Elyria, d’une voix presque tremblante.

— Et ils leur ont laissé de quoi la soigner, ajouta Delios, médusé.

— Nous rentrons, ordonna Randril. Il n’y a plus rien à tirer de cette traque. Quel’Thalas n’est pas en danger.


Kâel resta immobile quelques secondes de plus, fixant les orcs qui s’éloignaient dans la plaine. La force physique redoutable qu’il venait d’observer était exactement celle à laquelle il s’attendait. Et pourtant, aujourd’hui, cette même force venait de sauver un innocent. La certitude haineuse qu’il entretenait depuis douze ans venait de vaciller.


Le soir même, alors que la nuit était tombée depuis longtemps sur la Passe Thalassienne, l’escouade se retrouva autour d’un feu de camp sur les murs, comme à son habitude. Mais ce soir, personne ne parlait vraiment. Pas comme d’habitude en tout cas. Kâel fixait les flammes sans vraiment les voir, l’esprit marqué par les images de la journée, du chef qui s’était dressé contre la mort pour sauver les siens. Randril, assis non loin, entretenait le feu d’un geste distrait, ses yeux trahissant la même préoccupation. Mais il n’en disait rien. Solanna finit par rompre le silence.


— Ce que nous avons vu aujourd’hui… je n’arrive pas à savoir si je dois m’en réjouir ou m’en inquiéter. 

— Les orcs n’étaient pas en marche pour une invasion. Pas cette fois. Ils semblaient plutôt fuir, ajouta Randril.

— Fuir ne les absout pas, répliqua Tina’Thiel, le regard fixé sur la dague qu’elle était en train d'aiguiser sur une pierre. Ces mêmes orcs ont ravagé des royaumes entiers il y a quelques années à peine, notre royaume aussi ! Si nous leur en laissons le temps, ils recommenceront.


Solanna soupira en desserrant une lanière de son armure.


— Peut-être. Mais j’ai vu leur chef, celui avec le marteau. Il aurait pu écraser ces paysans comme des insectes, mais il s’est retenu. Il a fait preuve d’honneur.

— D’honneur ? siffla Tina’Thiel. Où était l’honneur quand ils ont rasé nos villages et massacré nos familles ? Ce qu’on a vu aujourd’hui, c’est l’exception, pas la règle.

— Je te comprends, Tina’Thiel, reprit Kâel. On ne peut pas leur faire confiance. Mais je ne peux pas nier que ceux que nous avons vus aujourd’hui ont agi différemment.

— Peut-être grâce à leur chef ? demanda Delios. Le colosse en armure noire. Celui qu’ils appelaient Orgrim.

— Orgrim Marteau-du-Destin, confirma Randril. Je ne l’ai pas saisi tout de suite, mais il était le Chef de Guerre de la Horde pendant la Seconde Guerre. Les humains disent qu’il s’était enfui de sa prison il y a longtemps et qu’il voulait fonder une nouvelle Horde, mais nous avions perdu sa trace jusqu’à aujourd’hui. Peut-être que nous venons de voir un éclat de ce que les humains prétendaient.

— Ou peut-être qu’il joue la comédie. Les monstres savent aussi se donner des airs vertueux, lança Tina’Thiel.

— Et s’ils ne voulaient plus se battre ? demanda Elyria. S’ils cherchaient simplement à vivre libres ?


Personne ne répondit. Les mots d’Elyria flottaient dans l’air comme des braises, emportées par le vent. Les flammes dansèrent un instant, comme si elles hésitaient elles aussi à choisir entre l’ombre et la lumière.


Kâel fixait le brasier, le visage impassible. Dans la danse du feu, il revoyait des éclairs d’un autre incendie : celui de son village. Pendant des années, il avait entretenu cette haine comme un rempart, persuadé qu’elle le rendait fort. Et pourtant, les images du jour venaient fissurer tout cela. Il avait vu la peur dans les yeux de ces orcs, la loyauté dans leurs gestes, la force tranquille d’Orgrim soutenant ses compagnons blessés. Ils s’étaient comportés avec retenue. Comme s’ils refusaient d’être les monstres que les autres voyaient en eux.


— Peut-être que l’honneur n’a pas de race… souffla-t-il finalement sans vraiment y prêter attention.


Randril leva la tête, comme s’il avait entendu ce qu’il fallait. Il posa une main sur l’épaule de Kâel, assis à ses côtés. 


— Tu comprendras un jour, Kâel, que nous ne sommes pas là pour juger, dit-il simplement. Nous observons, nous protégeons. Mais ce que nous avons vu aujourd’hui… il faudra s’en souvenir. Les vérités que l’on nous enseigne ne sont pas toujours complètes. Prends ton tour de garde avec Elyria. Les autres, repos. Nous en reparlerons demain.


L’escouade se leva comme un seul homme. Kâel et Elyria saluèrent leurs compagnons avant de prendre leur place sur les murs, tandis que les autres se dirigeaient vers leurs quartiers. Ils marchèrent sans un mot pendant un long moment, suivant le murmure du vent entre les arbres des bois environnants. Le silence entre eux n’était pas gênant. Il avait au contraire quelque chose de doux, de nécessaire.


— Tu ne dis rien, finit-elle par faire remarquer après de longues minutes.

— Je réfléchis.

— À ce que tu as vu ? demanda-t-elle à voix basse.

— Oui. J’ai longtemps cru comprendre ce qu’ils étaient. Des ennemis, des tueurs sans âme. Et pourtant… Ce que j’ai vu aujourd’hui, ce n’était pas de la haine. C’était du courage.


Elyria posa un regard calme sur lui.


— Parfois, ce n’est pas une question d’ennemi, mais de choix.


Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Kâel.


— Tu parles comme Randril maintenant ?

— Oh non ! protesta-t-elle avec une moue faussement outrée. Si je commence à philosopher comme lui, promets-moi de me trancher la langue tout de suite.

— Je n’aurais pas ce courage, répondit Kâel en étouffant un rire. Randril serait capable de revenir d’entre les morts pour me sermonner.

— Et moi pour t’achever proprement, ajouta-t-elle, le ton moqueur, un éclat malicieux dans le regard.


Kâel leva les yeux au ciel, amusé.


— Je vois qu’on retrouve nos vieilles habitudes.

— On ne change pas une équipe qui veille ! lança-t-elle en désignant les plaines d’un geste faussement solennel.


Le rire de Kâel s’apaisa doucement. Sous la lumière argentée de la lune, les traits d'Elyria semblaient plus adoucis, presque vulnérables. Il réalisa à quel point sa présence, ces derniers mois, lui était devenue importante. 


Le silence retomba peu à peu, plus doux cette fois. Les étoiles perçaient entre les quelques nuages dans le ciel. Après un moment, Kâel s’accouda au parapet, le regard sérieux.


— Tu sais… Mon père me l’a toujours caché, mais il ne voyait dans mon choix de rejoindre les forestiers que de la honte. Une peur que ma décision ne ridiculise le nom des Lame-Solaire auprès de la haute société de Lune-d’Argent. Et quand je l’ai découvert, j’ai pensé que j’avais peut-être fait une erreur. Que je n’avais pas vraiment ma place ici. J’ai même douté de mes convictions.


Il inspira profondément avant de reprendre.


— Mais ce que cet orc a fait aujourd’hui… Il a fait preuve d’une retenue que bien des mages ou des aristocrates seraient incapables de concevoir. Il a utilisé sa force pour protéger une vie innocente. C’est ce que je veux moi aussi. Protéger les miens, les innocents, ceux qui n’ont personne pour veiller sur eux.


Elyria le fixa longuement, un léger sourire au coin des lèvres.


— Alors tu tiens ta réponse, murmura-t-elle. Et je crois que c’est la plus belle qu’un forestier puisse donner.


Un silence apaisé suivit. Le vent frais fit frissonner les feuilles, et dans ce murmure, Kâel sentit quelque chose se dénouer en lui. Sans réfléchir, il posa une main légère sur l’avant-bras d’Elyria, un simple contact, discret mais sincère. Elle le regarda dans les yeux, un instant surprise, puis lui rendit un sourire à peine perceptible.


— Attention Lame-Solaire, tu deviendrais presque sentimental, glissa-t-elle avec un sourire en coin.

— N’y prends pas goût, répondit-il sur le même ton en retirant doucement sa main.

— Trop tard, murmura-t-elle en se tournant vers la nuit, le sourire toujours aux lèvres.


Les mots de Kael’thas lui revinrent à nouveau : Pourquoi avoir renoncé à la voie qui était toute tracée ?


Ce soir, il croyait enfin entrevoir la réponse.


Quatre mois s’écoulèrent ainsi, égrenant des jours semblables et pourtant toujours différents. Le soleil d’automne s’était peu à peu mué en un hiver clair et vif, qui touchait même bientôt à sa fin. De même que la mission de surveillance des forestiers.


Malgré des recherches minutieuses, malgré les pistes remontées et les échanges avec les garnisons humaines, ni Kâel ni ses compagnons n’avaient trouvé la moindre trace de Kel’Thuzad ou des disparitions inquiétantes évoquées par Renthal Eperlance. Le mystère demeurait, comme une ombre tapie sous la surface. Les orcs avaient également disparu et aucun d’entre eux n’avait été aperçu au cours des dernières semaines. Les derniers rapports mentionnaient qu’ils s’étaient enfuis à travers les montagnes d’Alterac, et que leur objectif semblait se trouver au sud. Quoi qu’il en soit, ils étaient trop peu nombreux et trop faibles pour représenter à nouveau un danger pour Quel’Thalas.


Lorsque l’ordre du retour fut donné, un étrange silence accompagna le départ. Les faucons pérégrins apprêtés pour l’occasion foulèrent la terre en plein dégel sans un bruit. Nul ne se réjouissait vraiment de rentrer, pas après ce qu’ils avaient vu et surtout, pas avec ce sentiment d’inachevé, difficile à accepter. Plusieurs jours plus tard, Lune-d’Argent les accueillit dans tout son éclat, ses flèches dorées brillant sous le soleil d’hiver.


Les jours suivants, l’escouade reprit ses quartiers au Bastion des forestiers. Les routines familières réapparurent, mais tout avait changé. Les regards échangés entre compagnons valaient parfois plus que des mots. La longue mission à la Passe avait forgé un lien solide, presque fraternel, entre les six forestiers de l’escouade. Kâel aussi se sentait changé. Plus sûr de sa force, plus en paix avec son choix de rejoindre les forestiers, malgré une certaine peur de devoir peut-être se confronter un jour à son père à ce sujet.


Un soir, après une séance d’entraînement avec l’escouade où Randril s’était montré étrangement strict avec Kâel, celui-ci repensa à son entrevue avec le capitaine Eperlance au gîte de Quel’Lithien, quelques mois plus tôt. Pris par la mission, il n’avait jamais vraiment eu le temps de poser la question sur ce fameux incident dont avait parlé le capitaine du gîte. Il profita du fait que Delios se trouvait seul pour se rapprocher de lui.


— Delios ?

— Hmm ? marmonna Delios en levant la tête alors qu’il retirait ses gants de cuir.

— À Quel’Lithien… commença Kâel. Le Capitaine Eperlance avait parlé de quelque chose à propos de Randril. Il a dit qu’il était content de le savoir de retour. Personne n’en a jamais parlé, ni avant, ni depuis. Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ?


Le sourire habituel de Delios s'effaça instantanément. Il se redressa lentement, passa une main dans ses longs cheveux blonds et regarda ailleurs, vers les grandes tours de la capitale, au loin.


— Ce n’est pas une question à laquelle je peux répondre, Kâel. Pas moi.

— Alors qui peut me le dire ? demanda le jeune forestier, une pointe de frustration dans la voix.

— Lui-même. S’il décide un jour de t’en parler, répondit simplement Delios.


Kâel fronça les sourcils avant de reprendre.


— Pourquoi ce mystère ?


Delios marqua une pause, comme pour mesurer le poids de ses mots.


— Parce que certaines histoires ne se racontent pas. Elles se portent. Et Randril en porte une lourde.


Le ton était calme, mais grave, et son regard disait clairement qu’il n’en dirait pas plus. Kâel soupira mais hocha lentement la tête, acceptant sans comprendre. Frustré, mais respectueux.


— Je m’abstiendrai d’insister dans ce cas.


Un sourire passa sur les lèvres de Delios.


— C’est peut-être ce qui te rendra digne de l’entendre. Mais Kâel, surtout, ne le force pas. Parfois certaines blessures se rouvrent juste parce qu’on les nomme.


Kâel resta silencieux. Il leva les yeux, songeur, et observa un instant les tours dorées qui s’illuminaient sous le soleil couchant. Puis il tourna les talons à son tour pour regagner sa chambre, en se promettant de poser la question un jour, quand le moment viendrait.



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