Un Noël à New York
La neige tombait lentement en flocons épais, étouffant le monde autour de la Ford grise. La route disparaissait presque sous le manteau blanc et les phares de la Taurus de Mulder se frayaient difficilement un chemin au coeur de la nuit.
Le quartier de l'Upper West Side était figé dans des températures glaciales en ce 24 décembre, et le chauffage de la voiture avait bien du mal à transmettre un peu de chaleur à ses occupants.
Scully soupirait sur le siège passager, les bras croisés sur sa poitrine et le regard fixé droit devant elle. Ses lèvres étaient légèrement pincées, signe d'un agacement ou d'une impatience manifeste. Mulder avait insisté toute la journée pour rouler jusqu'à New York et visiter une énième maison hantée qui, à l'en croire, serait habitée par l'esprit de Noël en personne.
-Mulder… dis-moi encore pourquoi nous faisons cela?
Fox était concentré sur la route blanche et glissante, son regard balayant l'obscurité à travers les flocons qui tombaient de plus en plus drus. Il ne prit pas la peine de se tourner vers sa partenaire: il pouvait ressentir son état d'esprit, mais il esquissa néanmoins un sourire espiègle avant de répondre:
-Parce que c’est Noël. Et que statistiquement, les manifestations paranormales augmentent de façon significative à cette période de l’année.
-Statistiquement, répéta la jolie rouquine d'un ton las. Tu m’as déjà fait le coup. C’était aussi "statistiquement pertinent" la première fois que tu m’as traînée dans une maison soi-disant hantée un soir de réveillon. Tu te souviens du résultat ?
Le grand brun hocha la tête, toujours sans quitter la route des yeux.
-Très bien, même. La rencontre avec Maurice et Lyda était des plus… intéressante. Et tu avais admis toi même que l’expérience était, je te cite, "troublante".
-J’avais surtout admis que j’avais froid, que j'avais faim, et que j’aurais préféré être n’importe où ailleurs qu'étendue sur ce plancher gelé.
Mulder tourna enfin la tête vers elle, son sourire s’élargissant légèrement.
-Et pourtant, tu es là.
Scully le regarda, incrédule.
-Parce que tu as promis que ce serait rapide. Et parce que, pour une raison qui m’échappe encore, j’ai accepté de te croire quand tu as dit que cette fois-ci ce sera différent.
La voiture ralentit enfin, puis s’arrêta le long du trottoir qui bordait un vaste domaine, légèrement à l'écart des autres résidences.
Au coeur de l'immense jardin cloturé, la maison se dressait, massive et silencieuse, sa silhouette se découpant dans la semi-obscurité. La demeure était ancienne et élégante malgré les années d’abandon, et ses lignes d'architecture laissaient deviner sa splendeur passée: de hautes fenêtres à croisillons, un porche sculpté, un balcon aux balustrade rongées par le temps et les intempéries.
La neige en soulignait chaque relief, chaque fissure, figeant la bâtisse dans une vision de carte postale d'antan.
-Elle est magnifique, murmura Mulder.
-Elle est surtout inhabitée depuis sûrement plus de vingt ou trente ans, répondit Scully. Et probablement dangereuse d’un point de vue structurel.
-Il n'y a aucun signe d'une quelconque activité à l'intérieur, reprit Mulder en ignorant la remarque de sa partenaire. Pas de lumières aux fenêtres, et aucun bruit. Pourtant les voisins signalent régulièrement des voix qui en proviennent…
-Sûrement des squatteurs, ou des gamins qui jouent aux chasseurs de fantômes..., soupira la petite rousse.
-Eh bien, allons vérifier par nous-même!, scanda Mulder en sortant de la Taurus.
Scully ferma un instant les yeux, regrettant de plus en plus le confort et la chaleur de son appartement de Georgetown, puis elle ouvrit la portière à son tour. Le froid vif mordit aussitôt ses joues, et elle rabattit le col de son manteau pour se protéger tant bien que mal.
-D’accord, Mulder. Une visite rapide. Tu fais ton inspection, je confirme l’absence de phénomène paranormal, et ensuite nous trouvons un Dîner ouvert quelque part.
Ils avancèrent lentement dans la neige fraîche jusqu’au perron tout en prenant garde de ne pas glisser sur ce sol traître. La majestueuse porte d'entrée blanche semblait les attendre au bout de l'allée, comme si elle était impatiente de recevoir des invités pour le réveillon. Mulder posa la main sur la poignée dorée et l'abaissa, excité comme un enfant sur le point de déballer ses cadeaux sous le sapin.
-Tu sais, répondit doucement son collègue en s'arrêtant en plein geste, c’est drôle que ce soit Noël.
Scully leva les yeux vers lui.
-Pourquoi?
-Parce que certaines choses refusent d’être oubliées à cette période de l’année.
La porte s’ouvrit alors dans un long gémissement, et la maison les laissa entrer.
L’air à l’intérieur était encore plus froid qu'au dehors. Un froid sec, immobile, qui donnait l’impression que la demeure retenait son souffle depuis des années. Le battant se referma lentement derrière eux dans un grincement discret, qui fit légèrement frissonner la petite rouquine.
Mulder alluma sa lampe torche, et le faisceau lumineux balaya un vaste hall à l’élégance fanée. Un escalier de marbre clair s’élevait face à eux, sa rampe finement sculptée ternie par le temps mais toujours intacte.
Aux murs, un papier peint au motif floral délicat se décollait par endroits, comme trop longtemps exposé au silence et à l'humidité. Un grand miroir piqué reflétait leurs silhouettes juste en face d'eux, unique élément mouvant et vivant dans cet espace figé.
-Cette maison a de l'allure, admit Mulder. On dirait presque qu’elle attend encore des invités pour les fêtes...
-Pourquoi ne l'achèterais-tu pas, Mulder? Tu pourras m'y inviter à Noël prochain, avec du chauffage et une délicieuse dinde sur la table, à la place de cette quête fantaisiste... rétorqua Scully en resserrant encore son manteau autour d'elle.
Mulder ne releva pas le ton ironique de sa collègue et continua son exploration du rez-de-chaussée. Sa coéquipière frissonnait quant à elle de tout son corps, prise de tremblements incontrolables.
-Il fait beaucoup plus froid qu'à l'extérieur, murmura Dana. Ce n’est pas normal.
Mulder lui lança un regard amusé.
-Pas aussi froid que dans la station de recherche de Icy Cape avec les vers parasites, tu te souviens ?
-Comment l'oublier?, marmonna Scully en levant les yeux au ciel.
-Et cette base secrète en Antarctique...
-Mulder, j’étais prisonnière dans une capsule de stase au milieu de la glace...
-D’accord, d'accord admit le grand brun. Nos moments les plus frigorifiques ne font pas forcément partis de nos meilleurs souvenirs...
Ils passèrent ensuite en silence dans le salon spacieux. De lourds rideaux pourpres habillaient les hautes fenêtres et une cheminée imposante trônait sur le mur du fond, à côté d'un sapin de Noël artificiel qui se dressait là comme un vestige oublié des fêtes passées.
Ils poursuivirent leur exploration dans la salle à manger défraîchie, puis passèrent devant la bibliothèque où les livres prenaient la poussière en silence sur de hautes et austères étagères. Malgré l’abandon, chaque pièce conservait un charme discret et désuet malgré les stigmates laissés par le temps.
Scully sentait ses doigts s’engourdir, mais ce n’était plus seulement à cause du froid. Les souvenirs affluaient dans son esprit, les missions improbables, les dangers évités de peu, les choix impossibles, les adieux jamais prononcés. Elle se remémora les complots du syndicats, la recherche éperdue de la vérité à propos de Samantha, les monstres en tout genre qu'ils avaient eu à affronter.
Mais ils avaient survécu à tout cela, pour se retrouver dans cette demeure abandonnée aux abords de New York en cette soirée du 24 décembre.
Et finalement, pensa Scully, peu importait bien l'endroit dans lequel elle pouvait se trouver, l'important étant d'être aux côtés de ceux qui comptaient, tout simplement. Elle regarda un instant son partenaire à la dérobée, enthousiaste et animé comme à son habitude. Ses prunelles brillaient en reflétant la lumière de sa lampe torche, et elle ne put que sourire en constatant qu'elle ne voudrait finalement se trouver nul part ailleurs sur terre en cet instant.
Puis, soudain, dans le silence feutré de la maison endormie, un bruit sourd retentit à l’étage.
Un choc lourd. Puis un autre.
Des voix résonnèrent au-dessus d’eux, étouffées mais bien réelles.
Scully sursauta, sa main se crispant sur son arme.
-Mulder… tu as entendu?...
Ce dernier retourna dans le hall à grandes enjambées et leva lentement sa lampe vers l’escalier.
-Oh oui. Et si c'est un fantôme, il n'est pas très discret...
Un nouveau bruit éclata, suivi d’un juron parfaitement humain.
Les deux agents échangèrent un regard.
Décidément, rien ne se passait jamais comme prévu.