Hereditas Daedali
Chapitre 2
L'informateur
Enfant prodige de Quantico, l'agent Mulder faisait partie de ces hommes indispensables, mais insupportables. Un élément perturbateur au sein du Bureau, dont les supérieurs, lorsqu'ils étaient bien avisés, supportaient les frasques et les exubérances comme étant le prix à payer pour ses talents de profileur et d'enquêteur.
Inévitablement, la quête de Mulder pour les martiens, les esprits et autres farfadets avait rapidement agacée une partie des têtes pensantes du FBI.
Pour le plus grand déplaisir de ses détracteurs, le jeune Fox Mulder avait su s'attirer la sympathie de certains Chefs de Secteur. Mais l'un de ses plus fervents soutiens, et pas des moindres, était venu d'un ancien ami de son père: le Sénateur Matheson.
Si Mulder avait l'intime conviction que les sphères politiques de Washington regorgeaient de menteurs, de corrompus et de conspirateurs, le vieux Sénateur avait su lui donner tort.
À mesure cependant que la quête de Mulder pour la Vérité avançait, Matheson s'était fait distant. Non pas que sa volonté eut faibli, ni qu'il eût cessé de croire en la Cause. Mais les ennemis de son jeune protégé faisaient peu de cas de la loi, de la morale et n'hésitez pas sur les méthodes à employer afin de protéger leurs intérêts.
Les voitures avaient peu à peu désertées les ombres bitumeuses du parking souterrain. Mulder tapissait consciencieusement le sol de coques de graines de tournesol mâchouillées.
Il était familier de ce genre de rendez-vous, aussi sa patience était digne, dans des cas comme celui-ci, d'un maître tibétain.
-Fox, je vous avais bien spécifié ne plus pouvoir vous aider…
Matheson venait d'émerger des ombres. D'ordinaire affable, le visage du sénateur était déformé par l'inquiétude.
Mulder, qui avait cessé de grignoter, fit glisser l'enveloppe kraft hors de son trench.
-Je ne fais que vous rendre la politesse, Sénateur.
Il leva le pli déchiré, afin d'en mettre le timbre commémoratif en évidence.
Les deux hommes partageaient une passion commune pour le programme spatial, aussi l'agent n'avait-il eut aucun doute quant à l'origine du courrier, bien qu'il s'en gardât de le préciser à son supérieur hiérarchique.
Dans son complet gris, le sénateur se mit à faire les cents pas.
-Que contenait cette enveloppe ?
Sous tension, l'informateur lâcha :
-Je ne sais pas !
L'écho de sa voix se répercuta entre les piliers de béton.
-Je ne sais pas, répéta-t-il, plus mesuré. J'ai gardé ce pli des mois durant dans le coffre de mon bureau, et maintenant, j'apprends que son contenu a causé la mort de cinq individus.
-Quatre, corrigea Mulder. Le cinquième homme impliqué est en cavale.
Matheson passa ses doigts dans sa tignasse argentée.
Mulder résuma :
-Vous gardiez cette enveloppe. On vous l'a confiée dans le but de me la faire parvenir ? Qui vous l'a confié ? Pourquoi avoir attendu "des mois" avant de me l'envoyer ?
Le choc de la réponse fut tel qu'il sembla percuter le jeune homme.
-Votre père, Fox. Il s'agit des dernières volontés de votre père.
X
L'interminable journée l'avait vidé de ses forces. Ce fut au prix de nombreux appels, de procédures et de débats puérils inter-service que l'agent Scully avait pu mettre la main sur les rapports préliminaires d'autopsies. L'accès aux corps lui ayant été formellement refusé, la jeune femme due se contenter d'un dossier tronqué, rempli à la va-vite, dont certains passages avaient été généreusement caviardés.
La nuit, déjà bien avancée, l'avait abandonné là, au bout de la table de sa petite cuisine.
Elle ne s'était ni changé, ni lavé et n'avait avalé pour tout dîner qu'une demi tasse de café.
Le silence de son appartement fut brisé par quatre coups frappés à la porte. Scully ne sursauta pas, mais leva les yeux vers l'horloge ronde qui indiquait deux heures du matin passé.
Le jeune femme se leva, traversa les ombres de son appartement jusqu'à l'œilleton au travers duquel elle découvrit sans surprise le visage fermé de l'agent Mulder.
Elle alluma la lumière et le fit entrer.
Depuis quelques années, le duo avait tissé des liens qu'aucune conspiration n'avait su mettre à mal. Aussi Dana n'eut-elle aucun mal à déceler un trouble chez son partenaire.
Elle referma derrière lui.
-Tu as pu parler à ton informateur ?
Sans se retourner, le grand brun demanda :
-Tu as les rapports d'autopsie ?
Il y avait quelque chose d'impératif dans le ton de sa voix. Plus qu'une demande, il semblait exiger.
-Sur la table de la cuisine... Mais enfin...
Ayant repéré sa cible, il se dirigea en ligne droite tel un drone vers le dossier qu'il referma en le saisissant.
Il se tourna alors vers la gazinière dont il fit cliqueter le piezzo afin d'allumer l'un des feux.
-Mulder, non !
Elle eût à peine le temps de comprendre que le dossier était en feu. Voulant empêcher la destruction des documents, Scully s'était retrouvé la gorge prise dans l'étau de la poigne de l'homme en costume noir.
Elle eût une impression de vertige. L'homme, qui l'étranglait d'une main tout en tenant de l'autre les rapports d'autopsies enflammés, paraissait grandir, son visage changea, tout en conservant son regard froid et déterminé. Les traits que Scully connaissait si bien se muèrent pour dévoiler celui d'un autre homme.
Le dossier avait fini de disparaitre entre ses doigts.
Il ramena le visage de l'agent du FBI à quelqu'un centimètres du sien.
-J'ai eu pour mission de détruire toutes les preuves relatives aux événements de ce matin.
Sa voix était lourde et froide. Tout en serrant les doigts sur la fine gorge, il continua:
-Il m'a été spécifiquement demandé de ne pas vous faire de mal. Sachez que c'est une faveur dont peu ont bénéficié jusqu'à présent.
D'un mouvement leste, il jeta sa victime en travers la cuisine. Scully glissa sur le carrelage après avoir violemment heurtée le sol, sa tête rencontra le pied de la table, puis ce fut l'obscurité.
X
-Quelques semaines avant qu'il ne soit assassiné, votre père est venu me voir, Fox. Ce que j'ai pris à l'époque pour de la paranoïa était finalement un pressentiment plus que justifié.
Dans les ombres souterraines, Matheson s'était tempéré, essayant autant que possible de rassembler dans sa mémoire, des évènements vieux de plusieurs mois. Mulder, lui, l'écoutait dans le plus grand mutisme.
-Pourquoi ne pas lui remettre en main propre, lui ai-je demandé. Mais c'était sa façon de faire : prévoir, organiser, envisager... Je crois qu'il espérait surtout que ses doutes se révèlent infondés, qu'il survive et n'ai jamais à affronter le regard déçu de son fils. Le regard que vous arborez, Fox.
-Mon père n'a jamais été prévoyant. Toute sa vie, il a fait face aux retombés de ses décisions sans en avoir jamais prévu les conséquences.
La voix du jeune agent était monocorde.
Les mains enfoncées dans ses poches, le sénateur se pencha en avant, de la compassion dans le regard.
-Détrompez-vous, Fox. Après la disparition de votre sœur, votre père n'a eu qu'un seul objectif, vous protéger, vous.
-Au détriment de son couple.
-Teena a été détruite par la disparition de sa fille. Mais Bill s'est peut-être plus focalisé sur vous que sur son épouse, concéda le vieil homme. De ça, votre mère ne l'a jamais vraiment pardonné.
Le sujet était trop douloureux pour Mulder, aussi préféra-t-il recadrer la discussion.
-Qu'en est-il de l'enveloppe ?
Le sénateur, visiblement perdu dans ses jeunes années, fixa Mulder du regard, comme pour focaliser sa pensée :
-Votre père sentant sa vie en danger, vous a laissé trois enveloppes. J'avais la première, je pourrais vous mettre en contact avec celui qui possède la seconde. Quant à la troisième, allez savoir... Mais toujours est-il que Bill avait deux objectifs. Le premier étant de se venger de ses collègues du syndicat.
L'agent du FBI laissa quelques secondes s'écouler, avant de demander :
-Quel était le second objectif ?
Le vieux Matheson sembla surpris par la question, aussi annonça-t-il comme si cela coulait de source :
-Vous dire au-revoir, Fox. Vous dire au-revoir.
X
Le silence s'égrainait au rythme du tic tac de l'horloge. Mulder avait retrouvé Scully au moment où celle-ci ouvrait à nouveau les yeux et avait aidé sa collègue à se relever.
Les premières lueurs du jour s'invitaient timidement au travers le rideau à lamelle.
Comme abasourdi par les évènements et les révélations des heures passées, le duo était resté là silencieux, assis côte à côte, après que chacun ait résumé la nuit mouvementée qu'il venait de traverser.
Le grand brun fini par se pencher vers sa partenaire. Il glissa deux doigts sous le col de son chemisier afin de constater les stigmates mauves de strangulations.
-Tu devrais montrer ça à un médecin.
Sa voix, pourtant posée, raisonna dans la cuisine.
La rouquine lui lança un regard mauvais. Elle n'avait aucune envie de détailler à nouveau, à un inconnu cette fois-ci, ce qu'elle avait vu ou cru voir. Son esprit cartésien invoquait une hallucination dû à la combinaison de la fatigue, du stress et du gaz. Aussi ne pouvait-elle se pardonner d'avoir laissé entrer cet homme dans son appartement.
Nul besoin de verbaliser ses doutes et ses remords, Mulder lisait en elle comme à chaque fois.
-Nous connaissons cet homme, commença-t-elle, hésitante, la voix éraillée. La nuit où tu m'as échangé contre ta sœur sur ce pont (*), c'était lui.
Ce n'était pas sa sœur qui avait servi de monnaie d'échange la nuit où Scully avait été kidnappé, quelques mois auparavant, mais un clone. Mulder le savait, et avait déjà tenté de l'expliquer à sa partenaire. Il lui épargna également ses réflexions sur les capacités de métamorphose du Chasseur de Prime. Scully savait tout cela sans vouloir l'accepter.
Ce fut déjà à grand-peine qu'il lui avait expliqué que son défunt père avait tenté de lui faire parvenir via coursier ce qu'il considérait comme la preuve de l'existence d'une vie extraterrestre et de la conspiration visant à en cacher l'existence.
-Tu as l'air fatigué, Mulder. Tu veux rester dormir ?
Les muscles du grand brun se relâchèrent. Avec un sourire en coin, il plaisanta :
-Ho, si je m'attendais à ce que tu m'invites à partager ton lit…
Scully eut un rictus amusé. Elle se leva en prenant appui sur l'épaule de son ami.
-Le canapé, Mulder. Le canapé.
Ndla
* Ces événements ont eut lieu durant le double épisode Colonie (2X17). Une des clones de Samantha, la soeur de Mulder, pourchassée par un "chasseur de prime" alien, était venu demander de l'aide auprès de Fox.