Entre Objections et Tentations
5 octobre, 10h25
Résidence Wright
Phoenix, torse nu et vêtu d’un jogging gris, passa la lame du rasoir sur son visage couvert de mousse. Il appuya doucement l’objet contre sa peau et le tira vers le bas, traçant une forme rectangulaire nette dans la blancheur épaisse. L’eau du robinet coulait sans interruption et, à chaque passage, il rinçait la lame pour en retirer la mousse et les poils de barbe. L’avocat n’aimait pas la barbe. Ça piquait trop, demandait un entretien important et, puis, dans sa profession, il préférait afficher une apparence soignée.
Lorsqu'il eut terminé de se raser, il prit une serviette et la frotta contre son visage pour retirer les résidus de mousse. Il coupa l'eau du robinet et se dirigea vers sa chambre, qui se trouvait à être la pièce voisine, en éteignant la lumière. Il regarda l'heure affichée sur son réveil. (J'ai encore un peu de temps devant moi.) Il se dirigea vers les portes de son placard et les ouvrit pour prendre des vêtements. Comme à son habitude, il opta pour son costume bleu avec sa chemise blanche et sa cravate rose. Il déposa les morceaux sur son lit juste à côté et ferma les portes. Il s'habilla sans se presser avec l'esprit ailleurs en repensant à ce qui s'était passé la veille. En salle d'audience, il avait réussi à obtenir une prolongation pour continuer l'enquête. Aujourd'hui, lui et Miles s'étaient donnés rendez-vous à la gare pour prendre le train de 11h30 vers le village. Il se réjouissait à l’idée de passer du temps avec son ami. Leurs emplois du temps respectifs ne leur en laissaient que rarement l’occasion. Enfin… surtout celui de Miles.
Phoenix rentra sa chemise dans son pantalon, ajusta sa ceinture noire, puis noua sa cravate avec une aisance presque mécanique. Ce geste ne représentait plus un défi depuis longtemps. Après tout, il portait toujours des cravates pour le travail. Avant d’enfiler son veston, il retourna à la salle de bain pour coiffer ses cheveux sombres. À l’aide d’un peigne, il tira ses mèches vers l’arrière jusqu’à obtenir le résultat souhaité : des pointes parfaitement ordonnées. Une fois prêt, il retourna à sa chambre, attrapa son veston et se dirigea vers la sortie de son appartement. Il enfila ses chaussures noires soigneusement cirées et s'éclipsa à l'extérieur après avoir éteint toutes les lumières de son appartement.
5 octobre, 10h40
Rues de Los Angeles
C'était une journée ensoleillé mais froide. Phoenix regretta ne pas avoir enfilé un manteau. La température d'automne refroidissait ses mains qu'il gardait bien enfouies dans les poches de son pantalon. Dans les rues, il marcha de manière pensive. Il repassait les pièces à conviction de l'affaire en boucle dans sa tête et les dépositions des témoins. Il savait pertinament que Maya n'était pas la meurtrière et il devait le prouver en cour. Heureusement, Franziska n’avait pas seulement accepté la suspension de l’audience, elle l’avait elle-même proposée. Une franchise inhabituelle de sa part. (On va saisir toutes les opportunités qui se présentent.)
En tournant le coin d'une rue, l'homme se retrouva entouré de kiosques et de passants. (Tiens, je ne savais pas que c'était la foire aux marchands, aujourd'hui.) Curieux, il passa à côté des kiosques en jetant de rapides coups d’œil. Plusieurs odeurs alléchantes se mêlaient dans l'air. Nombreux étaient les marchands qui vendaient de la nourriture.
— Papa, papa ! Je peux avoir une gaufre ?
— Bien sûr, mon grand ! Tu la veux en forme de Steel Samurai ou de Pink Princess ?
— Pink Princess, papa !
Attendri, Phoenix s'avança vers le vendeur de gaufres pour observer la scène. Le marchand échangea la nourriture pour un billet d'argent. Le sourire radieux sur le visage de l'enfant fit fondre le cœur de Phoenix. Il rit doucement en les regardant partir plus loin dans la rue. (Pink Princess, hein... Maya adore ce personnage.)
— Voulez-vous goûter à l'une de mes gaufres, monsieur ?
Interpellé, Phoenix sortit de ses pensées. Le marchand, un homme maigre d’une quarantaine d’années, lui adressait un large sourire. Intrigué, il s’approcha et observa les gaufres exposées.
— C’est vous qui avez fait tout ça ? demanda-t-il.
— Oui ! J’adore représenter des personnages de dessins animés dans mes confections.
Le brun laissa échapper un petit rire. Il observa les nombreux visages qu'il reconnaissait : Steel Samourai, Pink Princess, Iron Infant, Jammin' Ninja... Il était impressionné par la qualité et l'attention aux détails !
— Si vos gaufres sont aussi bonnes qu'elles sont jolies, elles doivent être délicieuses !
— Ah ah ! rit le marchand. Merci, mon jeune homme ! Tenez, je vous en fais une à moitié prix. Qu'en dîtes-vous ?
— À-À moitié prix ? Bon... pourquoi pas.
— Marché conclu ! Laquelle voulez-vous ?
Phoenix prit un instant pour réfléchir. Il devait rejoindre Miles à la gare pour prendre le train et il savait que son ami était un grand fan du Steel Samourai. Il opta donc pour ce choix. Le marchand prit des pinces en métal et transféra le dessert bien chaud dans un contenant pour emporter. Phoenix paya et les deux hommes se saluèrent. En vérité, l'avocat n'avait pas vraiment faim mais il avait trouvé l'enthousiasme du marchand si contagieux qu'il ne pouvait pas refuser son offre. Il poursuivit son chemin jusqu'à la gare avec son contenant en main.
5 octobre, 11h20
Gare de Los Angeles
La gare était bondée. Certains voyageurs discutaient entre eux, d’autres fixaient leur téléphone et certains attendaient assis sur un banc. Phoenix scruta la foule à la recherche de son ami. Ses yeux balayèrent les environs.
— Wright !
Il se retourna aussitôt. Miles Edgeworth s’approchait de lui d’un pas assuré avec le sourire aux lèvres. Il portait un manteau noir par-dessus son costume rouge et sa cravate blanche bouffante dépassait légèrement.
— Salut, Edgeworth ! Comment vas-tu ?
— Je vais bien, merci. Nous sommes juste à temps pour le train.
Phoenix acquiesça en regardant les rails. Le train entrait en gare.
— En parlant du train... dit-il en riant doucement.
Le grondement métallique s’intensifia à mesure qu’il ralentissait. Les portes s’ouvrirent, laissant descendre puis monter les passagers. Les deux avocats s'installèrent face à face. Miles croisa ses jambes et porta son regard vers la fenêtre à côté d'eux pour observer le paysage immobile. Phoenix l'imita en silence. Le train devrait se mettre en route dans les prochaines minutes. Le regard du procureur tomba discrètement sur l'homme assis en face de lui. Il remarqua que son humeur enjoué habituel avait laissé place à un Phoenix Wright pensif.
— Es-tu nerveux, Wright ?
— Hm ? il se tourna vers lui. Non... Je suis juste perdu mes pensées.
— C'est bien ce que je constate.
Le brun esquissa un sourire et tourna de nouveau ses yeux vers la fenêtre.
— C'est une belle journée, aujourd'hui, mentionna-t-il.
Miles resta silencieux à son commentaire. Il l'observa un moment puis le pointa du doigt.
— Tu n'as pas à t'inquiéter pour Maya. À nous deux, nous allons prouver son innocence et découvrir la vérité, rassura Miles.
À l'écoute de ses mots, le regard du brun tomba à ses pieds. Il serra inconsciemment le contenant qu'il tenait. Les yeux de celui aux cheveux gris dérogèrent sur l'objet en question.
— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ?
— Ah ça ? il ouvrit le contenant. J'ai acheté ça en chemin.
Les yeux du fan de Steel Samourai s'écarquillèrent à la vue de son héros préféré.
— C'est une gaufre, expliqua Phoenix. Je l'ai prise pour toi. Moi, je n'ai pas vraiment faim.
Il tendit le contenant vers son ami qui le prit sans hésiter. Il ne put s'empêcher de sourire à cette attention.
— Un homme de goût que tu es, Phoenix Wright.
Il prit la gaufre à la tête du Steel Samourai dans sa main et huma l'odeur.
— Ça a l’air excellent.
Il croqua dedans et Phoenix l'observa en attente de son verdict.
— Monsieur le Procureur a-t-il une objection ?
— Objection rejetée, répondit Miles avec son air narquois habituel. C’est délicieux. Merci.
— Content que ça te plaise.
Il arracha un morceau de son autre main et tendit le délice vers son ami. Phoenix regarda la nourriture avec hésitation, incertain de savoir s'il avait vraiment faim ou non. Il finit par le prendre et y goûter.
— Tu as raison, c’est vraiment bon.
*Votre attention, s'il vous plaît. Le train partira dans deux minutes.*
— Nous avons un long trajet devant nous, Edgeworth. J’espère ne pas trop t’ennuyer.
— Hmph. Ne t'en fais pas pour moi. En revanche, toi, Wright, tu ne sembles pas reposé du tout. Je suppose que tu as passé une mauvaise nuit. Est-ce que je me trompe ?
L'avocat haussa ses épaules avec le regard fuyant. Depuis le début de cette affaire, il ne cessait de s'inquiéter pour Maya. Une inquiétude qui refusait de le quitter. Il était tourmenté par des scénarios imaginés où sa propre famille tentait, encore une fois, de l'écarter pour qu'elle ne devienne pas la Maîtresse du clan Fey. Sa tante, Morgan Fey, avait déjà orchestré un meurtre pour faire passer Maya comme étant la coupable mais Phoenix avait réussi à démystifier l'affaire et à sauver son amie. Cela faisait déjà presque deux ans de ce crime. Il avait cette horrible sensation que l'histoire se répétait.
D'un coup, le train démarra brusquement. La force de départ créa une légère turbulence et le procureur se crispa sur son siège en déposant le contenant avec la gaufre à côté de lui. Malgré que l'état de panique était court, Phoenix ne put s'empêcher de remarquer le changement d'attitude de son ami.
— Hé, ça va ?
L'homme en rouge se contenta d'hocher la tête de haut en bas. Il prit une grande respiration pour se calmer.
— Oui, ne t'en fais pas. C'est juste la secousse du départ. Je crois que je ne m’y habituerai jamais.
Il tourna sa tête vers la fenêtre où le paysage se mit à défiler de plus en plus vite. Phoenix comprenait sa réaction. Son ami avait développé une phobie des tremblements de terre, lorsqu'il était petit. La moindre turbulence pouvait le faire réagir.
Lorsque Miles n'était qu'un enfant de neuf ans, il avait assissté à un procès au tribunal où son père était l'avocat de la défense. Dans l'ascenceur, un tremblement de terre avait causé une panne et lui, son père et un huissier s'étaient retrouvés coincés dans le petit espace restreint pendant cinq longues heures qui leur parurent une éternité. Manquant d'oxygène et pris de panique, le huissier s'en était pris à son père, l'accusant de voler son air. Son instinct de survie l'influença à devenir agressif. Miles, ne sachant pas quoi faire, voulait aider son père et avait empoigné l'arme du huissier tombée au sol. Pendant des années, il avait cru avoir tiré sur son père mais, en réalité, il n'avait que lancé l'arme. À l'impact contre le sol, l'arme avait tiré une balle en direction des portes de l'ascenceur. Cette dernière avait fracassé la vitre et touché une personne se trouvant de l'autre côté. Là où le vrai meurtrier se tenait. Il s'agissait de Manfred von Karma, marqué à l'épaule par la balle de l'enfant innocent. Ironie du sort, il était devenu le mentor de Miles, suite à cet événement tragique. Dans ce chaos, les portes s'ouvrirent enfin et Manfred découvrait une scène hors norme où les trois individus étaient étendus au sol, inconscients par manque d'oxygène. Il avait alors profité de cet instant pour prendre l'arme et tirer sur le père de Miles. Une histoire de vengeance sordide. Gregory, par son enquête, avait mentionné à la cour que Manfred manipulait les pièces à conviction. Il avait, alors, reçu sa toute première pénalité de sa longue et parfaite carrière. Sa mort était sa vengeance. Pour maquiller la scène, il avait alors remis l'arme au sol, près de l'enfant évanoui, pour lui faire porter le blâme. Cependant, le huissier avait été accusé à tord du meurtre mais, par la volonté d'un avocat, il n'avait pas été reconnu coupable, laissant cette histoire sans conclusion. Pendant de longues années, cet enfant pensait avoir assassiné son propre père mais ce n'était pas le cas. Grâce à Phoenix, près de quinze ans plus tard, il avait découvert la vérité derrière cette affaire. Une balle toujours enfouie dans l'épaule du vrai meurtrier avait révélé la vraie nature du crime. Deux balles avaient été tirées, ce jour-là : celle que Miles avait accidentellement tirée dans l'épaule de Manfred von Karma et l'autre tirée pour tuer Gregory Edgeworth par celui qui deviendra le mentor de Miles.
Edgeworth reprit une grande respiration. Repenser à ce scénario ne le laissait pas indifférent. Il avala sa salive difficilement et porta l'une de ses mains à son bras pour le serrer, une habitude qu'il avait lorsqu'il tentait de garder le contrôle de ses émotions. Sa respiration devint de plus en plus saccadée. La réalité se déconstruisait autour de lui. Il se perdait.
— ... worth...
Les images étaient floues et les sons s'estompaient. Miles se sentait envahi par ses pensées intrusives et ses peurs. Il hallucinait les sons qu'il entendait dans l'ascenceur. Il entendait de nouveau le cri terrifiant de Manfred von Karma.
— Miles...
Il repensa à cet événement dans l'ascenceur. La mort de son père l'avait perturbé. Il s'en était voulu longtemps. Il s'était cru coupable, pendant tant d'années.
— Mi...
Son cœur battait rapidement dans sa poitrine. Le sang voyageait à une vitesse anormale dans ses veines. Physiquement, il avait mal juste à repenser à toute cette histoire.
Phoenix se leva de son siège et attrapa le bras de son ami.
— Miles !
Le procureur ouvrit les yeux. Son regard paniqué ne rassurait pas l'avocat en face de lui. Le brun l'observa, visiblement inquiet.
— Hé, ça va ?
Edgeworth balaya rapidement ses environs du regard. Il prit conscience d'où il était. C'était silence autour de lui, à l'exception du bruit que le train faisait en avançant sur les rails. Il porta son regard vers Phoenix qui ne le lâchait pas des yeux.
— Wright...
L'homme en bleu soupira et prit place à ses côtés, après avoir déposé le contenant avec la gaufre sur le siège qu'il occupait. Il lâcha son bras et tourna sa tête vers lui pour lui offrir toute son attention et son empathie.
— Respire, Edgeworth. Je suis là.
Il avala sa salive et laissa un long soupir s'échapper de ses poumons. Peu à peu, il reprit ses esprits. Il se sentait déjà mieux.
— Désolé pour ça...
Phoenix resta silencieux un instant.
— Tu n'as pas à t'excuser. Je ne savais pas que les trains déclenchaient ta phobie.
— Non, non, ce n'est pas ça, rétorqua-t-il en secouant la tête. Je repensais juste à... ce drame.
— ... Tu parles de ton père ?
Miles se contenta de regarder par la fenêtre, en guise de réponse. Il gardait le silence.
— ... Tu fais encore des cauchemars ? demanda le brun.
Le procureur se retourna vers son ami. Ils posèrent leur regard l'un dans l'autre, comme s'ils s'analysaient. Au fond, Miles ressentait bien toute l'empathie que Phoenix lui offrait. Après tout, cet événement avait été un point tournant dans leur vie à chacun. Le procureur et l'avocat de la défense étaient, autrefois, des amis d'enfance. Suite au décès de son père, Miles était déménagé pour vivre avec Manfred von Karma qui l'avait adopté. Il était parti sans donner signe de vie. Sans rien dire. Phoenix avait perdu un ami et il ne savait pas pourquoi. L'homme en rouge était tout simplement disparu du jour au lendemain. La première fois qu'ils s'étaient retrouvés était au tribunal mais Miles avait changé. Il n'était plus le même enfant que Phoenix avait connu. Il était devenu froid et cruel. Une version de Von Karma qui méprisait autant les criminels que l'homme en question. Prêt à tout pour obtenir son verdict coupable. Autrefois, il aspirait à devenir un avocat de la défense comme son père mais la vie avait d'autres plans pour lui. Ou plutôt... Manfred avait d'autres plans. Il en avait fait un procureur doué et sans pitié. Tout ça avait changé le jour où Phoenix avait mit les pieds dans la même salle d'audience que lui. Un jour où Edgeworth avait finalement ouvert les yeux.
Miles soutena le regard inquiet de son ami. Il finit par lui répondre :
— Merci à toi, je ne fais plus autant de cauchemars à ce sujet, il lui sourit. Tu m'as libéré de mes démons.
L'avocat lui rendit son sourire d'un air rassuré.