Entre Objections et Tentations

Chapitre 13 : Héritiers de la Perfection

5023 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/02/2026 14:05

Sept ans plus tôt


***


Date inconnue, 20h15

Résidence Von Karma


Miles poussa la lourde porte de la résidence, ou plutôt du manoir, de sa famille adoptive. L'endroit était à l'image de son propriétaire : riche, raffiné, royal et fastueux. Le sol de marbre poli capturait la lumière des lustres suspendus au plafond vertigineux. Chaque pas résonnait avec une précision presque militaire. Les murs, habillés de boiseries massives, soutenaient des dorures délicates et des ornements sertis d’or et d’argent. Par endroits, le platine et même le diamant ponctuaient la décoration avec une ostentation parfaitement assumée. Ici, le luxe n’était pas une préférence mais plutôt une règle. Les meubles, recouverts de cuir sombre et de velours épais, semblaient tout droit sortis d’un palais. Un simple effleurement suffisait à comprendre que tout, dans cette maison, était d’une qualité irréprochable. Rien de moins pour le prestigieux Manfred von Karma.


Miles retira soigneusement ses chaussures brunes et les aligna avec une précision quasi obsessionnelle. Rien ne devait déroger de cette perfection qui lui avait été enseignée, depuis son adoption chez les Von Karma. Il remarqua immédiatement deux autres paires : celles de sa sœur et celles de son mentor. Ils étaient là et il était rentré tard. Encore. Son regard se perdit un instant dans le vide. Il avait travaillé des heures supplémentaires sur son prochain dossier. Chaque argument devait être irréfutable. Chaque pièce parfaitement ordonnée. La perfection n’était pas une option. C’était une obligation et, à cela, Miles Edgeworth était déjà habitué. Cela faisait déjà onze ans que son quotidien se résumait à mettre en pratique tout ce que lui enseignait son tuteur légal.


Il portait un habit bourgogne qui avait été fait sur mesure pour lui avec élégance. Sa cravate blanche à froufrous débordait de son col et son gilet bleu était brodé de fils dorés qui témoignaient de l’influence évidente de son mentor.


— Je suis à la maison.


Sa voix claire brisa le silence mais ne reçut aucune réponse. Il traversa l’arche menant au salon principal. De hautes fenêtres s’élevaient jusqu’au plafond. Elles étaient dissimulées derrière de lourds rideaux bleu marine. C'était le soir et les rideaux étaient toujours fermés pour ne pas que des curieux puissent voir à l'intérieur de la demeure. Au loin, dans la pièce, un feu crépitait dans le foyer. Assise sur le canapé de velours rouge, Franziska lisait un ouvrage si épais qu’il semblait peser autant qu’un dictionnaire. Le seul bruit ambiant était le claquement sec des brindilles. Au son des pas de Miles qui s'approchait, elle releva la tête.


— Ah ! Petit frère, Miles Edgeworth.

— Bonsoir, Franziska.


La jeune adolescente, alors âgée de treize ans, dégageait une assurance extraordinaire. Ses cheveux, parfaitement peignés, tombaient au niveau de ses omoplates. Son petit fouet orange était soigneusement posé contre la table en verre devant elle. Elle portait une tenue noire ornée de pierres bleues qui brillaient sous la lumière du feu, une cravate en froufrous, comme les autres membres de la famille, un pantalon blanc parfaitement lisse et des gants de cuir de couleur noire.


Curieux de savoir ce qu'elle faisait, le jeune homme prit place à ses côtés sur le divan. Il pouvait enfin respirer de sa journée de travail.


— Que lis-tu ?

— C'est Papa qui m'a prêté toute cette documentation ! prononça-t-elle fièrement, se sentant plus importante que lui. Il s'agit d'une affaire qu'il a remportée et j'étudie le dossier.

— Ah c'est vrai. Quand tu retourneras en Allemagne, tu passeras l'examen du barreau.


La jeune fille rit sournoisement, un sourire glorieux sur son visage.


— Je deviendrai procureure à treize ans ! Beaucoup mieux que toi, idiot de petit frère.


Elle eut un rire presque cruel et lui tira la langue avec une provocation immature. Malgré tout, elle restait une enfant... Même si elle le taquinait souvent de la sorte, Franziska affectionnait beaucoup son frère.


Miles était nouvellement avocat. Il était entré en fonction il y avait peu de temps et, déjà, son nom circulait au tribunal. Étant le protégé de Manfred von Karma, de grandes attentes pesaient sur ses épaules. Un héritage que peu de gens pouvaient honorer. Le mandat était clair et strict : la perfection à tout prix, condamner tous les criminels sans exception et l'échec n'était pas une option. Des principes qui lui avaient été répétés, voire martelés, jusqu'à devenir les siens. Franziska nourrisait cette ambition de devenir une grande avocate comme son père. Un objectif qui semblait inatteignable mais faisable pour une prodige comme elle. Tous les yeux étaient rivés sur eux. Les gens chuchottaient dans leur dos. Ils se taisaient dès qu'ils passaient. Même que certains tremblaient en leur présence. Miles avait remporté toutes ses affaires. Pas une seule défaite. Les rumeurs à son sujet commençaient déjà. Certains journaux l'appelaient le « Procureur Démon. » Un titre qu'il accueillait avec un calme presque glacial. Être formé personnellement par Von Karma signifiait, pour beaucoup, être complice de méthodes douteuses. D'être immoral. Le jeune Miles ne pouvait pas y échapper car, après tout, Manfred était lui-même victime de rumeurs. Le légendaire procureur était poursuivi par les échos de falsifications. Il était donc naturel que son apprenti soit aussi perçu comme étant un faussaire. Son succès était trop rapide et trop parfait.


— Edgeworth !


Le frère et la sœur sursautèrent au son de la voix ferme qui provenait d'une pièce adjacente. Ils se tournèrent d'un même mouvement pour observer, par-dessus le dossier du canapé, un homme marcher d'un pas sûr vers eux. Manfred avançait, pas après pas, sa canne frappant le sol de marbre avec une régularité implacable. Son costume bleu impeccable était presque identique à celui de Miles. Seule la pierre bleue incrustée dans sa cravate le distinguait. Un air autoritaire plombait l'environnement, dès son apparition. Dans sa main libre se trouvait une enveloppe jaune.


— Je vous écoute, monsieur, répondit Miles en se levant aussitôt.


Von Karma ne répondit pas immédiatement. Il brandit l’enveloppe entre deux doigts crispés. Le papier se froissa sous la pression. Miles sentit son estomac se nouer. Il savait de quoi il s'agissait.


— Dans mon bureau. Maintenant !

— Tout de suite, monsieur­.


Les deux hommes marchèrent vers une autre pièce. Franziska les suivit du regard, légèrement inquiète. Son père ne lui semblait pas d'humeur mais elle ne pouvait rien y faire. Elle espérait juste que Miles n'ait pas de problème. Elle retourna difficilement à sa lecture. Se concentrer ne lui était pas évident. Son esprit ne coopérait pas et son inquiétude était grandissante.


Von Karma invita Miles à entrer le premier, puis referma la porte avec une lenteur calculée. La nervosité de Miles était grande mais il faisait tout en son pouvoir pour la dissimuler. Il ne devait pas lui montrer la moindre faiblesse. Manfred se plaça devant la fenêtre, les mains croisées derrière le dos en contemplant la rue sous ses yeux. Il put observer le reflet du jeune homme dans la vitre.


— Nous avons encore reçu une lettre au bureau des procureurs, déclara-t-il d’un ton sec. Elle t’est adressée. De cet individu… Phoenix Wright.


Il prononça son nom avec mépris en se retournant et en jetant la lettre sur son bureau, comme s'il s'agissait d'un objet contaminé. Une distraction pouvant empoisonner son précieux successeur. Miles sentit sa gorge se serrer et avala sa salive en posant ses yeux sur l'enveloppe jaune. Il remarqua, par la même occasion, que le papier était intact et donc que personne ne l'avait ouverte.


— Il s'agit de la neuvième lettre, Manfred poursuivit avec un regard sévère. C'est du harcèlement, Edgeworth ! Demain, nous déposerons une plainte contre lui.

— N-Non !


Le mot s'échappa entre ses lèvres trop vite, malgré lui. Il prit conscience de son ton de voix et se ressaisit dans l'immédiat. Il se racla la gorge avant de reprendre la parole.


— Ce ne sera pas nécessaire, monsieur. Je vais m’en occuper personnellement. Je veillerai à ce que cette correspondance, en sens unique, cesse immédiatement.


Manfred croisa les bras. Ses doigts se crispèrent sur la manche de son costume, le froissant. Sa mâchoire se contracta, démontrant son irritation.


— Qui est-il, exactement ? Pourquoi t’écrit-il ?


Il fit un geste brusque de la main, comme s’il balayait une poussière invisible. Miles sentit les souvenirs remonter malgré lui. Une salle de classe. Une amitié simple. Une enfance qui lui semblait si loin.


— Phoenix Wright... souffla-t-il.


Le nom avait le goût du passé. Un passé dont l'avocat débutant avait tenté d'effacer de sa mémoire. Ils ne s’étaient pas vus depuis presque dix ans. Dix ans de silence, de distance et de transformation. Miles ignorait comment Phoenix avait retrouvé sa trace.


— Il était mon ami, lorsque nous étions enfants.


Le mot ami était peut-être maladroitement choisi. Ce n'était pas ce que voulait entendre son mentor.


— Un ami ? répéta Manfred avec un ricanement sec. Hmph ! Il n’est rien d’autre qu’un boulet. Je refuse que quiconque compromette ton travail.


Ses poings se serrèrent. L’autorité dans sa voix n’était pas une menace mais un ordre. Miles resta parfaitement immobile. Son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait voulu, mais son visage demeurait impassible.


— Ce n’est pas mon intention de laisser un individu externe me distraire de mes fonctions, répondit-il sans émotion.


Manfred l’observa longuement. Il cherchait la moindre contraction ou la moindre hésitation dans son regard. Il cherchait une fissure ou encore un tremblement. Il ne trouva rien de la sorte.


— Très bien, finit-il par dire. Je me sens généreux, aujourd’hui.


Miles leva légèrement un sourcil sans rompre sa posture.


— Je ne porterai pas plainte. Mais je ne veux plus jamais revoir la moindre lettre de sa part au bureau. Trouve une solution et élimine cette rapace de ta vie. Sinon, je m’en chargerai moi-même. Me suis-je bien fait entendre, Edgeworth ?


Il claqua ses doigts ensemble, un bruit fort et sec qui résonnait dans toute la pièce. Miles resta stable devant l'homme. Il eut l'impression que son sang traversait ses veines à une vitesse folle. Il sentait son pouls dans ses tempes.


— Absolument, monsieur.


Il prit l’enveloppe sur le bureau avec une délicatesse qui contrastait avec le mépris dont elle venait d’être l’objet.


— Je vais jeter cette lettre et régler le problème. Vous pouvez compter sur moi, monsieur von Karma.


Le regard que Manfred posa sur lui était lourd, presque inhumain, comme s’il tentait de sonder son âme pour y détecter la moindre désobéissance. Finalement, il détourna les yeux.


— Tu peux disposer.

— Bonsoir, monsieur.


Miles s’inclina avec la précision impeccable qu’on lui avait inculquée, puis quitta le bureau sans un mot de plus. La porte se referma derrière lui dans un léger claquement étouffé. Il pouvait enfin respirer. Dans le couloir, il aperçut une silhouette se dissimuler vivement derrière un mur. Franziska. Il devina qu’elle avait tout entendu ou du moins essayé. Une part de lui aurait dû s’en agacer. Au lieu de cela, il ressentit une étrange fatigue. Il ne lui en tint pas rigueur. La petite était curieuse et il n'avait pas l'énergie pour lui faire la morale quant aux conversations privées entre adultes.


Il gravit le grand escalier en bois. L’écho de ses pas résonnait dans le manoir silencieux. Lorsqu’il atteignit l’étage, il s’arrêta un instant devant la porte de sa chambre, comme pour reprendre son souffle, puis entra.


Il activa l'interrupteur et la pièce s’illumina. Tout était impeccable. La femme de ménage était passée dans la journée. Les draps étaient parfaitement tirés, les surfaces luisantes, l’air presque trop pur. Cette chambre n’avait rien d’un refuge chaleureux. Elle ressemblait davantage à une vitrine ordonnée, comme un espace où rien ne devait dépasser. Tout devait rester impeccable en tout temps. Le grand lit reposait sur un tapis rouge épais. Même à travers ses bas noirs, Miles en sentit la douceur. Une douceur presque indécente dans cet environnement si strict. Si froid.


Il retira lentement sa veste, puis son gilet en les déposant soigneusement sur la couverture rouge assortie au tapis. D'un coup habile avec ses doigts, il défit sa cravate qui tomba dans sa main et la déposa, elle aussi, sur le lit. Il ne conserva que sa chemise blanche et son pantalon. Ses gestes étaient calculés mais, son esprit, lui, était ailleurs. L’enveloppe jaune reposait toujours dans sa main. Il tourna la tête vers la porte de sa chambre. Immobile. À l’écoute. Le silence régnait. Il était seul. Alors, presque fébrilement, il déchira le papier. Le son sec de la déchirure sembla trop fort. C'était son petit secret et il ne voulait pas être démasqué. Cette lettre, il l'attendait avec excitation. Comme un enfant le jour de Noël. Même si, pour lui, Noël n'avait plus cette même signification qu'autrefois.


« Salut Miles, c’est Phoenix.


Je t’écris encore, dans l’espoir un peu naïf de recevoir une réponse. Je sais que cela fait des années. Peut-être m’as-tu oublié. Peut-être que je ne suis plus qu’un souvenir d’enfance pour toi.

Mais moi, je ne t’ai jamais oublié.

Je m’inquiète. Il y a cet article dans le journal, celui avec ta photo. Ils disent que tu serais un procureur frauduleux. Que tu gagnerais à tout prix. Que la vérité passerait après la victoire.

Je refuse d’y croire.

Tu disais vouloir devenir avocat de la défense, comme ton père. Tu parlais de lui avec des étoiles dans les yeux. Tu voulais défendre ceux que personne ne voulait défendre. Aider les gens à retrouver leur liberté.

Pourquoi as-tu changé de voie ? Pourquoi toutes ces rumeurs ? Ça ne te ressemble pas.

Je ne sais pas ce qui s’est passé l’année où tu es parti. Tu es disparu du jour au lendemain. Larry et moi, on ne comprenait rien. On était inséparables et, soudainement, plus rien. Pas d’explication. Pas d’adieu.

Si quelque chose t’est arrivé, si tu as eu mal, je suis prêt à t’écouter, Miles. Vraiment.

Je sais que le vrai Miles existe encore.

Et j’y crois.


Phoenix Wright. »


Le procureur fixa les mots qui tremblaient sur la page, comme si l'émotion de l'expéditeur avait traversé l'encre elle-même. La calligraphie de son ami n'était pas la plus belle mais le message était sincère. Cette même sincérité lui faisait mal. Plus mal qu'une accusation. Une chaleur désagréable lui serra la poitrine. Il relut la phrase : Je sais que le vrai Miles existe encore. Le vrai Miles. Qui était-il, désormais ? Le garçon qui rêvait de justice aux côtés de son père ? Ou le procureur façonné par l’exigence stricte des Von Karma ? L'avocat ressentit un dilemme en lui. Il avait envie de lui répondre et de lui expliquer son départ mais, d'un autre côté, c'était une vie qu'il avait longtemps abandonnée. Une histoire du passé qu'il tentait d'oublier. Il ferma brièvement les yeux. Il ne pouvait lui expliquer tout ce qui s'était passé. Il ne pouvait pas lui parler du procès, du coup de feu, qu'il croyait être le tueur de son père et la culpabilité monstrueuse qui le rongeait de l'intérieur. Il ne pouvait pas lui parler de cette main, celle de Manfred von Karma, qui lui avait été tendue, alors qu'il était à son plus bas. Vulnérable. Miles se croyait incapable d'expliquer qu'il était maintenant une arme parfaite, minutieusement modelée par Von Karma. Non... Il ne pouvait pas. Il avait fait un choix et ce choix était celui de suivre le chemin des Von Karma. Il se devait de se concentrer à la tâche et de condamner les criminels à la prison. Il ne voulait pas en laisser un seul en liberté. C'était ça son devoir. Sa nouvelle vie. Sa nouvelle identité.


Avec un soin presque cérémonieux, Miles plia la lettre et la glissa dans son enveloppe. Il se retourna vers sa table de nuit et ouvrit le tiroir inférieur. À l’intérieur, plusieurs enveloppes de différentes couleurs étaient soigneusement alignées. Il prit un moment pour les regarder en silence, pensif. Puis, il soupira. Il avait menti à Manfred. Il ne les avait jamais jetées. Ces lettres, il les gardait comme on garde des fragments d’un monde disparu. Elles lui rappelaient une époque plus lumineuse. Lorsque son père était encore en vie. Lorsque les rires dans la cour d’école étaient plus importants que les verdicts. Lorsque l’innocence n’était pas une faiblesse. Une nostalgie douloureuse lui noua la gorge. Il ajouta l'enveloppe jaune à sa collection et referma brusquement le tiroir, comme on referme une plaie. Il ne devait pas laisser ces émotions prendre le dessus. Elles troublaient le jugement et fragilisaient la détermination. Demain, il irait voir le facteur. Les lettres ne devaient plus passer par le bureau du procureur en chef. Il serait ferme, à ce sujet. Phoenix ne devait pas attirer l’attention de Von Karma. L'homme était si vicieux, il ne voulait pas qu'un terrible événement ne se produise.


De cette façon, il continuerait de recevoir ses lettres personnalisées et écrites à la main. Il voulait les recevoir, même s’il ne répondait jamais. Les lire lui faisait du bien. Un bien discret. Son petit secret à lui. Un plaisir coupable et égoïste. Il en ressentait presque de la honte. Mais c’était le seul lien qu’il s’autorisait avec celui qu’il avait été. Avec le Miles qu'il était, autrefois.


Retour au présent


***


6 octobre, 18h30

Résidence Edgeworth


La cuisine était baignée d’une lumière chaude. L’odeur du citron, du poisson et du fromage flottait dans l’air. Miles portait un tablier rose noué autour de son cou et de sa taille, un contraste presque ironique avec son sérieux légendaire. Sous le tissu, son chandail bourgogne à col roulé moulait sa silhouette. Les manches retroussées dévoilaient ses avant-bras fermes et musclés. Il disposa le filet de saumon sur un lit de fromage de chèvre assaisonné et de tomates cerises. Il déposa des tanches de citrons avec précision sur le poisson, comme des pièces sur un échiquier. Un filet d’huile d’olive vint parfaire l’ensemble avant qu’il ne glisse le plat au four.


On frappa à la porte.


Il leva un sourcil, puis observa l'heure affichée à sa montre. Son invité était en avance. Il nettoya rapidement ses mains et les essuya avec un torchon, plus soigneusement que nécessaire, comme pour se donner une seconde de plus pour ajuster l’expression impassible qu’il arborait si souvent. Puis, il se dirigea vers l’entrée. En ouvrant la porte, il resta un instant figé.


— Bonsoir, Miles Edgeworth.


La voix était tranchante et parfaitement maîtrisée.


— Franziska ! Je suis surpris de te voir. Bonsoir à toi aussi.


Elle demeura sur le seuil, le dos droit. Un manteau noir moulait sa petite stature. Son nez et ses joues rougissaient par le froid de l'automne.


Pendant quelques secondes, aucun des deux ne bougea. Elle le détaillait lentement, de ses cheveux soigneusement coiffés jusqu’aux manches retroussées de son chandail bourgogne. Elle ne fit aucune remarque quant au tablier.


— Vas-tu m’inviter à entrer, Miles, ou dois-je me frayer un chemin moi-même ?


Ses doigts se resserrèrent autour du manche de son fouet. Un simple geste mais lourd de promesses. L'avocat soupira en s'écartant pour l'inviter à l'intérieur. Il ne voulait pas subir les coups violents de son fouet. Sa sœur était, malgré son petit gabarit, assez forte pour laisser des marques sur le corps.


À peine eut-elle franchi le seuil qu’elle huma l’air, les narines frémissantes.


— J’arrive au moment du dîner, on dirait. Pardonne mon intrusion, petit frère.


Son ton se voulait détaché mais ne l’était pas tout à fait.


— Ce n’est rien.


Il tendit la main. Elle retira son manteau noir d’un geste vif et le lui confia sans un mot. Il le suspendit dans le placard, puis l’invita à le suivre vers la cuisine. La pièce était ordonnée et contrôlée. Digne de l'image de son frère.


— Je terminais la préparation, justement.


Il mouilla un linge sous l’eau chaude et nettoya le plan de travail. De l’autre côté de l’îlot, Franziska s’installa sur l'un des trois tabourets à sa disposition. Le dos bien droit, elle joint ses mains ensemble et y appuya son menton en observant l'homme devant elle.


— À quoi dois-je cette visite, chère sœur ?

— Hmph.


Elle croisa les bras, détournant légèrement le regard.


— Je voulais te parler. De ton rôle professionnel.


Leurs regards se croisèrent. Elle était sérieuse mais Miles n'arrivait pas à décoder les émotions qu'elle ressentait. D'un coup, il remarqua quelque chose de plus fragile. Une certaine tension sur son visage. Comme si elle était en colère et triste à la fois. Il déposa le linge sur le meuble et prêta toute son attention à la jeune femme.


— Que veux-tu dire ?

— Tu es un procureur, idiot !


Sa voix claqua plus fort qu’elle ne l’avait prévu. Elle se racla la gorge, contrariée par sa propre perte de contrôle.


— Que fais-tu de l’autre côté du banc ? Aux côtés de cet avocat idiot ? Son idiotie finira par déteindre sur toi. Et tu deviendras idiotement corrompu.


Il l'écouta parler et, tout en gardant un ton ferme mais sensible à la fois, il lui lança :


— Tu es inquiète ?


Elle se figea sur son tabouret. Elle ne voulait pas l'admettre. Admettre ressentir quelque chose de la sorte serait admettre une faiblesse et, ça, Franziska ne pouvait pas se le permettre. Elle ne voulait pas démontrer la moindre faiblesse. Pourtant, le mot avait frappé juste.


— I-Idiot ! Il n’y a qu’un idiot comme toi pour imaginer… de telles idioties !


Elle serra les poings et les posa brusquement sur l’îlot.


— Stupide ! Quelles sottises racontes-tu ?


Ses mots s’enchaînaient mais sa voix tremblait à peine. Miles contourna, sans un bruit, ce qui les séparait pour se rendre à ses côtés. Elle ne le vit pas s'approcher car la jeune femme était trop occupée à lancer des insultes. Quand sa main se posa sur son épaule, elle se raidit comme si on l’avait électrisée, puis le silence tomba. Elle n’était pas habituée à ce genre de contact. Dans leur enfance, il n’y avait eu ni gestes tendres ni étreintes rassurantes. Seulement des attentes, des exigences et des ordres. La performance avant tout. La perfection ou rien. La chaleur de la main de Miles contrastait violemment avec cette éducation glaciale. Elle leva les yeux vers lui, troublée par cette attention qui ne lui ressemblait pas.


— M-Miles ?


Sa voix se faisait plus petite.


— Je ne vais pas t'abandonner encore, Franziska.


Elle écarquilla les yeux. Le mot « encore » portait un poids immense. Le mot l'écrasait, elle sentait qu'elle allait s'effondrer sous cette tension.


Après la condamnation de Manfred, Miles avait quitté le pays en laissant derrière lui une lettre presque morbide. On pouvait y lire : « Le Procureur Miles Edgeworth a choisi la mort. » Pendant environ une année entière, plus personne n'avait eu de nouvelles de Miles. Elle s'était sentie trahie et seule avec un nom, un héritage, beaucoup trop lourd à porter par soi-même. Puis, il y avait de cela quelques mois plus tôt, il s'était retrouvé mêlé dans des affaires complexes où elle enquêtait sur un réseau de contrebande. Lors de ces aventures, Miles investiguait, par la même occasion, sur la corruption au sein du sytème de justice. Elle l'avait vu renoncé à son badge de procureur pour poursuivre son enquête de façon indépendante. Elle l'avait accusé de fuir et de l'abandonner de nouveau, à ce moment. Elle avait eu peur. Peur qu’il disparaisse définitivement. Au final, Miles avait réintégré son poste de procureur et Franziska était rassurée. Son frère était revenu.


— N’oublie pas, murmura-t-il, je ne suis pas officiellement en fonction pour le moment.

— Alors que fais-tu avec Phoenix Wright ?


Le nom fut prononcé comme une accusation.


— Je l’aide dans son enquête. Rien de plus.


Il retira doucement sa main. Le froid revint sur son épaule et, contre toute attente, cela lui déplut. Elle détourna légèrement le regard. Elle détestait cette sensation de vulnérabilité mais elle détestait encore plus l’idée de le perdre. Elle aimait son frère et avait, malgré sa carapace, apprécié son geste de tendresse. Elle avait peur de le perdre, comme si elle vivait avec des traumas du passé. Miles était un génie. Un grand déducteur. Il connaissait bien sa sœur et ressentait son besoin d'être rassurée.


Un coup d'œil à la montre à son poignet lui indiqua qu'il était bientôt l'heure où Phoenix allait arriver.


— Il arrive bientôt pour dîner, d'ailleurs.

— Oh ? Miles, tu cuisines pour ce minable avocat ?


Il esquissa un léger sourire et se dirigea de l'autre côté de l'îlot pour s'emparer d'un chaudron. Il fit couler l'eau à l'intérieur.


— Minable est excessif. Je concède qu'il peut être idiot, par moments.


Un sourire satisfait étira les lèvres de l'allemande.


— Je comprends que je dois quitter bientôt.

— Ce serait préférable. Nous devons travailler sur l’affaire.


Elle se redressa, retrouvant toute sa prestance habituelle.


— La victoire sera mienne demain. Tu retourneras ensuite à ta place de procureur. Ne fais pas honte au nom des Von Karma, Miles Edgeworth.

— Hmph. Je ne comptais pas le salir. Mais permet-moi d’objecter : la victoire ne sera pas tienne.


Elle croisa les bras, sourire compétitif aux lèvres.


— Nous verrons cela.


Il posa le chaudron sur le feu. Miles la regarda, un sourire tendre au visage. Il savait comment sa sœur était compétitive. Par contre, il reconnaissait sa grande douceur et il savait qu'elle avait ses doutes quant aux soupçons contre Maya, la suspecte de cette affaire de meurtre. Elle était incertaine elle-même et c'était pour cette raison qu'elle avait proposé un prolongement au tribunal. Même si elle tenait à gagner, au fond, elle ne voulait pas qu'une personne soit accusée à tord.


Miles reprit un air plus sérieux et se pencha légèrement vers elle pour diminuer la distance qu'il y avait entre eux.


— Es-tu rassurée, Franziska ?


Elle soutint son regard. Il n’y avait aucune ironie dans ses yeux.


— … Je vais te croire. Je voulais simplement m’assurer que ton cœur restait du côté du procureur.

— Toujours.


La prodige se remémora un souvenir récent où ils enquêtaient ensemble.


— Il y aura toujours une place pour toi comme mon subordonné, petit frère. Je te la réserve.


Il inclina légèrement la tête.


— J’ai hâte de retravailler avec toi… patron.


Ils échangèrent un rire complice. Il était court mais sincère. Ils furent interrompus par quelqu'un qui cognait à la porte. Miles s'empressa d'aller répondre.


— Ce doit être Wright.


Il ouvrit la porte et l'avocat en bleu le salua.


— Salut, Edgeworth.


Phoenix se tenait là, légèrement essoufflé, avec les mains dans les poches. Il hésita avant de franchir le seuil, comme s’il pénétrait dans un territoire inconnu. Il était légèrement nerveux. C'était la première fois qu'il allait découvrir le monde plus intime de Miles Edgeworth.


— Phoenix Wright. Bonsoir.


Phoenix jeta un coup d’œil derrière son hôte et blêmit en voyant Franziska s’approcher avec son fidèle fouet à la main et un sourire narquois aux lèvres.


— F-Franziska ?

— C'est le temps pour moi de partir, annonça-t-elle. Passez un bon moment ensemble et on se voit demain au tribunal.


Miles lui tendit son manteau. Elle l’enfila avec élégance et sortit en les saluant de la main. La porte se referma. Phoenix resta immobile une seconde, puis relâcha un souffle qu’il ne savait pas retenir. Il ressentait une étrange légèreté dans la poitrine. Un mélange de nervosité et d’anticipation. Il était enfin seul avec lui. Il observa discrètement l’appartement. Une odeur de saumon flottait dans l'air. La chaleur de la lumière accompagnée par le calme presque intime des lieux l'intimidaient quasiment. Il avait attendu tout l’après-midi ce moment. Il voulait voir une facette de Miles que le tribunal ne révélait jamais. Pas le procureur froid et redoutable. Juste Miles.

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