Entre Objections et Tentations
6 octobre, 18h50
Résidence Edgeworth
La porte venait à peine de se refermer derrière lui que Phoenix sentit le silence de l’appartement l’envelopper. Un silence riche, presque velouté, brisé seulement par une musique classique discrète qui s’échappait du salon. Il se tenait là, droit comme un piquet, son manteau noir encore sur les épaules avec les mains enfouies dans les poches comme pour s’y cacher. Il scruta d'un coup d'œil rapide les environs.
— C'est joli, chez toi. Merci de l'invitation.
La lumière était tamisée, enveloppant d'une couleur dorée les lieux. Sur les murs, des cadres étaient soigneusement alignés. Rien ne dépassait. Tout respirait la maîtrise, l’élégance et la précision de Miles Edgeworth. Ce dernier esquissa un sourire à peine perceptible au commentaire de son ami et lui tendit la main. Phoenix, nerveux, la serra aussitôt. Le regard de Miles se durcit.
— Ton manteau, Wright !
— Ah ! Bien sûr...
Un rire maladroit lui échappa. Il retira son manteau trop vite et s’y emmêla presque. Il le tendit à son hôte. Miles le suspendit avec soin dans le placard, comme si le geste avait été répété mille fois auparavant. Une odeur chaude flotta jusqu’aux narines de Phoenix.
— Ça sent bon, en tout cas.
Une fragrance de beurre, d’herbes fraîches, et surtout… de poisson. Une odeur agréable qui fit saliver l'invité qui avait sauté le déjeuner.
— J’espère que tu ne vois aucun inconvénient à manger du poisson deux soirs de suite. J’ai cru comprendre que tu avais apprécié le dîner d’hier.
— Oh. N-Non, aucune objection.
Un souffle amusé passa par les narines de Miles au choix de mot douteux. Il l’invita d’un geste à le suivre. Phoenix retira ses chaussures et s’aventura plus loin dans l’appartement. Ils arrivèrent au salon où des toiles ornaient les murs d'un rouge profond. Les lumières au plafond étaient tamisées rehaussant une ambiance plus intime. Un canapé rouge impeccablement entretenu trônait face à un foyer éteint. Au-dessus de ce dernier, un téléviseur plat sur une chaîne de musique classique. Tout semblait pensé et à l'image du procureur. Phoenix s’approcha des grandes fenêtres dissimulées derrière d’épais rideaux rouges. Il écarta légèrement le tissu et son souffle se suspendit. Los Angeles scintillait sous la nuit. Les lampadaires, les bâtiments et les voitures dessinaient des rivières lumineuses. L'horizon était incroyable à contempler.
— Wow...
Du quatrième étage, la ville paraissait à la fois immense et fragile. Si différente de la vue banale depuis son propre appartement.
— C'est magnifique...
C'était plus fort que lui, il murmura sa phrase comme pour ne pas être entendu. Phoenix aimait ce qu'il voyait. Une raclement de gorge capta son attention et il se tourna vers son ami qui se tenait le dos droit à côté du canapé.
— Aimerais-tu un apéritif, Wright ?
— Un… apéritif ? Phoenix cligna des yeux. Edgeworth, on n’est pas dans un restaurant cinq étoiles !
Les sourcils du procureur se froncèrent aussitôt. Il croisa les bras avec la silhouette bien droite.
— Voilà précisément ce qui nous distingue. Tu sembles croire qu’un apéritif est réservé aux grandes occasions.
— Oh, pardonnez-moi, M. Edgeworth. Je ne suis donc pas une grande occasion.
— Wright !
Il pinça l’arête de son nez avec un soupir contenu. Le geste était familier et Phoenix éclata de rire.
— Je plaisante ! Qu’est-ce que tu me proposes ?
Il glissa ses mains dans ses poches, incapable de décider où les poser. La présence de Miles, son appartement élégant, l’odeur délicate qui flottait dans l’air… tout cela le rendait étrangement conscient de lui-même.
— Aimes-tu les boissons fruitées ? demanda Miles en attrapant ses propres coudes, pensif.
— Honnêtement ? N’importe quoi. Je ne suis pas difficile.
— Bien. Viens.
La cuisine baignait sous une lumière plus blanche et plus vive. L’odeur du saumon chaud s’y faisait plus insistante, mêlée au beurre fondu et à une pointe d’aneth. Phoenix en eut l’eau à la bouche et prit place sur l'un des tabourets. Miles contourna l’îlot central avec aisance et ouvrit le réfrigérateur pour s'emparer des ingrédients de son cocktail. Deux verres couverts d'une fine buée y attendaient déjà. Phoenix arqua un sourcil.
— Ah… Tu as préparé le coup.
— Comment ça ?
Le procureur déposa une bouteille de rhum blanc et plusieurs flacons colorés sur le plan de travail.
— Les deux verres sont déjà refroidis.
— Évidemment que je suis préparé. Nous ne sommes pas tous du genre à improviser au dernier moment.
Un sourire discret étira les lèvres de Phoenix.
— Touché.
Phoenix rit légèrement. Il savait qu'il ne faisait que le taquiner. Miles fouilla dans ses armoires et sortit un shaker argenté. Il se retourna vers son frigo qui avait pour fonction de distribuer de la glace. Cette dernière tinta et le bruit clair des cubes tombant dans le métal résonna agréablement dans la pièce. Sans mesurer, il versa le rhum blanc et un sirop rouge épais.
— Je suis surpris que tu ne mesures pas, remarqua Phoenix.
— Disons que je suis habitué, répondit-il sans lever les yeux.
— Je ne te savais pas amateur d'alcool à ce point.
— Oh ? il rencontra son regard. Ne me fais pas passer pour un alcoolique, Wright.
Le ton de Miles était sec mais ses yeux gris brillaient d'amusement. Phoenix laissa échapper un rire puis prit la bouteille de rhum blanc entre ses mains. Il la fit tourner doucement. Il remarqua qu'elle était à moitié vide.
— Tu reçois souvent ? demanda Phoenix, curieux.
— ... Peut-être.
— Uh ? Peut-être ?
Cette réponse l’intrigua davantage qu’un oui ou qu’un non. Il avait toujours imaginé Miles seul dans cet appartement trop vaste, entouré de dossiers et de silence. Sans répondre immédiatement, le procureur versa un filet de nectar de fraise et du jus de citron dans le shaker. Il arqua un sourcil en direction de son invité.
— Qu'est-ce qu'il y a, Wright ?
L’odeur fraîche et acide se répandit dans l’air chaud de la cuisine.
— R-Rien… enfin si. Je suis juste surpris. Tu ne m’as jamais parlé de tes amis. Je te pensais avec un… réseau limité.
Il accompagna sa phrase d’un geste maladroit vers sa nuque, comme s’il cherchait à se gratter l’embarras. Miles ne répondit pas. Il referma le shaker et se mit à l’agiter avec des mouvements secs et précis. Le bruit de la glace heurtant le métal résonna entre les murs. Le silence entre eux, quant à lui, s’alourdit. Phoenix sentit une tension dans l'atmosphère mais sa curiosité était plus forte. Il se redressa légèrement sur son tabouret.
— Tu les connais d’où ?
— Tu es bien curieux, ce soir.
Le ton n’était pas agressif mais plutôt fermé et défensif. Phoenix le ressentait mais ce n'était pas suffisant pour l'arrêter dans sa quête.
— C’est normal, non ? insista Phoenix plus doucement.
Miles posa le shaker et ouvrit le réfrigérateur. Il en sortit une lime bien verte et encore perlée de fraîcheur. Il se pencha, hors de la vue de Phoenix un instant, pour attraper une planche en bois et saisit un petit couteau fixé à une bande magnétique. Le métal refléta un éclat froid.
— … Peut-être.
La lame trancha la lime avec un bruit net. Une première rondelle. Puis une seconde. Le parfum zesté éclata dans l’air.
— Ce ne sont pas vraiment tous des amis, comme tu le dis.
Phoenix observa chacun de ses gestes. Miles passa la tranche de lime sur le rebord des verres, les faisant tourner lentement entre ses doigts. Puis il se retourna vers une armoire pour attraper un sac de sucre. Il l'ouvrit et en versa une fine couche blanche sur la planche, avant d'y plonger les verres tête en bas. Les cristaux s’accrochèrent au verre comme du givre.
— Des collègues, alors ? hasarda Phoenix.
— Entre autres. Des collègues et une amie.
Le mot résonna plus longtemps que prévu.
— Une amie ?
Une chaleur diffuse se répandit dans la poitrine de Phoenix. Elle était lente mais envahissante, comme une vague qui ne prévient pas. Son esprit s’emballa malgré lui. (Une amie ? Est-ce qu’il… fréquente quelqu’un ?) Sa curiosité était piquée au vif. Pourtant, il connaissait Miles. Il savait combien ce terrain était fragile, presque miné. Parler de sentiments avec lui revenait à avancer sur une glace trop fine : un pas de trop et tout se fissurait. Il avait pourtant envie d'en savoir plus.
— … Oui, répondit simplement Miles.
Un seul mot. Dit avec calme et maîtrise.
— Je ne savais pas ! Je suis content pour toi, Edgeworth !
Le procureur, vêtu de son col roulé bourgogne qui contrastait avec la pâleur de son visage, le fixa avec une perplexité évidente.
— Wright. Tu fais totalement fausse route.
— Oh ?
— Cette amie est une jeune fille. Elle a dix-sept ans, pour être exact.
— Oh.
— Oui, c'est ça « oh. »
Phoenix porta la main à sa nuque, le regard fuyant vers le plafond comme s’il cherchait une issue de secours. Son embarras ne pouvait pas être masqué.
— Pardon. Mon imagination a pris un raccourci.
Un soupir discret, presque amusé, traversa les lèvres de Miles.
— Elle se prénomme Kay. Je l'ai rencontrée plus tôt cette année. Au mois de mars, pour être précis. Mais il n'y a pas qu'elle.
Pendant qu’il parlait, il reprit le shaker. La lumière au-dessus de l’îlot faisait briller le métal poli. Il versa le liquide rouge dans les verres avec précision. Le cocktail coulait en un filet épais.
— J’ai aussi rencontré M. Winner, Mme Gavèlle et d’autres personnes. J’ai même renoué avec un avocat formé par mon père.
Phoenix releva aussitôt la tête.
— Ton père ?
Miles hocha doucement la tête.
— M. Fender, son nom. Il est l'homme qui a repris le cabinet de mon père.
Sa voix s’était faite plus basse avec un peu plus de retenue. Il était rare qu'il parlait de son père. Miles posa deux tranches de lime sur les rebords sucrés des verres. Le vert vif contrastait avec le rouge profond de la boisson. Il en tendit un à Phoenix.
— Un peu comme tu as repris le cabinet de Mme Fey.
Phoenix accepta le verre, observant la beauté de la couleur.
— Donc... tu les invites souvent ici ?
— Non.
La réponse fut immédiate. (Oh.) Miles leva légèrement son verre vers lui.
— Ce n'est pas mon genre d'inviter des gens à mon domicile.
— Je me sens privilégié, alors.
Leurs verres s’entrechoquèrent dans un tintement clair et cristalisant. Le son sembla suspendu dans l’air. Phoenix goûta. L’alcool frappa d’abord, chaud et franc, avant que la fraise n’adoucisse l’ensemble et que le citron n’y dépose une pointe vive. Un peu fort mais étrangement réconfortant. Miles, lui, parut satisfait. Il passa brièvement sa langue sur le rebord de ses lèvres.
— N’y prends pas goût, Wright, lança-t-il avec un sourire en coin.
— Difficile, quand je suis reçu avec un repas maison et une boisson pareille.
Un rire échappa au procureur. Il était léger mais authentique. Moins contrôlé qu’à l’ordinaire. Ils burent encore.
— Je te remercie.
Il déposa son verre.
— Ce ne sont pas tous des amis, comme je disais, précisa-t-il après un instant. Mais j’apprécie leur compagnie à certaines occasions. Nous avons célébré la première victoire de M. Winner en tant que procureur ici. La fin du tournage du film du fils de Mme Gavèlle aussi. Et quand Kay est en ville, nous dînons ensemble. Sans alcool, évidemment.
Il énumérait ces moments avec sobriété. Pourtant, quelque chose de plus doux filtrait entre les mots. Sans s’en rendre compte, il décrivait des instants partagés, des réussites fêtées et des moments de rencontres. C'était la définition pure de ce qu'était une amitié et, peut-être qu’en les nommant, il en prenait conscience. Phoenix l’observait, sincèrement émerveillé et heureux pour lui.
— Je suis vraiment content pour toi.
Phoenix prononça sa phrase comme par réflexe. Miles se figea au commentaire. Une teinte de rouge vint colorer son visage d'habitude si pâle.
— Et puis... il y a toi que je considère comme étant un ami mais pas seulement ça.
Intéressé, Phoenix porta toute son attention à la suite de ce qu'il allait lui dire.
— Tu es aussi un allié indispensable. Je veux changer notre système juridique et, je crois sincèrement, que cet objectif ne serait pas possible sans ton aide.
Cette phrase résonna en Phoenix comme une déclaration. À son tour, le rouge monta à ses joues. Il dissimula son sourire gêné derrière son verre.
— De même, Edgeworth... réussit-il à prononcer.
Il découvrait un Miles plus vulnérable et moins figé dans sa dignité glaciale. Cela le touchait plus qu’il ne l’aurait cru. Leurs verres étaient presque vides et, au même moment, la minuterie du four retentit, brisant la bulle fragile qui les entourait.
— Déjà prêt, remarqua Miles. Attends-moi à la salle à manger, Wright.
Sans contester l’ordre, Phoenix laissa son verre vide sur l’îlot de marbre. Le cristal tinta doucement en touchant la surface. Il longea le mur, ses pas étouffés par le parquet ciré, puis passa sous l’arche qui menait à la salle à manger. Il s’arrêta net. La pièce baignait dans une lumière chaude, diffusée par un lustre élégant suspendu au-dessus de la table. Celle-ci était dressée avec une précision presque cérémonielle : nappe blanche impeccable, couverts alignés au millimètre, verres à pied étincelants, serviettes pliées avec un soin méticuleux. Au centre, une bouteille de vin blanc reposait dans un seau d’argent rempli de glace translucide. De fines gouttes perlaient sur le métal. Il ne manquait que des bougies pour que la scène ressemble à un dîner romantique. Phoenix sentit ses joues chauffer malgré lui. Des pas calmes et assurés approchèrent derrière lui.
— Un problème, Wright ?
Il se retourna trop vite.
— N-Non ! C’est juste… tu as vraiment mis le paquet, Edgeworth !
Le procureur croisa ses bras contre sa poitrine, incertain de comprendre le message.
— Je traite mes invités avec le plus grand soin. Tu ne fais pas exception. Pardonne-moi d’avoir des standards.
La remarque était sèche mais son ton ne l’était pas. Il y avait, derrière la rigidité, une sincérité désarmante.
— Non, non. Ce n’est rien. C’est juste… impressionnant.
Phoenix détourna les yeux, troublé par l’attention invisible mais évidente que tout cela représentait. Peut-être qu'il y pensait trop. Pour dissiper le malaise qui lui serrait la poitrine, il proposa son aide.
— Besoin d'aide avec quelque chose ?
— Non.
Miles s'avança et prit les assiettes avec lui en direction vers la cuisine.
— Je reviens.
— O-OK.
(Merde, mais arrête d'être nerveux !) Phoenix prit de grandes respirations pour se calmer. Il était anormalement nerveux et il avait de la difficulté à comprendre pourquoi. Il connaissait Miles depuis des années. Il savait son goût pour l’élégance, son éducation stricte, son monde fait de codes et d’exigences. Tout ici respirait la discipline et la maîtrise. Trop raffiné. Trop ordonné. Trop… parfait. Malgré cela, l'avocat trouvait ça « trop » pour lui. Trop riche. Trop d'étiquettes qu'il ne connaissait pas. Trop sérieux. Phoenix n'était pas comme ça. Et pourtant... Miles s'en fichait bien. Il se fichait que Phoenix ne réponde pas à ce type de standard à la Von Karma. Ils étaient amis, malgré tout. Il était suffisant. Cette pensée apaisa un peu le nœud dans son estomac. L'avocat rationalisa ses pensées et prit place à la table en attendant le retour de son hôte.
Miles revint avec les assiettes.
— Pardonne-moi du délais.
— Ce n'est rien.
Il les déposa devant eux. L’odeur monta aussitôt : orzo nappé d’une sauce rose onctueuse, filet de saumon délicatement doré sur le dessus, quelques herbes fraîches parsemées comme une touche finale. La faim serra le ventre de Phoenix qui devenait impatient. Miles saisit la bouteille de vin du seau. Il fit sauter le bouchon, brisant le silence un court instant. Le vin, d’un doré pâle, coula dans les verres. Il s’assit enfin et posa sa serviette sur ses genoux.
— Bon appétit. Merci de l’attente.
— Bon appétit. Ça a l’air incroyable.
Ils commencèrent à manger. Les couverts tintaient doucement contre la porcelaine. La musique classique, venue du salon, flottait jusqu’à eux, enveloppant la pièce d’une atmosphère presque irréelle. Phoenix laissa son regard dériver autour de lui. Chaque détail semblait raconter quelque chose de Miles : les étagères ordonnées, les livres reliés, la symétrie presque obsessionnelle de la décoration. Son attention se fixa sur une toile accrochée au mur. Des fleurs aux couleurs pâles qui contrastaient avec les vases sombres sur un fond rouge. Miles suivit son regard.
— Ah, c'est une peinture de Lovis Corinth.
— Corinth, hein. Dis-moi que ce n'est pas une vraie ?
Un rire discret fendit la retenue du procureur.
— Bien sûr que non. Les originaux sont conservés dans des musées ou vendus pour des millions. Celle-ci est une réplique.
— Ouf. J’aurais été tenté de te la voler pour financer mes frais d’avocat.
— Et j’aurais été tenté de te poursuivre immédiatement.
Ils échangèrent un sourire. L’atmosphère se détendit. Puis, Miles posa sa fourchette.
— Sérieusement, Wright… tu ne devrais pas travailler bénévolement pour tes clients.
La remarque tomba sans dureté mais avec cette franchise qui lui appartenait. Phoenix baissa les yeux vers son assiette. La vapeur du saumon s’élevait encore en filaments discrets, brouillant un instant sa vue.
— Je sais bien, Edgeworth. Mais… bizarrement, ce sont souvent mes amis qui se retrouvent accusés de meurtre.
Un soupir amusé passa entre eux.
— De drôles d’amis, en effet.
— Je ne peux pas demander d’argent à Maya. Ni à Larry.
Miles releva légèrement le menton.
— Les Fey vivent dans un manoir, il me semble.
Phoenix secoua la tête.
— Ce n’est pas si simple. Oui, Maya vit dans le manoir familial mais c’est culturel. Sa famille est isolée à la montagne loin de tout. Elle n’est pas aussi riche que tu l’imagines. Ils n'ont même pas la technologie que nous avons. La première fois que Pearls a vu une télévision c'était chez moi. T'imagines ?
Miles demeura silencieux une seconde, son regard attentif.
— Peut-être ai-je mal jugé sa situation.
— Et puis… ça me fait plaisir de les aider. Vraiment. Larry n’a jamais eu de stabilité d'emploi. Maya est mon assistante. Je ne me vois pas leur tendre une facture.
Il haussa les épaules, presque gêné de sa propre sincérité. Miles inclina la tête, cherchant son regard. Phoenix le sentit et leva les yeux. Leurs pupilles se rencontrèrent, sans ironie cette fois.
— Je… comprends ce que tu ressens, dit finalement Miles.
Il fit tourner la base de son verre vide entre ses doigts. Le cristal frotta doucement contre la nappe, produisant un son discret.
— Je ne suis pas mieux. Je travaille bénévolement moi aussi.
Phoenix esquissa un sourire.
— Et je t’en suis reconnaissant. Tu n’es pas obligé de faire tout ça pour elle.
Le mouvement de Miles s’arrêta. Lentement, il redressa le dos, comme s’il se préparait à formuler quelque chose de plus difficile. Il prit la bouteille de vin et remplit leurs verres. Le liquide doré captura la lumière du lustre au-dessus d’eux.
— Je le fais pour toi aussi, Wright.
Le silence qui suivit fut plus éloquent que n’importe quel discours. Phoenix resta figé. Ces mots l’atteignirent en plein cœur, plus profondément qu’il ne l’aurait admis. Il porta son verre à ses lèvres pour masquer l’émotion qui lui montait aux joues. L’alcool commençait à réchauffer leur sang et à délier les retenues. Phoenix appréciait cette vulnérabilité rare.
— Te voir dans ces états dépressifs… c’est alarmant, poursuivit Miles d’une voix plus basse.
— Edgeworth…
— Maya est suspectée à tord. Comme de nombreux autres défendants que j'ai côtoyés au courant de ma carrière... Je veux sauver notre système juridique de ses injustices. C’est ironique, n’est-ce pas ?
— Ironique ?
Miles avala une longue gorgée, comme pour se donner du courage.
— Parce qu’autrefois, je me fichais de ces injustices. Il n’y avait que la victoire. La perfection. Rien d’autre. Le Credo des Von Karma.
Sa main serra le pied de son verre plus fort qu'il ne l'aurait cru.
— J’ai condamné des gens qui étaient probablement innocents.
Ses yeux, d’ordinaire si froids, étaient devenus brillants, presque vitreux. Phoenix sentait l'émotion monter en lui.
— Le titre de « Procureur Démon » ne venait pas de nulle part. Il était mérité. Tous ceux qui entraient dans ma salle d’audience connaissaient déjà la fin de leur histoire.
Il fixa le vin dans son verre, comme s’il y cherchait son propre reflet.
— Se tenir face à moi, c’était marcher vers la guillotine.
Sa mâchoire se contracta. Les muscles de ses joues tremblèrent et commencèrent à lui faire mal.
— Le nombre de vies que j’ai… brisées est absurde.
— Hey… Doucement, Edgeworth...
— Je paierai toute ma vie pour mes péchés.
— Regarde-moi...
— Le moi d'avant me dégoûte. Un vrai monstre.
— Miles !
Phoenix se leva sans même s’en rendre compte. Sa chaise racla légèrement le parquet. Il contourna rapidement la table pour poser une main sur l’épaule de Miles qui se perdait dans son monologue. L'homme réalisa la situation et arrêta de parler. Sous les doigts de Phoenix, la tension était palpable et dure comme de l’acier. Surpris par le contact, Miles détourna la tête. Il ne voulait pas que Phoenix voie l’humidité qui menaçait ses yeux. Il porta une main rapide à son visage pour essuyer ce que l'avocat en bleu devina être des larmes. Son ami était trop fier pour le laisser voir son visage dans cet état. Le silence se fit lourd. Phoenix contourna légèrement la chaise où était assis le procureur pour se tenir derrière lui. Il posa sa seconde main sur son autre épaule et serra doucement.
— C’est du passé, murmura-t-il. Aujourd’hui, tu n’es plus cet homme. Tu travailles sans relâche pour réparer ce que tu crois avoir brisé. Tu te bats pour rendre ce système plus juste. Tu es un exemple… sincèrement.
Miles fléchit presque sous ces mots.
— Un exemple… répéta-t-il d’une voix rauque. J’ai du sang sur les mains, Wright.
Phoenix ne trouva pas d’argument parfait. Pas de phrase capable d’effacer des années de culpabilité. Alors, il resta là. Il massa doucement ses épaules, sentant sous le tissu les nœuds de stress accumulés, la rigidité constante d’un homme qui ne s’accordait aucun répit. Il comprit à cet instant combien Miles vivait sous pression, prisonnier de ses propres exigences, de son passé, de l’ombre de Von Karma.
— Pardonne-moi… souffla l'hôte.
La voix était brisée. Miles inspira profondément et redressa le dos, réflexe de dignité qu’il n’abandonnait jamais tout à fait. Phoenix l'encouragea à l’imiter dans ses techniques de respiration.
— C’est bien. Lentement. Inspire… et expire.
Leurs respirations se synchronisèrent. L’air entra et sortit, encore et encore. Ils partageaient un moment plus intime et de vulnérabilité. La tempête s’apaisa peu à peu. Lorsqu'il fut prêt à reprendre la parole, Miles lui dit simplement :
— Je suis désolé pour ce… débordement.
Un sourire tendre étira les lèvres de Phoenix.
— Ne t’excuse pas d’être humain, Edgeworth. Ne t’excuse jamais d’avoir des émotions.
Miles hocha lentement la tête. Il avait encore du chemin à parcourir, c’était certain. Mais dans la chaleur de cette salle à manger, sous la lumière dorée et le parfum persistant du vin, il n’était plus seul face à ses fantômes. Il avait des alliés. Des gens comme Phoenix qui pardonnaient ses actes du passé. Il ne pouvait que devenir une meilleure version de lui-même. Et il comptait bien devenir un homme dont il pouvait être fier d'être.