L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
Le ciel était inondé de sombres nuages qui menaçaient de déverser leur eau d’une minute à l’autre. Quelques rayons de lune parvenaient à percer cette épaisse couche pour onduler sur la façade de l’immense bâtiment se dressant devant Irys. En haut, un crabe rouge était dessiné sur une pancarte en bois. Dans la pénombre, il prenait un air menaçant, monstre prêt à saisir quiconque de ses pinces démesurées. Elle avançait d’un pas prudent, seule, au milieu de toute cette ferraille rouillée, des caisses en bois et des cordages usés par le temps. Bien que la Conserverie se situait au niveau le plus élevé de la Basse-Ville, l’air était irrespirable : l’odeur nauséabonde du poisson forçait la jeune femme à respirer par la bouche.
Au moins, elle était au bon endroit, c’en était certain. Avec les maigres instructions que lui avaient laissées Silco, elle était fière d’avoir réussi à trouver l’endroit plutôt facilement (du moins, de manière plus efficace que pour la boutique de Benzo). En même temps, la Conserverie était un très grand bâtiment en métal placé au plus près de la rivière, sur les docks. Donc bien visible depuis Piltover…
Elle avait attendu ce moment depuis cinq longs jours. La semaine lui avait paru interminable. La fin d’année approchant, les cours s’intensifiaient, augmentant encore plus la charge de travail en vue de préparer les examens finaux. Irys pensait toujours au prix Heimerdinger, et elle travaillait d’arrache-pied pour l’obtenir.
Elle voulait impressionner sa mère. Elle voulait lui montrer qu’elle était une vraie Kiramman. Mais à présent, depuis ce dîner, elle doutait que cela en fût encore possible. Elle ne l’avait pas revue depuis, et n’avait pas cherché à la revoir non plus. Alric avait par plusieurs fois tenté d’arranger l’affaire en jouant les intermédiaires, mais sans résultat. Irys en voulait à sa mère. Peut-être avait-elle tort, c’était surement le cas par ailleurs. Mais qu’avait-elle fait de mal ? À croire que pour sa mère, l’image du clan importait plus que l’épanouissement de ses membres.
D’un autre côté, Irys s’en voulait d’être en colère contre Liora. Elle lui devait tout. Elle lui devait la vie.
Mais peu importait ce qu’elle en pensait : maintenant que sa mère était au courant, Irys ne cherchait plus à cacher ses sorties. Ce soir, elle s’était même permise de ne pas se présenter au dîner. Quitte à contrarier sa mère, autant bien le faire, non ?
Alors que les nuées commençaient à lâcher leurs larmes, Irys poussa la porte coulissante de la Conserverie. Elle dut s’y prendre à deux fois tant la porte était lourde.
Elle pénétra dans une petite pièce d’accueil sombre. Personne. De grandes poutres d’acier bleu supportaient les murs sur lesquels étaient peintes à la main des vagues ornées de poissons. Irys passa sa main dans sa poche pour vérifier qu’elle… Ah ! râla-t-elle intérieurement. Décidément, quand on a l’habitude de quelque chose, difficile de s’en détacher !
Deux pas devant elle se trouvait encore une porte. Derrière cette dernière l’attendaient sûrement ses amis.
Toute cette semaine, Irys avait essayé d’imaginer leurs petites « réunions ». Elle voyait Félicia, Silco, Vander et Benzo, entourés de deux ou trois autres de leurs camarades, autour d’une table en bois délabrée. Elle les imaginait parler de leurs projets révolutionnaires autour de vieilles bougies, entre trois caisses en bois.
Encore une fois, Irys poussa de toutes ses forces pour ouvrir la seconde porte coulissante, lui dévoilant cette fois-ci une salle bien plus grande que la première. De petites loupiotes épandaient leur couleur jaunâtre sur les malles en bois méthodiquement alignées et rabattues contre les immenses murs. Sur celui du fond, une fois encore, le même crabe rouge y était dessiné.
Mais par-dessus tout, elle fut ébahie par le spectacle qui s’offrait à elle. Sur les passerelles en métal bleues, à l’étage, assis sur les caisses en bois ou encore devant elle, une foule dense et animée s’agitait. Le clapotis de la pluie qui rebondissait sur le toit en verre était à peine audible face au brouhaha de tous ces souterreux réunis au même endroit. C’était donc cela leurs « réunions » ? C’était bien différent de ce qu’elle avait imaginé ! Au moins, il y avait les caisses en bois…
D’un seul coup, elle eut un sentiment de malaise. Elle ne se sentait pas à sa place au milieu de tout ce monde. Heureusement qu’elle n’avait pas revêtu sa plus belle tenue piltovienne pour l’occasion. Autrement, elle serait surement repartie changer de vêtement.
Pour autant, ce soir, elle ne portait pas la cravate mauve et le gilet brodé de l’Académie. D’habitude, quand elle se rendait au bar, elle sortait de cours et ne perdait pas de temps à passer se changer au manoir. Mais ce soir, ce temps, elle l’avait pris.
Elle avait revêtu une belle tunique noire aux manches amples et au col montant. S’étant dit qu’une robe s’avérerait peu pratique dans cette partie de la ville, Irys avait alors opté pour un pantalon piltovien à ponts aux discrets liserés dorés, recouvert en partie par de hautes bottes en cuir marron. Ses boucles blondes, bien que courtes, avaient été coiffées en une élégante coiffure.
Par chance, elle avait porté sa cape noire pour se couvrir de la pluie. Mais elle servait ici à masquer ses parures piltoviennes, peut-être un peu trop exhibitionnistes autour de tant d’habitants de la cité souterraine.
Alors qu’un homme clamait quelques mots (que très peu écoutaient) sur la passerelle principale, étendue entre deux murs au milieu de la salle, Irys cherchait ses amis dans ce monticule de visages. Des hommes, des femmes, des vieux et même quelques enfants peignaient ce tableau aux couleurs de la Basse-Ville. En seulement quelques minutes, Irys reconnut sa silhouette, avachie contre une poutre, de la manière la plus nonchalante possible.
Elle se fraya un chemin à travers la foule, essayant de ne pas se faire remarquer. Une piltovienne au milieu de souterreux - qui plus est une Kiramman - était comme un bourdon dans la ruche des abeilles.
Elle se dépêcha donc de rejoindre Silco. Il était de dos, et elle pouvait voir qu’il s’adressait à une autre personne invisible aux yeux d’Irys, cachée par la poutre. C’était sûrement Vander. Ou peut-être Félicia. Elle n’était à présent plus qu’à quelques pas de lui quand il se retourna, comme cherchant quelqu’un dans ce tumulte. Son visage se détendit d’un seul coup lorsqu’il posa son regard sur Irys. Il lui adressa un petit sourire en coin, qu’elle lui rendit aussitôt.
Elle arriva enfin à son niveau.
- Bonsoir Kiramman, dit-il de sa voix traînante. Pile à l’heure, je suis impressionné.
Irys s’apprêtait à répondre à sa pique habituelle, mais sa bouche resta pendue à la découverte du compagnon caché par la poutre.
- Professeur Orrenvald ?!
- Ah ! Kiramman !
Un imperceptible mouvement plia les sourcils hirsutes du vieil homme, à la vue de l’expression défaite d’Irys.
- Oh… vous n’étiez pas au courant de ma présence ? Flûte ! s’exclama Orrenvald dans un élan de fougue qui le caractérisait si bien. Mais sachez que je suis très heureux de vous voir ici ! Silco m’avait parlé de votre venue, mais j’admets que je n’en avais pas cru un mot. Je suis content que vous ayez finalement choisi d’écouter mes conseils !
Mille questions se bousculaient dans la tête d’Irys.
Qu’est-ce que le professeur faisait là ? À dire vrai, connaissant son penchant pour la cause des Bas-Fonds, ce n’était peut-être pas si étonnant.
Depuis quand participait-il à ces événements ?
Savait-il qu’il risquait sa carrière en s’y rendant ?
Orrenvald et Silco avaient parlé d’elle ?
Mais une question en particulier lui brûlait les lèvres plus que les autres :
- Donc… vous vous connaissez ? demanda-t-elle, un poil vexée de ne pas avoir été mise au courant.
- Oh oui ! Silco est un de mes élèves depuis plusieurs années maintenant ! Un élève brillant de surcroît ! Comme quoi, tous ne sont pas à l’Académie, ah ah. Nous nous sommes connus sur l’une de ces réunions d’ailleurs, est-ce bien cela ?
- Oui Thaddeus, c’est bien cela.
Élève ? Brillant ? Thaddeus ? Il l’appelait Thaddeus ?! En tout cas, Silco se délectait de la situation, affichant haut et fier son sourire de premier de la classe, teinté d’un brin de moquerie. Bien sûr, il n’avait jamais jugé bon d’en parler à Irys auparavant.
Puis, elle abaissa son regard aux mains de son vieil enseignant, attirée par le reflet vert du cuir. Sérieusement ?! En plus, il avait le droit de lire son carnet ! Le fameux carnet que Silco n’avait jamais voulu montrer à Irys.
Elle croisa ses bras dans un souffle de déception, laissant planer un petit froid entre eux.
- Eh bien ! continua Orrenvald en rendant le carnet à son propriétaire, je vais vous laisser tous les deux ! Merci pour votre travail Silco, c’est excellent, continuez. Et, Kiramman, si l’envie vous prend, n’hésitez pas à passer à mon bureau. Je sais que vous devez être occupée par vos examens, mais n’oubliez pas que ma porte vous est toujours ouverte !
Il disparut dans la foule, laissant Silco et Irys seuls dans leur coin. Silco riait dans sa barbe, alors qu’Irys faisait la moue. Du coin de l’œil, elle pouvait le voir glisser son regard sur son corps : un geste trop attentif pour être anodin. Il avait sûrement remarqué qu’elle ne portait pas l’habituel uniforme de l’Académie. Elle aurait aimé voir son expression peut-être désarmée, contemplative, une lueur qu’il n’aurait su retenir. Mais elle ne lui rendit pas son regard.
- Alors, lui a le droit de lire votre carnet ?
- Ne soyez pas jalouse. Il tient beaucoup à vous.
- Ah oui ? ajouta-t-elle en levant la tête pour enfin le regarder.
Les lèvres de la jeune femme se levèrent un peu.
- Bien, je crois que ça va être l’heure, finit-il par lâcher, presque ennuyé. Restez là.
- Vous partez ?
- Ne bougez pas. Ne faites pas de bêtises-
- Oh, je vois… dit-elle, le ton enjôleur.
Une idée lui traversa l’esprit. Elle espéra avoir raison. Si c’était le cas, la soirée s’annonçait encore plus amusante que prévu.
- Vous allez faire un discours, n’est-ce pas ?
- …et évitez de vous faire remarquer.
- Je vais faire de mon mieux, mais je ne vous promets rien, plaisanta-t-elle.
Il souleva son sourcil, et resta planté devant Irys, attendant une réponse sûre. On aurait pu penser qu’il était inquiet. C’en était presque mignon.
- Ne vous en faites pas, vos camarades ne vont tout de même pas me dévorer. Allez-y, faites ce que vous avez à faire…
Elle marqua une courte pause, puis conclut :
- Et impressionnez-moi.
Ils restèrent là quelques secondes à se regarder, puis Silco lui adressa un sourire amusé avant de se diriger vers les escaliers.
Elle le vit arriver sur la passerelle centrale, où Vander l’attendait. Tous les deux se placèrent au centre, surplombant leurs confrères. Vander, un peu en arrière, fumait sa pipe, laissant l’honneur de l’ouverture à son meilleur ami.
Aucun mot n’avait encore été prononcé, et pourtant tous les visages se tournèrent vers le même homme, et le silence fut soudain. Quand elle vit Silco s’avancer pour parler, quand elle vit l’attention que la foule lui portait, Irys prit conscience du rôle important qu’il représentait.
- Merci, mes amis, d’être aussi nombreux ce soir, commença-t-il, de sa voix lente et grave. Vous n’êtes pas sans savoir que les descentes de la Surface s’intensifient ces derniers temps. Ils envahissaient nos rues nuit et jour. Mais aujourd’hui, ce n’est plus assez. Ils rackettent nos commerces, inhibent nos cargaisons. Chaque jour qui passe est une chaîne de plus autour de nos cous. Pourquoi ? Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils ouvrent enfin les yeux et voient un peuple fier, un peuple prêt à se défendre !
Une vague d’applaudissements et de cris vint encourager son discours. Il ne s’agissait pas de quelques idéalistes isolés, comme Irys l’avait initialement pensé, mais bien d’une foule populaire nombreuse et active, unie pour agir.
C’était étrange de voir Silco s’exprimer si haut, si fort, de façon si investie devant tout un peuple. Elle avait toujours vu ce garçon certes vif et intelligent, mais plutôt silencieux et solitaire. Irys savait Silco engagé, profondément épris par sa cause révolutionnaire. Mais c’est là seulement qu’elle se rendit compte qu’il était une sorte de chef pour eux. Un meneur respecté qu’elle admirait d’un œil brillant : il était la reine de la ruche.
La salle se calma, et Vander sortit de l’ombre pour prendre le relais :
- L’an dernier, l’un des nôtres nous a quittés, abattu violemment par un de leurs pacifieurs. Aucune investigation n’a été menée. Ils n’ont rien fait.
Irys se souvint de cette histoire. C’était passé dans le Piltover Times. Il s’agissait d’un jeune homme souterreux d’une vingtaine d’années tué par un pacifieur. Tir accidentel ? Légitime défense ? Le fin mot de l’enquête avait été très vite éludé malgré les secousses que cela avait provoquées dans la Basse-Ville. Elle revint aux paroles de Vander, dont la voix éraillée restait posée malgré la gravité de ses propos :
- La semaine dernière, trois marins ont été arrêtés pour « insubordination » alors que les pacifieurs pillaient leur navire. Demain, qu’est-ce que ce sera ? Hum ?! Ils nous ont déjà tout pris : nos emplois, nos rues, notre liberté.
- Le temps est au changement, mes amis ! continua Silco, plus animé. Nous devons leur montrer de quoi nous sommes capables ! Fini le travail acharné dans les mines. Fini l’époque de l’exploitation et de la servitude. Fini l’époque où la Surface piétine nos rêves ! Il est temps de se libérer, de monter l’étendard de la nation de Zaun !
À nouveau, l’engouement de la foule s’éleva autant que le poing de Silco. La jeune femme pensa à sa mère : si elle entendait cela, elle n’imaginait pas sa colère. Elle laissa échapper un petit rire nerveux.
Même Irys ne savait plus vraiment quoi penser. Elle était bien consciente que Piltover les exploitait sans vraiment se préoccuper de leur sort. Mais qu’entendait-il par « se libérer » ?
- Et comment vous comptez vous y prendre ? demanda une femme dans la salle. Les mots c’est bien joli, mais Là-Haut, personne nous écoute !
- À force de patience, nos vendettas feront écho jusqu’aux salles du Conseil, répondit Vander. Ne nous laissons pas abattre, et ne baissons pas les armes.
- Je crois que nous devons aller plus loin, proposa Silco. Cela fait des années durant que nous organisons des grèves, des manifestations, des petites guérillas. Mais sans succès. Le pacifisme n’est qu’une berceuse pour eux. Piltover fait la sourde-oreille, assise dans sa complaisance, trop occupée à lustrer ses dorures. Il faut lui faire entendre. Il faut agir.
- À quoi tu penses ? demanda Vander, sceptique.
Vander eut un petit mouvement de recul, s’adressant à présent à Silco de manière inattendue. Cela ne semblait pas prévu. La conversation devint presque intime, réservée aux deux hommes. Mais leurs voix portaient suffisamment pour que tout le monde puisse les entendre.
- Une révolution ? enchaîna Vander. Nous n’en avons pas les moyens. Ce serait un massacre.
- Nous n’avons rien, c’est vrai. Mais nous sommes tout. Nous sommes frères et sœurs, riches de ce lien qui nous unit main dans la main face au même ennemi. Nous nous battrons ensemble pour la même cause.
- Silco-
- Le sang coulera. Des larmes seront versées. Je ne peux le démentir. Mais je vois la liberté. Je vois un avenir, meilleur que celui auquel nous sommes soumis ! Comptes-tu vivre comme ça encore longtemps ?! Souhaites-tu que les générations futures subissent le fruit de notre inaction ?
Irys fronça les sourcils. Ses épaules se raidirent au son de ces paroles. Une révolution ? Cela lui donnait froid dans le dos.
Vander et Silco continuèrent leur échange, tendu. C’était la première fois qu’elle les voyait se disputer. La foule commençait à s’agiter.
Une lumière vive traversa le ciel.
Un coup de tonnerre. Un bruit sourd semblable à une explosion.
Non…
Personne ne semblait l’avoir remarqué. Sauf Irys. Sa main droite se mettait à trembler de manière irrépressible, si bien qu’elle la maintenait de son autre main. C’est à peine si elle arrivait encore à se concentrer. Elle entendait Vander. Elle entendait Silco, dont la voix devenait rauque sous l’effet de la colère. Un timbre qu’elle ne lui avait encore jamais entendu. Elle entendait les souterreux autour d’elle. Plus aucune parole ne lui parvenait, seulement des échos. Tout ce qu’elle entendait, c’était son cœur qui tambourinait dans sa poitrine.
Une détonation, encore.
Son souffle s’accélérait. La tête lui tournait à mesure que le ciel grondait. Des sueurs froides lui parcouraient l’échine.
- Oh ! La petite pilto a peur de l’orage ?
Un homme près d’Irys venait de s’adresser à elle d’un ton moqueur. Un souterreux, naturellement. Ses muscles puissants se détouraient sous son débardeur jauni et son crâne chauve réfléchissait la lumière aveuglante des loupiotes. Irys fit de son mieux pour se contenir, essayant, pour une fois, de respecter les paroles de Silco.
- Bah finalement, ça serait pas si difficile si vous êtes tous des trouillards comme ça.
- C’est à moi que vous vous adressez ? dit-elle d’un ton plus hargneux qu’elle ne l’aurait voulu, tout en essayant de calmer sa respiration.
Tout compte fait, ce n’était pas son truc de se laisser faire.
- Tu vois d’autres surfaciens autour peut-être ? Tu devrais même pas être là. T’as de la chance que Silco t’aime bien. Sinon-
- Sinon quoi ? le coupa-t-elle avec froideur.
L’homme s’avança plus près, grand et large. Irys, qui n’arrivait plus à maîtriser ni sa main, ni son rythme cardiaque, fit de même. Désorientée, elle ne maîtrisait même plus ses actions.
- Sinon elle serait perdue, sans moi à ses côtés. N’est-ce pas ?
Silco venait de débarquer au milieu de la cohue de plus en plus agitée. Irys ne l’avait pas vu arriver, ne faisant qu’attiser sa confusion.
- Allons-y, lui murmura-t-il, crispé, le visage fermé, en lui saisissant le poignet.
Elle sentit sa peau moite sur la sienne.
- Frank, ne t’avise plus de lui adresser la parole, ajouta-t-il d’un ton menaçant.
Alors que quelques visages se retournaient vers eux suite à l’altercation avec ce fameux « Frank », Irys vit au milieu de la foule une vieille Yordle qui la fixait intensément, de façon bien différente de ses pairs. Des cheveux rouges tirés en arrière et des yeux brillants cerclés de poudre bleue, son regard dépouillait Irys comme si elle cherchait en elle une réponse oubliée.
Mais la pression de Silco sur son poignet força la jeune femme à rompre le contact, lui laissant une étrange sensation.
- Je vous avais dit de ne pas vous faire remarquer, râla-Silco en avançant.
- Vous n’aviez pas à intervenir. Je me débrouillais seule.
- Un simple merci suffira.
Coup de tonnerre. Elle sursauta.
Dieu seul sait à quel point elle détestait l’orage.
- Où allons-nous ? demanda sèchement la jeune Kiramman, tirant sur son poignet pour se libérer.
- On va prendre l’air.
- Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, il pleut.
- Bon sang, allez-vous vous taire l’espace d’une minute et bien vouloir me suivre ?
Elle s’apprêtait à répondre, mais s’en abstint en serrant sa mâchoire. Elle ne voulait pas se disputer avec lui, la météo la tendant déjà suffisamment.
Ils arrivèrent dehors, le son de l’eau s’accentuant. Ils se collèrent au mur pour que l’avant-toit les protège de la pluie. Au bord de la rivière Pilt, tout Piltover s’offrait à eux. Mais les gouttes d’eau brouillaient les formes des bâtiments, ne restituant que quelques lumières difformes.
Silco sortit d’un geste tendu une cigarette de sa veste noire. Il aspira fort, et expulsa la fumée agressivement. Irys se retint de toussoter quand l’odeur désagréable du tabac lui gratta les narines. Il regardait droit devant lui, les épaules crispées.
Irys avait cru qu’il les avait amenés dehors pour la calmer. Mais peut-être était-ce également pour lui. Elle avait presque oublié qu’il venait de se disputer avec son meilleur ami, devant tous ses confrères.
Un doux silence s’installa entre eux sous les frottements de la pluie, pendant que l’orage s’éloignait en direction de la Haute-Ville. Irys sentait ses muscles se détendre, sa main se calmer, ses tempes s’attendrir. Elle posa sa tête contre le mur et baissa quelques secondes ses paupières. À la vibration de la ferraille dans son dos, elle devina que son camarade en fit de même. Il fallait admettre que la présence de Silco à ses côtés, sous l’orage, produisait un effet apaisant. C’était la première fois que la compagnie de ce garçon parvenait à calmer l’excitation de son cœur, ne faisant que l’exacerber de coutume.
Elle l’entendit soupirer, avant de prononcer les mots suivants :
- Alors, qu’en pensez-vous ?
- De quoi ? De la charmante façon dont vous m’avez donné des ordres ? De votre manière désespérée de fumer lorsque vous êtes contrarié ? Ou de l’endroit douteux que vous choisissez pour un premier rendez-vous ? le taquina-t-elle.
- De nos propos, souffla-t-il, amusé. Qu’est-ce que vous en dites ?
Son sourcil sursauta, surprise. Silco était-il en train de lui demander son avis ?
- Je ne suis pas certaine que vous ayez saisi la qualité de mon objectivité. Demandez-vous réellement l’opinion d’une « surfacienne » de la haute sphère sur les menaces révolutionnaires du peuple souterrain ?
- Non. Je demande l’opinion d’Irys Kiramman, répondit-il doucement, prenant soin d’articuler chacun des deux derniers mots.
Elle ne s’attendait pas à cette réponse. Irys décolla sa tête de la paroi pour vérifier qu’il était sérieux. Elle passa doucement sa langue sur ses lèvres pour les humidifier. Très bien. Elle allait lui répondre franchement.
- Je suis plutôt d’accord avec vous. En seulement quelques mois, je pense que vous avez réussi à me convaincre que l’équilibre de nos villes sœurs est à revoir.
La bouche de Silco se releva d’un petit mouvement satisfait.
- Un système de purification de l’air pourrait être mis en place. La fermeture, du moins la régulation des mines et des industries, est clairement un point central. La revalorisation des salaires à leur juste valeur pourrait être argumentée. D’après moi, votre cause est défendable, alors même que je ne porte pas votre cité dans mon cœur.
- C’est trop aimable, merci, dit-il, sarcastique.
- Mais une révolution ? Croyez-moi, Silco, la violence ne jouerait pas en votre faveur.
Irys pouvait le voir se pincer les lèvres, contenant sa frustration. Elle voyait en lui cette colère contre l’injustice qui faisait que la Basse-Ville ne serait jamais l’égale de sa jumelle. Au fond d’elle, elle ne pouvait que le comprendre. Bien que dans des contextes différents, ce sentiment d’injustice lui était vaguement familier.
Peut-être sa réponse était-elle égoïste, enfant d’une peur universelle, mais le mot « révolution » prononcé de manière si investie lui donnait des frissons.
- De mille façons, l’Histoire l’a déjà prouvé, continua-t-elle, se remémorant ses cours de l’Académie.
- L’Histoire selon Piltover ? la coupa Silco.
- Je vous rappelle que votre « Zaun » chérie est encore un district de Piltover.
- Pas pour longtemps, je l’espère.
- Le pouvoir par la violence entraine sacrifices et pertes terribles. Elle prétend ramener l’équilibre, mais seulement sous le couvert de la peur. La peur… n’étant finalement que le couvre-chef de la violence, aux couleurs de la paix.
Elle s’interrompit, prenant le temps d’organiser ses pensées, avant de reprendre :
- La violence installe un semblant de calme le temps d’un souffle, mais au suivant elle ramène la guerre dans une désillusion totale. Ce n’est qu’une question de temporalité, de cycle. Un cycle dans lequel il ne faudrait jamais s’engager. Voilà mon avis, Silco.
Il ouvrit la bouche, comme prêt à riposter, puis la referma aussitôt en une longue expiration. Il reprit une bouffée de cigarette, semblant en proie à une profonde réflexion.
- Vous pensez qu’il a raison ? Vous pensez que je devrais écouter Vander ? grinça-t-il.
Cela avait dû lui coûter de poser une telle question, et elle fut touchée qu’il la lui adresse. Il la regardait, les yeux plissés, attentif.
- Je… je ne sais pas, répondit-elle sincèrement.
Irys n’était pas d’accord sur toute la ligne avec Silco. La violence, le soulèvement, la révolution…ce ne pouvaient pas être de bonnes solutions. Sûrement n’était-elle pas. Mais elle était persuadée que des accords et des négociations pourraient arriver aux mêmes fins. Que la diplomatie pouvait éviter tant de sacrifices.
Cependant, il est vrai que le discours de Silco portait une part de vérité. Peu importait qu’ils grèvent ou qu’ils protestent, Piltover n’avait que faire de leur « cause ». Sa mère en étant la preuve.
À nouveau, ils reposèrent ensemble leur tête contre le mur, épaule contre épaule. Le clapotis de la pluie sur l’eau de la rivière produisait une douce mélodie enveloppante.
- Depuis combien de temps ? s’enquit doucement Irys.
Silco la regarda d’un air interrogateur. Perdue dans ses pensées, la question avait échappé à la jeune femme.
- Depuis combien de temps vous vous connaissez, Vander et vous ?
Elle se l’était toujours demandé. Irys avait remarqué à quel point ils étaient proches, mais n’avait jamais osé lui poser la question. Il était rare qu’Irys aborde de tels sujets avec Silco.
Elle vit sa pomme d’Adam monter et redescendre, et crut qu’il n’allait pas lui répondre, sans trop de surprise.
- On avait à peine une dizaine d’années, commença-t-il, le regard droit vers la rivière. On travaillait dans les mines. Là où l’air vous opprime et les murs vous prennent à la gorge. Mais là aussi où le désespoir est tel qu’il forge des amitiés inébranlables. Nous avons grandi ensemble. Nous avons bâti notre rêve ensemble.
La jeune femme l’écoutait attentivement, profitant de ce rare moment de confidence.
- Il est comme mon frère, conclut-il solennellement.
Vander et Silco avaient donc travaillé ensemble dans les mines.
Les mines.
Le mot résonna en elle avec un poids nouveau, bien plus lourd que les images abstraites qu’elle s’en était toujours faites depuis Piltover. Elle avait grandi en sachant que la prospérité de la Haute-Ville reposait sur le travail des Bas-Fonds, sans jamais regarder ce que cela coûtait à ceux qui s’y brisaient les poumons dès l’enfance. Elle imaginait Silco trop jeune, trop maigre, respirant la poussière, apprenant trop tôt ce que survivre signifiait. Le dos courbé par la misère, forcé à creuser pour remplir son estomac vide. Enfant, il avait été enfermé sous terre pendant qu’elle découvrait le ciel depuis les balcons Kiramman.
Sa poitrine se serra. Peut-être que la colère de Silco n’était pas née d’une ambition dévorante, mais d’une injustice trop ancienne pour être ignorée. La Basse-Ville n’avait pas enfanté un homme en colère, pensa-t-elle. Piltover l’avait façonné.
Alors qu’elle avait cru l’orage lointain, un coup de tonnerre puissant s’imposa soudainement. Le souffle d’Irys se brisa et sa main bondit, reprenant les tremblements de plus belle. Elle fit de son mieux pour se contenir, cherchant à tout prix à masquer son trouble à l’homme à côté d’elle. Mais à la façon dont il la regardait - à mi-chemin entre l’étonnement et la curiosité -, elle devina que ce fut raté.
Elle esquiva alors son regard, honteuse.
Puis, d’une manière inattendue, sa main droite cessa de trembler. Non pas par sa volonté, mais parce que quelqu’un la lui avait saisie.
Irys baissa lentement son regard vers son gant pour voir la main de Silco sur la sienne. Elle sentait la chaleur de son visage qui n’était plus qu’à quelques centimètres du sien, immobile.
Mais d’un geste trop rapide, elle retira sa main de la sienne, prise de panique.
Pourquoi avait-elle fait cela ?!
Silco recula d’un pas, pris de court.
Doucement, il se plaça face à Irys qui était toujours dos au mur. L’avant-toit étant assez court, Silco s’exposait à moitié sous la pluie. Ses cheveux sombres et lâches, à présent mouillés, retombaient en mèches éparses sur son front. Son visage avait rapidement repris son expression habituelle, l’espièglerie recolorant ses beaux yeux bleus. Il se tenait droit devant elle, comme s’il avait percé le plus grand des mystères.
- L’orage… Ce gant… Il y a bien plus que ce que vous voulez en laisser paraître, n’est-ce pas ?
- Ça ne vous regarde pas, répliqua-t-elle fermement.
Elle n’avait pas envie d’en parler. Pas maintenant.
Il eut un petit souffle suffisant, avant de tirer à nouveau sa cigarette.
- Vous ne pourrez pas cacher éternellement votre passé sous ce gant, Kiramman.