L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
L’orage grondait. L’eau coulait à flot.
Les cheveux blonds d’Irys, d’ordinaire bouclés, s’étaient aplatis sous l’effet de la pluie, malgré sa cape noire, trop fine. Plus elle se rapprochait du manoir Kiramman, plus l’orage s’intensifiait.
Enfin arrivée, gelée, tremblante, au bord des larmes, elle poussa la porte arrière de la demeure. Elle l’avait volontairement laissée ouverte avant de partir, sachant l’heure tardive à laquelle elle rentrerait.
Elle déambula, vide, jusqu’au grand salon. La pièce était plongée dans la pénombre. Les ombres des arbres à travers les immenses vitres se mouvaient en une danse macabre. Le vent sifflait, les feuilles griffaient le verre.
Irys avança les bras près du corps, en direction de sa chambre.
Soudain, elle se figea.
Elle sentit derrière une ombre l’attendre, lourde et pesante, dont le parfum au fort caractère diffusait jusqu’à elle.
Lentement, elle se retourna pour trouver sa mère, Liora. Elle était là, immobile, face à sa fille.
- Irys.
Dans la bouche de sa mère, son prénom sonnait comme un reproche. Irys ne répondit pas. Elle n’avait pas la force de répondre, pas la force de se battre une fois encore.
Sa mère s’approcha d’elle. Dans le noir, Irys distinguait difficilement les traits de son visage qu’elle imaginait rougis par la déception. Elle déglutit, puis fit un pas en arrière. Sa respiration devint superficielle quand sa mère se plaça à un pas d’elle.
Qu’allait-elle encore lui dire ? Qu’allait-elle lui faire ? Allait-elle être déshonorée ? Chassée de la famille pour avoir fréquenté une compagnie « peu recommandable » ? Cette idée humidifia ses yeux. Irys se rendit compte à quel point sa famille comptait pour elle. Des milliers de mots traversaient son esprit pour parvenir à racheter l’opinion de sa mère.
Mais aucun n’eut besoin de passer ses lèvres. Liora écarta ses grands bras pour les passer autour d’Irys, l’enveloppant dans une chaleur bienvenue. Sous le choc, Irys ne bougea pas.
- Je suis désolée, ma chérie, murmura sa mère. Seulement, j’ai vu tellement de gens dans ton cas gâcher leur vie. Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose.
L’orage. Sa mère. Ces mots. C’en était trop.
La jeune femme laissa échapper une larme.
Elle enfonça plus fort sa tête dans le chemisier de sa mère, au creux de ses bras, la plus belle promesse de sécurité.
Comme lorsqu’elle était enfant.
Lorsque l’orage l’empêchait de dormir.
Lorsqu’elle passait ses nuits auprès de Liora qui la réconfortait, dans son lit.
Lorsque ce qui s’était passé l’avait privée de ses nuits.
Lorsque ses bandages étaient devenus trop serrés.
Lorsque la colère l’avait prise quand elle ne parvenait plus à écrire, ni à manger, ni à jouer. Qu’elle avait dû tout réapprendre de sa main gauche.
Lorsque la douleur était devenue trop pesante.
Lorsque les images s’étaient faites trop violentes.
Lorsque des semaines, des mois, des années durant, ce qui s’était passé avait éteint en elle la douce lueur de la vie.