L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’on ressentait en brûlant ?
C’est une histoire de contraire.
Le feu apporte lumière et chaleur. Il brille, vous réconforte, vous rassure. Il ondule comme une danseuse, vendant rêves et merveilles.
Mais…dès que cette danseuse vous touche, qu’elle vous caresse, le monde bascule. Elle n’est que mirage, chimère aux éclats brûlants. Elle prend dès lors possession de votre être, l’envahissant sans préavis. La flamme dévore votre chair et ravage vos nerfs à n’en plus rien sentir. Les brûlures tracent leurs frontières, cendres d’un avenir à présent éteint.
À cinq ans, rares sont les souvenirs qui parviennent à persister avec le temps. Mais la douleur… la douleur est chose qui sait traverser les âges, sans grand effort de réminiscence. Elle est l’ombre qui vous rappelle à chaque instant que vous serez à jamais différent.
…
20 ans plus tôt
La douleur la submergea autant que ses larmes, pourtant insuffisantes pour éteindre tout ce feu.
Du feu, du feu, du feu.
Du feu partout. De la fumée partout.
Irys toussota, lui arrachant un cri de douleur.
Ses oreilles l’étouffaient, encore oppressées par le son atroce et puissant qui avait éclaté quelques secondes plus tôt.
Elle regarda son corps tout gris. Tout le côté droit de sa robe avait été arraché pour laisser place à une peau meurtrie, se décollant par endroits. Son bras, sa main, le bord de sa poitrine droite, jusqu’à son flanc. Tout avait été ravagé par le feu. Par…l’explosion.
Surtout, elle remarqua un bout de métal planté au-dessus de sa main droite, dont elle ne sentait ni le chaud, ni le froid. Tout ce qu’elle avait voulu, c’était se protéger en plaçant son bras devant son visage. Une nouvelle salve de pleurs inonda ses petites joues.
Elle avait si mal.
Irys ne parvenait pas à se relever, son corps ne répondait plus. La tête lui tournait. Elle manquait terriblement d’air.
Entre deux battements de cils, au milieu de ce terrible brouillard, elle cherchait Papa et Maman. Au départ elle ne vit rien. Seulement les débris d’une roue, d’un toit, appartenant jadis à une belle voiture.
La petite fille laissa tomber sa tête contre le sol, incapable de la soutenir plus longtemps, reposant sa joue sur le pavé brûlant.
Et là, elle les vit. Allongés sur le sol, dans une flaque rouge comme la fleur que Maman aimait tant. Un peu plus loin, un gros bâton. Ou était-ce une jambe ?
- Mamannnnn !!! Papaaaa !!! cria-t-elle.
Sa voix ne sortait pas de sa bouche.
Quelques minutes plus tôt, ils étaient encore en train de danser tous les trois, dans cette immense salle. Tout le monde était heureux. Tout le monde portait de belles robes et de beaux costumes. Tout le monde félicitait Maman et Papa. Il avait fallu qu’ils doivent partir. Il avait fallu qu’ils montent dans cette voiture.
- Réveillez-vous !!!
Il parait que les morts ne se relèvent que rarement.
- J’suis désolée… J’suis désolée… J’suis désolée… ne cessait de répéter un homme qui divaguait au-dessus d’Irys.
Il était brun, les yeux sombres. Il avait les traits marqués, comme un vieux monsieur, alors qu’il ne paraissait pas en être un. Il portait des vêtements sales. Papa l’aurait surement grondé pour avoir autant de tâches. Mais surtout…ses vêtements étaient intacts, vierges de toute brûlure. Sa peau aussi.
Irys savait qui il était. C’est le visage qu’elle avait vu derrière la rue avant que tout n’explose. Un visage qu’elle n’oublierait jamais. Un visage qu’elle verrait quelques semaines plus tard dans les journaux et tous les coins de rue. Un visage qui finirait derrière les barreaux le mois suivant, faisant la honte de toute la Basse-Ville.
La vision de la petite fille devenait de plus en plus floue.
D’un seul coup, le méchant tourna la tête et s’enfuit. Irys aurait aimé en faire de même. Mais alors qu’elle entendait des bruits de pas, il lui était impossible de bouger ne serait-ce que le petit doigt. Pendant que les formes tout autour se transformaient en immenses vagues, elle sentit le poids d’une femme penchée au-dessus d’elle ; puis sa voix, lointaine et pourtant si proche.
- Alric, vite ! Je crois que l’enfant est encore vivant !