L'Oracle de Gotham - tome 1
Le lendemain, Julia Thorne se réveilla difficilement. Son esprit était encore embrumé des événements de la veille. Il était déjà midi lorsqu’elle se leva. Elle revêtit une simple robe de chambre, prit son téléphone avec elle et s’installa dans son salon.
La jeune femme regarda si elle n’avait pas reçu de nouveaux messages : plusieurs notifications indiquèrent qu’on avait essayé de l’appeler et qu’on avait laissé des messages sur sa boîte vocale. Elle ouvrit le détail des notifications et compta cinq appels en absence de la part d’un numéro inconnu, puis un message vocal laissé par ce même numéro. L’appel manqué restant était celui de son employeur, qui lui avait également laissé un message. Elle commença par le plus récent, celui de son travail :
— « Mademoiselle Thorne, au vu de vos absences régulières, un troisième blâme en découle. De ce fait, nous sommes dans le regret de vous annoncer votre licenciement. »
Le message prit fin. Elle s’y attendait un peu. Elle enchaîna sur le deuxième message laissé par le numéro inconnu :
— « Bonjour Julia, c’est moi. Pour hier soir… je suis désolé. Vraiment. Je savais que je n’étais pas dans mon état normal, et je ne voulais pas que tu me voies comme cela. Et vu comment cela s’est terminé, c’était mieux ainsi. S’il te plaît, rappelle-moi. »
Julia désactiva la lecture de sa boîte vocale. Elle avait senti le regret dans la voix de Bruce, mais son excuse ne la convainquait pas. Quelque chose s’était brisé pour la jeune femme, dès lors qu’il lui avait sorti le baratin qu’il réservait jusque-là à la presse et au public. D’un autre côté, elle se savait illégitime de lui reprocher une telle chose puisqu’elle était obligée de lui mentir également et qu’elle était persuadée de le faire pour le protéger. Elle poussa un profond soupir. C’était peut-être aussi pour elle l’occasion de mettre de la distance avec lui afin de se concentrer sur sa mission et sur celle qu’elle partageait maintenant avec le Batman.
La jeune femme récupéra son ordinateur portable et ouvrit la page numérique de la Gazette. En première page, c’était le sauvetage de la ville par le Batman avec une immense photographie de l’homme chauve-souris, ses ailes déployées, apparaissant dans toute la beauté de ce qu’il représentait dorénavant : la peur pour les criminels et l’espoir pour les habitants de Gotham. Julia feuilleta les différents articles, puis aperçut en huitième page un article intitulé « La fête tourne mal : le multimilliardaire incendie son propre manoir ». Elle fronça les sourcils, quelque chose n’allait décidément pas, et ce qu’elle ne comprenait pas l’agaçait au plus haut point.
Elle ferma son ordinateur et alluma la télévision afin d’écouter d’une oreille la chaîne d’informations en continu. Pendant qu’elle se préparait un brunch, elle entendit la présentatrice énumérer les nombreux patients dangereux qui s’étaient échappés de l’asile d’Arkham et qui n’avaient pour l’instant pas été retrouvés. Elle parla ensuite de la distribution de l’antidote que la Wayne Enterprise organisait dans les rues afin de soigner tous les habitants qui avaient été intoxiqués par les vapeurs empoisonnées. Julia s’installa sur le plan de travail surélevé de sa cuisine pour manger, depuis lequel elle avait vue sur l’écran géant de son salon. Parmi certains noms, elle retint celui du docteur Jonathan Crane qui se trouvait dorénavant dans la nature. Sa main se crispa sur sa fourchette ; elle devrait le retrouver afin de pouvoir l’interroger sur la période où sa sœur s’était trouvée à l’asile d’Arkham.
La jeune femme se mit également à réfléchir à sa situation professionnelle. Elle venait de perdre sa couverture au sein de la mairie, mais cela ne la chiffonnait pas plus que cela puisqu’elle avait atteint l’objectif qu’elle s’était fixée au travers de ce travail : avoir accès à tous les centres informatiques et les serveurs de la ville. Elle devait donc anticiper quelle position lui permettrait de faciliter son travail futur en tant qu’Oracle et pour continuer ses recherches sur sa sœur Adeline.
La présentatrice enchaîna sur la médaille qui serait décernée aux policiers qui avaient fait preuve de courage et de valeur lors des événements de la veille ; elle entendit le nom de James Gordon sans surprise, il le méritait. Julia repensa alors à la proposition qu’il lui avait faite de rejoindre les rangs de la police. Elle y était cependant très réticente, car que ce soit dans la criminelle ou à la CIA, son travail de profilage lui avait coûté sa santé. Elle était douée, ce n’était pas la question. Le souci venait de ce qui la rendait aussi douée dans le profilage des criminels. Certains appelaient cela un don, elle le voyait comme une malédiction contre laquelle elle luttait tous les jours : son empathie ultra développée. Un diagnostic avait été posé lorsqu’elle avait une vingtaine d’années devant lequel elle était restée sceptique : on l’avait cataloguée comme un haut potentiel émotionnel doublé d’une hyper-empathie. D’un côté, elle était parfaitement capable de ressentir et d’analyser un très large panel d’émotions, et de l’autre elle pouvait se glisser dans la peau d’une personne et ressentir, mais aussi réfléchir comme cette personne, jusqu’à en absorber la personnalité. Toutefois, il lui avait été de plus en plus difficile d’exercer cette capacité au sein de son travail : elle avait enchaîné le profilage de criminels violents, perturbés et paranoïaques. Sa propre personnalité en avait pâti, jusqu’au jour où elle ne réussit plus à se retrouver elle-même. Un incident était survenu où elle avait bien failli tuer un homme de sang-froid. Elle avait été retirée du terrain et avait dû subir un traitement psychologique afin d’évacuer toutes les personnalités qu’elle avait pu investir. Depuis ce jour, elle avait demandé à changer de service et avait intégré celui de l’informatique et développement de la CIA où elle s’était pleinement épanouie, loin des relations sociales et de l’esprit torturé des criminels. La technologie lui avait ouvert les portes d’un monde où elle pouvait vivre sereine, apaisée, parmi les chiffres, les algorithmes et les codes de programmation. Elle côtoyait la machine, et non plus l’humain, et cela lui convenait parfaitement.
Cela expliquait également ses difficultés dans sa vie personnelle. Il lui était très facile de s’intégrer dans un groupe, d’avoir une vie sociale en apparence épanouie, de s’entendre avec tout le monde. Mais dès lors que cela demandait une implication émotionnelle plus intense, elle prenait peur et se renfermait. Le résultat était qu’elle ne s’était jamais engagée dans une relation sérieuse avec quelqu’un. De ce fait, et Julia en était tout à fait consciente, elle utilisait ce qu’il venait de se passer avec Bruce comme une excuse pour s’en éloigner, parce que ce qu’elle avait commencé à ressentir pour lui lui faisait peur. Parce qu’elle s’était jusque-là toujours refusée à ressentir quoique ce soit envers un homme. Elle avait pensé qu’elle pourrait se contenter d’une amitié avec Bruce, mais elle ne pouvait que constater son échec : il représentait bien plus que cela pour elle, et ce depuis plus longtemps qu’elle ne voulait le reconnaître. Sa décision était prise, elle allait le repousser. De toutes ses forces s’il le fallait. Elle ne le rappela pas.
Ce fut en début de soirée qu’elle reçut un appel de Jim Gordon qui venait aux nouvelles :
— Sacrée soirée, n’est-ce pas ! lança-t-il maladroitement.
— En effet, répondit-elle en souriant au souvenir de l’inspecteur dans le véhicule du Batman.
— Comment vous en remettez-vous ? lui demanda-t-il.
Julia lui répondit qu’elle avait perdu son travail.
— Mais, vous travaillez avec…
— Ce travail ne paie pas mes factures, l’interrompit-elle en riant tristement.
— Je vois, répondit Jim d’un ton navré. Ce que je voulais vous dire pourra peut-être vous intéresser alors.
Julia l’écouta attentivement, redoutant néanmoins ce qu’il allait lui proposer.
— Le commissaire m’a donné carte blanche pour monter ma propre brigade, décrivit Jim au bout du fil. J’ai pensé à vous pour plusieurs raisons : vous avez déjà travaillé dans la police, j’ai pu constater votre efficacité sur le terrain et vous êtes la seule personne que je connaisse qui soit proche du Batman, au point de pouvoir communiquer avec lui.
La jeune femme resta silencieuse.
— Je sais que vous y étiez opposée, reprit Jim qui défendit son idée jusqu’au bout cette fois-ci. Mais j’aurais vraiment besoin d’une personne de confiance à mes côtés pour poursuivre le travail de nettoyage de cette ville. Pour la première fois dans toute ma carrière, j’ai enfin l’espoir de pouvoir rendre cette ville plus sûre. Mais nous n’en sommes qu’aux prémices de cette entreprise. Il ne faut pas se leurrer, les rangs de la police sont encore infestés par la corruption. Mais les choses ont commencé à changer, et cela grâce à votre ami, le Batman. S’il vous plaît, aidez-moi.
Julia posa son téléphone quelques instants. Elle comprenait parfaitement la demande de Jim Gordon. Elle hésita, puis reprit le téléphone dans sa main :
— J’accepte sous certaines conditions, dit-elle alors. Je ne ferai en aucun cas des profilages. Je ne suis pas non plus une adepte du terrain, si je peux rester derrière mes écrans, je préfère. En d’autres termes, je voudrais la possibilité de faire du télétravail. Et dernière chose : absolument personne ne doit être au courant de mon lien avec le Batman.
— Merci Julia ! s’enthousiasma Gordon. C’est noté. Je serai, administrativement parlant, votre chef direct, mais j’estime trop vos compétences pour ne pas vous considérer comme ma collaboratrice.
— Quand est-ce que je commence ? demanda-t-elle en souriant.
— Dès demain ! Nous avons du pain sur la planche !
Jim et Julia se saluèrent et raccrochèrent. Son premier souci était réglé, elle aurait un salaire pour payer les charges de son loft tout en se trouvant en première ligne pour recueillir des informations sur l’affaire de sa sœur. De plus, cela n’entrerait pas en conflit avec son travail comme Oracle du Batman.
Son téléphone sonna une nouvelle fois : le nouveau numéro de Bruce s’afficha, il tentait encore de la joindre. Elle posa son téléphone et le laissa sonner. Ce serait le plus dur, ne pas céder jusqu’à ce qu’il abandonne. Elle ferma les yeux. Elle mourait d’envie d’entendre sa voix, de sentir son regard sur elle. Puis leur baiser lui revint inexorablement en mémoire. Elle retrouva ce goût si délicieux dans sa bouche, le parfum de son gel douche, la fragrance de son après-rasage qui l’avait embaumée. Elle crut sentir à nouveau ses mains sur son corps, l’une dans son dos la plaquant contre lui, l’autre tout contre sa joue. La sonnerie cessa de retentir. Ses mains se décrispèrent. Elle ouvrit le menu de son téléphone, parcourut ses contacts, sélectionna celui de Bruce Wayne, mit à jour le numéro de téléphone puis resta figée devant la fiche de contact.
— J’espère que tu pourras me pardonner, murmura-t-elle désolée.
Elle appuya sur « bloquer ». Elle s’en mordit les lèvres, mais c’était sa seule solution pour lui résister.
Les huit mois qui suivirent se déroulèrent dans une routine qui s’installa très vite. Jim Gordon monta sa brigade anti-crime et travailla secrètement en collaboration avec le Batman. Julia avait alors un pied dans la police et un pied dans l’ombre avec l’homme chauve-souris. Leurs interventions, d’un côté comme de l’autre, étaient pour la plupart orientées sur la capture des anciens patients de l’asile, mais aussi l’arrestation de criminels qui se liguaient en gangs afin de reprendre la place de Falcone à la tête de la pègre. L’un d’eux s’imposa, Salvatore Maroni, qui réussit à réunifier une grande partie des malfrats et à relancer les affaires de la pègre. Toutefois, le taux de criminalité avait baissé : ils n’osaient plus agir impunément grâce à la présence du Chevalier noir.
Dans le cadre de son travail, la jeune femme eut l’occasion de rencontrer le nouveau procureur général, Monsieur Harvey Dent, dont les idéaux de justice et d’espoir galvanisèrent le maire, le commissaire et une bonne partie de l’opinion publique. Ce dernier séduisait par son engouement et sa détermination à mettre derrière les barreaux tous les criminels de la ville.
Il fut par contre très difficile pour Julia d’avancer sur l’enquête de sa sœur ; cela faisait huit mois que Julia traquait le docteur Crane, devenu littéralement fou suite à sa contamination avec son propre produit et qui se faisait dorénavant surnommer « l’Epouvantail », et qu’il lui échappait toujours. La jeune femme avait d’ailleurs continué à perfectionner son programme, lui donnant toujours de nouvelles fonctionnalités afin d’augmenter son efficacité, mais cela ne suffit pas pour retrouver sa sœur.
Ce soir-là de début octobre, vers deux heures du matin, elle savait que l’Epouvantail devait effectuer une transaction avec un proche collaborateur de Salvatore Maroni, surnommé le « Tchétchène », pour une cargaison de drogue. Il était vingt-trois heures et la jeune femme était rapidement sortie à la supérette de son quartier parce qu’elle n’avait plus de glace au citron dans son réfrigérateur. Elle avait encore le temps avant l’heure de son intervention prévue avec le Batman. Elle était restée en legging noir, des Converses aux pieds, un t-shirt lâche qui affichait un groupe de métal caché par un sweat à capuche gris anthracite. Les mains dans les poches, un sac à dos en bandoulière sur l’épaule dans lequel elle avait glissé son ordinateur portable qui ne la quittait plus, elle marchait d’un pas rapide dans la rue, croisant encore quelques passants qui avaient terminé leur travail tard, ou des groupes de jeunes qui traînaient. Arrivée à la supérette de son quartier, elle récupéra le bac de glace et fit la queue à la caisse. Le vendeur regardait en même temps le match de football qui avait lieu sur un écran suspendu au-dessus des caisses.
Soudain, elle remarqua au fond de son sac l’émetteur-transmetteur du Chevalier noir clignoter : il tentait de communiquer. Julia saisit sa petite oreillette bluetooth et l’enfila dans son oreille comme si elle se mettait un peu de musique, puis murmura discrètement :
— Que se passe-t-il ?
— Ils ont avancé l’heure de la transaction, dit le Batman dans le creux de son oreille.
— C’est-à-dire ? dit-elle en avançant dans la queue.
— Maintenant.
C’était au tour de Julia. Elle paya rapidement son bac de glace, le rangea dans son sac à dos et s’éloigna vers la sortie tout en sortant son ordinateur dont elle détacha le clavier. Elle activa l’écran de l’ordinateur devenu tablette et ouvrit une série de fenêtres déjà prêtes.
— Oracle est opérationnel, chuchota-t-elle.
Tandis qu’elle marchait lentement en direction de la sortie du magasin, elle prit le contrôle du véhicule de Batman, comme ils l’avaient convenu pour leur intervention. Elle mit en plein écran la fenêtre en question, qui ressemblait en apparence à un jeu de voiture. Elle avait la vision avant, arrière et côtés, sa géolocalisation à la rue près avec vue 3D des bâtiments, et une série de boutons tactiles. Elle maintint l’écran en format paysage, puis inclina vers l’avant. Le véhicule se mit à avancer droit devant.
— Faites attention, il semble qu’il y ait des imitateurs sur place, lui indiqua le Batman.
— Compris.
Elle arrivait au point de rendez-vous dans l’écran de sa tablette, un muret de parking surélevé la séparait du point de rendez-vous. Julia poussa distraitement la porte du magasin et se retrouva dans la rue, un groupe d’adolescents fumait à un mètre. La jeune femme, absorbée sur son écran, fit accélérer le tank et activa les propulseurs. Elle sauta le muret, le détruisant à demi, et atterrit sur l’avant de deux voitures garées.
— Oups, fit-elle à voix haute.
Le groupe de jeunes observa du coin de l’œil l’écran qu’elle tenait entre ses mains, intrigués, se demandant quel nouveau jeu cela pouvait bien être.
Elle continua d’avancer le véhicule jusqu’à faire face à deux camionnettes où se déroulait la transaction. Julia arrêta le véhicule qui avait fait impression. Elle put compter le nombre d’hommes qui était conforme à leurs estimations, puis aperçut l’Epouvantail. Cette fois-ci, ils ne le louperaient pas. Elle aperçut un couple de chiens, des dobermans, dans l’une des deux camionnettes.
— En position, dit-elle alors. Prête pour l’intimidation.
— Maintenant.
Julia activa l’armement, visa entre les deux camionnettes et tira par deux fois. Ils se mirent à couverts, mais furent pris à revers par l’homme chauve-souris qui avait dû s’occuper de trois imitateurs, des habitants de Gotham qui, inspiré par l’idée que représentait le Batman, cherchaient à l’incarner afin de l’aider dans sa tâche. Toutefois, ce dernier les neutralisait toujours parce qu’ils se servaient d’armes à feu, et que, s’il ne devait avoir qu’un seul principe, c’était bien celui-ci : ne pas tuer. Julia fit à nouveau bouger l’engin et bloqua l’une des camionnettes qui cherchait à fuir.
— Attention aux chiens, lui indiqua-t-elle soudain en voyant les deux clebs se jeter sur lui.
Les chiens l’attaquèrent férocement, l’un d’eux le mordit avec violence à son bras gauche.
— Outch, ça doit faire mal, marmonna-t-elle tout bas.
Elle tenta une nouvelle intimidation en produisant un fort bruit d’accélération, faisant chauffer les pneus du véhicule sur place. Les chiens lâchèrent leur proie, permettant au Batman de s’en débarrasser. Toutefois, l’autre camionnette où se trouvait l’Epouvantail s’était échappée par une marche arrière et en bousculant plusieurs véhicules garés.
— Je m’en occupe, lui dit le Batman avec calme.
Il se posta sur le muret central qui bordait les voies d’accès aux étages du parking, puis sauta au centre, tandis que la camionnette déboulait juste en dessous. Il atterrit lourdement sur le toit de celle-ci et put faire sortir le docteur Crane, qu’il immobilisa avec les autres membres de la pègre qui n’avaient pas pu fuir.
— Gordon arrive pour les récupérer dans cinq minutes, indiqua-t-elle.
— Vous pourrez enfin l’interroger, lui fit remarquer le Batman.
— Oui, murmura-t-elle le cœur palpitant dans sa poitrine. Dès ce soir.
Enfin, ils avaient réussi à le coincer.
— Pas de vie sociale ? lui demanda-t-il alors en rejoignant son véhicule dont il reprit les commandes.
— Je pourrais vous retourner la question, se défendit Julia. Et je ne pense pas que notre situation nous permette d’avoir une vie sociale.
Il ne répondit rien.
— Je vous laisse, je pars pour le commissariat, termina-t-elle en coupant la communication.
Julia vit alors que d’autres passants s’étaient arrêtés pour la regarder. Les cinq jeunes étaient restés fascinés devant son écran.
— Le prochain GTA en version bêta, dit-elle en souriant.
— Trop cool, firent-ils en levant leur pouce.
Elle rangea rapidement sa tablette dans son sac et se dirigea chez elle pour déposer son achat avant de repartir pour le quartier général de la G.C.P.D. Le temps qu’elle arrive au commissariat, Jim Gordon avait récupéré la bande d’imitateurs ainsi que le docteur Crane, qu’il mit dans une salle d’interrogatoire lorsqu’il vit la jeune femme entrer dans le grand hall.
— Il est prêt, salle deux, indiqua-t-il à sa collaboratrice.
Elle le remercia d’un signe de tête, puis entra dans la salle en question. Crane avait été menotté à sa chaise et jeta un regard halluciné à la jeune femme qui s’assit en face de lui. Son masque d’épouvantail en toile de jute était posé sur la table à ses côtés, inaccessible. Elle sortit de son sac un petit objet qu’elle activa, brouillant les caméras et micros de la pièce afin de pouvoir mener son interrogatoire comme elle l’entendait.
— Dis-moi tout ce que tu sais sur Adeline Devaux, lui ordonna-t-elle d’un ton autoritaire.
Le docteur Crane lui jeta un regard de ses yeux gris acier quasi-hypnotiques où résidait la folie, puis se mit à rire.
— Je me souviens d’elle, le docteur Devaux, dit-il tout à coup. Vous lui ressemblez un peu d’ailleurs.
Julia se leva brusquement, menaçante.
— Elle avait une particularité que j’aimais beaucoup, poursuivit Crane tout en riant de manière saccadée. C’était une empathe. J’ai adoré… voir comment elle arrivait à comprendre la personnalité de nos patients… jusqu’à elle-même en devenir une !
Julia ne se retint plus, elle le frappa violemment au visage.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ! s’emporta-t-elle.
— Moi ! Rien du tout, se remit à rire Crane. Mais son patient, lui, il s’est beaucoup amusé… Le pouvoir de l’esprit entre ces deux-là était magnifique à observer.
La jeune femme le saisit par le col de sa chemise couleur crème à rayures. Il exhalait une odeur de transpiration mélangée à son après rasage fortement alcoolisé.
— C’était qui ! s’écria-t-elle avec force.
— Je crois que c’était Jack… oui, Jack Oswald White.
Julia le relâcha d’un coup ; il retomba lourdement dans son siège, le sourire aux lèvres. Elle sortit de la salle d’interrogatoire en désactivant son brouilleur. Il fallait qu’elle se calme. Enfin, elle avait un nom, une piste à explorer.
— Ça va ? lui demanda Gordon lorsqu’il la vit sortir en trombe.
Elle hocha de la tête en silence.
— Où en est-on avec les billets marqués ? demanda alors Gordon.
— Cela marche, ils se retrouvent disséminés dans les différents dépôts de fond de la pègre. Je pense qu’on pourra bientôt lancer notre perquisition, répondit Julia. Au total, cinq banques sont concernées.
— Cinq ! s’alarma Gordon. Nous n’aurons jamais assez d’hommes pour nous y attaquer au même moment.
— Il faudra bien trouver une solution, répliqua Julia.
— Il faudra surtout convaincre le procureur Dent de cette opération.
— Je vous vois venir, et c’est non ! rétorqua Julia en fronçant les sourcils.
— Il vous écoute, se défendit Gordon.
Jim et Julia se dirigèrent dans le bureau de l’inspecteur.
— Et il veut le rencontrer, ajouta-t-il. Vous êtes la seule à pouvoir organiser cette rencontre.
— Ce n’est pas moi qui décide de cela ! rétorqua-t-elle à nouveau. Et vous avez votre propre signal pour l’appeler, maintenant, non ?
— Mon vieux projecteur sur le toit ? Je ne suis jamais sûr qu’il vienne, et vous le savez.
Le ton montait entre les deux collaborateurs ; Julia savait que s’ils voulaient que leur opération marche, il fallait s’attaquer aux cinq banques simultanément afin de récupérer les principaux fonds de la pègre. Ainsi, ils ébranleraient et affaibliraient les réseaux souterrains des mafias et de leur relève.
— Dent m’a encore convoqué ce matin parce qu’il se doute que je suis en contact avec le Batman, l’informa Gordon.
— Que lui avez-vous répondu ?
— Comme d’habitude, que les ordres officiels sont toujours de capturer le justicier ; il a mentionné mon « signal » sur le toit, je lui ai répondu qu’au sujet du matériel défectueux, il fallait s’adresser à l’intendance…
— Il a dû apprécier, sourit enfin Julia.
— Il n’est pas dupe, répliqua Gordon avec sérieux. Il sait que nous sommes sur un gros coup, et il veut en être.
Julia poussa un soupir.
— Vous pensez qu’on peut lui faire confiance, vous ? l’interrogea la jeune femme.
— Jusqu’à maintenant, il a fait preuve d’intégrité, il semble vraiment vouloir faire bouger les choses, répondit Gordon avec sincérité. Obtenez seulement le mandat, dans un premier temps.
Julia hocha de la tête, à l’affirmative. Elle demanda à Gordon la permission de rentrer chez elle afin de se reposer quelques heures, pour ensuite proposer un rendez-vous au procureur Harvey Dent. Il approuva, Julia sortit d’un pas rapide et rejoignit sa tour à vive allure.
Arrivée en bas de la tour de l’horloge, le concierge lui apporta un large bouquet de fleurs de lys blanches et rouges qu’il avait réceptionné pour elle. La jeune femme le récupéra et monta dans l’ascenseur en déverrouillant le dernier étage de son pass. Une fois dans son loft, elle déposa le magnifique bouquet de fleurs sur la table, aux côtés d’un autre bouquet de roses de même couleur. Il y en avait plus d’une dizaine, répartis dans l’ensemble de l’appartement. Elle récupéra le bac de glace qu’elle avait acheté un peu plus tôt et s’affala enfin dans son canapé, exténuée, tout en plongeant une cuillère dans la crème glacée. Elle commençait doucement à apprécier le calme et la solitude qu’elle retrouvait à chaque fois qu’elle rentrait chez elle. La jeune femme enfourna la cuillère pleine dans sa bouche et laissa fondre la glace dans sa bouche. Manger lui procurait un peu de consolation. L’interrogatoire avec Crane n’avait cessé de la tourmenter qu’elle avait quitté le commissariat.
Elle entendit un bruissement lointain, puis quelques coups à la vitre. Elle se releva lentement, tenant toujours son bac de glace, et ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur la coursive.
— Vous avez pu découvrir quelque chose ? demanda le Batman resté dans l’ombre d’une haute gargouille de pierre qui dominait l’angle de la coursive.
— Adeline travaillait à l’asile comme médecin traitant, dit-elle alors en s’accoudant à la balustrade. Elle ne m’avait pas dit qu’elle avait trouvé un travail là-bas, c’était sûrement un stage.
— Votre sœur était médecin ?
— Oui, répondit-elle. Elle n’avait pas encore tout à fait fini ses études, elle faisait un internat en psychiatrie et voulait se spécialiser en neurosciences. J’étais très fière d’elle… je l’aidais à financer ses études. Apparemment, elle avait un patient en particulier à Arkham : Jack Oswald White. C’est tout ce que j’ai pu tirer de Crane.
— J’espère que vous trouverez des réponses, dit-il de sa voix rauque et profonde.
Julia acquiesça brièvement de la tête.
— Le traçage des billets marqués porte ses fruits, enchaîna-t-elle. Nous avons cinq banques qui abritent des dépôts de fonds de la pègre. Il faut maintenant qu’on s’y attaque simultanément, mais pour cela, il nous faut un mandat. On va le demander avec Gordon.
— De toute manière, si l’argent bouge, on le verra, rappela le Batman.
— Il ne faut pas trop tarder, j’ai un mauvais pressentiment, réfléchit-elle.
— Je me tiendrai prêt si besoin, la rassura-t-il.
La jeune femme le remercia avant de reprendre une nouvelle cuillère de glace.
— Jolis bouquets, remarqua-t-il en désignant du regard l’intérieur du loft.
— Oui, très, soupira la jeune femme dont le léger sourire qui s’était affiché sur son visage s’effaça.
Elle plongea sa cuillère avec nervosité dans le bac de glace au citron.
— Allez-vous lui répondre un jour ? demanda-t-il par curiosité.
Julia poussa un nouveau soupir. Cela faisait huit mois que Bruce Wayne lui faisait parvenir un bouquet de fleurs tous les jours. Tous étaient accompagnés du même mot : « Parle-moi ».
— Il est plus coriace que je ne l’aurais pensé, répondit-elle enfin. J’ai pris trois kilos à cause de ça, ajouta-t-elle en désignant la crème glacée, dans l’intention de détourner la conversation.
— Peut-être parce qu’il tient réellement à vous.
— J’aurais préféré qu’il passe à autre chose, murmura-t-elle tristement. Même si…
Son co-équipier resta silencieux, attendant la suite avec patience. Elle secoua la tête comme pour chasser ses pensées de son esprit.
— Je veux juste le protéger… et me protéger moi, avoua-t-elle enfin. J’ai fait l’erreur de m’attacher…
— Est-ce si mal ?
— Pour ceux qui vivent une vie comme la nôtre, je pense oui, répliqua-t-elle. J’imagine que votre entourage n’est pas au courant de ce que vous faites de vos nuits. Et que vous vous cachez pour les protéger. Mais mettons-nous deux secondes à la place de nos proches : que diraient-ils s’ils étaient amenés à découvrir ce que nous faisons ? Que nous leur mentons chaque jour, les yeux dans les yeux… Je trouve ce fardeau trop lourd à porter, et je sais de quoi je parle. Et vous ?
Cette fois-ci, le Chevalier noir ne répondit rien. Le soleil commençait à se lever à l’horizon.
— On se recontacte, conclut-elle alors en soupirant.
Mais le Chevalier noir était déjà parti. Julia retourna dans le loft, récupéra le bouquet le plus ancien dont les pétales commençaient à tomber et l’amena sur la coursive. C’était devenu son rituel : elle prenait chaque tête de fleur et effeuillait les pétales pour les jeter par poignées au vent, qui les emportait ensuite dans la ville, dans l’espoir qu'il emporte les cendres encore chaudes de son irrépressible amour.