L'Oracle de Gotham - tome 2
Le commissaire Gordon rejoignit Julia Thorne dans son bureau de cheffe de projets. Il se trouvait au douzième étage de la tour Wayne ; c’était une vaste pièce avec baie vitrée donnant sur le reste de la ville. On pouvait apercevoir le Robinson Park derrière les autres buildings qui l’entouraient. Le bureau était lumineux, agencé avec des meubles au design moderne comme l’ensemble des bureaux de la tour. Plusieurs plantes vertes agrémentaient la baie vitrée, ajoutant des touches de couleur à la blancheur des murs. Un large bureau en L était positionné au centre de la pièce sur lequel se trouvait un ordinateur à triple écrans. Sur le mur de gauche se trouvait un vaste tableau blanc déjà investi de dessins conceptuels et de calculs et algorithmes, tandis que le mur de droite était recouvert de bibliothèques parsemées des premiers dossiers et classeurs contenant les projets en cours et certaines documentations.
La jeune femme était assise à son bureau et avait offert un siège confortable à son ancien patron et collègue qui lui faisait face. Il n’avait pas retiré son large imper beige qui lui donnait une allure d’inspecteur des années cinquante. Il passait nerveusement ses doigts sur sa moustache qui commençait à grisonner, ses lunettes aux verres rectangulaires et à la monture bleu métallisé reposant sur l’arrête de son nez aquilin. Il observait la jeune femme, ses paupières légèrement tombantes lui donnant un air soucieux. Le tag sur l’entrée de la tour de la Wayne Enterprise paraissait la cibler de manière directe, même si la jeune femme voulait le relativiser.
— J’ai recensé toutes les employées de l’entreprise qui portent ce prénom, nous sommes malgré tout quelques-unes, dit la jeune femme en imprimant la liste.
Elle tendit le papier au commissaire qui lut une liste d’une dizaine de noms qui comportaient comme prénom « Julia », mais aussi certains dont le nom de famille lui-même pouvait y être assimilé. Il ne put s’empêcher de jeter un regard inquiet sur la jeune femme qui paraissait vouloir nier l’évidence.
— Je ne suis peut-être pas la personne ciblée par ce message, en conclut-elle en haussant des épaules tandis que sa voix s’éteignait, le regard fuyant.
— Peut-être, mais j’imagine que la même pensée vous a traversé l’esprit tout comme elle a traversé le mien, la contredit le commissaire Gordon.
Julia détourna la tête du côté de la baie vitrée, ses lèvres pincées. Elle savait parfaitement de quoi voulait parler le commissaire, mais il paraissait tout bonnement impossible que cela provienne de lui.
— Dois-je vous rappeler qu’il se trouve maintenant enfermé à double tour à Arkham ? finit-elle par répondre d’un ton sec.
— Il a peut-être encore des amis, des admirateurs, voire des imitateurs qui œuvrent à sa place, déclara Gordon avec fermeté. Avec le Joker, nous devons toujours nous attendre à tout, et je ne pensais pas devoir vous le rappeler, à vous.
— Dans tous les cas, vous devez mettre toutes ces personnes sous protection, déclara Julia d’un ton catégorique. Des ennemis, j’en ai assurément : tous les criminels qui ont été arrêtés ces trois derniers mois pourraient également vouloir me prendre pour cible à cause de la « loi Dent », juste parce que je l’ai soutenue.
Elle refusait de s’avouer que le Joker pouvait avoir encore une quelconque emprise sur elle alors qu’il avait été mis hors d’état de nuire.
— Nous allons rechercher du côté des familles et des proches de tous ceux qui ont été condamnés par la loi Dent, alors, se résolut Jim Gordon en soupirant.
Julia acquiesça, satisfaite. Soudain, la porte du bureau de la jeune femme s’ouvrit à la volée.
— Te voilà ! s’exclama Bruce Wayne, une vive inquiétude dans son regard. J’ai vu ce qui…
— On frappe avant d’entrer, l’interrompit-elle en faisant un mouvement de tête vers le commissaire.
Elle se leva et vint malgré tout à la rencontre du multimilliardaire pour le rassurer. Bruce se tut immédiatement et salua le commissaire avec respect.
— J’ai établi la liste de toutes celles qui pourraient être concernées par cette menace au sein de l’entreprise, l’informa la jeune femme en lui tendant une copie de la liste effectuée.
D’un seul coup d’œil, Bruce avait remarqué l’attitude détachée de sa compagne face à la situation. Il saisit le papier qu’elle lui tendait et sans même y porter attention, se tourna du côté du commissaire :
— Je paierai tous les frais qu’une protection pour chacune d’entre elles pourrait engendrer, déclara-t-il en lui serrant la main.
— C’est noble de votre part, marmonna Jim Gordon qui fut étonné de la forte poigne du milliardaire.
Le commissaire n’avait pas une très haute estime de ce dernier, ne le connaissant qu’à travers ce que pouvait en dire les journaux. Il ne comprenait d’ailleurs pas le choix de la jeune femme pour ce playboy volage et dépensier.
— Cela me paraît plutôt normal que je m’en acquitte, répondit Bruce.
Jim hocha de la tête, dissimulant sa surprise. Peut-être qu’il valait un peu plus que ce qu’en disait la presse. Le commissaire se dirigea vers la porte du bureau.
— Il faudrait également rechercher parmi les admirateurs et admiratrices de monsieur Wayne, ajouta Jim Gordon.
Julia lui jeta un regard interrogateur.
— Il a raison, fit Bruce d’un air grave.
— Comment cela ? l’interrogea la jeune femme.
Bruce poussa un léger soupir : il aurait préféré que ce genre de chose puisse être passé sous silence, mais il savait également qu’il aurait été obligé d’en parler un jour ou l’autre à sa compagne. Lui mentir plus avant était inutile.
— Depuis plusieurs mois, tu es l’objet d’un certain nombre de courriers, certains sont des admirateurs, d’autres courriers sont plus agressifs, expliqua-t-il alors. Pour ne pas que tu sois atteinte par cela, je fais trier ton courrier afin de les retirer, tout simplement…
Julia l’observa en fronçant les sourcils.
— Tu fais trier mon courrier ici ? s’exclama-t-elle alors. Sans rien m’en dire ?
— Ici, et à ton appartement, rectifia Bruce. Ne le prends pas mal, je voulais seulement te protéger de ce désagrément auquel je suis personnellement habitué, mais qui aurait pu te tracasser…
— Mais comment pensais-tu que j’allais le prendre ? l’interrompit-elle interloquée. Je viens d’apprendre que je recevais des courriers de menaces depuis plusieurs mois et que toi, tu faisais trier mon courrier sans m’en parler !
Le commissaire Gordon toussota discrètement afin de manifester sa présence au couple.
— Bien, monsieur Wayne, faites-moi parvenir dès que possible ces courriers malveillants, dit-il simplement. On se tient au courant, mademoiselle Thorne, ajouta-t-il ensuite à l’adresse de la jeune femme en guise d’au revoir.
Julia lui serra la main, suivi de Bruce. Une fois que le commissaire eut quitté la pièce, Julia reprit de plus belle :
— Le pire dans tout cela, lança-t-elle avec agacement, c’est que je ne ressens pas une once de culpabilité de ta part !
— En effet, si je devais le refaire, je le referais, lui confirma Bruce, les mains dans les poches, désinvolte.
Il plongea son regard dans le sien, confiant, afin de l’apaiser. Julia y décelait toute sa bonne foi et ne pouvait aller à l’encontre de son désir de la protéger. Elle reconnut qu’elle-même, à sa place, elle aurait fait exactement la même chose. Et c’est cela qui l’exaspérait peut-être le plus, finalement : qu’elle dût admettre qu’elle aurait eu exactement le même comportement que lui, même si cela pouvait paraître parfaitement déplacé et intrusif.
— J’aimerais bien les voir moi aussi, ces courriers, finit-elle par dire sans chercher à dissimuler son exaspération.
Il consentit à les lui dévoiler, même s’il aurait préféré la garder éloignée de cet aspect de sa célébrité. Tandis qu’ils se dirigeaient dans son bureau, le trentenaire s’enquit de ce que la jeune femme avait pu déjà réunir comme informations sur l’acte de vandalisme en lui-même.
— Caméras extérieures de l’entrée du bâtiment déconnectées, câbles sectionnés, fit Julia d’un ton professionnel. Le vandale portait une cagoule, mais n’était pas seul. Une camionnette sans immatriculation stationnait au coin de la rue pendant le méfait, elle a disparu des radars dans les Narrows. L’autre hypothèse que nous avions avec Jim était que cela soit des proches d’un détenu qui aurait été condamné par la loi Dent ces trois derniers mois, mais rien de sûr, à l’évidence. Par contre, il vaudrait mieux laisser faire la police dans un premier temps, ajouta-t-elle avec précaution.
— Tu crois vraiment que je vais laisser passer…
— Non, nous n’allons rien laisser passer, l’interrompit-elle. Mais si ce sont des proches ou de la famille d’un détenu, il vaut mieux les interroger avec tact plutôt que de débarquer chez eux en mode justicier, non ?
Bruce garda le silence, elle marquait un point.
— Et dans l’autre cas, il vaudrait mieux ne pas impliquer le Bat, poursuivit-elle avec discernement. Il ne faudrait surtout pas qu’on puisse faire le lien entre toi, moi et « lui ».
— Tu marques encore un point, répondit Bruce avec une pointe d’agacement dans la voix tandis que l’ascenseur arrivait au dernier étage.
— En revanche, rien ne nous empêche de faire suivre ceux qui seraient les plus susceptibles d’être à l’origine de cette menace, poursuivit Julia en passant les portes de l’ascenseur.
Il lui ouvrit celles de son bureau et l’invita à entrer. Il signifia à sa secrétaire qu’il ne voulait être en aucun cas dérangé, puis referma la porte derrière eux. Il se dirigea ensuite vers une haute bibliothèque et en sortit une boîte de rangement standard qu’il déposa sur son bureau. Lorsqu’il l’ouvrit, Julia découvrit presque une centaine de lettres qui lui était personnellement adressé. Elle en sortit une au hasard ; c’était une enveloppe blanc crème de format carré, à l’écriture ronde et soignée. Elle remarqua que la lettre avait déjà été décachetée une première fois. Elle ouvrit l’enveloppe et en sortit une carte unie qu’elle déplia. De cette même écriture cursive, elle lut ces mots : « Mademoiselle Thorne, vous n’avez pas idée à qui vous avez à faire : vous n’arrivez même pas à la cheville de monsieur Wayne, vous qui n’êtes qu’une roturière et sûrement une opportuniste. Vous feriez mieux de retourner d’où vous venez. » Julia s’arrêta dans sa lecture, surprise par ce qu’elle lisait. Elle reposa la lettre sans la terminer pour en saisir une autre dans laquelle elle trouva les termes de « croqueuse de diamant », une autre la qualifiait de future « veuve noire », et ce n’étaient que celles dont les insultes n’étaient qu’à peine déguisées.
Même si elle se répétait que ce n’était là que divagations de personnes qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, Julia ne put empêcher une bouffée de panique monter d’un seul coup. Elle s’affala dans le fauteuil derrière elle, les lettres parcourues étalées sur le bureau.
Pendant ce temps, Bruce avait sorti un deuxième carton, plus conséquent, dans lequel il avait rangé celles qui lui étaient adressées.
— J’ai aussi mon lot de courriers malveillants, où d’admiratrices trop…zélées, fit-il en lui en confiant une.
La jeune femme lut rapidement le contenu de la lettre qu’il lui tendait. C’était une véritable déclaration d’amour. La suivante faisait état d’un enfant illégitime dont la mère réclamait une pension mirobolante et qui elle avait été tamponnée « classée », tandis qu’une autre regorgeait de reproches sur ses exactions en tant que milliardaire qui ne respecte pas le nom de ses propres parents.
— Bienvenue dans mon monde, soupira le milliardaire.
— Mais, dit Julia tout en réfléchissant, quand est-ce qu’on doit considérer qu’elles sont sans importance, ou au contraire les prendre au sérieux ?
— Dans la plus grande majorité des cas, cela ne va pas plus loin, lui expliqua-t-il calmement. Il est extrêmement rare que l’une de ces personnes passe à l’acte et mette en application ses menaces ou ses dires. Ces courriers sont épluchés par plusieurs employés à la sécurité de l’entreprise. Si un courrier s’avère être « hors-norme », on me le signifie tout de suite et je retrouve son expéditeur pour le faire surveiller.
Julia gardait le silence, épluchant à nouveau les différents courriers à son nom. Son teint était devenu un peu plus livide et ses lèvres s’étaient pincées, signe qu’elle tentait de réprimer une anxiété grandissante.
— Je voulais justement t’éviter ce genre de tracas, reprit Bruce avec douceur. Je sais combien cela peut être déstabilisant quand on n’y est pas habitué. Et je sais ce que tu es en train de te dire : tu crois que c’est parce que nous nous affichons publiquement ensemble que c’est arrivé.
Julia releva la tête dans sa direction, les lettres en suspens entre ses mains : elle attendait la suite de son explication.
— Si nous avions cherché à cacher notre relation, cela aurait été pire, poursuivit-il avec raison. Les journalistes auraient été beaucoup plus fouineurs, et notre relation serait sortie comme un scandale là où il n’y en a pas. Les gens sont influencés par les médias. L’important est de contrôler l’image que nous donnons, cela tempère la grande majorité de ces personnes.
Julia baissa à nouveau les yeux sur les courriers ouverts. Elle hochait de la tête par automatisme, entendant bien la logique du trentenaire. La jeune femme en vint à regretter de connaître ce revers de la médaille.
— Parle-moi, lui dit Bruce en saisissant ses mains dans les siennes pour lui faire lâcher les lettres, tandis qu’elle paraissait se murer dans le silence.
Elle prit quelques instants de réflexion avant de répondre avec un soupir :
— J’ai l’impression d’avoir perdu… une sorte d’ingénuité que j’avais nous concernant.
Elle fronça alors les sourcils.
— C’est peut-être parce que je ne te vois pas comme eux ils te voient, réfléchit-elle à voix haute, parce que je sais qui tu es vraiment. Je vois derrière le masque de Bruce Wayne…
Bruce lui serra les mains un peu plus fort. Il s’était approché d’elle et son visage n’était plus qu’à une dizaine de centimètres du sien. Elle sentait son regard empli d’une ardeur qui lui chauffait les joues et la poitrine. D’une main il caressa son visage, puis déposa son front tout contre le sien, ses yeux plongés dans les siens.
— C’est la plus belle déclaration qu’on m’ait faite, lui murmura-t-il en caressant sa joue de son pouce, ses doigts se glissant dans ses cheveux. Je t’aime…
La respiration de Julia s’arrêta quelques instants. C’était la première fois qu’elle entendait ces mots de sa bouche. Elle eut un moment de panique, mais la chaleur de son corps près du sien et la fermeté de ses mains l’apaisèrent : tout son esprit et tout son corps la poussaient à la confiance. Elle saisit son visage entre ses mains et l’embrassa langoureusement, ce fut sa façon à elle de lui répondre.
Lorsqu’ils sortirent enfin de son bureau, monsieur Wayne et mademoiselle Thorne avaient sélectionné les courriers les plus sensibles afin de les transmettre au commissaire Gordon. Mais avant de les lui faire parvenir, Julia voulait scanner l’ensemble de ces lettres afin de lancer des analyses plus approfondies à partir des écritures de chacune, la plupart ne possédant aucune signature ni signe distinctif.
— Je vais retourner à mon appartement afin d’analyser les données une fois que Lucius les aura scannées, fit-elle en faisant mine de vouloir récupérer son sac à son bureau.
— A ce sujet, l’arrêta Bruce, il serait peut-être préférable que tu emménages chez moi, au moins le temps que cette affaire se tasse…
Julia hésita un instant.
— C’est que toute mon installation est dans la tour de l’horloge, c’est là que je suis la plus efficace, répondit-elle en toute logique. Et si on y réfléchit, si c’est l’un de tes admirateurs qui m’en veut, il s’attendra à ce que je vienne chez toi, alors que si je reste à distance… peut-être que cela peut en tempérer la vindicte.
Bruce poussa un profond soupir d’agacement.
— C’est exaspérant que tu aies aussi souvent raison, dit-il avec une pointe de déception dans la voix.
Julia eut un sourire gêné. C’était une remarque à laquelle elle était habituée, car partout où elle avait vécu et travaillé, tous la lui avaient faite à un moment ou à un autre. C’était un trait de caractère qu’elle ne pouvait réprimer. Cependant, cette remarque l’avait toujours secrètement blessée, car elle s’accompagnait soit d’un sentiment de jalousie, soit d’un reproche sur la manière dont elle abordait les événements, et plus largement la vie : tout devait être logique et possédait forcément une explication. De ce fait, elle ressentait un besoin quasi viscéral de découvrir cette logique. Et aux yeux de beaucoup, cela s’apparentait à une forme de froideur face à ce qui pourrait rester inexpliqué ou considéré comme un mouvement spontané. La jeune femme avait bien décelé le ton de reproche qu’avait adopté son compagnon et l’identifia d’abord comme une frustration de ne pouvoir avoir le contrôle sur sa protection.
— Ce que je peux faire, c’est rester dans les combles quelques jours, lança-t-elle alors comme un compromis. J’y serais en sécurité si jamais on tentait de s’introduire dans mon loft, et je resterais malgré tout opérationnelle.
Le visage de Bruce resta impassible quelques instants, le front plissé et les yeux sombres, puis approuva d’un signe de tête. Julia sentit qu’il y avait encore autre chose derrière sa frustration, sans identifier quoi. De son côté, il insista néanmoins pour la ramener directement chez elle en fin d’après-midi, car la jeune femme avait insisté pour effectuer sa journée de travail sans en rien changer.
Julia prit ainsi le temps de rencontrer l’ensemble des employées qui portaient le même prénom qu’elle afin de les rassurer et leur conseiller de se rendre au commissariat central pour que la police puisse identifier les possibles mobiles du vandale à leur sujet. Le fait que mademoiselle Thorne se charge elle-même d’informer les potentielles victimes de la menace et leur donne la marche à suivre pour le bon déroulement de l’enquête eut pour effet de les rassurer, relevant quelque peu la jeune femme dans leur estime. En effet, de nombreuses rumeurs parcouraient librement les couloirs de la Wayne Enterprise sur sa liaison avec le grand patron de la boîte : beaucoup considéraient qu’elle menait une stratégie de séduction opportuniste qui lui avait permis d’accéder à son poste actuel, voire de débloquer des fonds supplémentaires pour les projets qu’elle dirigeait. De ce fait, de la voir la cible d’une menace ainsi que d’être témoin de sa bienveillance envers d’autres potentielles victimes redoraient quelque peu son blason entaché.
En début de soirée, une fois en sécurité chez elle, Julia entreprit de monter quelques denrées alimentaires dans son réfrigérateur d’appoint dans les combles, prit également de quoi se changer et se laver, ses effets personnels, des couvertures, des coussins supplémentaires et un ou deux bouquins si le temps devait lui paraître long, puis s’enferma dans la forteresse de l’horloge. Il était impossible d’y entrer par le loft sans son autorisation, le seul accès possible était une porte de secours verrouillée dont elle avait le contrôle et qui donnait sur le rebord du cadran de l’horloge.
Julia s’installa à son vaste bureau et sortit les écrans de veille ; elle ajusta son micro-casque sur sa tête, puis ouvrit un canal de communication :
— Oracle est opérationnel, lança-t-elle avec assurance.
Le temps qu’elle reçoive une réponse, la jeune femme se connecta au réseau radio de la police de Gotham et le laissa tourner en bruit de fond, écoutant d’une oreille les codes de la police qui décrivaient les infractions relevées et les interventions demandées. Elle vérifia ensuite que Lucius lui avait bien envoyé l’ensemble des courriers scannés, puis entama une analyse de chacun d’entre eux : identification et reconnaissance d’écriture, analyse graphologique, récurrences. Elle obtint plusieurs noms à partir de la reconnaissance d’écriture, elle lança alors une recherche sur ces premières identifications, comme le casier judiciaire, le travail, l’employeur, les cartes fidélités, tout ce qu’elle put trouver sur eux. Elle tria par ordre de dangerosité en fonction des antécédents trouvés, sans toutefois négliger ceux qui n’avaient commis aucun délit grave.
— Alors, qu’as-tu trouvé pour l’instant ? demanda enfin le Batman.
— Plusieurs expéditeurs ont déjà été identifiés, décrivit-elle en les répartissant sur les écrans pour les avoir sous les ses yeux.
Puis elle les transféra sur l’écran du tumbler à mesure qu’elle détaillait chaque fiche créée. Aucun d’eux n’avait fait de la prison, toutefois, certains avaient été condamnés à des amendes pour harcèlement, d’autres ne possédaient que des contraventions, payées ou impayées. Deux d’entre eux retinrent leur attention parce qu’ils avaient effectué un court séjour à l’asile d’Arkham. Elle récupéra leurs dossiers numériques et les parcourut rapidement.
— Nous pourrions commencer par eux, suggéra Julia.
— Envoie-moi l’adresse du premier, répondit-il en approuvant son choix. On pourra assez vite établir leur profil ainsi.
— C’est parti, dit-elle en envoyant les coordonnées dans le GPS du tumbler.
Ils passèrent une bonne partie de la nuit à surveiller et rechercher des informations supplémentaires sur les hommes et les femmes identifiés par le logiciel de reconnaissance et d’identification d’écriture. Toutefois, rien ne put en faire sortir un ou une du lot ; tous paraissaient avoir des alibis pour l’heure à laquelle avait été effectué l’acte de vandalisme ou bien leur profil ne correspondait pas à ce qu’ils cherchaient. Ils se mirent alors à chercher du côté de la pègre et des criminels incarcérés. L’homme chauve-souris décida de se poster non loin de l’un des repères connus de ce qui restait de la pègre qui tentait toujours de se reconstituer et activa une petite antenne réseau qu’il avait fait installer dans son casque.
— Je commence l’écoute, dit-il à son équipière.
— Entendu, j’enregistre.
Julia démarra un enregistrement et recueillit les propos perçus grâce à l’antenne réseau. Cela grésillait encore et les paroles ne s’entendaient que par bribes. Elle tenta d’ajuster les fréquences, mais cela n’eut qu’un impact minime sur la qualité du son.
— Rapproche-toi si tu peux, lui indiqua-t-elle finalement. J’ai du bruit sur la bande.
Le Chevalier noir observa autour de lui, repéra une ouverture par laquelle il pourrait entrer dans le vieil entrepôt sans se faire repérer. Il s’accroupit sur une large poutre d’acier.
— Là, c’est bon ? demanda-t-il dans un chuchotement rauque.
— Parfait.
La qualité grimpa d’un coup, Julia put enfin entendre la conversation comme si elle y était :
« … il demande un siège parmi notre nouvelle organisation. Mais je pense que nous devrions nous en méfier. »
« C’est son droit le plus strict. Son apport est conséquent. »
« Nous lui communiquerons notre consentement, alors. »
Il y eut un instant de silence, puis la conversation reprit :
« Qu’en est-il de la fille ? »
« C’est une folle dingue encore, on ne devrait pas l’accepter dans nos rangs. »
« Peut-être qu’elle est bargeot, mais elle a massacré trois de mes hommes l’autre soir. Il ne faut pas la négliger non plus. »
« Vous pensez vraiment considérer son offre ? »
« Elle propose quand même de ramener de la thune, on aurait bien besoin de renflouer les caisses avec tout le merdier de cette année. »
« Je n’ai pas envie que ça tourne comme avec l’autre dément… Il avait quand même brûlé tout notre oseille. »
— As-tu un visuel ? demanda Julia à son équipier.
Le Batman se déplaça avec prudence et discrétion, puis activa une micro-caméra qui se déploya de son casque juste au-dessus de son œil gauche, que Julia avait récemment ajouté à sa panoplie. La jeune femme obtint les images sur un nouvel écran et s’occupa de zoomer et de mettre au net ce que la caméra retransmettait. Ils étaient trois assis à une table qui discutaient d’un air sérieux, entourés par leurs gardes du corps et hommes de main les plus fidèles. Elle reconnut le chef de la mafia russe de la cellule de Gotham City, mais aussi un afro-américain qui avait mis la main sur toute une partie des quartiers de l’Uptown. Le troisième portait un costume plutôt distingué et pouvait faire partie d’une branche éloignée de la mafia italienne.
« On devrait la rencontrer, écouter ce qu’elle a à dire. »
« Pfff… Ce n’est jamais bon de marchander avec les bonnes femmes. »
— De qui parlent-ils ? murmura Julia pour elle-même.
Soudain, un code énoncé par le flux radio de la police retint l’attention de la jeune femme. Elle écouta l’échange, plusieurs voitures de police étaient concernées : une descente allait avoir lieu à l’instant même.
— Dégage de là, vite ! s’écria-t-elle vivement, reconnaissant l’adresse.
Le Chevalier noir rétracta la caméra et remonta sur le toit de l’entrepôt. Il eut à peine le temps de se fondre dans l’obscurité que trois patrouilles de police cernaient le bâtiment. Julia écouta attentivement les échanges radios, les trois mafieux avaient réussi à prendre la fuite par une sortie dérobée, jetant leurs hommes de main en pâture, et les forces de l’ordre manquèrent de peu le Batman sur qui ils avaient ouvert le feu. Tout le corps de la jeune femme se raidit à l’écoute de ce qu’il se passait. Elle s’imposait le silence radio avec Bruce afin de ne pas dévoiler sa position s’il était en mauvaise posture. Au bout de quelques minutes qui lui parurent des heures, il rétablit enfin la communication : il s’en était sorti et avait même réussi à rattraper l’un des sbires de l’organisation mafieuse. Julia put alors assister à l’interrogatoire :
— Qui est le nouveau membre de votre organisation ? tonna le Chevalier noir.
La voix qui répondit paraissait être étouffée, comme si sa gorge ou sa poitrine était obstruée, avec un fort accent russe.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez !
Un fracas retentit, ainsi qu’un cri apeuré.
— Qui est-il ? gronda le Batman l’air menaçant.
— Il… Il se fait appeler le Pingouin. Personne ne sait qui c’est ! On ne l’a jamais vu…
Le justicier le menaça encore, mais voyant qu’il n’obtiendrait rien de plus sur ce sujet-là, il poursuivit l’interrogatoire :
— Vous avez parlé d’une fille, qui est-ce ?
— Cette femme ? Une folle, une bargeot ! Violente avec ça… Elle dit qu’on lui a pris ce qui lui appartenait, mais qu’elle était d’accord pour jouer…
— Qu’est-ce qui lui appartient ? insista le Batman.
— Je ne sais pas, je vous l’jure !
Le Chevalier noir mit fin à l’interrogatoire, des sirènes de police ainsi que des cris lointains l’obligeaient à quitter sa position. La police le recherchait. Il relâcha le petit mafieux qui courut droit dans les filets des forces de l’ordre. Le Batman disparut quant à lui dans la nuit et gagna les hauteurs afin d’être hors d’atteinte.
— Je suis sorti, déclara-t-il simplement dans son oreillette.
— Blessé ? l’interrogea vivement Julia.
— Non, répondit-il en se voulant rassurant. Rien de grave.
Le cœur de la jeune femme fit des bonds dans sa poitrine.
— Rentre, on ne pourra rien faire de plus cette nuit, lui dit-elle en dissimulant son inquiétude. Appelle-moi une fois que tu es chez toi.
— Promis.
Ils coupèrent la communication. Julia s’affaissa dans son fauteuil, sa respiration encore un peu saccadée. Elle détestait ces moments-là où elle savait qu’il était en danger et où elle ne pouvait rien faire pour l’aider directement. Ce fut à cet instant qu’elle se souvint de son offre d’habiter chez lui ; tout à coup, elle saisit l’objet réel de sa frustration : il lui avait demandé de vivre avec lui.
— Quelle idiote, je l’ai rembarrée, marmonna-t-elle en passant ses mains sur son visage.
Elle respira lentement, puis lança une recherche sur les informations récoltées pendant l’interrogatoire. Le nom du Pingouin ne donna aucun résultat hormis les articles du parc zoologique de la ville ; il était inconnu de la police, n’apparaissant dans aucun rapport récent ou ancien. Pour ce qui était de la fille mentionnée par les mafieux, elle avait une vague impression de déjà-vu, mais ne sut pas l’identifier immédiatement.
Julia se leva de son fauteuil et se dirigea vers le canapé qui se trouvait dans un coin des combles, entièrement aménagé comme un salon cuisine. Elle déplaça la table basse sur le côté et déplia le canapé qui s’ouvrit en un large lit tout confort. Elle y déposa les couvertures et les coussins qu’elle avait apportés avec elle, se servit de la table basse comme table de chevet et prit dans le réfrigérateur un repas tout prêt qu’elle n’avait plus qu’à glisser dans le micro-onde de la petite cuisine ouverte. Pendant que son plat chauffait, elle prit une douche rapide dans une cabine de douche à l’arrière de la salle, cachée par un auvent. Elle se changea et revêtit un large T-shirt qui lui arrivait au haut des cuisses. Le micro-onde sonna, elle récupéra son plat qu’elle déposa sur la table basse. Enfin, son téléphone sonna ; elle sauta dessus, glissa ses écouteurs bluetooth dans ses oreilles et décrocha.
— Tout va bien ? demanda-t-elle encore.
— Oui, je suis bien rentré, répondit Bruce.
Elle l’entendit toutefois grogner de douleur.
— Ce « rien de grave », c’est quoi ? l’interrogea-t-elle, inquiète malgré tout.
— Deux balles qui ont percuté le kevlar dans mon dos, lui répondit-il avec sincérité, car il savait que mentir ne servait pas à grand-chose.
Julia poussa un soupir de soulagement :
— Cela se limitera à des ecchymoses, alors.
— Oui, ils étaient trop loin pour le perforer, confirma-t-il. Mais le choc reste douloureux, marmonna-t-il tout bas.
— Bruce, pour tout à l’heure, dit Julia en se mettant à bégayer. Tu sais, quand tu m’as dit de venir chez toi…
— Ce n’est pas grave, l’interrompit-il un peu abruptement. Tu avais raison, ce n’était pas judicieux.
— Oui, mais, ce que je veux dire, c’est… enfin, c’est que…
Elle ne réussit pas à terminer sa phrase, enlisée dans son embarras, mais Bruce eut le tact de ne pas l’interrompre, de la laisser aller jusqu’au bout de sa pensée.
— Cela m’aurait plu, finit-elle par murmurer avec timidité.
Il ne répondit pas tout de suite.
— Nous en reparlerons quand nous aurons élucidé ce mystère, dit-il de sa voix grave et profonde qui la rassurait tant.
Julia sourit, soulagée qu’il ait compris.
— As-tu une idée de qui cela pourrait être, ce Pingouin ? et cette femme dont ils parlaient ? demanda Bruce avec intérêt, revenant sur leur mission.
— Pas encore…
Julia s’arrêta soudain alors qu’elle allait entamer son repas.
— Ils ont bien dit qu’elle s’était attaquée à trois hommes l’autre nuit, c’est cela ? lança-t-elle de mémoire.
— C’est ce que j’ai entendu aussi, lui confirma-t-il.
Elle se leva précipitamment de son lit et s’assit à nouveau dans son fauteuil ; elle rechercha ensuite les images qu’elle avait visionnées l’autre nuit de la femme aux couettes qui avait soumis trois hommes costauds à l’aide d’une barre de fer.
— Je crois que j’ai des images d’elle, dit-elle enfin. Mais cela reste très flou, la reconnaissance faciale n’a pas fonctionné. Les caméras dans l’Uptown datent vraiment de Mathusalem…
Elle les envoya sur son téléphone.
— En tout cas, cela semble correspondre à ce qu’ils disaient, fit Bruce après avoir visionné les images.
— On va surveiller les établissements bancaires ces prochains jours, déclara la jeune femme. Ils ont parlé de se refaire une santé financière. Est-ce que j’en avertis Jim ?
— Bonne idée, qu’on puisse couvrir le plus d’établissements possible.
Julia se fit un petit mémo sur un post-it qu’elle colla à même l’écran principal.
— Je te laisse te reposer, dit-elle enfin, un peu à contrecœur.
— Ça va aller ? lui demanda-t-il d’un ton grave.
— Oui, je ne me couche pas tout de suite, j’attends de tomber de fatigue, le rassura-t-elle.
— Bien, mais n’hésite pas si ça ne va pas.
— D’accord, acquiesça-t-elle dans un murmure. Bonne nuit, Bruce.
— Bonne nuit, Julia.
Ils raccrochèrent.
Julia prit avec elle son ordinateur portable et s’installa à nouveau dans son canapé-lit pour manger. Elle alluma l’écran et rechercha d’abord un film à regarder, puis elle changea d’avis. Elle ouvrit un dossier dans lequel elle classait toutes les vidéos enregistrées à Arkham ; ce qu’avait suggéré Jim Gordon à propos du Joker n’avait point quitté son esprit même si elle n’en avait pas fait part à Bruce. Elle s’était d’ailleurs rappelée qu’aujourd’hui avait eu lieu la séance hebdomadaire de psychothérapie du dément, séance qu’elle enregistrait systématiquement dans le cadre de ses recherches sur sa sœur. Elle téléchargea le fichier vidéo et lança la lecture avec la même appréhension qu’à chaque fois où elle visionnait ces séances.
La nouvelle psychiatre qui suivait le Joker avait effectué quelques progrès ; il commençait à parler de son passé, notamment de ses parents et de la misère dans laquelle il avait pu grandir. Il avait vécu la grande crise économique qui avait touché la ville dans sa jeunesse, et avait subsisté avec sa mère tant bien que mal. Julia, en contact avec la directrice de l’asile, était tenue au courant des avancées dans l’exploration de la psyché du Joker car elle lui avait confié le fait que sa sœur avait travaillé dans l’établissement alors qu’il y était déjà interné, et que quelque chose s’était produit : la jeune femme voulait savoir quoi.
La séance s’était déroulée dans le rituel qui avait été instauré : la psychiatre commençait par des questions de routine sur son séjour dans l’établissement, les repas, la prise de ses médicaments ; puis elle approfondissait en abordant le sommeil et les rêves. Enfin, lorsqu’elle voyait qu’il était plutôt réceptif, elle tentait d’aborder ce qui l’avait poussé à semer le chaos dans la ville, ou encore son premier séjour dans l’établissement et ce qu’il s’était passé avec Adeline. La plupart du temps, le Joker aimait à faire tourner en rond l’entretien ; Julia percevait son ennui qu’il essayait de tromper au travers de ces séances. C’était d’ailleurs de cette manière qu’il avait usé trois psychiatres en moins de trois mois.
Ce jour-là, le Joker paraissait être dans un bon jour ; la psychiatre finit par mentionner le nom d’Adeline. Julia se redressa sur son coussin, attentive :
— Ah, Adeline, soupira-t-il le regard tourné vers ses souvenirs. Une jolie blondinette aux grandes lunettes et à l’air sévère… Heureusement que j’étais là pour lui rendre le sourire.
Julia fronça les sourcils. La manière dont il avait prononcé ces dernières paroles l’avait mise mal à l’aise, une colère sourde bouillonnant lentement au creux de son estomac. Elle ne put plus avaler quoi que ce soit.
— Qu’entendez-vous par-là ? demanda alors la psychiatre, question que la jeune femme valida silencieusement tout en portant ses doigts à ses lèvres, arrachant frénétiquement les peaux autour de ses ongles.
Le Joker resta muet, puis se mit à ricaner, doucement d’abord, puis son rire devint de plus en plus fou, incontrôlé, jusqu’à envahir tout l’espace. Julia se recroquevilla instinctivement, ses bras autour de ses jambes, comme pour matérialiser sa barrière mentale. Son auriculaire se mit à saigner sans qu’elle ne le remarque. Le Joker finit par hausser des épaules, sa crise d’hilarité passée :
— C’est une femme avec un si grand potentiel d’amusement… J’en ai des frissons rien que d’y repenser ! Je l’ai simplement aidée à s’en rendre compte, et à se libérer de ses chaînes « morales » et « éthiques ». Hmm… Quelle femme elle est devenue, après ça !
Julia ferma les yeux, c’était trop dur de l’entendre parler ainsi de sa propre sœur.
— Mais cette histoire, celle d’Adeline, vous n’êtes pas légitime à l’entendre, poursuivit-il soudainement. Je la raconterai très volontiers, mais seulement à sa sœur.
La jeune femme se tétanisa : encore et toujours cette même réponse implacable. La psychiatre avait tenté de le persuader de la lui raconter directement, mais il n’y avait rien à faire. Il semblait enclin à tout révéler, mais à la seule condition qu’il puisse s’adresser directement à elle. Julia n’avait plus d’autre choix, elle devrait à nouveau lui faire face si elle voulait connaître la vérité. Etait-ce là son nouveau jeu ?