L'Oracle de Gotham - tome 2
Lorsque le voile noir se leva enfin, libérant ses sens, Julia se trouvait juste en face du Joker : elle le tenait en joug avec une arme de poing dont la sécurité était retirée, son doigt sur la détente, prête à tirer. Le dément était affalé au sol contre le mur de la pièce capitonnée, le visage tuméfié et la lèvre inférieure explosée, le sang coulait abondamment de sa bouche et de son arcade sourcilière, mais cela ne l’empêchait pas de rire à en avoir des convulsions. La jeune femme était sur le point d’appuyer sur la détente ; elle relâcha son doigt et le reposa le long du canon. Elle ressentit soudainement des douleurs aux bras et aux mains, mais elle ne sut pas ce qui s’était passé entre le moment où elle était sortie du parloir et cet instant-ci. Elle entendit une voix familière résonner derrière elle, ainsi qu’une alarme qui retentissait dans le bâtiment.
— Julia, écoute ma voix, lâche cette arme, dit Bruce une dernière fois tandis qu’il s’approchait lentement de la jeune femme.
Quand il vit qu’elle hésitait, il fit les derniers pas qui la séparaient d’elle, posa sa main sur celle qui détenait l’arme et la lui retira en douceur. Julia lui jeta un regard désorienté.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? balbutia-t-elle d’une voix tremblante.
Bruce poussa un soupir de soulagement et la prit tout contre lui, l’éloignant du Joker qui continuait de ricaner, tout en le maintenant à distance avec l’arme récupérée. Les gardiens, voyant qu’il n’y avait plus de danger, entrèrent dans la pièce et maîtrisèrent le malade pour le conduire à l’infirmerie avant de le remettre dans sa cellule.
— Une vraie bombe à retardement, ta gonzesse ! eut-il le temps de s’écrier, hilare, avant de disparaître avec ses gardiens. Fais gaffe qu’elle ne t’explose pas en pleine face !
Les médecins accompagnèrent le couple dans une autre salle afin de s’occuper de la jeune femme déboussolée. On la fit s’asseoir, puis ils examinèrent les multiples plaies qu’elle avait sur les mains et les bras. Aucune ne demandait de suture, mais toutes furent désinfectées et ses mains furent enveloppées dans de la gaze et des bandages.
Julia chercha du regard Bruce qui ne l’avait pas quittée :
— Qu’est-il arrivé ? murmura-t-elle, ne comprenant pas comment elle avait pu se retrouver dans une telle situation.
— Prémices de troubles schizophréniques avec perte de mémoire, analysa madame Headow qui l’observait avec attention depuis le fond de la pièce.
— Ou alors simplement un trouble dû à un stress post-traumatique, renchérit la directrice Pawinski en se voulant plus rassurante.
La panique envahit le regard de la jeune femme qui chercha des réponses dans les yeux de Bruce. Ce dernier paraissait au comble de l’agacement lorsqu’il entendit les diagnostics des deux femmes :
— Taisez-vous ! gronda-t-il d’un ton menaçant. Vous l’avez poussée à rencontrer celui qui l’avait séquestrée, et à entendre une histoire digne des pires films d’horreur à propos de sa propre sœur ! Qu’attendiez-vous ? On s’en va, tout de suite !
Bruce prit Julia par la main, et la sentant se tétaniser à nouveau, il la prit dans ses bras, la souleva avec facilité et sortit de la pièce, puis de l’asile. Il ne la relâcha que pour la déposer dans sa voiture. Il s’installa devant le volant, fulminant, mais luttait pour garder son calme face à la jeune femme qui s’était mise à trembler de tous ses membres. Il prit enfin une lente inspiration afin de se calmer pour de bon. Il se sentait responsable de la situation et regrettait amèrement de n’être pas intervenu plus tôt, voire de ne pas avoir refusé catégoriquement cette entrevue. Il déposa enfin une main chaude et rassurante sur les siennes une fois que ses émotions furent maîtrisées.
— On rentre à la maison, dit-il de sa voix grave et posée. Tu seras en sécurité.
Julia hocha de la tête, s’en remettant entièrement à lui : elle lui faisait confiance. Lorsqu’ils arrivèrent au penthouse de Bruce, Alfred les accueillit avec un thé ; le majordome savait que cette rencontre allait être difficile, mais il ne s’était pas attendu à retrouver la jeune femme dans un tel état. L’inquiétude rida davantage son front soucieux. Bruce fit asseoir la jeune femme dans le canapé du salon et s’installa à ses côtés, un bras autour de ses épaules. Il la sentait relâcher quelque peu ses muscles, mais uniquement tant qu’il se tenait auprès d’elle.
— Maintenant, dis-moi ce qu’il s’est passé, demanda-t-elle d’une voix rauque.
— Tu ne te rappelles vraiment rien ? s’enquit Bruce qui ne pouvait dissimuler son inquiétude.
Julia secoua la tête, plongée dans la plus grande confusion. Elle retrouvait exactement la même sensation que celle vécue lors de sa séquestration par le Joker : il y avait un grand trou noir dans sa mémoire.
— Un gardien avait ouvert la porte du parloir, tu en sortais en titubant, raconta-t-il alors. Tu t’es soudainement figée, puis, sans que personne ne s’y attende, tu as neutralisé le gardien. Tu lui as cassé le bras, récupéré son arme et tu es retournée dans le parloir. Tu as tiré dans la vitre blindée à plusieurs reprises, puis tu as fini de la briser à main nue. Tu es passée de l’autre côté et tu as passé à tabac le Joker. Tu allais l’achever d’une balle entre les deux yeux quand… tu es revenue à toi.
Julia secoua la tête, le regard hagard. Ce n’était pas elle. Cela ne pouvait pas être elle. Bruce demanda à Alfred de lui apporter l’ordinateur de la jeune femme. L’Anglais le déposa sur la table basse, accompagné d’une tasse de thé fumant.
— Il faut récupérer les bandes des vidéos de surveillance de l’asile, dit-il d’un ton grave.
La jeune femme procéda par automatisme sur son ordinateur et récupéra l’ensemble des vidéos de ces dernières heures : celles de l’entretien, puis celles qui avaient suivi. Elle lança les trois derniers enregistrements, ceux du parloir, de la chambre capitonnée, et du couloir concerné. Bruce émit un grognement de contestation, mais ne put l’empêcher de visionner les séquences vidéo : elle avait besoin de voir ce qu’il s’était passé.
La scène se déroula comme Bruce le lui avait raconté ; Julia se vit sur les bandes, depuis sa perte de conscience jusqu’à son réveil dans la salle capitonnée. Bruce avait tenté de l’arrêter dans le couloir, mais elle lui avait asséné un violent coup au visage. Elle eut un sursaut effrayé devant la scène. Puis elle se vit briser la vitre, entrer dans la salle et faire face au Joker. Julia détourna son regard des vidéos, elle n’arrivait pas à croire qu’elle ait fait tout cela. Elle tourna la tête du côté de son compagnon et aperçut une ecchymose naissante sur sa pommette gauche. La jeune femme se mordit les lèvres, horrifiée devant le fait qu’elle ait pu lui faire du mal.
— J’avoue que tu as un très bon crochet du droit, fit-il d’un ton faussement détaché pour désamorcer quelque peu l’anxiété de la jeune femme.
Julia termina de visionner les enregistrements vidéo avec horreur. Il finit par lui prendre les mains dans les siennes, son regard se voulant rassurant.
— Tu n’étais plus toi-même, dit-il avec lenteur.
— Justement, c’est ça le plus flippant ! s’exclama-t-elle avec angoisse. Tu te rends compte de quoi je suis capable ! Il faut que cela reste secret… personne ne doit l’apprendre.
La jeune femme se dépêcha d’effacer l’ensemble des vidéos de la matinée ainsi que des jours qui précédaient des serveurs de l’asile d’Arkham, comme s’il y avait eu un bug informatique. Bruce se leva, il devait appeler la directrice de l’hôpital pour étouffer l’affaire au plus vite. Il laissa Julia seule devant son ordinateur, encore sous le choc. Elle revisionna plusieurs fois les bandes vidéo récupérées, se disant que peut-être cela aiderait sa mémoire à refaire surface, mais rien n’y fit : elle ne se reconnaissait pas en cette femme qu’elle voyait sur l’écran. C’était d’ailleurs la première fois qu’elle pouvait se voir pendant l’un de ses rares blackouts, mais il n’y avait absolument rien de rassurant dans ce fait-là, bien au contraire : ce qu’elle voyait était pire que ce qu’elle avait pu imaginer jusque-là.
Quand Bruce eut terminé de passer ses coups de fil, il revint auprès de la jeune femme, le visage un peu plus détendu.
— J’ai obtenu leur silence, dit-il simplement.
Alfred lui apporta une poche de glace, que le trentenaire appliqua sur l’ecchymose en formation.
— Le pire dans tout cela, c’est que je suis sûr que son histoire, il l’a inventée de toutes pièces pour t’atteindre, souffla-t-il avec exaspération. Il a beau être fou, il est parfaitement conscient de ses actes et de ses paroles. Il cherche à te nuire, et le message laissé à la tour, ce doit être son œuvre.
Julia secoua à nouveau la tête.
— Au contraire, c’est tout à fait vraisemblable, dit-elle d’un ton éraillé. Il était sincère, je le sais.
Bruce lui jeta un regard interrogateur et plus que sceptique.
— C’est une mort symbolique qu’elle s’est donnée, avec son aide, s’expliqua-t-elle alors. Elle a tué Adeline pour renaître… parce qu’elle ne pouvait plus lutter contre cet autre qui a pris le dessus. Cette lutte, je crois bien que c’est ce que j’ai vécu après ma séquestration… si tu n’avais pas été là, j’aurais peut-être fait la même chose. Certainement, même.
— Mais ce n’est qu’une intuition, et encore, tu n’es pas sûre de ce qui aurait pu se passer, la contredit-il en tentant vainement de dissimuler son exaspération.
— Mais regarde ! s’écria-t-elle avec force en désignant les vidéos. Je n’aurais jamais pu faire ça, et pourtant, c’est moi, là !
Julia retomba sur le canapé en poussant un profond soupir et enfouit sa tête entre ses mains.
— Une chose qu’il a dite me le fait penser, reprit-elle enfin. Le nom qu’elle s’est choisi, Harley Quinn… Il ne vient pas de nulle part. Quand elle était petite, elle était toujours à faire la folle tandis qu’on me disait au contraire que j’étais trop sérieuse. Mes parents l’avaient inscrite dans un cirque où elle faisait du trapèze et de la danse aérienne, elle adorait se montrer… Elle était très douée, en plus d’être extravertie. Nous allions aussi au théâtre de rue, il y avait une petite troupe qui faisait de la Commedia dell’arte qui passait régulièrement dans notre village, et le personnage préféré d’Adeline, c’était Arlequin. Notre père avait fini par la surnommer « Harley Quinn », en référence à ce personnage burlesque.
Un court silence s’ensuivit.
— Je lui reprochais souvent ce côté extravagant et déluré, reprit-elle avec tristesse, parce que je le lui enviais, je crois… Elle avait tellement de facilité avec les autres, elle n’avait pas peur du regard extérieur, et elle arrivait à être spontanée. Tout ce que je ne suis pas.
Bruce poussa un léger soupir : il avait du mal à comprendre pleinement ce qu’elle avait pu ressentir face à sa sœur, lui qui avait toujours été fils unique. Depuis l’espace de la cuisine, Alfred les écoutait discrètement, à l’affut du moindre besoin de l’un et de l’autre. Il paraissait profondément touché par le récit de la jeune femme et se permit d’intervenir :
— Et vous ? Vous avait-il également donné un surnom ?
— Moi ? s’étonna Julia. Je… je voulais toujours avoir raison, j’étais tout le temps trop sérieuse, il me disait que je tenais plus de la tragédie grecque que de la comédie… On m’avait finalement surnommée « Oracle ».
— Je me suis toujours demandé d’où pouvait venir le choix de ce nom, avoua Bruce.
Julia eut un sourire triste.
— Quand le Joker a mentionné le nom de Harley Quinn, reprit-elle, j’ai tout de suite su qu’il ne l’inventait pas. Et il est assez fou pour lui avoir fait subir ce qu’il a dit…
Un lourd silence s’installa dans le salon. De multiples rides s’étaient creusées sur le front du milliardaire : il restait sceptique quant à plusieurs points du récit du dément dont les explications étaient trop succinctes ou peu plausibles. Julia, sous le coup de l’émotion, ne paraissait pas les avoir encore relevés, mais il était déterminé à mettre la lumière sur toute cette histoire.
— Qu’as-tu fait pour obtenir leur silence ? demanda soudainement Julia.
— Je leur ai offert une subvention ponctuelle, répondit-il simplement.
Julia poussa un soupir. Elle l’avait obligé à lâcher une somme d’argent certainement conséquente afin de taire les événements de la matinée.
— Ne t’en fais pas pour cela, d’accord, ajouta-t-il en la prenant dans ses bras. On fait ce qu’il faut, c’est tout.
Et il ne comptait pas s’arrêter là. Il était temps qu’il prenne les choses en main afin d’aider Julia qui s’enlisait dans une enquête qui la touchait de trop près. Le Joker voulait jouer ? Il trouverait un partenaire de jeu à sa hauteur, cette nuit.
Bruce passa le reste de la journée auprès de Julia qui tombait à vue d’œil dans une sorte de dépression mutique. Elle ne cessait de regarder les vidéos où elle lui apparaissait totalement inconnue, froide, d’une violence inouïe. Le trentenaire s’entretint avec Alfred, le sommant de prendre soin de la jeune femme et de ne la quitter sous aucun prétexte de toute la soirée, car il serait de sortie. L’Anglais n’avait même pas besoin de se le faire prier, c’était avec un naturel déconcertant qu’il s’occupait d’elle comme si cela avait été son propre enfant qui avait été en détresse.
À la nuit tombée, lorsque Bruce se dirigea vers l’entrée de l’ascenseur, Julia eut un sursaut inquiet :
— Où pars-tu ?
— Une tournée de routine, ne t’en fais pas, répondit-il le plus naturellement possible.
Il aperçut une lueur suspicieuse dans son regard, mais Alfred eut la présence d’esprit de la distraire en lui proposant de cuisiner ensemble. Elle se leva du canapé et accompagna l’Anglais dans la cuisine. Bruce en profita pour se faufiler dans l’ascenseur dont les portes se refermèrent.
Il avait pris le volant d’une voiture noire plutôt banale, qui passait inaperçue parmi les autres véhicules sur la route ; il se dirigea vers les docks et s’enfila dans les méandres des containers, puis gara sa voiture non loin sur un parking à moitié désert. Il marcha d’un pas assuré, s’enfonçant encore du côté des entrepôts désaffectés, puis s’arrêta devant un container cadenassé. Il le déverrouilla, ouvrit la porte d’accès et s’engouffra dans la longue boîte de tôle qui s’avérait être vide. Au fond, un boîtier métallique clignotait de rouge, seule lumière apparente. Il se posta devant l’interface et composa un code sur un pavé digital qu’il découvrit sous un clapet. Un rayon vert émana d’une petite lentille et scanna la rétine du milliardaire, puis le voyant clignotant vira au vert. L’ensemble du sol se mit à bouger afin d’amorcer une descente.
Des plaques lumineuses s’allumèrent au-dessus de lui, éclairant un vaste espace sécurisé où se trouvait l’ensemble du matériel du Batman, véhicules compris. Bruce se dirigea vers un ensemble de tables sur lesquelles se trouvait une installation informatique ; certes, ce n’était pas l’Oracle, mais cela lui suffisait pour le projet qu’il avait en tête. Il y effectua un rapide repérage de l’asile d’Arkham et établit son plan d’action : il allait pénétrer l’asile afin d’interroger lui-même le Joker.
À l’aide d’un bouton-poussoir, une haute plaque se délogea du mur, dévoilant le costume intégral du Batman. Il revêtit avec rapidité la combinaison constituée de plaques de kevlar qui lui protégeaient les centres vitaux, mais aussi les principaux muscles des membres inférieurs et supérieurs. Il enfila ensuite des bottes noires parfaitement ajustées qui montaient jusqu’aux genoux, avec semelle anti-percement et coque au-dessus des orteils. Ses gants remontaient le long de son avant-bras, chaque phalange était protégée par une coque rigide tels que ceux des motards ; l’avant-bras était cerclé d’un brassard rigide hérissé de sortes d’écailles pointues qui se transformaient en lames projectiles. Il fixa ensuite la cape aux molécules réalignables par courant électrique, ce qui lui permettait de planer dans les airs. Il clipsa également une ceinture métallique autour de sa taille qui possédait de nombreux fourreaux et boîtiers où il rangeait ses armes de jet en forme de chauve-souris, aiguisées comme des lames de scalpel, mais aussi son pistolet-grappin, de la poudre explosive, des brouilleurs et d’autres gadgets que Julia et Lucius avaient mis au point pour lui. Bruce termina sa métamorphose en enfilant son casque qui masquait son visage et le transformait en Batman.
Fin prêt, il opta pour la « Bat-moto » comme la surnommait Alfred. Ainsi, il serait plus rapide et pourrait se faufiler et disparaître facilement dans les ruelles s’il devait être repéré. Le Chevalier noir démarra le moteur, le fit ronronner avant que la rampe de départ ne soit dégagée, puis partit en trombe dans l’obscurité de la nuit.
Ce fut l’extinction des feux dans les cellules de l’asile ; Jack Oswald White, alias le Joker, n’avait pas pu réintégrer sa cellule et passerait la nuit dans le local de l’infirmerie où on avait soigné son nez cassé, ses lèvres déchirées et les nombreuses contusions que la jeune femme lui avait faits à main nue. Il était allongé sur le lit, les pieds et les poignets sanglés afin qu’il ne soit pas tenté de fuir. Deux gardiens surveillaient la porte de l’infirmerie, armés de tasers et de matraques. La psychiatre madame Headow lui avait administré un léger somnifère afin que la nuit se déroule sans encombre. Jack avait le regard vagabond, l’air ennuyé, et se mit à siffloter un air de comptine. Un léger bruissement frémit derrière la fenêtre ; il jeta un œil nonchalant au pin que le vent faisait se balancer lentement, secouant les branches couvertes d’épines, puis il reprit son sifflement. Ce fut ensuite deux coups sourds qui retentirent à peine derrière la porte de l’infirmerie. L’ombre des gardes avait disparu, Jack continua de siffloter sans s’en préoccuper. Au bout d’un moment, alors que le silence pesait de plus en plus lourd derrière le sifflement guilleret du dément, il s’arrêta et sourit :
— Que me vaut ta visite ?
Le Batman sortit de l’ombre où il avait pris place, marchant dans le faible rayon de lune qui éclairait la pièce. Voyant qu’il gardait le silence, Jack se mit à faire la conversation :
— J’ai vu ta copine aujourd’hui. Elle est toujours aussi en forme, dis donc !
— Que s’est-il passé avec le docteur Adeline ? interrogea le Chevalier noir d’une voix sombre.
— Ah, tu as eu vent de notre conversation, alors, répondit Jack dont le sourire s’élargissait. Moi qui pensais qu’elle t’avait jeté comme une vieille chaussette, tout comme l’ensemble des habitants de Gotham d’ailleurs… c’est qu’en la voyant en compagnie de ce milliardaire, là, Bruce Wayne, c’est ça ? je me suis dit que tu devais te sentir bien seul. Alors vous vous parlez encore ?
Le Joker fronça des sourcils et eut une moue désolée, comme s’il compatissait à la situation du Batman.
— Ça doit être dur quand même de la voir dans les bras d’un autre, continua-t-il d’un air navré. Et tu continues de la protéger ? Quelle grandeur d’âme…
— Dis ce qu’il s’est réellement passé avec Adeline, l’interrompit le Batman avec fermeté.
— Ça s’est passé comme je le lui ai raconté ! se défendit Jack. En tout cas, elle avait l’air d’y croire, elle.
L’homme chauve-souris s’approcha tout à coup du lit, saisit le Joker par la gorge et serra lentement ses doigts tout en répétant avec lenteur sa question.
— D’accord, d’accord, on se calme ! s’exclama Jack avec difficulté.
Il relâcha son étreinte et attendit.
— Ça s’est déroulé comme je l’ai raconté, et je ne redirais que ceci : le directeur de l’asile de cette époque n’était pas tout à fait net. Ensuite, pour ce qui est des motivations d’Adeline à vouloir changer… elle ne me les a jamais confiées. Je l’ai simplement aidée à devenir elle-même, c’est tout. Et elle m’en a été totalement reconnaissante après ça… ça veut peut-être dire que sa vie d’avant n’était pas aussi belle et joyeuse que se le raconte sa sœur…
— Qui est ton contact à l’extérieur ? l’interrogea-t-il encore.
— Comment ça ? répondit Jack avec incompréhension. Je n’ai aucun contact en dehors de cet asile…
— C’est bien toi l’auteur de la menace adressée à Julia, pourtant, grogna le Batman.
— J’aimerais bien répondre que oui, mais malheureusement je ne vois pas de quelle menace tu parles, haussa des épaules le Joker.
— « Joue avec moi, Julia », c’est ce que tu as fait écrire sur les portes de son lieu de travail, gronda-t-il en le saisissant à nouveau par le col.
— Je te l’accorde, j’adore jouer ! se mit à ricaner Jack. Mais ce n’est pas de mon fait, cette fois…
Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. Les deux gardes assommés venaient d’être découverts. Le Batman poussa un grognement insatisfait avant de se diriger vers la fenêtre, d’en ouvrir les battants sécurisés et de plonger dans les airs, disparaissant dans la pénombre.
Il avait dorénavant une piste tangible à explorer même si elle n’allait pas forcément être simple à exploiter. En effet, l’ancien docteur Jonathan Crane avait été interné à l’asile suite à l’inhalation d’une dose massive de son gaz qui surstimulait les peurs les plus profondes. L’ensemble de l’asile avait été mis en alerte, il lui serait donc impossible de l’approcher ce soir. Il lui faudrait revenir avec davantage de précautions la prochaine fois. Il se faufila néanmoins dans les soubassements de l’asile, là où on avait retrouvé l’atelier clandestin du docteur Crane. L’emplacement était désert et avait été débarrassé de l’ensemble des affaires de laboratoire ainsi que des documents qu’avait pu posséder Jonathan Crane. Toutefois, il restait des étagères en acier vides sur lesquelles il préleva plusieurs échantillons de produits séchés et d’huiles mal nettoyées. Tout était bon à prendre. Il examina également les sols, les murs, les moindres recoins où un indice aurait été oublié, non éliminé par la police et les agents de nettoyage. Le Batman se retrouva avec cinq échantillons qu’il ferait analyser au plus vite.
Il était près de deux heures du matin lorsque Bruce regagna son appartement du centre-ville. L’ordinateur de Julia était resté sur la table du salon, la cuisine était vide ; il monta à l’étage et trouva son majordome au chevet de son lit où reposait Julia, endormie. Il lui tenait délicatement la main, penché au-dessus d’elle, et murmurait des paroles qu’il ne percevait pas. Quand l’Anglais s’aperçut de la présence du trentenaire, il glissa son autre main qui tenait une petite liasse de papier dans l’intérieur de sa redingote et se releva avec lenteur pour lui faire face :
— Elle était exténuée, mais refusait de s’allonger de peur que pendant son sommeil, elle ne perde à nouveau le contrôle, raconta-t-il alors dans un chuchotement. Je lui ai administré un léger sédatif pour qu’elle se repose.
— Vous avez bien fait, Alfred, répondit Bruce en observant la jeune femme qui respirait paisiblement.
Son visage paraissait enfin serein, les rides de son front avaient disparu, laissant la surface de sa peau lisse. Ses cils reposaient, immobiles, sur la naissance de ses joues tandis que ses lèvres, à peine entrouvertes, avaient repris une couleur rose tendre. Il s’assit avec précaution sur le rebord du lit et déposa sa main sur le dos de la sienne qui était posée sur son ventre, se soulevant lentement au rythme de sa respiration.
Alfred s’éloigna discrètement pour redescendre les larges escaliers qui formaient un arc de cercle, tout en ressortant d’une poche intérieure de sa redingote ce qu’il avait dissimulé à l’arrivée de monsieur Wayne. Une fois dans sa chambre personnelle, il ouvrit le tiroir d’une petite commode, en sortit une boîte en fer blanc dans laquelle il déposa la liasse de papiers jaunis par le temps. Une fine écriture cursive à l’encre noire apparaissait sur le dessus de l’enveloppe qui contenait la liasse, et qui indiquait une adresse et le nom de l’Anglais comme destinataire. Il passa délicatement ses doigts sur les mots inscrits, poussa un soupir nostalgique et referma la boîte qu’il dissimula dans la commode.
Le lendemain, Bruce attendait que la jeune femme se réveille, assis sur une chaise à côté du lit. Il n’avait pas réussi à fermer l’œil de la nuit, réfléchissant à un moyen de redonner confiance à sa compagne qui s’enlisait dans ses peurs. Une idée lui était venue au petit matin.
Il lui avait choisi des habits confortables qu’il avait posés à ses côtés dans son lit et lorsqu’elle ouvrit les yeux, il lui demanda de s’habiller et de descendre rapidement, car il voulait l’emmener quelque part. Julia lui jeta un regard entre interrogation et angoisse, mais elle obéit. Une fois prête et quelques bouchées du petit-déjeuner prises, il lui ordonna de le suivre ; ils prirent l’ascenseur jusqu’au parking, empruntèrent l’une de ses voitures et il conduisit jusqu’aux docks de la ville, dans un coin reculé et inusité. Julia regardait autour d’elle, intriguée malgré son état d’abattement et d’anxiété. Il ouvrit un container qui était vide, l’y fit entrer avec lui et referma la porte du container. Au fond de celui-ci se trouvait le boîtier sur lequel il entra une série de chiffres qu’il valida avec un scan rétinien, puis le sol entier du container se mit à descendre. La jeune femme comprit qu’il l’emmenait dans son repaire transitoire le temps que le manoir soit terminé : la « bat-cave » comme l’appelait parfois Alfred.
Les plaques lumineuses s’allumèrent au-dessus d’eux, éclairant un vaste espace sécurisé.
— C’est moins humide que la grotte, releva-t-elle tandis que le sol s’était immobilisé.
— Suis-moi, fit simplement Bruce en avançant.
À mesure qu’ils progressaient dans le vaste espace, le plafond s’illuminait, dévoilant l’ensemble du hangar souterrain. Elle remarqua alors que Bruce était vêtu d’un sweat sombre et d’un pantalon de jogging souple, un t-shirt simple en dessous. Dans un recoin du hangar se trouvait un ensemble de tatamis qui formaient un large carré d’entraînement. Il retira ses chaussures pour se retrouver pieds nus et invita la jeune femme à en faire de même.
— Quand j’ai rejoint la ligue des Ombres, ils m’ont appris à maîtriser mes peurs, lui raconta-t-il alors. Mais pour cela, il fallait d’abord prendre conscience de notre corps et développer nos sens, afin de pouvoir être prêt à les affronter.
C’était la première fois qu’il lui parlait de sa formation singulière. Elle retira ses chaussures et monta sur les tatamis, ses mains dans les poches de son sweat à capuche. Bruce retira le sien, se retrouvant en simple t-shirt. Elle l’imita et retira lentement la veste de jogging qu’elle déposa aux pieds de ses baskets. Bruce l’invita à le rejoindre au centre du carré et prit ses mains dans les siennes.
— Ferme les yeux, dit-il de sa voix grave. Concentre-toi sur ta respiration. Visualise l’air qui pénètre tes poumons, du haut jusqu’en bas.
Pendant qu’il lui parlait, il lâcha ses mains et toucha les zones de son corps à mesure qu’elle inspirait : sa poitrine, le haut de ses côtes, son ventre et ses côtes flottantes. Il fit de même pour l’expiration. Le trentenaire se positionna alors sur son côté et maintint son dos droit d’une main ferme.
— Recommence, dit-il avec fermeté. Et prend conscience de chacune des parties de ton corps, de la racine de tes cheveux jusqu’à l’extrémité de tes doigts et orteils. Imagine que l’air que tu inspires va irriguer l’ensemble de ton corps.
Elle recommença plusieurs fois, jusqu’à ce que ses respirations soient lentes et profondes. Julia en ressentit une forme d’allégement dans ses membres, mais aussi dans son esprit.
— Écoute ce qui se passe à l’intérieur, mais aussi autour de toi, poursuivit Bruce. Le moindre bruit, le moindre courant d’air, tout ce qui t’entoure.
Julia continua de respirer avec lenteur et profondeur, ajoutant ces nouvelles instructions à celles qu’elle suivait déjà. Bruce l’avait relâchée et se déplaçait lentement autour d’elle tandis qu’il lui parlait. Ce premier temps de respirations dura un long moment, jusqu’à ce qu’il décrète la jeune femme prête pour la suite.
— Maintenant, arrête mon coup, dit-il tout à coup.
D’un geste rapide, la jeune femme stoppa avec précision le bras de Bruce, retenant son poing alors qu’il allait la frapper au niveau de l’épaule. Elle rouvrit les yeux, impressionnée.
— Tu as déjà de bons réflexes, sourit-il.
Ils continuèrent ainsi pendant une bonne heure ; il s’attachait à lui montrer certains mouvements, mais surtout à lui faire prendre pleinement conscience de son corps et ancrer son esprit dans le présent. À la fin de l’heure, le t-shirt de la jeune femme était mouillé de sueur, mais elle avait retrouvé quelque chose qu’elle avait perdu depuis : son sourire.
— Tu n’as pas transpiré une seule goutte ! s’exclama-t-elle, un peu jalouse.
Bruce lui tendit une serviette sèche ; il retrouvait enfin ce pétillement lumineux au fond de ses yeux, mais il savait aussi que ce n’était qu’un début, et qu’il faudrait bien plus d’une session d’une heure pour que le travail qu’il voulait mener avec elle porte ses fruits. Lorsqu’ils quittèrent le repaire du Batman et qu’ils se retrouvèrent dans sa voiture, le regard de la jeune femme ne se portait plus dans le vague ni dans ses souvenirs.
— On y retourne demain ? demanda-t-elle soudain, une lueur d’espoir emplissant ses yeux.
— C’était prévu, répondit Bruce avec le sourire.
Julia sourit à son tour.
Le lendemain, puis tous les jours qui suivirent pendant deux semaines, Bruce l’emmena dans son repaire ; d’une session d’une heure, ils passèrent à deux, puis à trois. Il axait tous les entraînements physiques sur la conscience de soi et de son corps, et sur la perception du monde extérieur. Il put constater par lui-même le bien que cela faisait à la jeune femme qui en demandait toujours plus, ces séances la ressourçaient pleinement. Julia regagna en assurance, puis en confiance. Mais ce qu’elle appréciait également dans ces sessions, c’était de découvrir Bruce sous un autre jour. Il lui avait ouvert une facette de lui qu’elle ne connaissait pas, et lui transmettait un savoir qu’elle imaginait hautement gardé par la ligue des Ombres.
Toutefois, il n’avait pas la sensation qu’il lui apprenait à se battre comme il le faisait la nuit dans les rues de Gotham. Ce fut à l’issue d’une séance après deux semaines intensives qu’elle l’interrogea :
— N’as-tu pas peur que tout ce que tu m’apprends ici, je l’utilise alors que j’ai perdu le contrôle ?
Bruce avait pris sa serviette, il s’essuya le front et la nuque, puis se tourna vers la jeune femme.
— J’avais plutôt autre chose en tête, à vrai dire, dit-il enfin en lui faisant signe de s’asseoir sur les tatamis.
Julia lui jeta un regard intrigué.
— Tout l’entraînement qui m’a été donné par la ligue pointait vers une même direction : être capable d’affronter mes peurs afin d’en devenir maître et de les utiliser à mon tour, les incarner face à mes adversaires, tenta d’expliquer Bruce. Quoi qui se cache au fond de toi, il faut que tu cesses d’en avoir peur et que tu l’affrontes pour pouvoir en avoir la maîtrise.
Julia garda ses sourcils froncés, mais elle comprenait où il voulait en venir. Tout ce qu’il lui avait appris, les entraînements qu’il lui avait fait effectuer prenaient pleinement leur sens.
— Je t’apprendrais tout ce que je sais s’il le faut, acheva-t-il. Mais mon objectif, c’est que tu puisses puiser ta force dans ce que tu crois être ton ennemi : toi-même.
— Celle qui a pris le contrôle à l’asile, murmura-t-elle.
— Oui, exactement, confirma Bruce. Elle est forte, il ne faut pas la négliger. Fais-en ton alliée.
Le visage de Julia se détendit enfin, illuminé ; elle plongea son regard dans le sien, emplie de reconnaissance et d’espoir. Elle se releva sur ses genoux, saisit son visage entre ses mains et l’embrassa dans un élan de passion qui les fit se renverser au sol. Il lui rendit son baiser, la serrant contre lui, leurs corps moites de sueur collés l’un contre l’autre.
— Je t’aime, souffla-t-elle dans un moment de répit, avant que leurs lèvres ne se joignent à nouveau langoureusement.
Lorsqu’ils rentrèrent chez lui, il était passé midi ; Alfred les accueillit avec un repas bien chaud, car les neiges de fin janvier avaient fait leur retour cet après-midi-là. Le majordome avait également une bonne nouvelle à transmettre à monsieur Wayne : son manoir pourrait être inauguré le mois suivant.
— Et si nous fêtions cela en sortant dîner ? demanda Bruce à Julia.
— En ville ? l’interrogea-t-elle, son sourire s’effaçant quelque peu.
— Exactement, confirma Bruce avec sérieux. C’est surtout que cela fait deux semaines que tu ne t’es pas montrée à ton travail, ni moi avec toi. J’ai quelques informateurs qui m’ont laissé entendre que beaucoup de journalistes n’attendaient que de pouvoir annoncer que je t’avais été infidèle et que tu m’avais quitté. Bref, les journaux à scandales sont en train de spéculer sur ton retrait.
Bruce en profita également pour lui parler de l’entretien qu’il eut lui aussi avec le Joker et le fait qu’il ne serait pas l’auteur du tag, ainsi que la piste qu’il avait décidé de suivre.
— Qu’a donné l’analyse des échantillons ? demanda-t-elle avec intérêt.
— Trois d’entre eux ne sont que des résidus de rouille ou d’huile de moteur, répondit Bruce. Les deux autres présentent des molécules plus complexes, ils sont encore en cours d’analyse.
— Tu les as donnés à Lucius ?
— Oui, dès qu’il aura les résultats, il nous les transmettra, confirma-t-il.
Julia poussa un profond soupir, puis dit avec une nouvelle détermination :
— Ce serait l’occasion de tendre un appât à l’auteur de la menace.
Bruce ne put réprimer un sourire.
— Tu as tout compris. Partante pour reprendre du service ? lui demanda-t-il avec enjouement.
— Oracle entre dans l’arène, répondit-elle avec assurance, le sourire aux lèvres. Tu as une idée pour organiser mon retour social ?
— Je te suggère d’abord de te rendre à la tour Wayne, dans ton bureau, lui proposa alors Bruce qui avait l’air d’avoir déjà médité un plan. Tu rencontres tes collègues, tu effectues une après-midi normale de travail. Ensuite, je viens te chercher vers seize heures trente pour une petite séance de shopping, histoire de lancer la rumeur de notre dîner. Il faudra par contre t’attendre à ce qu’il y ait pas mal de journalistes au restaurant ce soir.
— C’est le but, non ? dit-elle avec un haussement d’épaules.
— Je vais réserver une table au Parkside Lounge, la meilleure qu’ils aient, et surtout la plus exposée, poursuivit-il en saisissant son téléphone.
— J’y pense, l’inauguration de ton manoir pourrait être l’occasion d’observer ce qui se passe parmi les grands noms de cette ville, mais aussi de la pègre, réfléchit Julia. Étant donné qu’ils n’osent plus vraiment mener leurs affaires comme pouvaient le faire Falcone ou Maroni, ils vont essayer d’intégrer d’autres réseaux.
— Excellente idée, releva Bruce. Allez, ne te mets pas en retard. Va te changer et rends-toi à ton bureau, je t’y rejoindrai comme convenu.
Sur ce, alors qu’il appelait le restaurant pour effectuer sa réservation, Julia monta prendre sa douche et s’habiller à nouveau pour aller au travail. Elle ne changea rien à sa tenue habituelle, tailleur, jupe au-dessus des genoux, chemisier ivoire et blazer asymétrique, mais lorsqu’elle se regarda dans la glace, elle se vit changée. Le discours que lui avait tenu Bruce un peu plus tôt dans la journée lui avait fait prendre conscience de qui elle était, et de ce qu’elle pouvait devenir. Malgré une pointe d’inquiétude qui refit surface, elle se souvint de la confiance qu’il plaçait en elle, et en fut fière. Elle termina de se préparer avec un maquillage léger, comme à son habitude. Quand elle redescendit dans le salon, Bruce ne put résister à l’envie de l’admirer : elle rayonnait.
— J’ai réservé pour vingt heures trente, dit-il après avoir déposé un baiser sur ses lèvres. Tiens.
Il lui glissa une clef de voiture dans la main :
— Prends l’Audi, elle t’ira très bien. Et s’il y a quoi que ce soit, tu m’appelles.
— D’accord, à tout à l’heure, Bruce.
Ils s’embrassèrent à nouveau, puis Julia prit l’ascenseur jusqu’au parking. Une fois devant l’enfilade de voitures, elle activa le déverrouillage des portes à distance et repéra l’Audi grâce au clignotement des warnings et l’alarme sonore. C’était une Audi R8 noire, sportive à quatre roues motrices. La jeune femme s’assit au volant de la voiture flambant neuve avec intérieur plein cuir noir à liserés crème, mit le contact et fit ronronner le moteur avant de sortir du parking et de s’élancer sur la route. Soudain, Julia comprit pourquoi il lui avait donné cette voiture-là : devant les différentes entrées de la tour Wayne furetaient quelques journalistes à l’affut. Ils la verraient entrer dans le parking souterrain dans la voiture de luxe tandis qu’elle ouvrirait sa vitre pour valider son pass à la borne d’entrée.
Lorsqu’elle sortit du parking et qu’elle se rendit à son bureau, elle salua les collègues qu’elle reconnaissait dans les couloirs, mais entendit aussi des murmures à son encontre. Bruce avait raison, il était temps qu’elle se montre à nouveau et qu’elle reprenne du service. Une fois seule dans l’ascenseur, ses pensées commencèrent à tourner dans son esprit, elle sentit une boule d’angoisse se former au creux de son estomac. Elle ferma rapidement les yeux et se mit à respirer avec lenteur. Elle refit quelques exercices simples qui lui permirent d’effacer l’angoisse qui était si vite montée. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, elle gagna son bureau et entama son après-midi de travail. Elle fit également un saut dans le troisième sous-sol, car elle voulait récupérer un gadget sur lequel elle avait travaillé et qui lui serait peut-être utile le soir même. Elle en profita également pour mener une réunion exceptionnelle avec certaines de ses équipes afin de faire le point et de débloquer des situations complexes. Elle ne fut pas reçue à bras ouverts cela-dit. Les rumeurs étaient allées bon train, et on ne prit même plus la peine de se cacher pour parler d’elle. On lui reprocha que ses idées de dernière minute n’étaient pas viables, qu’il y avait des délais à tenir et des budgets à respecter. Ses idées étaient intelligentes, mais bien trop coûteuses. Deux de ses cinq équipes la lâchèrent, l’obligeant à clôturer les projets en question. Toutefois, Julia se refusa à parler de ses difficultés avec Lucius, tout simplement par peur de le décevoir.
Elle terminait la clôture administrative des deux dossiers dans son bureau lorsque Bruce la rejoignit.
— Tout va bien ? lui demanda-t-il quand il aperçut sa mine déconfite.
— Oui, ça va. Des soucis sur certains projets, j’ai dû y mettre fin prématurément…
Bruce ne répondit pas, mais il avait pleinement conscience que la jeune femme ne s’en sortait pas aussi bien qu’elle aurait cru dans la gestion de projets. Il lui sourit et déposa un baiser réconfortant sur son front, puis ils sortirent ensemble de la tour Wayne. Bruce emmena Julia dans sa Lamborghini bleu nuit.
Il l’emmena dans le quartier de la mode, ils firent plusieurs magasins afin de se montrer le plus possible en public. Toutefois, ils adoptèrent une attitude parfaitement naturelle afin de ne pas déroger à l’image qu’ils avaient donnée d’eux jusque-là. Ils s’arrêtèrent plus longuement dans une boutique de luxe ; Bruce s’assit dans les confortables fauteuils du salon devant la cabine d’essayage. Chaque cabine était individualisée avec son propre petit salon. Les vendeurs et vendeuses, reconnaissant monsieur Wayne, furent aux petits soins pour le couple : on lui apporta un café et on lui présentait les tenues selon leurs exigences avant de les présenter à la jeune femme qui validait ou non la coupe avant de l’essayer.
L’une des vendeuses se présenta avec une nouvelle robe noire cintrée, entièrement recouverte d’un tissu de dentelle et qui s’arrêtait aux genoux, sans manches. Elle parut satisfaire le multimilliardaire, car la vendeuse aperçut un léger sourire se dessiner au coin de ses lèvres.
— Dois-je l’apporter à mademoiselle ? dit-elle gentiment.
— Oui, confirma-t-il avec un geste de la main. Mais dites-lui de ne pas me la montrer, je suis sûr qu’elle choisira celle-là, et je veux avoir la surprise ce soir.
— Bien, monsieur, dit la vendeuse en souriant.
— Et trouvez-lui des chaussures, un sac et des boucles d’oreilles pour aller avec, ajouta-t-il avec sa désinvolture de façade.
La vendeuse déposa la robe dans la vaste cabine d’essayage et récupéra une autre robe qui n’allait pas. Elle murmura les paroles de monsieur Wayne à la cliente qui se mit à sourire à son tour. La vendeuse repartit dans l’arrière-boutique afin de dénicher les accessoires demandés.
— Tu as vraiment bon goût, lança Julia au trentenaire derrière le rideau.
— Tu valides ? lui demanda Bruce.
— Oui ! s’exclama-t-elle en rougissant un peu, car l’étiquette Dolce & Gabbana indiquait 2'350 dollars rien que pour la robe.
Lorsqu’ils ressortirent du magasin, ils aperçurent quelques paparazzis au coin de la rue. Ils se sourirent, leur plan fonctionnait exactement comme ils l’avaient prévu. L’idéal maintenant, c’était que l’auteur de la menace se manifeste à nouveau afin qu’ils puissent l’identifier, voire l’arrêter avant qu’il ne fasse du mal à quelqu’un.
Ils rentrèrent dans son appartement du centre-ville, ils avaient encore du temps avant leur soirée ensemble. Julia vérifia les différents réseaux de communication ainsi que les personnes repérées dans la liste fournie par le commissaire Gordon. La jeune femme décida également d’envoyer un message à Jim afin de le prévenir qu’elle sortait ce soir ; elle savait qu’il mettrait en place un ou deux officiers de police dans le secteur de l’hôtel-restaurant. Bruce valida sa décision et lui suggéra de rester en contact direct avec le commissaire pendant la soirée. Elle lui présenta également son dernier gadget en date qu’elle déposa sur la table du salon. Il saisit l’objet dans ses mains, intrigué :
— C’est…
— Un tube de rouge à lèvres, dit-elle en souriant.
— D’accord, mais… hésita-t-il un peu.
Elle ouvrit le tube et le tourna d’un demi-tour.
— Tout ce qu’on pourra se dire tant qu’il sera activé sera brouillé pour tout appareil de communication ou d’enregistrement, expliqua-t-elle. Je me suis inspirée d’un accessoire qu’avait créé un de mes collègues à la CIA, mais je l’ai un peu amélioré, surtout pour ce qui est de son autonomie, expliqua Julia avec fierté. Bon, cela reste court, cela fonctionne maximum quatre-vingt-dix secondes. Mais cela peut suffire si nous devons échanger rapidement et qu’il y a des caméras, des micros ou quoi que ce soit d’autre de ce genre.
Bruce approuva d’un signe de tête.
— J’aurai également mon téléphone avec les fonctionnalités de base de mon programme dessus, fit-elle d’un ton assuré.
— Va te préparer, lui dit Bruce. Je vérifie aussi quelque chose de mon côté.
Julia acquiesça et monta à l’étage.
Il était un peu plus de vingt heures lorsqu’elle redescendit fin prête. La robe lui allait comme un gant, mettant en avant sa gorge dissimulée derrière le voile de dentelle de la robe. Elle n’était pas tape à l’œil, mais on ne pouvait pas la rater non plus. Le galbe de ses jambes était souligné par des escarpins noirs fermés, le fin talon de dix centimètres en métal chromé. Elle avait relevé ses cheveux en un chignon d’où s’échappaient de fines mèches ondulées sur sa nuque et autour de son front. Son maquillage, sobre, mais tout en élégance, était dans les tons brun et ivoire, ses lèvres soulignées par un bordeaux mat.
Bruce lui tendit sa main, admiratif, son choix était confirmé. Lui-même avait revêtu un costume trois-pièces Brioni bleu marine à fines rayures ton sur ton, une chemise en coton ivoire sans un pli de travers et une cravate couleur bronze ponctuée de motifs géométriques noirs. Un fin mouchoir de soie blanc était replié en triangle dans la poche gauche de sa veste qu’il n’avait cependant pas boutonnée, laissant entr’apercevoir une fine chaînette argentée accrochée à son gilet. Il récupéra une fleur dans le bouquet qui se trouvait posé sur la table du salon, un dahlia rouge et blanc, qu’il glissa dans le chignon de la jeune femme. Il huma son parfum avec délectation.
— Prête ? lui demanda-t-il de sa voix grave.
Julia prit une profonde inspiration, le trac la reprenait un peu. Toutefois, sa présence la sécurisait.
— Prête, confirma-t-elle avec détermination.
Ils descendirent au parking souterrain privé et montèrent dans l’Audi R8 noire qu’il avait fait récupérer à la tour. Il fit vrombir le moteur, jeta un nouveau regard à la jeune femme qui lui sourit, malicieuse, et s’élança en dehors du souterrain dans la nuit du centre-ville.