Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire

Chapitre 17 : La communauté des jeunes Shinas

5511 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/06/2026 09:58

-Ce n’est pas possible ! s’exclama Gaku Koike en jetant violemment au sol le gobelet qu’il tenait à la main. Cela fait deux fois que nous les ratons de très peu !

Avant de partir, le capitaine avait demandé à son bras droit de mener une petite enquête dans la ville, comme ils le faisaient chaque fois qu’ils s’arrêtaient quelque part. Il avait vécut l’évasion du capitaine Tôchirô Hitsugaya comme la pire des humiliations, et il était bien décidé maintenant à lui donner lui même la mort, fût-il obligé de le poursuivre jusqu’au bout du monde. Il était chaque jour un peu plus proche de sa proie, mais le capitaine commençait à s’impatienter. Cette affaire lui avait fait perdre beaucoup plus de temps qu’il ne pouvait le supporter.

-Capitaine, ils n’ont même pas dormi ici, ils sont partis hier soir, juste avant que nous arrivions dans la ville !

-Alors, nous devons nous mettre en route tout de suite. Ces déchets ne peuvent pas être bien loin !

Koike se saisit de son sabre à sa taille, la dégaina lentement et passa la main sur le plat.

-Je leur couperai la tête moi-même, de ce sabre.

Il laissa la lame rebondir dans sa main par trois fois, puis il laissa glisser le sabre dans son fourreau.

-Capitaine, ce n’est pas tout, intervint le bras droit. Les personnes que nous avons interrogées en ville nous ont confirmé ce que nous pensions : Tôshirô Hitsugaya et Demoto Kusashi sont en route pour rejoindre le prince Roka.

Le capitaine Koike serra les poings derrière son dos. Cela faisait plusieurs jours à présent qu’il redoutait cela. Il avait fini par se douter que les deux Shinigamis tentaient de trouver le jeune Shinas.

-Et celui-ci se trouverait à Hampo, ajouta le bras droit.

-A Hampo ? Mais c’est dans le monde des Shinas !

Koike alla se rasseoir dans le fauteuil de la pièce qu’ils avaient réquisitionnée. Il réfléchit quelques instants en frottant sa barbe noire de son poing fermé.

-Eh bien, tant mieux ! s’exclama-t-il soudain en se redressant. Nous attraperons les deux Shinigamis dans la ville d’Hampo ! Cela nous rapprochera du prince Roka.

-Mais, capitaine, si je peux me permettre, Arata nous a clairement fait savoir que nous ne devions plus nous occuper du prince des Shinas mais nous concentrer sur les Shinigamis de la Soul Society...

-Je sais, je sais. Ils veulent me tenir éloigné du prince Roka. Mais, voyez-vous, cela ne fait qu’aiguiser ma curiosité. Pas la vôtre ? J’ai toujours su qu’il y avait au sujet de ce prince bien plus de choses qu’on ne voulait m’en dire. Je veux en avoir le cœur net. Je veux le découvrir par moi-même.

-Ne risquons-nous pas de nous attirer la colère d’Arata ? osa le bras droit d’une voix inquiète.

-Faites attention, ne commettez pas la même erreur que votre prédécesseur... Vous savez ce que cela coûte de touer de mes choix. Je suis le capitaine, je sais ce que je fais. En allant à Hampo, nous ne désobéissons pas aux ordres d’Arata puisque nous poursuivons deux Shinigamis. Pour le moment, c’est tout ce que ce Shinas a besoin de savoir. Dites aux hommes de se préparer. Nous allons nous remettre en route. Mais pas trop vite. Nous ne devons pas rattraper nos deux lascars avant Hampo, vous m’entendez ? Je veux les capturer dans la ville où se trouve le prince Roka.

Le bras droit acquiesça et, la mine grave, partit donner les ordres aux hommes réunis dans la cour.


Rukia et Roka étaient assis l’un à côté de l’autre au pied d’un grand chêne, dans la cour intérieure de la chaumière d’Hampo. Adossés au tronc de l’arbre immense, la tête levée vers le ciel, ils observaient en silence les étoiles qui éclairaient cette nuit d’automne.

Les bruits de la ville s’étaient éteints les uns après les autres. Il ne restait que le chant triste du vent et l’écho des sons qui venaient de la chaumière. Mais celle-ci aussi se taisait peu à peu. On voyait les bougies s’éteindre aux fenêtres et les derniers jeunes Shinas qui étaient restés jusque-là dans la cour commençaient à rentrer, en continuant de faire semblant, par discrétion sans doute, de n’avoir pas remarqué la présence du prince des Shinas.

Rukia frissonna. La cour de la chaumière était traversés par un petit vent frais.

-Je ne sais plus où chercher, finit par dire Roka. Je ne sais plus comment faire pour trouver les portes menant à Wapix, Rukia. Je ne sais même pas où aller demain !

-Il nous reste encore du temps pour chercher.

-Mais par où commencer ? Que crois-tu que je doive faire à présent ?

-Je ne sais pas. Tu le découvriras.

Roka soupira.

-Les paroles du maître Tano hantent encore mon esprit.

-Que t’a-t-il dit ?

-Beaucoup de chose, Rukia. Mais il y a une phrase en particulier qui m’a marqué. «Vous devez vous comprendre vous-même, trouver vos propres valeurs, et ensuite les défendre au-dehors, les faire vivre et les confronter aux valeurs des autres.»

-Pourquoi cela t’a-t-il marqué ?

-Parce que je pense de plus en plus que je ne dois pas m’enfermer dans mon combat pour les démons et Yokai. Je dois réfléchir davantage.

-Tu ne veux plus les sauver ? s’étonna Roka, stupéfaite.

-Bien sûr que si ! Mais ma vie ne doit pas tourner autour de ce combat solitaire.

-Tu n’es pas tout seul... Nous sommes avec toi...

-Oui, bien sûr. Mais nous ne sommes que quelque-uns. Nous devrions être beaucoup plus pour mener ce combat, et d’autres qui suivront sans doute.

-Tu veux monter une armée ? se moqua Rukia.

-Non ! Je ne sais pas ce que je veux...

La jeune femme le regarda droit dans les yeux.

-Pourquoi ne rejoins-tu pas les jeunes Shinas ?

-Pardon ?

-Ils t’ont aidé de nombreuses fois, et tu pourrais à l’avenir leur soumettre tes idées...

-Tu n’es pas sérieuse ? rétorqua Roka.

-Leur alliance pourrait t’être utile pour tout ce qu’il te reste à faire, et c’est certainement le groupe de jeunes le plus honnête que tu puisses rejoindre, si tu ne veux pas être seul...

-Tu raisonnes comme une politicienne ! se moqua le Shinas.

-Prince Roka, soyons réalistes. Tu as raison : tu ne pourras pas réussir tout seul... Et de toute façon, tu ne dois pas réussir seul. Ce combat ne doit pas être juste le tien, il doit être le combat de tous deux qui veulent que les choses changent. Que les mensonges cessent. C’est pour cela que Taro, Ichigo et moi sommes à tes côtés...

-Et les jeunes Shinas, qu’ont-ils à voir avec tout cela ?

-Tu le sais très bien, Roka ! Les jeunes Shinas ont accepté de mourir pour toi. Aujourd’hui encore, ils nous offrent leur hospitalité sans rien demander en retour. Tu as beosin d’eux...

-Sans doute. 

-Tu vois, tu es l’un des leurs ! Prince Roka, tu auras besoin de leur aide. Qu’ils t’épaulent. Ils sont les seuls à pouvoir le faire. Tu ne vas pas demander de l’aide aux membres du Conseil...

-Non, bien sûr... Pourtant, cette idée de rejoindre un groupe me dérange, tout comme cela me dérangeait de résider à la Soul Society.

Rukia secoua la tête.

-C’es ridicule, prince Roka ! Tu ne peux pas vivre en dehors du monde ! Tu ne cesses de dire que tu aimerais que le monde change, et pourtant tu refuses d’y participer !

-Participer... C’est amusant. Le maître Tano, ce matin, disait que je devais devenir un acteur !

-Tu vois !

-Mais ce ne sont que de belles phrases, tout cela...

-De belles phrases ? Les jeunes Shinas qui sont morts pour nous défendre, tu appelles cela de belles phrases ? La femme du guérisseur Jinzô qui a refusé de te livrer au capitaine Koike et qui est morte elle aussi ?

Roka resta silencieux.

-Et tu ne te sens pas proche de tous ces gens qui font preuve envers toi d’une telle fraternité ?

-Bien sûr que si, Rukia !

-Alors, pourquoi ne pas les rejoindre ? Luer donner, toi aussi, un signe fraternel ?

-Je veux bien le croire, concéda Roka.

-Tu dis toujours que le monde doit changer...

Roka haussa les épaules.

-Je vais y réfléchir, Rukia. Je vais y réfléchir.

-Eh bien, dépêche-toi, Shinas, un jour ou l’autre, il va bien falloir que tu choisisses un chemin !

-En les rejoignant, j’ai un peu l’impression de tricher... J’aurai besoin d’eux bien plus qu’ils n’auront besoin de moi.

-C’est à eux d’en juger... S’ils acceptent, c’est qu’ils y trouvent aussi leur compte.

Le prince des Shinas acquiesça lentement. Les paroles de Rukia étaient si proches de celles du maître Tano ! Comment cela était-il possible ? Peut-être était-ce lui qui leur inspirait ces propos. Peut-être leur demandait-il inconsciemment de lui dire ce qu’il avait envie d’entendre. C’était comme si Rukia et le vieux maître avaient décidé de l’aider à accoucher des convictions qui l’habitaient déjà mais qu’il ne parvenait pas encore à comprendre lui-même, ou à assumer. Une chose était sûre, il avait encore besoin de réfléchir.

-Demain matin, j’irai voir le Grand Maître, affirma Roka.


-Grand Maître, j’aimerais être reçu dans la chaumière des jeunes Shinas.

-Pardon ?

Le Grand Maître ne s’était visiblement pas attendu à la demande de Roka. Les yeux écarquillés, il semblait se demander s’il avait bien entendu.

-J’aimerais devenir l’un des jeunes Shinas de la chaumière.

-Mais... Je ne comprends pas... Vous voulez apprendre à contrôler vos pouvoirs ?

-Non, répondit Roka en souriant.

-Je vois... Entrer chez nous à titre honorifique, en quelque sorte ?

-Pas honorifique, non. Je désire vraiment vous rejoindre.

Le Grand Maître se recula sur son fauteuil, et réfléchit un moment. Roka le regarda, silencieux. Puis l’homme se décida à parler.

-Nous n’avons jamais reçu quelqu’un qui ne fût pas dans la difficulté de ses pouvoirs, mon prince... Que pourriez-vous tirer de notre institution ?

-Rien de plus que ce que vous m’offrez déjà : les jeunes Shinas m’ont maintes fois aidé, et je pense que vous aurez encore, si vous le voulez bien, l’occasion de le faire dans l’avenir.

-Mais alors pourquoi nous rejoindre ?

-Disons que c’est pour moi une façon de m’engager à vos côtés comme vous l’avez fait aux miens.

-L’idée est surprenante, je ne vous le cache pas. Ce que vous dites est très touchant. Au fond, votre idée ne me semble pas dénuée de sens. Toutefois, c’est une décision que je ne peux pas prendre seul. Vous aurez notre réponse ce soir.

-Je vous remercie.

Roka se leva poliment et quitta le bureau du Grand Maître.


Quand Tôchirô Hitsugaya et Demoto Kusashi arrivèrent en vue de la ville d’Hampo, le jour même, ils étaient, l’un comme l’autre, à bout de forces et ne prirent même pas le temps d’admirer le panorama. Ils n’aspiraeint plus qu’à une seule chose, pouvoir trouver un peu de repos. Ils étaient tellement obsédés par l’idée de dormir enfin sur un vrai lit qu’ils en oubliaient presque la raison première de leur long périple : le prince des Shinas.

Ils n’avaient pratiquement pas dormi depuis plusieurs jours, terrifiés à l’idée d’être rattrapés, si près du but, par leurs poursuivants.

Ils arrivèrent bientôt dans les faubourgs et rejoignirent la grande porte sud. Il n’y avait presque personne, de ce côté-ci de la ville. C’était peut-être un jour chômé, pensé Hitsugaya. Côte à côte, ils marchèrent sous l’immense passage fortifié. Et ils entrèrent dans Hampo. Enfin. Demoto adressa un sourire à son compagnon. Ils espéraient depuis si longtemps arriver dans cette ville qu’ils parvenaient à peine à y croire.

Mais soudain, alors qu’ils s’apprêtaient à s’engager dans la plus haute ruelle qui partait de la porte, ils furent assaillis de toutes parts. Des hommes, cachés derrière la porte de la ville, leur tombèrent dessus sans leur laisser aucune chance. Les deux Shinigamis roulèrent sur la chaussée dans un amas de poussière. Avant de comprendre ce qui leur était arrivé, ils avaient déjà les mains ligotées dans le dos et ils étaient maintenus face contre terre par des hommes dont ils ne pouvaient que deviner l’uniforme.

-Votre évasion se termine ici, capitaine Hitsugaya ! cingla une voix grave et sinistre que Tôshirô reconnut sans peine.

Le capitaine Gaku Koike. L’homme qui l’avait torturé.

Puis il perdit connaissance.


Pendant toute la journée, le bureau du Grand maître fut le théâtre de débats passionnés. Certains maîtres étaient fort enthousiastes à l’idée de recevoir le prince Roka parmi les jeunes Shinas, mais d’autres l’étaient beaucoup moins, et quelques-uns, même, y étaient fermement opposés. Le Grand Maître, à qui l’idée plaisait de plus en plus, parvint toutefois avec l’aide du maître de la chaumière d’Hampo à convaincre les plus réticents. Quoi qu’il ne fût pas un Shinas ordinaire, Roka pouvait leur apporter beaucoup. Il avait une importance politique évidente qui pourrait un jour leur servir. Roka symbolisait un esprit de tolérance et de persévérance qui plaisait aux maîtres. Il pourrait devenir un exemple pour beaucoup de jeunes Shinas. Enfin, le Grand Maître estima que leur enseignement, elle aussi , pouvait apporter beaucoup au jeune homme, et qu’il était bon de l’aider.

Il fut donc décidé en fin d’après-midi, étant donné le caractère exceptionnel de cette réception et l’urgence de la mission que Roka était en train d’accomplir, que la cérémonie aurait lieu le jour même dans la chaumière d’Hampo. Jamais une réception n’avait été décidée et organisée si rapidement, mais jamais on n’avait reçu non plus un sang royal. Il y avait un début à tout, et les temps, semblait-il, étaient aux changements.

La nouvelle fit rapidement le tour de la chaumière et l’ensemble des jeunes Shinas réunis à Hampo ne cachèrent pas leur enthousiasme.

A peine le Grand Maître eut-il annoncé leur décision à Roka, que le jeune homme fut aussitôt emmené seul dans le sous-sol du bâtiment ; on lui expliqua qu’il allait devoir passer toute la soirée dans un petit cabinet obscur où il pourrait réfléchir encore à son choix. Ainsi commençait déjà l’étrange protocole.

On le guida le long d’un grand couloir, on passa de nombreuses portes puis on l’installa dans une pièce exiguë, qui n’avait pour tout éclairage qu’une seule bougie, et on l’y laissa seul, sans plus rien ajouter.

Le prince des Shinas resta un instant immobile, perplexe. Il ne s’était pas attendu à ce que tout se passât aussi vite. Et surtout, il ne savait absolument pas ce qui l’attendait.

Assis au fond de son siège, il attendit que ses yeux s‘habituent à la faible lumière, puis il prit le bougeoir dans sa main et inspecta la petite pièce dans laquelle on l’avait isolé. Les murs étaient peints d’une couleur sombre, en noir sans doute ; quatre murs rapprochés qui se perdaient dans les hauteurs ténébreuses de ce réduit sinistre, comme ceux d’une oubliette. Devant lui, il y avait une petite table sur laquelle étaient posés quelques objets insolites. Et c’était tout. Il n’y avait rien d’autre dans cette pièce que ce meuble et le siège sur lequel il était assis.

Roka perdit rapidement tout repère temporel, perdu dans ses pensées, confondu par une angoisse grandissante, et quand on vint le chercher il n’aurait pu dire depuis combien de temps il était enfermé là, à méditer en silence sur ces choses et sur le choix qu’il avait fait. Il comprit toutefois que cette longue réflexion n’était que les prémices de celle qu’il devait entreprendre au quotidien, lui à qui tout semblait indiquer qu’il devait choisir sa vie. 

Les deux jeunes Shinas qui étaient venus le chercher lui demandèrent de se mettre torse nu. Roka leur obéit, interdit toutefois. Quand ils virent la pochette autour de son cou, ils lui demandèrent de la retirer également. Roka hésita. Il posa la main sur sa poitrine, contre la petite sacoche. Il pouvait sentir à travers le tissu ce qui était caché à l’intérieur : la bague de sa mère.

-Prince Roka, vous devez enlever ceci et le laisser ici, s’il vous plaît.

Le prince des Shinas poussa un soupir. Pouvait-il se séparer de la bague qui venait de sa mère et qui était son seul lien avec elle ? Mais il ne pouvait pas non plus reculer maintenant. Il se décida à retirer la petite sacoche et la posa sur la table, à côté de sa chemise. Les deux jeunes Shinas lui passèrent ensuite un bandeau noir sur les yeux. Roka se laissa faire, mais il était de plus en plus mal à l’aise.

On prit alors sa main droite et on la posa sur l’épaule d’un jeune Shinas devant lui. Un autre lui prit le bras gauche, et le prince se laissa guider dans l’obscurité totale, le pas mal assuré.

Ils marchèrent ainsi longtemps tous les trois, et quand ils s’arrêtèrent enfin, Roka n’aurait pu dire où ils se trouvaient tant ils avaient tourné, tourné encore, monté et descendu des marches, attendu, fait demi-tour... Les mains qui l’avaient guidé jusque-là le lâchèrent soudain au milieu de nulle part, et il resta un long moment immobile, confronté à l’inconnu et au silence des ténèbres. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il se tenait. Était-ce une grande pièce ? Un autre réduit ? Etait-il toujours dans les sous-sols de la chaumière ? Il ne pouvait en être sûr. Mais quelque chose dans les derniers échos de ses pas l’amenait à penser qu’il était dans une salle immense. Très haute sans doute. Par moments, il devinait quelques voix, un murmure, une respiration, et il fut donc certain de n’être pas seul. Bientôt, une douce odeur d’encens flotta jusqu’à lui qui apaisa quelque peu son esprit angoissé.

Ce qui suivit alors restera aussi un mystère, un secret entre Roka et les jeunes Shinas. On lui fit subir des épreuves tantôt terrifiantes, tantôt émouvantes. Nul ne saura vraiment ce que Roka vécut pendant ces quelques instants. 

Quand on lui ôta le bandeau, le jeune homme découvrit avec surprise une centaine de visages autour de lui, dans la pénombre, qui lui souriaient avec une bienveillance rassurante. En clignant des yeux pour s’habituer à la lumière, il découvrit qu’il était dans une pièce moins vaste qu’il ne l’avait imaginé, mais grande tout de même et emplie de décors et de symboles.

Il tourna la tête pour regarder encore les hommes et femmes assemblés autour de lui et croisa enfin le regard de Taro. L’albinos le dévisageait de ses grands yeux brillants. Il souriait plus que quiconque dans cette pièce, et Roka ressentit un profond soulagement.

Roka commençait à s’habituer à la faible lumière que diffusaient quelques bougies vacillantes. Le Grand Maître se leva du haut fauteuil de bois où il était assis et s’approcha de lui en tenant un grand plat sur lequel étaient posés trois bulletins. Il arriva devant Roka et lui adressa un sourire complice. Un simple sourire, mais qui signifiait tant pour le jeune homme !

Le Grand Maître demanda alors à Roka de choisir l’un des trois bulletins disposés devant lui. Roka hésita, puis il indiqua celui qui était au milieu. Le Grand Maître le prit dans ses mains.

-Le nom que vous venez de prendre au hasard sera celui que tu porteras dans notre société.

Le Grand Maître ouvrit le bulletin et lut à haute voix le nom qui était écrit.

-Dragons Obscurs. La communauté vous a nommé ainsi en référence à votre histoire et en hommage au caractère qui vous es propre.

Des acclamations emplirent la salle. Un des jeunes Shinas lui rendit sa chemise et sa petite sacoche.

-Jeunes Shinas, conclut le Grand Maître pendant que Roka ajustait sa chemise, que la fête commence !

Une clameur joyeuse s’éleva aussitôt sous le haut plafond. On ouvrit des bouteilles et l’on trinqua jusqu’au soir, on chanta beaucoup, on s’amusa, et l’on fêta la réception de Roka, le premier membre royal qui fut jamais nommé jeunes Shinas. Au milieu de la soirée, les amis de Roka furent invités à le rejoindre et ils purent participer à la fête.

Quand il partit se coucher, fort tard, Roka était épuisé, ému, et prêt à vivre une nouvelle vie, car il était, vraiment, un jeune homme nouveau.


Je suis dans la quiétude de mon âme. Assis au milieu d’un grand champ. Je suis entouré de collines arborées, de grands dômes verts qui se croisent, disparaissent les uns derrière les autres sous le ciel blafard. Devant moi, un petit étang d’un vert de jade. Le blanc des nuages ciselé par les branches des arbres dessine des mosaïques à la surface de l’eau. Les branches effeuillées, presque nues, se penchent au-dessus de l’étang telles des cascades pétrifiées. Des feuilles mortes flottent par milliers, comme autant de petites barques abandonnées, prêtes à sombrer. Quelques ondes traversent par moments la grande étendue opaque. Puis plus rien ne bouge et tout se tait.

Je ne suis pas venu ici par moi-même. Pas cette fois. C’est King of the Underworld qui m’appelle. J’entends encore sa voix. Un guide dans mon sommeil. Une longue corde que l’on suit dans le noir. Pourquoi m’appelle-t-il ici ?

Alors je cherche. Je tourne la tête. À droite, à gauche. Mon regard se pose sur les collines d’herbe, au pied des arbres, aux abords de l’étang. Mais je ne vois rien. Pas un seul être vivant.

Soudain, une ombre se dessine, là, en haut de la dernière colline, sur ma droite. Je regarde, et je vois apparaître une silhouette familière. Je le reconnais, tel qu’il fut au premier jour. Je reconnais ses vêtements, son aura, son regard fier et triste à la fois. Je me souviens quand je l’ai vu pour la première fois : ensanglanté, blessé. King of the Underworld.

Je le vois qui descend lentement la colline, puis qui accélère le pas, fonce vers moi. Et c’est comme si sa course n’en finissait pas. Comme si la distance qui nous sépare ne cessait de grandir. Il n’arrive pas à me rejoindre. Peut-être est-ce ma faute. Je n’arrive pas, moi, à entendre sa voix.

Puis je comprends. Tout dans son corps indique la panique. Il ne court pas pour me rejoindre, il court pour signifier le danger. Son regard, sa course frénétique... Il a peur. Et c’est moi qu’il regarde. Soudain il s’arrête et me fixe du regard à nouveau. Puis il se remet à courir. Il essaie de me faire comprendre quelque chose. Une urgence. Un danger. Mais je ne comprends pas. Vers quoi court-il ? Vers moi ? Est-ce moi qui suis un danger, King of the Underworld ? Non, au contraire. C’est moi que tu veux sauver. Moi que tu veux prévenir, n’est-ce pas ?

Le regard de King of the Underworld. Je dois suivre le regard de King of the Underworld. Voir à travers lui le danger qui me guette. Ce n’est pas moi qu’il fixe. Non. C’est au-delà. Derrière moi. Quelque chose derrière moi.

Je me retourne, lentement, et je le vois. Là. Sur une branche d’arbre, immobile et silencieux. Il est là qui m’observe. Je l’ai vu, King of the Underworld. Je l’ai vu. Déjà. Plusieurs fois.

Le merle blanc.


-Roka ! Tu es réveillé ?

Le prince des Shinas sursauta. On frappait à sa porte. C’était la voix de Taro. Etait-il réveillé ? Oui, bien sûr. Depuis longtemps ? Ça, il n’en était pas tout à fait sûr ! Il ouvrit lentement les yeux. Etait-il allé tout éveillé dans son âme ? Avait-il rêvé ? Il n’aurait su le dire. Il avait mal à la tête et la lumière le gênait terriblement...

-Roka ! appela à nouveau Taro derrière la porte. Le maître veut te parler ! Il a quelque chose d’important à te dire ! Habille-toi vite !

Roka baissa la tête. Il avait encore ses vêtements. Il ne s’était pas déshabillé pour dormir. Il se rappelait à peine être remonté jusque sa chambre.

-J’arrive ! balbutia-t-il en se levant péniblement. J’arrive !

Il se frotta les yeux, ajusta sa chemise et alla ouvrir la porte. Taro lui fit un large sourire.

-Allez, fainéant ! Dépêche-toi ! Le Maître n’a pas voulu me dire de quoi il s’agissait, mais cela semble urgent !

-Du calme ! Du calme ! répliqua Roka en fronçant les sourcils. Eh ! Tu pourrais me parler avec un peu plus de respect : je suis ton prince je te signale !

-Tu as toujours été mon prince, Roka. La seule différence, c’est que je suis aussi ton bras droit et ami ! Allez, dépêche-toi ! On ne fait pas attendre un maître.

-D’accord, d’accord ! Je te suis...

Taro passa devant et le guida d’un pas rapide à travers les longs couloirs du premier étage. Devant les escaliers, ils croisèrent un groupe de jeunes Shinas qui les saluèrent.

Ils descendirent en vitesse les escaliers et se dirigèrent vers la bibliothèque de la chaumière, au centre du bâtiment.

C’était une haute pièce emplie de livres du sol jusqu’au plafond, avec un parquet de bois qui grinçait et de longues rangées de tables où travaillaient déjà quelques jeunes Shinas. Certaines étagères étaient fermées par des portes grillagées, celles où étaient rangés sans doute les ouvrages les plus rares ou le splus précieux.

-Le Maître t’ttend là-bas, dans le petit bureau au bout de la bibliothèque. Vas-y, moi, je reste ici.

Roka acquiesça et traversa la grande pièce en essayant de ne pas faire de bruit. Il frappa délicatement à la porte que lui avait indiquée Taro.

-Entrez !

Il ouvrit la porte et pénétra dans la petite pièce. Le maître était assis derrière un large bureau, il écrivait quelque chose sur un parchemin et ne leva même pas la tête pour voir qui venait d’entrer.

-Fermez la porte derrière vous et asseyez-vous là, Dragons Obscurs, se contenta-t-il de dire tout en continuant d’écrire.

Roka s’exécuta sans rien dire. Il jeta un rapide coup d’oeil autour de lui. Il y avait des livres et des papiers partout, assez mal rangés, beaucoup moins bien rangés en tout cas que dans le bureau du Grand Maître. Il se demanda comment le maître pouvait s’y retrouver au milieu de ces piles de papier, mais il semblait être parfaitement à l’aise dans son petit univers...

-Bien dormi ?

Le jeune homme haussa les épaules.

-En tout cas, je vous souhaite la bienvenue chez nous, Dragons obscurs... Les jeunes Shinas ont bien choisi ton nom, ou bien c’est vous qui avez pioché le bon bulletin.

Le maître continuait d’écrire et n’avait toujours pas levé la tête.

-Ils ont dû en rendre plus d’une folle amoureuse, vos yeux !

-Je... Je ne sais pas, non, je ne crois pas.

-Vraiment ? Et cette Rukia ?

-Oh non... répliqua Roka en souriant.

-Ce sont d’abord les yeux, prince Roka. Toujours. Le reste vient plus tard.

Il leva enfin la tête et le fixa du regard avec un air malicieux.

-Laissez-moi vous dire que quand j’étais plus jeune, mes yeux faisaient beaucoup d’effet aux femmes d’Hampo !

Roka sourit à son tour.

-Ils sont toujours très beaux, maître !

-Vous trouvez ? Merci. Mais je ne vous ai pas fait venir pour vous parler de tout cela, je vous rassure !

Il reposa enfin sa plume et rangea les papiers devant lui.

-Ce matin, reprit-il en s’appuyant des deux mains sur son bureau, j’ai parlé avec Tano Nimio, qui venait prendre de vos nouvelles.

-Vraiment ?

-Oui. Vous savez, c’est un homme exceptionnel. 

-Il m’a beaucoup impressionné, se contenta de répondre Roka.

-Il était enchanté de savoir que vous avez été reçu, quoique, comme moi, un peu étonné de la vitesse à laquelle cela s’est fait. Le Grand Maître doit avoir ses raisons... Et puis, les temps changent... Mais il m’a ensuite parlé de votre petite conversation d’avant-hier, dans sa maison, et il m’a parlé de ce que vous recherchez.

-C’est-à-dire ?

-Il m’a dit que vous cherchiez les portes menant au monde de Wapix.

Roka acquiesça.

-En effet. Vous en avez déjà entendu parler ? demanda-t-il, intrigué.

-Oui. Je ne sais pas vraiment ce qu’elles sont, mais quand Tano m’a dit ce mot ce matin, j’étais sûre de l’avoir déjà entendu quelque part. J’ai une mémoire redoutable, vous savez. D’ailleurs, le Grand Maître dit souvent que je suis la mémoire de cette chaumière !

-Et alors ? le pressa Roka, impatient.

-Alors j’ai fait mes petites recherches et j’ai retrouvé les circonstances dans lesquelles j’avais déjà entendu ce nom : les portes menant au monde de Wapix. Elles sont représentées sur un chef-d’œuvre qui a été réalisé par un jeune Shinas il y a fort longtemps. C’est même l’un des plus vieux chefs-d’œuvre connus de notre monde.

Roka écarquilla les yeux.

-Et peut-on le voir ce chef-d’œuvre ? demanda-t-il.

-La dernière fois que j’en ai entendu parler, il était chez la famille de Shinas Zaiki.

-Zaiki ?

-Oui, il se trouve à Rewantis.

-Mais alors... Il faut que j’aille là-bas !

-Si c’est vraiment ce que vous recherchez, je ne vois en effet pas d’autre solution. J’ai cherché dans notre bibliothèque, je n’en ai trouvé aucune représentation.

Roka n’en revenait pas. La coïncidence était incroyable ! Et pourtant... Pourtant ce n’était qu’une preuve de plus que tout cela était lié ! Il était déjà bien heureux d’avoir une nouvelle piste pour ses recherches. Il se rendit compte qu’il avait beaucoup de chance que le maître se soit souvenue de ce chef-d’œuvre... Mais ce n’était peut-être pas un hasard.

-Je... Je peux y aller dès aujourd’hui ?

-Pourquoi me demandez vous ça ? s’étonna le maître. Vous pouvez y aller quand vous le souhaitez ! Vous êtes libre ! Personne ne vous retiens ici, personne ne vous retiendra jamais, enfin ! Si vous devez trouver ces portes rapidement, au contraire, dépêchez-vous !

-Oui, bien sûr... Alors... Alors, je vais aller prévenir les autres !

Il se leva précipitamment, impatient d’annoncer la nouvelle à ses amis. Il remercia le maître plusieurs fois et repartit rejoindre Taro dans la bibliothèque. Il commençait à reprendre espoir.

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