Les Esprits criminels et vengeurs
Saint-Pétersbourg, huit ans plus tard.
Rodion Romanovitch courait dans les rues de la ville, renversant quelques passants peu pressés au passage. Il continuait ses pas effrénés, comme si le feu de l’Enfer le poursuivait. Ses jambes étaient douloureuses, ses pieds enflammés dans ses chaussures en lambeaux et sa respiration saccadée, mais il ne lâchait pas la cadence.
« Comment me libérer de ma dette qui devient astronomique ? » songea-t-il, le souffle court. « Il faut continuer à lutter et trouver un homme fort pour accomplir des actes interdits ! Mais qui ? »
Une pensée sombre se glissa insidieusement en son esprit :
« Moi, l’un d’eux ? »
Il faillit tomber sur le pavé mouillé, gardant son équilibre avec peine.
« Comment en finir une fois pour toute avec Aliona Ivanovna ? »
La mystérieuse forme noire invisible, désormais devenue familière, s’insinua dans sa pensée :
— Quelle est la meilleure des manières de régler toutes ses dettes ? Tu le sais ! Sois fort !
L’ancien étudiant s’appuya contre une façade en pierres grises, le cœur battant fort dans ses tempes. Il reprit son souffle, fixant le vide.
— Rodion Romanovitch, mon ami ! s’exclama une voix humaine chaleureuse longtemps oubliée, mais pourtant familière.
L’interpellé se figea, comme si un souffle glacial l'immobilisait.
« Le philosophe ? Ici et maintenant ? » s’étonna-t-il en son for intérieur.
— Rodion Romanovitch, répéta Iliya Viktorovitch. Je viens pour discuter. Il faut clarifier certains détails laissés sans réponse depuis longtemps !
L’interpellé ouvrit les yeux et croisa le regard de son ami toujours aussi aiguisé et tranchant qu’une lame, comme si le temps n’avait aucune influence.
— Ne l’écoute pas, lui susurra le fantôme à sa droite. Tu sais ce qui te reste à faire !
Iliya ignora les paroles de l’entité invisible et, d’une voix moins tranchante, affirma :
— Rodion, tu es trop pâle, comme un mort ? Pourquoi s’isoler ainsi ? Est-ce cette voix ? Cette voix que nous avons entendue dans la gargote huit ans plus tôt ?
Le mentionné recula, le dos contre la façade. Un vent glacial le traversa de la tête aux pieds en passant par son échine. Ses yeux bougèrent rapidement dans ses orbites. Des sueurs froides coulèrent dans son dos.
« Et s’il était réellement prévoyant ? » pensa-t-il. « Si vraiment il parvient à percer à travers les apparences et les façades ! Que faire ? »
— Cette voix, bredouilla Rodion. Comment ?... Comment le sais-tu ?
Un sourire énigmatique s’esquissa sur le visage de son ami.
— Un don ! Et cette voix n’est pas une hallucination, mais celle d’un fantôme. J’ai cette capacité assez singulière… Ce revenant, un homme, au son de sa voix grave, veut t’éloigner de nous, tes amis, pour te pousser à quelque chose, à une action… pas pour le bien, je présuppose… Je ne suis pas certain.
Une lueur terrorisée s’alluma dans le regard de Rodion. Un bref et lourd silence s’installa entre eux.
— Je ne sais pas ce qu’elle veut… Encore rien de compréhensible… Rien de clair…
Il releva fièrement sa tête, le regard scintillant.
— Mais je vais bientôt trouver une issue à ma situation. Tu n’as pas à te faire de souci !
Iliya déposa fermement sa main droite sur l’épaule de son ami et lui chuchota :
— Entre amis, l'entraide est toujours là ! Viens chez moi, manger et boire ! Je ne peux te laisser ainsi, Rodia ! Il faut savoir ce qu’il advient de toi !
— Ne l’écoute pas, lui ordonne la voix spectrale. Tu sais comment t’en sortir ! N’écoute pas les mauvais conseils !
L’ancien étudiant se dégagea de l’emprise de son ami, fixa un point au loin, haletant.
— Ne prête pas attention à ces paroles ignorantes ! Ne refuse pas l’aide d’un ami, le supplia le philosophe.
L’ancien étudiant secoua la tête et s’éloigna, en murmurant :
— Je ne peux pas, Iliya !
Et il quitta son ami, le dos courbé, ne se retournant pas, bien qu’il ressentit le regard brûlant comme la braise de celui-ci sur lui.
***
Quelques rues plus loin.
Rodion, d’une démarche chancelante, ignorait le monde autour de lui. Les belles façades en pierres et les jardins bien entretenus n’attirèrent pas son attention, ni le brouhaha de la foule agitée et joyeuse. Il était insensible, perdu dans ses réflexions et méditations, comme il en avait toujours l’habitude.
« Rien de pire que la poltronnerie humaine ! Ah oui ! Je voulais me rendre chez elle ! C’est la prochaine rue à droite ! »
Il frappa à la porte d’une petite maison bien ordinaire de briques que personne ne remarquait, en retrait de l’artère principale, avec un jardin bien entretenu.
« Ce doit être sa pauvre sœur qui s’occupe de cette merveille ! » songea-t-il en traversant rapidement l’allée. « Cette mégère de veuve l’exploite, c’est évident ! »
Une petite femme aux cheveux brun clair striés de blanc et de gris lui ouvrit la porte. Son air méfiant et son regard acéré n'inspiraient guère confiance.
— Elle ! lui murmura avec une pointe d’amertume le fantôme qui le suivait toujours. Existe-t-il une solution ? Cela ?
Un courant d’air froid traversa le haut du corps de Rodion, mais il suivit l’usurière. Il sortit de la poche de son manteau une montre ancienne en argent avec un symbole gravé sur son dos.
— Aliona Ivanovna ! Je viens pour rembourser partiellement ma dette ! Voici cette montre pour quatre cent roubles !
Elle soupesa l’objet, l’analysa pendant quelques minutes et répondit :
— Rodion Romanovitch, ne me faites pas rire ! Au plus cinquante roubles et je prends une avance de vingt. Donc trente roubles pour vous ! Vous n’avez même pas encore payé la dette du mois passé ! À peine les intérêts du prêt d’il y a trois mois ! Je tiens mes comptes, jeune homme !
Il soupira et murmura :
— Aliona Ivanovna, soyez indulgente ! J’ai perdu mon poste de précepteur il y a quelques mois.
Son regard froid et calculateur le fixa et un petit sourire narquois s’esquissa.
— Rodion Romanovitch, rien ne change à la dette et aux intérêts qui se cumulent !
Elle sortit une grande clé d’argent et ouvrit un tiroir où elle rangea la montre et sortit un petit calepin où elle griffonna quelques chiffres. Rodion observait minutieusement la pièce : une table en chêne, deux chaises avec un simple coussin, un armoire gigantesque à la gauche, une petite fenêtre aux rideaux bleu nuit tirés à droite, pas une poussière n’était visible. Il pensa :
« L’ordre et la propreté de la salle est le résultat du travail de la pauvre sœur. Ainsi, la vieille mégère a une clé pour un coffre, un coffre-fort ! Intéressant ! »
— Beaucoup de roubles ! commenta le fantôme avec envie. Énormément ! De quoi payer tes dettes et avoir une respectable économie le temps de trouver un poste. Intéressant, non ?
Une lueur de convoitise se réveilla dans le regard de l’ancien étudiant. Ce dernier enfila prestement son manteau et sortit de la demeure de l'usurière. Il déambula dans les rues.
***
Quelques heures plus tard.
Rodion continuait sa marche, ne sachant où aller ni que faire.
« Comment sortir de mon état ? »
— La solution est à portée de main, lui murmura doucement le revenant.
« Non, impossible ! Ce ne peut être cela ! Sauf si ? »
Sa tête commença à lui tourner, son regard devint flou. Il prit les jambes à son cou et courut à en perdre l’haleine.
***
Un peu plus tard dans la soirée.
Rodion se rendit dans une modeste taverne de la ville. Dès qu’il franchit le seuil, l’odeur âcre de l’alcool assaillit ses narines. Un regard sombre le suivait depuis une table isolée. L’ancien étudiant s’en approcha, intrigué. L’homme, attablé devant un verre d’alcool ambré, lui sourit énigmatiquement.
— Rodion Romanovitch ! l’interpella le mystérieux client. Venez à ma table me tenir compagnie ! Voulez-vous un verre ?
— Pourquoi pas ?
— Guergui Vladimirovitch ! s’exclama le propriétaire depuis le comptoir, polissant des verres. Laisse-le tranquille ! Ne commence pas avec tes sempiternelles histoires ! Nous les connaissons tous !
L’interpellé ignora le commentaire d’un geste de la main et invita Rodion Romanovitch à se joindre à lui. Celui-ci s’assit et l’écouta.
— Rodion Romanovitch, vous est-il arrivé d’avoir un emprunt sans espoir, une éternelle dette envers autrui ?
Guergui but un peu de son verre et promena son regard de son interlocuteur à sa droite. La question ne le laissait pas de marbre, au contraire. L’ancien étudiant se trémoussa sur son siège, ressentant un puissant écho avec sa situation.
— Qu’est-ce qu’une éternelle dette ?
Les yeux sombres de Guergui brillèrent d’un éclat indescriptiblement étrange et inqualifiable.
— C’est le propre des hommes forts, mon cher ! Être redevable, sans attendre un retour ou une gratitude, mais au contraire, devoir faire plus pour l’autre — toujours et à jamais. Je suis dans cette situation, dans cet état depuis toujours…
Intrigué, Rodion suivait ses gestes théâtraux en vidant le verre qu’il avait commandé. Son cœur battait puissamment dans ses tempes, fasciné malgré lui par cet étranger.
— Cette dette n’est pas matérielle, physique, elle est métaphysique… Un autre ordre et une autre considération du monde… En revanche, je possède une richesse que personne d’autre au monde ne peut avoir ! Un bien spirituel ! La richesse de l’âme ! Je me soucie du salut des âmes !
Il se leva et se tourna vers les garçons qui riaient sous cape non loin de lui.
— Vous vous moquez de moi ? Le Seigneur m’en ait témoin ! Et parfois, Ses voies sont impénétrables, exigeant de nous, les hommes, d’agir contre le bon sens et la logique !
Des éclats de rire de certains clients fusèrent dans l’air.
— Je suis très sérieux. Il suffit d’une foi inébranlable !
Il pointa le plafond de l’index de la main droite.
— Il ne faut jamais douter au moment crucial ! Il ne faut pas se soucier de ce que diront les poltrons et les mécréants. Ils ignorent ce qui compte réellement. Ils ignorent la vie !
Il fixa intensément le vide à la droite de Rodion, cette droite où un vent à peine perceptible se manifesta. La lumière de la bougie éclaira ses traits, lui donnant l’air d’un chef et dirigeant puissant. L’ancien étudiant murmura, grelottant sous un vent invisible qui se leva :
— Et que faites-vous ici ? Si vous avez tout ce qu’il vous faut.
Il rapporta son attention sur son interlocuteur.
— Je ne convertis personne. J’accomplis ma mission !
Il scruta attentivement Rodion et la gauche de celui-ci.
— Et vous êtes l’un d’eux ! Je suis venu vous aider, vous prêter main-forte ! Je reconnais une grandeur qu’il existe en vous !
Un serrement dans la poitrine de l’ancien étudiant se déclara. Rodion ferma les yeux.
— Comment êtes-vous si certain ?
Un sourire énigmatique apparut en guise de réponse. Guergui vida d’un trait son verre, avant de reprendre d’une voix encore plus hypnotisante et forte.
— Vous, âmes perdues dans le monde, âmes qui errent parmi nous, je vous appelle !
Il se leva de son siège et siffla les derniers mots.
— Venez à moi ! Je vous amène le Salut que le Seigneur vous a promis.
Rodion contempla Guergui, les yeux aussi grands que ceux de la chouette et le cœur qui s’agitait dans sa poitrine, au point qu’il pensait que toute la ville l’entendait.
« Quelle foi inébranlable ! Quelle force de caractère ! Si seulement, j’étais aussi puissant pour ne pas me soucier de mes maux ! Si seulement j’étais aussi fort pour… »
— Roman Romanovitch, venez ! murmura Guergui d’une voix chaleureuse.
Il observa le vide à la droite de Rodion et but d’un trait un autre verre.
— Vous êtes l’une de ces âmes à qui j’offre le Salut !
Les sourcils froncés, Rodion ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucun son n’en sortit.
— Ah ! Ah ! éclata la voix familière restée silencieuse lors du discours. Je suis un homme libre ! Je fais ce que je veux ! Rodion Romanovitch, pensez à la meilleure option qui soit pour vous ! Et pour vous seulement ! Rappelle-toi de moi, R…
Guergui se rassit et marmonna quelques paroles incompréhensibles. Il se leva lourdement et fit quelques pas avant de s’effondrer au sol. L’ancien étudiant le soutint.
— Ramenez-moi chez moi ! le supplia le mystique. Au boulevard L…
Rodion le suivit, servant d’appui à son corps très écrasant. Guergui répétait des paroles décousues, en discussion avec le vide. L’ancien étudiant n’y prêta pas attention, trop concentré à comprendre les paroles énigmatiques de tout à l’heure. Le duo arriva devant un imposant bâtiment gris dont l’ombre se découpait dans la noirceur de la nuit. Guergui fouilla d’un geste incertain dans une poche et trouva les clés. Rodion l’amena jusqu’au lit, dans un coin de la pièce principale, une sobre salle aux murs blancs dont les simples meubles en chêne contrastaient. Des frissons et courants d’air l’assaillirent. Il eut même l’impression qu’une icône s’était déplacée. Sauf si c'était une illusion optique ou la fatigue ?
— Je vis seul ! Sans épouse ni enfants ! fusa la voix de Guergui.
Il fit un geste vers le salon vide.
— Mais j’ai mes enfants de cœur, toutes ces âmes !
Il se leva avec un sourire radieux. Se tournant vers le plus jeune, il lui demanda :
— Viendrez-vous demain ? J’ai encore tant à vous parler de ces hommes extraordinaires !
— Je viendrai, répondit vaguement Rodion en fixant la porte d’entrée et en tremblant, pressentant des centaines d’yeux qui le scrutaient.
L’ancien étudiant le quitta et revint dans son modeste appartement.
***
Le lendemain matin, dans l’appartement de Rodion.
Il était allongé dans son lit et pensa :
« La lettre de ma mère ! Je ne l’ai pas lu ! Elle demeure cachetée depuis cinq jours ! Je dois ramasser mon courage et prendre des nouvelles d’elle et de Dounia ! Elles se rongent les sangs pour moi ! »
Il se leva et fouilla dans le tiroir de l’armoire pour en extirper une lettre. Il la lut attentivement à la lumière d’une chandelle qui brûlait, flamme dansante et capricieuse.
Mon cher Rodia,
Il y a plus de deux mois que je ne me suis pas entretenue avec toi par écrit. J'ose espérer que tu me pardonneras ce silence. Tu le sais dans quelle tristesse tu nous plonges, Dounia et moi, depuis l’interruption de tes études à l’Université et ta perte d’emploi. Dieu soit loué, il existe toujours une issue à ta situation. Allons dans l’ordre et à l’essentiel. Je ne peux, malheureusement, t’envoyer ma pension de mille roubles, ayant suffisamment de soucis pour payer le loyer. Dounia a été renvoyée des Milioutine où elle travaillait comme institutrice depuis plusieurs mois déjà — mais, Dieu me pardonne, j’ai tu cette mauvaise nouvelle, pour ne pas t’angoisser inutilement. Sinon, il y a une bonne nouvelle, le fiancé de Dounia, Piotr Petrovitch Loujine, conseiller à la Cour, — celui qui est intervenu en notre faveur, évitant à Dounetchka une infâme réputation basée sur de pernicieuses rumeurs, raisons de la perte de son emploi dont je ne rentrerais pas dans les détails — devrait venir te rendre visite dans quelques jours. Cet homme a eu la gentillesse de nous soutenir dans notre situation — une amabilité pour laquelle nous lui serons toujours redevables.
J’espère que tu pardonnes à ta mère d’omettre certaines vérités plus tôt, connaissant ton tempérament, mais sache, mon bien-aimé Rodia, que je t’envoie mes bénédictions maternelles. Continues-tu à prier Dieu, mon enfant ? J’ai entendu qu’en ville cette maladie qu’est l’athéisme est très à la mode.
À bientôt, je t’embrasse mille fois et mille fois.
À toi jusqu’au tombeau
Pulkhéria Raskolnikova
À la lecture de la lettre, Rodion sentit des larmes couler sur ses joues à plusieurs reprises et à la fin, il devint pâle, très pâle. Ses lèvres tremblèrent et il pensa :
« Quoi ? Le fiancé de ma sœur vient chez moi ! Ce mariage n’aura pas lieu tant que je serai vivant ! Au Diable ce monsieur Loujine que je n’apprécie pas ! Il est indigne de Dounietchka ! »
Il fit les cent pas dans la petite pièce, tel un fauve en cage.
« Mais dans quelle situation misérable nous sommes ! Que faire ? »
— Tu le sais ! C’est ça ! Ne sois pas poltron ! lui susurra à l’oreille la voix familière. Rappelle-toi des paroles de Guergui Vladimirovitch.
« Ah oui ! Il faut savoir agir contre le bon sens ! Les poltrons ne savent pas ce que c’est la vie ! Je vais revenir chez Guergui Vladimirovitch ! La marche et son avis sauront m’éclairer ! »
Il promena son regard dans la chambre étroite et prit son manteau pour se rendre au Boulevard L… chez le mystérieux homme de la veille.
***
Quelques heures plus tard, au détour d’une rue.
Il courait comme un fou depuis plusieurs minutes.
« Pourquoi le monde est injuste ? Pourquoi cette idée me traverse l’esprit ? »
— Parce que c’est la seule et unique solution, lui chuchota la voix du fantôme à la droite.
Rodion s’arrêta, le dos contre la façade d’une maison, pour reprendre son souffle. Il ferma les yeux.
— Rodion Romanovitch, mon ami ! résonnèrent les paroles claires d’Ilya, fendant l’air comme une épée.
— Je connais l’identité de l’entité invisible qui te harcèle. Je détiens cette information de mon amie Maria Timofeïevna.
Un silence s’installa entre eux. Rodion ouvrit les yeux, fixant son ami.
— C’est Roman Romanovitch Romanoff.
Rodion Romanovitch demeura de marbre, bien que ses bras et ses jambes soient immobilisés.
« Ce nom ne m’est pas inconnu ! »
La voix éclata de rire. Un rire glacial.
— Eh oui ! C’est moi !