Les Esprits criminels et vengeurs
Rodion, le cœur battant la chamade, sortit de son immobilité et partit en courant. La tête lui bourdonnait.
« Non ! Non ! »
Il se pressa à un point tel que la ville lui apparut dans un brouillard. Il renversa quelques passants au passage, ne s’excusant même pas. Il continua obstinément son action, absolument indifférent à ces visages flous dont il savait qu’il oubliera immédiatement l’apparence. Il voulait s’éloigner le plus de cette révélation. Un frisson inexplicable assaillit son échine à ce nom Roman Romanovitch Romanoff. Ce nom cristallisait toutes ses peurs et ses craintes irrationnelles.
« Où ai-je entendu ce nom horrible ? Quand ? Pourquoi ? Ah oui ! Le temps des études, jadis… Pourquoi cela ? Pourquoi ? »
— Tu ne peux pas m’ignorer mon cher, lui murmura la voix redoutée. Je suis toujours là. Tu ne peux pas m’échapper.
Le souffle court, l’ancien étudiant se retourna, mais la rue était vide de trace humaine. Il continua de plus en plus crispé sur lui-même sa marche forcée et rapide pour se rendre à sa destination.
« Aidez-moi, l’ami ! »
***
Rodion Romanovitch arriva devant la demeure de Guergui Vladimirovitch. Un simple immeuble insignifiant, à l’instar des autres du quartier, qui se découpait dans le ciel gris. Le mystique l’accueillit à l’intérieur. Il l’invita au salon : une sobre pièce aux murs blancs, avec, pour unique meuble, une table et deux chaises en bois rudimentaires.
— Tu viens à moi, mon ami ? Tu as bien remarqué que je peux t’offrir ce que d’autres ne peuvent pas, n’est-ce pas ?
L’ancien étudiant glissa sa main dans sa poche pour toucher la clef de son appartement dans un mouvement automatique.
— Je souhaite avoir plus de précisions sur cette dette, sur cette foi et sur le moment crucial. Je ressens que vous pourrez élucider intellectuellement ma situation. Comment je le sais ? Comment le saviez-vous ?
Guergui tourna sa tête à droite du jeune interlocuteur, un petit sourire sur son visage sérieux.
— Lorsque vous êtes certain de votre mission à accomplir et de la voie à prendre, ne tergiversez pas ! Faites comme vous l’entendez. Ne laissez pas les médiocres vous dire ce que vous devez faire, comprenez-vous ?
Rodion baissa son regard, laissant les paroles s’acheminer à son esprit.
— Je n’en suis pas certain…
— C’est ce moment que vous saisissez en votre âme, lorsque votre voix intérieure vous dicte que faire et comment faire, ne doutez pas. Agissez, tout étrange que cela puisse paraître à première vue !
— Comment le savoir ?
Guergui plongea son regard dans celui de son interlocuteur et répondit :
— C’est une certitude que vous ressentez en vous ! Une certitude en l’âme !
Il cessa de dévisager Rodion et se rassit avant de continuer son monologue :
— Je promets le salut de l’âme à tous ceux qui arrivent à moi.
Il arrêta ses yeux sombres dans le vide avec insistance, à côté de son interlocuteur, avant de reprendre de plus belle.
— Il y a plusieurs témoins dans cette salle ! Partout et depuis toujours, le changement vient des gens ordinaires, pas des poltrons, pas des mécréants, mais de ceux qui, humbles, ne fléchissent jamais devant l’épreuve.
Il vida une gorgée de son thé et enchaîna son discours, le regard scintillant :
— Je sais que vous viendrez à moi, parce que vous êtes prédestiné à me rencontrer ! Je peux vous aider dans la réalisation de votre plus secret désir !
— Comment ? demandèrent à l’unisson Rodion Romanovitch et Roman Romanovitch.
— N’oubliez pas qui sont mes enfants, ces âmes qui ne peuvent plus se cacher derrière les apparences !
Une icône du coin de la table semblait se déplacer de quelques centimètres de sa position. Un changement réel ou halluciné ? Figé par les paroles de son interlocuteur, Rodion n’y prêta guère attention. Il était trop préoccupé par une question qui brûlait ses lèvres, mais qui mourut sitôt le seuil franchi. Il sentit une puissante colère envers lui-même.
« Pourquoi ne parviens-je pas à… poser la question ? Celle qui m’intrigue au plus haut point ? Pour laquelle je souhaiterais ardemment une réponse ? Pourtant, je ne suis ni un poltron, ni un lâche ! »
— Merci pour le thé, articula Rodion, mais je viens à vous… Pour…
Il se tut, cherchant ses mots. Il soupira et reprit son courage.
— Rodion Romanovitch, lui susurra Roman Romanovitch, le chat a mangé votre langue !
L’interpellé gratta nerveusement la paume de sa main, des sueurs froides collèrent dans son dos malgré sa volonté de paraître fort. Il inspira et expira plusieurs fois l’air avant de formuler ce qu’il avait à l’esprit.
— …Pour Roman Romanovitch Romanoff… Réel ou pas, il me suit… Pourquoi ?
Un sourire mystérieux étira les lèvres de Guergui.
— Vous voyez que notre rencontre n’est pas un hasard ! Dieu le veut ! J’irai m’informer à son sujet et vous reviendrez demain même heure, même adresse. J’ai mes informateurs très fiables.
L’ancien étudiant approuva d’un signe et ramassa son manteau sagement déposé à l’entrée, sans même lancer un dernier regard au maître de l’endroit. Il sortit en fermant doucement la porte et regagna directement son logement la tête bourdonnante de questions sans réponses.
« Guergui est tout aussi énigmatique qu’Iliya… À la différence que ces paroles contiennent un écho de vérité ! La clef ! Oui, la clef ! »
***
Un peu plus tard, à l’appartement de Rodion.
Avachi sur le fauteuil en mauvais état, il tâcha de fournir un sens à toutes les explications et nouvelles qu’ils venaient de lire et d’entendre. La bougie allumée sur la table basse vacillait, dansant comme une ballerine capricieuse à la chorégraphie désordonnée.
« Guergui Vladimirovitch me laisse encore plus perplexe qu’auparavant. » songea-t-il.
Il triturait nerveusement la couture de son manteau sombre qu’il gardait sur lui, incapable de fixer son regard plus d’une seconde sur un détail insignifiant et incapable de tout geste simple.
« Mais je n’ai pas le choix pour en savoir un peu plus sur lui. R… Où ai-je entendu ce nom ? En 1855 ou en 1856 ? Un étudiant qui suivait les mêmes cours que moi, taciturne… Étrange… Étranger… Toujours dans l’ombre et peu bavard… Mais lorsqu’il prenait la parole, il y avait une vérité dans ses paroles… J’ignore tout de lui. Guergui Vladimirovitch m’aidera ! Sauf s’il est le fruit de mon imagination ? Peut-être pas ! Guergui et Iliya le prennent pour réel. Un fantôme ? Un revenant ? Pourquoi pas ? Mais pourquoi moi ? »
Il porta sa main à sa barbe naissante, le regard terne.
« Mais revenons au présent… La dette de ma pauvre mère, ce fiancé de ma sœur, Loujine, qui devrait bientôt arriver et ma propre situation… »
Agir contre le bon sens et la logique ! Une foi inébranlable ! Poltrons et mécréants ignorent la vie… Jamais douter au moment crucial ! Une grandeur en vous ! Une certitude en l’âme ! Ne laissez pas les médiocres vous dire ce que vous devez faire… Un moment saisi en l’âme, agir sans douter ! Frapper au bon moment !
Toutes ces paroles s’entremêlaient dans ses réflexions absconses. Rodion se tint la tête entre ses mains. Il se leva et se tourna vers la fenêtre, observant l’horizon. Les derniers rayons solaires embrassaient pour une dernière fois la ville. Rodion tituba à ce constat et s’écrasa sur son lit.
« Je dois dormir, mes réflexions ne me mènent nulle part ! Je perds du temps ! »
— Dors, Rodion Romanovitch ! Je veillerai sur toi, murmura doucement la voix du fantôme.
L’interpellé plongea dans un sommeil sans rêve.
***
Le lendemain matin, dès les premières lueurs de l’aube,
« La clef… Aliona Ivanovna… Dette… Action… »
Le jeune homme déambula dans les rues ternes de la ville, malgré le ciel dégagé, reflet inversé de sa tempête intérieure, pour essayer d’ordonner ses pensées éparses depuis son réveil. Il ignora tous les passants, ressemblant à un homme ivre. Au détour d’une rue, une femme de son âge alla à sa rencontre, suivi par son ami, Iliya Viktorovitch. Ce dernier s’exclama :
— Rodion Romanovitch, mon ami ! Je te présente…
D’un geste de la main droite, il désigna la petite brune à ses côtés. Une femme élégante et chaleureuse.
— Maria Timofeïevna, médium qui a des informations importantes concernant celui qui te suit.
— Enchanté !
Elle s’inclina poliment et ajouta en scrutant à côté de l’ancien étudiant :
— Roman Romanovitch vous suit en permanence… Je suis parvenue à mettre la main sur certaines informations… de première importance… que vous devez savoir !
Rodion la contempla : une femme au regard encore plus énigmatique que celui de Guergui et d’Iliya. Il secoua la tête.
« Non, je ne veux pas entendre ses paroles… Ni celles de Guergui ! Je dois décider par moi-même ! Je sais ce qui est le meilleur ! Aucun esprit, aucun fantôme, réel ou imaginaire, ne me fera perdre mon autonomie ! Je suis Rodion Romanovitch ! Le seul à décider de mes actes ! »
— Je ne suis nullement intéressé !
Une lueur d’étonnement traversa le regard de la médium. Elle ouvrit la bouche pour expliquer, mais Rodion continua son discours.
— Il partira dès que son temps viendra ! J’ai d’autres soucis… Plus importants…
Le regard alarmé, Maria joua nerveusement avec son alliance en promenant son regard de Rodion au vide à la gauche de l’ancien étudiant.
— Et peu importe qui qu’il soit, je n’ai aucune obligation de l’écouter !
— Justement, il a emprunté beaucoup d’argent à une usurière… répliqua la jeune femme d’un ton doux. Je veux comprendre sa dernière volonté… Quel est…
— Vos histoires ne m’intéressent pas, asséna froidement l’ancien étudiant. Écrivez des contes, moi, je dois me trouver un poste ! Je n’ai pas de temps à perdre.
Maria se renfrogna et lui murmura :
— Voulez-vous au moins m’écouter avant de juger. Ces informations vous aideront à mieux comprendre…
— Non ! Laissez-moi !
Il déguerpit aussi vite qu’il pouvait sous le rire glacial de Roman Romanovitch.
L’esprit errant murmura :
— J’attends ! Toi et moi sommes plus près que tu ne le penses ! Réalise-le !
Rodion Romanovitch ralentit le rythme et marcha. Ses pas le guidèrent, inconsciemment, vers un lieu familier. Il s’arrêta à la taverne où il avait rencontré Guergui.
« Je dois me purifier ! Je dois éclaircir ma pensée ! »
Il entra dans l’endroit enfumé et alourdit par l’odeur de l’alcool et des rires des clients habituels.
— Le serveur, un verre de vodka ! commanda-t-il.
En dégustant son verre à une petite table en solitaire, le regard perçant du fantôme de Roman Romanovitch le traquait, implacable et silencieux, accablant et écrasant.
« Quelqu’un m’observe ? Je dois demeurer calme… La dette… Aliona Ivanovna… La clef… »
L’alcool assomma son corps, mais nullement son esprit encore plus enflammé qui courait en tous sens. Rodion revint chez lui d’une démarche lente et traînante.
« Pourquoi elle ? »
***
Quelques heures plus tard, dans son salon.
« Elle, Aliona Ivanovna, pourquoi… » pensa Rodion Romanovitch qui se dégrisa un peu de l'alcool, en s’affaissant sur le fauteuil en cuir délabré qui régnait sur la pièce, tel un roi destitué.
Il soupira et porta sa main à son front, dans l’espoir de retenir ses pensées qui se succédaient, désordonnées.
« Pourquoi… doit-elle… ? Non, ce n’est pas la question ! »
Il balaya rapidement du regard la petite pièce — salle exiguë familière qui constituait sa demeure, toujours silencieuse et nue, une accusation muette de sa condition. Le silence qui succéda au bruit ambiant de la taverne le força à s’accrocher convulsivement aux accoudoirs.
« Non, je ne veux rien ! Ce n’est pas cela ! »
Il serra ses mains en poings jusqu’à blanchir les jointures.
« Mais, j’ai vu cette clef… Celle du coffre-fort ! Que peut-il contenir ?… Pourquoi est-ce entre ses mains ? Elle, qui ne bouge pas le petit doigt, a tout ce qu’elle souhaite sans le moindre effort ! Pourquoi elle ? Pourquoi pas… moi ? »
Un vertige le prit. Il se leva après quelques instants de silence lourd, puis se dirigea d’un pas lent vers la sortie en pensant :
« Je dois comprendre… Je dois résoudre… Cette injustice… Moi et moi seul peut le faire ! Tout fantôme et défunt qu’il soit, j’ai le dernier mot ! »
Il ramassa son manteau brun foncé, troué et usé, et un couteau à manche courte qu’il camoufla dans une poche interne de la doublure de son manteau, et claqua la porte derrière lui.
***
« Comment réparer cette erreur ? »
Rodion marchait sans but dans la rue sombre où pas une lumière lunaire éclairait son chemin. Il arriva ainsi devant la maison de l’usurière. Il s’arrêta et scruta la façade de loin.
« Je dois rétablir la justice ! Une mission. Ma mission. Et c’est maintenant ! »
Il s’approcha à pas de loup de la porte, la main suspendue au heurtoir.
Un silence plana, bref, tranchant, insupportable. Les nerfs de l’ancien étudiant se usaient de cette attente.
Rodion soupira, entendant son cœur frappé contre ses tempes, ses jambes tremblèrent malgré lui. Il frappa d’un coup sec plusieurs fois. Impatient.
Un regard froid dans son dos l’épiait, tel un prédateur, sa proie, nulle autre que Roman Romanovitch, tapi derrière son dos. Le fantôme chuchota, à peine audible :
— Aliona Ivanovna, j’arrive !