Les Esprits criminels et vengeurs
Rodion attendait que la porte s'ouvre. Il serra convulsivement la manche de son couteau.
Soudain, la porte bougea doucement, grinçant sur ses gonds. Un passage tellement petit que même un serpent ne pourrait pas se faufiler.
— Qui êtes-vous pour venir à une heure si tardive ? résonna la voix éraillée par l’âge d’Aliona Ivanovna dans le couloir silencieux.
— Je suis Rodion Romanovitch… Je viens pour rembourser la dette du mois passé.
Un silence plana, court, mais lourd.
— Entrez !
Les yeux clairs de son interlocutrice le scrutaient, comme s’ils voulaient percer ses intentions secrètes.
— Il est bien étrange de venir autour de minuit pour une dette… À l’improviste. Mais je ne vais pas refuser… Pour que vous puissiez dormir, jeune homme. Vos cernes attestent un manque flagrant de sommeil.
Elle ouvrit largement la porte, l’invita d’un geste de la main à l’intérieur. Il traversa le hall qui demeurait dans les pénombres. Il garda son manteau sur lui, le serrant même plus près de son corps, ressentant la froide lame contre ses côtes. Un souffle glacial lui coupa momentanément l’air des poumons. Rodion analysa son environnement : le salon était toujours le même, avec sa table au milieu, deux chaises de chaque côté et une armoire au fond. Dans cette dernière se trouvait le coffre-fort, si la mémoire de l’ancien étudiant ne lui faisait pas défaut lors de sa dernière visite.
— Qu’avez-vous à me donner comme gage ? fusa la voix aiguë de la vieille usurière qui marchait lentement.
Sa main sur la garde de l’arme blanche devint moite, Rodion faiblit sans le vouloir. Une coulée de sueurs froides mouilla le dos de sa chemise.
— Une boîte… s’empressa-t-il de répondre en essayant d’ignorer l’étrange sensation d’être silencieusement observé par une paire de yeux invisibles. Un porte-cigarettes en argent…
Il extirpa de sa poche interne l’objet en question, bien emmitouflé dans un enchevêtrement de fils complexes.
La vieille femme ignora son débiteur et lui tourna son dos, agitant sa chevelure grisonnante qui ondulait dans son dos. Elle était debout, près de la table. Aliona Ivanovna marmonna :
— On dirait que ce n’est pas en argent. Et c’est bien ficelé en plus !
Elle se démena avec le paquet. Rodion serra son arme encore plus puissamment qu’auparavant. Une vague de haine et de colère monta en son cœur depuis les tréfonds de ses entrailles. Sentiments qui n’étaient pas les siens, mais simultanément pas si étrangers.
L’ancien étudiant prit une grande inspiration et avança d’un pas feutré. Un pas, puis l’autre, un geste automatique et inconscient. Aliona se déplaça un peu et murmura :
— C’est tout emmêlé !
Il n’avait pas une seconde à perdre; il fallait agir et vite. Il se rapprocha un peu plus de l’usurière en dégainant son arme qu’il libéra de son manteau. Il se rappela avoir déjà rêvé ce geste. Il le revivait, mais cette fois réellement. Il planta le couteau maladroitement dans le cœur. Il répéta l’action, devenu un geste mécanique, tout en ressentant un souffle dans son dos, lui arrachant un frisson. Aliona se retourna, et poussa un cri étouffé avant de tomber lourdement au sol. Elle eut le temps de porter une main à sa tempe; l’autre tint toujours fermement le gage.
Rodion demeura prostré. Un silence lourd l’accueillit, mais aucune libération ou légèreté dans l’âme, au contraire. L’air s’épaissit avec l’odeur ferreuse du sang qui s’infiltrait dans ses narines. Ce liquide vital salissait rapidement les vêtements du cadavre et le sol. L’ancien étudiant lâcha son arme, tremblant.
— Rodion Romanovitch, mon ami, fusa la voix forte et ténébreuse de Roman Romanovitch derrière son dos. Tu viens d’accomplir ce qui devait être fait ! Ton vœu le plus secret ! Et je le connaissais, ton souhait ! Souhait qui était le mien ! Tu as franchi le pas, là où je ne suis point parvenu !
L’interpellé déglutit, sa respiration était courte.
« Ah oui ! Le coffre. Vite ! »
Il fouilla le corps et récupéra la grande clef argentée, en plus des autres clefs. Il les détacha, fébrile. Rodion se rendit dans la chambre de la vieille femme, essayant d’ouvrir les coffres qui se trouvaient en-dessous du lit. Il abandonna son activité pour se concentrer sur l'armoire barrée. Dès qu’il repéra le coffre, il s’immobilisa. Figé, il tendit l’oreille, le cœur frappant fort dans ses tempes.
Des bruits de pas feutrés s’entendirent sur le plancher.
« Une hallucination ou la belle-sœur d’Aliona, Lisbeth ? »
Rodion se cacha dans la chambre, l’oreille collée à la porte.
Silence. Aucun son, seul celui de sa respiration saccadée, vibrait.
« Personne ! »
Il revint à sa fouille fébrile du coffre. Des roubles à profusion, quelques châles précieux et draps. Il ramassa l’argent qu’il rangea dans ses poches. Planté devant un miroir qui renvoyait son reflet à la faible lueur qui s’infiltrait d’on ne savait où, Rodion scrutait son reflet, peu désireux de garder des traces de sang sur ses vêtements. Il nettoya le bas de son pantalon foncé ainsi que son arme. En passant le chiffon sur ses pantalons, son arme et ses mains, tout était propre, sauf sa conscience.
« Je sors ! Vite ! »
Il colla son oreille à la porte et sortit, tremblant, les sens aux aguets.
— Vous ne pouvez m’échapper ! hurla la voix criarde et familière de l’usurière derrière son dos, à sa droite.
Rodion arrêta net son pas, se retournant, une lueur d’angoisse dans le regard, et crispa ses doigts sur le bord de son manteau.
Ne discernant personne dans la noirceur, il dévala l’escalier et sortit précipitamment à l’extérieur. L’air frais fouetta son visage, mordant ses joues.
Rodion se rendit d’un pas qui se voulait posé jusqu’à l’artère principale pour se fondre dans la masse. En s’arrêtant non loin de la taverne, il se débarrassa de son couteau en le jetant au pied d’un arbuste, caché dans la haute herbe, avant de s’éclipser. Il prit un immense détour par plusieurs rues pour revenir dans son immeuble.
***
En déverrouillant la porte de son appartement, Rodion sursauta. Un bruit diffus parvint à ses oreilles.
« Un mirage ? »
Il entra, l’oreille tendue en vain.
« Je délire. »
Il recula de la porte et s'allongea tout habillé sur son lit. Rodion ferma un peu les yeux, mais un froid insidieux s’infiltra dans ses os.
« La fièvre ! Je délire ! »
Il se débarrassa de son manteau et, en entendant le tintement des pièces dans ses poches, se laissa glisser au sol.
— Oui, je dois cacher ce trésor ! murmura-t-il. Où ?
À bout de force, l’ancien étudiant parvint à s’avachir sur le fauteuil.
« Ai-je perdu la raison ? Comment n’ai-je pas pensé plus tôt ? »
— Rodion Romanovitch, susurra la voix forte de Roman Romanovitch, tu as franchi un seuil, mon ami. Seuil que peu le peuvent !
L’interpellé ferma les yeux et s’endormit d’un sommeil fiévreux et agité. Sommeil ponctué de réveils brutaux où Aliona le poursuivait de sa tête ensanglantée, le doigt accusateur pointé vers lui, le regard encore plus glacial que de son vivant.
Lorsqu’il se réveilla, il se traîna jusqu’à la fenêtre, s'étonnant que l’astre du jour soit au zénith.
« J’ai dormi trop longtemps ! »
Un coup à la porte résonna dans tout l’appartement. Les yeux exorbités, il se promena rapidement de sa chambre à la cuisine et au salon. Il finit par s’immobiliser près de la porte d’entrée.
« Quoi faire ? Ils me repéreront ! Ils devineront cela ! Je dois cacher l’argent ! »
Il revêtit prestement son manteau, vérifia les roubles qui alourdissaient les poches de manière considérable et lissa ses cheveux désordonnés d'un mouvement sec. Puis, il inspira et expira bruyamment l’air, le cœur battant comme un fou dans sa poitrine.
« Vais-je ouvrir ? »
Un souffle imperceptible se fit sentir dans son dos, une présence invisible et lourde.
« Je dois savoir qui m’attend ! »
Rodion ouvrit la porte d’un coup sec pour reconnaître le concierge, ce brave grand homme d’un certain âge qui murmura :
— Rodion Romanovitch Raskolnikov, enfin vous répondez ! Il faut que je passe dans le logement pour un petit travail. Vous étiez fiévreux pendant deux jours, à délirer.
— Voilà, c’est libre !
Rodion se dégagea de la porte pour laisser passer le concierge, puis il sortit de l’appartement.
— Et, au fait, le commissariat vous cherche ! l’informa-t-il.
Rodion, qui avait fait quelques pas pour prendre l’escalier, ne bougea plus et bredouilla :
— Qui ? Quoi ? Quel commissariat ?
— Le commissariat de police, bien sûr ! s’étonna le concierge.
— Pourquoi ?
Ses yeux s’agitèrent en tous sens et ses doigts froissèrent le bord de son manteau. Il refusait de se retourner, craignant de croiser le regard de son interlocuteur.
— Je ne le sais pas, à vous de voir !
— Je vous laisse et je reviens, termina précipitamment l’ancien étudiant en dévalant l’escalier.
***
Rodion sortit prendre de l’air pour calmer la tension . La journée ensoleillée ne parvenait pas à l'atteindre. Un mur se dressait en son esprit — mur dans lequel il ne voyait qu’en boucle son geste, son acte. Il déambulait dans les rues et tous les regards qui le suivaient sembler lui dire « Nous savons, tu as accompli cela ! »
Il continua sa marche jusqu’à l’immeuble de Guergui, puis fit demi-tour. Il ne voulait pas l’affronter. Il s’arrêta devant la taverne et discerna un objet luisant au pied de l’arbuste, intact. Il devint blême, comme un linge.
— La trace est encore là ! hurla la voix d’Aliona à sa droite. Mon sang le perle encore.
Rodion pencha sa tête vers l’arme qu’il avait laissée la veille et crut remarquer des traînées sanguines.
— N’abandonne pas maintenant ! ordonna Roman Romanovitch à sa gauche. Tu sais ce qui te reste à accomplir ! Tu ne peux plus reculer maintenant !
L’ancien étudiant sursauta, lâcha l’objet et courut précipitamment dans les rues. Il revint chez lui, haletant.
« Je dois cacher l’argent ! Où ? Dans le jardin là-bas au pied du chêne gigantesque sur la rue G… »
Il s’endormit et encore des cauchemars assaillirent son sommeil. Rodion se réveilla en sueur quelques heures plus tard.
***
Le soir, la lune trônait aux firmaments.
Rodion se leva, tâta les roubles dans son manteau et s’esquiva de l’immeuble sous un regard accusateur qui le suivait dans l’ombre, implacable. L’ancien étudiant décida de l’ignorer, les mains moites, le regard épiant frénétiquement son entourage. Il fit un grand détour dans les rues silencieuses. L’astre lunaire éclairait ses pas et allongeait son ombre, à l’instar de son inquiétude.
Rodion arriva à destination devant l’arbre millénaire. Il creusa au pied de ce dernier avec une pelle qu’il amena avec lui une petite excavation. Il s’arrêta net au moment où il déposa l’argent dans le trou. Le vent lui apporta une voix trop familière.
— Es-tu certain de faire comme il faut ? murmura Roman Romanovitch dans un souffle à sa gauche.
Un silence suivit la question. La respiration lourde, Rodion demeura médusé, incapable de tout mouvement pendant quelques minutes. Puis, il camoufla la cachette avec la terre. Il prit un immense détour pour revenir à son appartement.
Dès qu’il franchit le seuil, il s’écrasa sur le canapé et plongea immédiatement dans un rêve cauchemardesque sous le rire glacial de Roman Romanovitch et sous le regard sévère d’Aliona Ivanovna.