Les Esprits criminels et vengeurs
Chapitre 5 : Enquête et Famille
2536 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 25/01/2026 16:14
Le lendemain matin,
Rodion se leva, encore plus épuisé que la veille.
« Le commissariat… Je dois y aller ! Je ne veux pas paraître, comment le dire, suspect. Je pense que le fiancé de ma sœur viendra bientôt, aujourd’hui ou demain. Je dois faire vite ! »
Il s’habilla convenablement. Il sortit de son appartement en essayant de paraître le plus décontracté et calme possible.
— Le regard, prête attention à celui-ci, chuchota Roman Romanovitch à sa gauche.
L’ancien étudiant cligna des yeux, se raidit et chercha un miroir. Il se scruta attentivement et pensa :
« Je dois préparer des réponses. La milice ne doit pas douter ! »
Il revêtit son manteau brun en lambeaux et sortit de l’immeuble. Il marcha à petits pas, comme un honnête homme qui allait au marché, insouciant de tout ce qui l’entoure. La journée orageuse lui arracha un sourire amer, lorsqu’un tonnerre éclata au loin.
« Que le temps est changeant à Piter(1) ! »
Il baissa la tête, la protégeant avec un chapeau, indifférent à la pluie qui se déversait le long de son manteau.
***
Rodion se rendit au commissariat. Une immense bâtisse aux pierres grises se dressait au ciel, défiant Dieu. Le jeune homme inspira et expira plusieurs fois avant de franchir le seuil.
« Le moment décisif ! Je ne peux plus reculer. »
Ses mains s’accrochèrent au bord de son manteau. Ses sens étaient aux aguets. Dès qu’il franchit le seuil, un grand homme aux traits sévères vaguement connu en uniforme l’intercepta :
— Qui êtes-vous, jeune homme ? Vos papiers !
Rodion sursauta et sortit les papiers de la poche de son manteau. Il scruta son interlocuteur et reconnut Guergui Vladimirovitch : son regard énigmatique le trahissait.
— Vous ne m’avez pas reconnu… bredouilla l’ancien étudiant.
— Rodion Romanovitch, je ne vous ai pas oublié ! La formalité.
Le milicien lui rendit ses documents d’un geste brusque.
— Je vous avise que vous êtes invité au bureau de Porphyre Petrovitch, juge d’instruction. Suivez-moi !
Les deux hommes parcoururent les nombreux couloirs labyrinthiques gris pour aboutir à une porte en bois. Le milicien ouvrit la porte et annonça :
— Rodion Romanovitch est arrivé. Peut-il entrer, honorable juge Porphyre Petrovitch ?
— Oui, qu’il entre ! répliqua une voix grave.
L’ancien étudiant traversa le seuil, suivi par Guergui Vladimirovitch qui l’invita à s’asseoir en face du juge d’instruction. Lui-même s’installa à la droite des hommes, les scrutant, immense document à la main, donnant l’impression de percer les apparences.
« Ont-ils deviné ? »
— Connaissiez-vous Aliona Ivanovna Golovina(2) ? demanda Porphyre.
Un courant d’air froid traversa l’échine de Rodion qui en trembla. Il baissa ses yeux sur ses mains
— Oui.
L’agent de l’ordre demeurait silencieux, notant minutieusement tout et l’analysant froidement.
« Lit-il mes pensées comme Iliya autrefois ? » se demanda-t-il en relevant la tête.
— Vous étiez l’un de ses débiteurs ? continua la voix tranchante du juge d’instruction.
— Exactement…
Il se refusait d’affronter le visage de son interlocuteur, s’arrêtant plutôt sur la fenêtre.
— Et d’une somme considérable.
— Rodion Romanovitch, mettez plus de conviction murmura Roman Romanovitch à sa gauche.
« Comment ? »
— À savoir mille cent soixante-dix-sept roubles et trente kopecks, se précipita-t-il.
Un silence accueillit cette affirmation. Le porte-plume qui griffonnait le papier fut le seul bruit de la salle, avec, celui au loin, de l’orage qui éclata de plus belle, zébrant le ciel.
Porphyre releva les sourcils d’étonnement, contemplant minutieusement Rodion par-dessus ses lunettes. Il se racla la gorge et tapota le bord de son bureau avant de lui demander :
— Quel a été le dernier moment où vous l’avez vue ?
Rodion se figea, toute couleur quitta son visage. Ses yeux se promenaient rapidement dans ses orbites, agrandis. Porphyre esquissa un sourire narquois, mais demeurait silencieux.
— Je l’ai rencontré quelques jours plus tôt pour payer une partie de ma dette… C’est tout !
— Menteur ! marmonna Aliona Ivanovna à la droite de son meurtrier.
— Et le couteau ? demanda Porphyre d’une voix inhabituellement faible.
— Lequel ? répliqua Rodion qui s’agita sur son siège.
— Ce sera tout pour aujourd’hui, conclut le juge. Je vois bien que vous êtes fiévreux, Rodion Romanovitch Raskolnikov.
Il se leva et invita l’interpellé à faire de même. Celui-ci vacilla sur ses jambes, le bureau semblait tourner autour de lui. Il se ressaisit et suivit Guergui Vladimirovitch qui le raccompagna jusqu’à la sortie.
***
Rodion déambulait dans la rue, sous la pluie torrentielle, ne cessant de remâcher ses pensées :
« Et le couteau ? »
Il revint dans son appartement grelottant de froid, non seulement à cause de la pluie qui s’infiltrait dans son manteau troué, mais aussi depuis le tréfonds de son être. Il se débarrassa prestement du manteau, le jetant négligemment dans un coin du salon et s’écrasa sur le canapé.
Avant de fermer les yeux, une pensée traversa son esprit :
« Piotr Petrovitch Loujine arrivera demain chez moi… Ce fiancé de ma sœur ! »
— Je dois préparer les repas et les alcools pour son arrivée, marmonna-t-il en laissant ses bras retomber le long du canapé. Je ne l’aime pas, mais le minimum de l’hospitalité doit être.
Il se redressa péniblement et vérifia dans son garde-manger le nécessaire.
« Heureusement, j’ai suffisamment de pain, de sel, de chtchi(3) et de vodka pour deux ! Je vais pouvoir dormir un peu. »
Il ferma les yeux et plongea dans un sommeil sans rêve, sous le regard accusateur d’Aliona Ivanovna et celui malicieux de Roman Romanovitch.
***
Le surlendemain matin.
Rodion se réveilla de fort mauvaise humeur. S’habillant en vitesse, il se mira dans la glace pour scruter ses traits fatigués.
« Ne suis-je pas suspect ? »
Il épousseta la poussière fictive de son veston de complet et un coup à la porte résonna dans le minuscule appartement.
« Oh ! Il arrive ! »
L’ancien étudiant jeta un dernier coup d’œil au miroir avant de blêmir.
« Le sang ! Comment ne l’ai-je pas vu ? »
Il retira son veston d’un geste sec qu’il cacha dans sa chambre, le cœur battant la chamade.
La tête bourdonnante, comme un spectateur de son existence, il ouvrit la porte avec une expression sérieuse, fixant l’inconnu de ses yeux sombres. Celui-ci était un grand homme aux cheveux blonds cendrés et aux yeux gris calculateurs qui ne lui inspirait guère confiance.
— Piotr Petrovitch Loujine ? l’interrogea-t-il en réprimant une répulsion pour l’individu devant lui.
— Oui, le fiancé d’Evdokia Romanovna en personne, comme prévu.
— Entrez ! répliqua-t-il sèchement.
Piotr Petrovitch déposa son manteau brun foncé et sa valise à l’entrée du salon et scruta son environnement. La peinture écaillée par endroits donnait un air sinistre à la salle, auquel se joignit le canapé délabré. Rodion serra ses mains en poings, fulminant.
« Qu’il aille au Diable, Monsieur Loujine ! Pourquoi tout comprendre ? »
— Installez-vous ! lui ordonna-t-il en désignant de sa main tremblante la table basse entre le canapé et le fauteuil. Un peu de sel, de pain et de vodka pour commencer, puis du chtchi.
Une fois les en-cas consommés, le fiancé de Dounia avec un petit sourire aux lèvres demanda à Rodion :
— Vous êtes précepteur ?
La question était une accusation. Un silence l'accompagna. Les mains de Rodion trouvèrent leur chemin naturel vers le bord de son vêtement qu’elles froissèrent inconsciemment. Le frère de Dounia fixa la fenêtre et murmura :
— Sans importance ! Du passé maintenant.
— D’accord. Mais reconnaissez que votre appartement est…
Il balaya du regard la salle et ajouta :
— Pauvre.
Un silence lourd, oppressant s’installa, instillant une atmosphère étouffante plus forte que des cris.
— Telle n’est pas la question ! s’offusqua Rodion. Je préfère, trancha-t-il, vous faire visiter la ville. Vous venez ?
— Oui, avec joie !
Les deux hommes, convenablement vêtus, sortirent se promener dans les rues de la ville.
***
Après plusieurs heures à parcourir les différentes rues de Saint-Pétersbourg, à l’artère principale,
Piotr Petrovitch demanda à Rodion Romanovitch :
— Et si nous allions prendre un verre pour discuter des nouvelles du pays et du monde en sérénité ?
— Pourquoi pas ? haussa-t-il des épaules.
— Allons-y à la taverne sur la rue R…
Rodion se figea.
« A-t-il deviné ? »
— Peut-être que oui, peut-être que non, murmura Roman Romanovitch. Mais tu dois y aller ! Reste fort ! Tu en es capable.
Le frère de Dounia déglutit et d’un pas incertain se dirigea vers l’établissement.
***
Assis l’un en face de l’autre autour d’un verre d’alcool, Piotr Petrovitch commenta :
— Le couteau…
Rodion devint tout oreille, médusé, la main serrant convulsivement son verre.
« Que faire ? Que dire ? »
Sa gorge sèche se noua. Il porta le verre à ses lèvres pour ne pas répondre. Le regard interrogateur de Piotr le glaça encore plus.
— Cet homme là-bas qui utilise un couteau comme fourchette est, disons le ainsi, particulièrement grossier.
L’ancien étudiant se retourna lentement et remarqua, à la table la plus éloignée de la leur, un homme assis sur une chaise, piquant un morceau de viande avec un couteau. Il se racla la gorge et affirma :
— Prenons un dernier verre et rentrons !
— Oui, à notre santé !
Et les deux hommes payèrent leur consommation et sortirent de l’endroit.
— Le couteau ensanglanté, chuchota Aliona Ivanovna à sa droite. Monstre !
Rodion s’arrêta net devant la haie, tombant presque face contre terre. Les yeux rivés sur l’arme qui scintillait, il ne bougea pas. Le fiancé de sa sœur le scrutait attentivement.
— Rodion Romanovitch, avez-vous trop bu pour être si hébété devant cet arbuste ?
— Non, non ! Je… Le couteau…
Son interlocuteur fronça des sourcils. Le corps du frère de Dounia trembla, fiévreux.
— Rodion Romanovitch, vous êtes malade ! Il faut rentrer !
Et les deux hommes prirent une petite rue pour revenir à l’appartement.
Sur le chemin du retour, Rodion discerna Guergui Vladimirovitch en civil en discussion animée avec Maria Timofeïevna. Il capta les mots suivants :
— Il l’a froidement assassinée…
Rodion prit ses jambes à son cou. Sa vue s’embrouilla. Il courut à perdre l’haleine et finit par s’écraser au sol. La tête contre le pavé mouillé, il hurla :
— Non… Je suis responsable !
Il demeura ainsi couché pendant ce qui lui semblait une éternité avant que Piotr, Guergui et Maria le trouvèrent. Le milicien lui ordonna :
— Mon ami, Rodion Romanovitch, levez-vous ! Redressez-vous et reprenez vos esprits, vous ne pouvez rester ainsi.
— Je n’en peux plus ! répliqua l’interpellé en agitant faiblement bras et jambes.
Et Guergui le traîna jusqu’à son appartement, suivi de Piotr qui n’éprouvait que mépris, sous le regard de Maria qui gardait prudemment ses distances. Avant de quitter l'appartement, le milicien commenta à voix basse, le regard fixé sur Aliona Ivanovna et Roman Romanovitch :
— Il n’est pas évident d’être hanté, mon ami ! Surtout pour toi !
***
Deux jours plus tard.
Rodion ouvrit enfin les yeux, exténué de ses cauchemars sans fin. Il sortit des brumes du sommeil par un coup solide à la porte.
— Qui ? Quoi ? Comment ? Pourquoi ? Ah oui ! Hier…
Il se leva et s’habilla convenablement. La main sur la poignée dans l’intention de l’ouvrir, une voix connue lui parvint :
— Rodion Romanovitch Raskolnikov, murmura Aliona Ivanovna.
L’interpellé se retourna et remarqua des documents éparpillés, salis de couleur rouge qui formaient un mot, le mot tant redouté.
La main froide s’accrocha à la poignée glaciale. Blême, il se détourna des mots « Meurtrier » pour fixer la porte.
« Je ne peux plus. Tout le monde le sait. C’est trop lourd. »
Il se retourna pour constater que le mot n’était plus. Tressaillant, il ouvrit lentement la porte qu’elle ne grinça pas sur ses gonds.
Porphyre Petrovitch et Guergui Vladimirovitch, tous deux en uniformes, le visage sérieux, l’attendaient.
— Rodion Romanovitch Raskolnikov, commença le juge d’instruction. Nous souhaitons continuer notre interrogation de la dernière fois concernant le meutre de votre usurière, Aliona Ivanovna Golovina.
Les mains moites et la gorge sèche, le frère de Dounia approuva d’un hochement de tête et accueillit les deux hommes à l’intérieur.
***
Assis l’un en face de l’autre, Rodion n’affrontait jamais Porphyre Petrovitch. Guergui, confortablement installé sur le fauteuil près de la fenêtre entre les deux, silencieux, scrutait attentivement Rodion.
« Guergui Vladimirovitch est sérieux, très sérieux. A-t-il tout compris ? Son regard semble le dire. »
— Rodion Romanovitch Raskolnikov, nous avons interrompu notre dernier interrogatoire au Commissariat. Je constate que vous êtes plus pâle qu’auparavant. Aujourd’hui sera le dernier, mais comprenez qu’il faut le faire.
Le juge ajusta ses lunettes à la monture dorée sur son nez, lisant ses notes disparates. Ce bref silence installa un malaise en l’interpellé.
« Sait-il pour cela ? »
Rodion approuva discrètement et attendit la question.
— Reprenons où nous avons tout laissé. Le couteau qui a servi à assassiner l’usurière Aliona Ivanovna Golovina vous est-il connu ?
— Meurtrier, chuchota la voix claire de la défunte usurière à l’oreille du jeune homme.
Celui-ci blanchit ses jointures à trop serrer ses mains et son cœur s’agita dans sa poitrine.
« Non, ils ont tous deviné ! Je ne peux m’enfuir. C’est écrit en lettres capitales sur mon front. Je suis… un assassin. »
Porphyre Petrovitch, le porte-plume levé sur le papier, contemplait Rodion par-dessus ses lunettes.
— Je… Comment ?
— Nous avons analysé la demeure d’Aliona Ivanovna Golovina, lui répondit posément Guergui Vladimirovitch, dans tous les recoins et avons trouvé des linges salis de sang. Manifestement quelqu'un qui camoufle son crime. Et nous voulons savoir si vous auriez des soupçons.
— Oui… Le couteau est au pied d’un arbuste de la taverne du coin, avoua Rodion dans un murmure.
— Comment le saviez-vous avec autant de certitude ? fusa la voix du juge d’instruction.
— Je le sais, c’est tout !
— Qui soupçonnez-vous ? continua Porphyre en le fixant droit dans les yeux.
Des sueurs froides dans le dos, Rodion recula pour se caler sur le canapé. Il ferma les yeux et sa respiration se fit plus difficile. Sa tête bourdonna, seul bruit dans le silence ambiant. Oppressant et écrasant.
— Je connais le coupable.
— Qui ? insista Porphyre.
— Moi.
Un silence libérateur accueillit cette révélation.
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(1) Piter — surnom populaire de Saint-Pétersbourg en russe.
(2) Golovina — Nom formé à partir du mot russe signifiant « tête ».
(3) Chtchi — Soupe russe à base de chou.