Yukina: Le souffle de la Glace
Chapitre 24 : Entre confidences et cristaux de nuit
1036 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 23/04/2026 16:10
Le soleil n'est pas encore levé que les premiers cris résonnent déjà contre les parois de la montagne. Mon entraînement n'a rien d'une promenade de santé. Pour cette quatrième étape, je pousse les pourfendeurs dans leurs derniers retranchements.
— « Ne relâchez pas le diaphragme ! » hurlé-je en circulant entre les rangs.
Ils sont tous là, immergés jusqu'au menton dans des fûts remplis d'eau de source à la lisière du gel. L'exercice est cruel : ils doivent maintenir une conversation cohérente tout en stabilisant leur température interne. S'ils commencent à bégayer ou à claquer des dents, c'est le signe que leur concentration flanche.
Tanjiro s'en sort avec une détermination exemplaire, son visage rougeoyant sous l'effort de sa respiration solaire. Mais à ses côtés, Zenitsu ressemble à une feuille morte prise dans une tempête, ses hurlements de terreur couvrant le sifflement du vent.
— « Raigetsu-san ! C'est inhumain ! Je ne sens plus mes orteils ! Ils sont tombés, c'est sûr ! »
Je passe devant lui sans ciller.
— « Si tu as encore la force de crier, c'est que tes poumons sont chauds. Continue. »
À l'écart, Genya ne dit rien. Il est dans la cuve la plus froide. Son visage est marqué par une crispation douloureuse, mais il ne flanche pas. Il y a chez lui une rage sourde, une volonté de prouver quelque chose qui transcende la simple survie.
La nuit finit par tomber, apportant avec elle un silence de plomb. Alors que le domaine s'endort, j'aperçois Genya assis sur le rebord d'un puits de pierre. Il fixe ses mains calleuses. Je m'approche sans bruit sur la neige fraîche.
— « Tes muscles sont tétanisés, Genya. Si tu ne te reposes pas, tu ne passeras pas l'épreuve de demain. »
Il sursaute, puis baisse les épaules dans un soupir las. — « Pourquoi je ne peux pas le faire, Yukina-san ? » demande-t-il sans me regarder. « Le Souffle... Pourquoi mes poumons rejettent-ils l'air comme s'il était empoisonné ? »
Je m'assois à ses côtés. La vapeur de notre respiration se mêle dans l'obscurité. — « Le Souffle n'est qu'une extension de l'âme, Genya. Dis-moi la vérité... comment fais-tu pour compenser ce manque ? »
Il hésite, ses doigts grattant nerveusement le bois du puits. — « Je... je n'ai aucun talent pour le sabre. Mon corps ne peut pas absorber l'oxygène nécessaire. Alors je cherche ma propre voie, même si elle est sombre. Sanemi... il me tuerait s'il savait que je mets ma vie en danger avec des méthodes qu'il ne comprend pas. »
Je reste silencieuse. Je sens qu'il est prêt à tout pour être reconnu. — « Ce n'est pas un manque de talent, Genya. C'est un fardeau. Sanemi ne te rejette pas parce qu'il te trouve faible... il te rejette parce qu'il veut que tu restes loin de cet enfer. Il veut que tu sois le seul d'entre vous qui survive vraiment. »
— « Mais je veux me battre à ses côtés ! » s'écrie-t-il, les larmes aux yeux. « Je veux qu'il me dise que je suis son frère, une dernière fois. »
Je laisse Genya à ses pensées et grimpe sur le toit du bâtiment principal. Je sais qu'il est là. Sanemi est assis sur les tuiles, une bouteille de saké à la main. Le vent agite violemment ses cheveux blancs.
— « Tu passes beaucoup de temps avec ce gamin, » grogne-t-il sans se retourner.
— « Il a besoin de toi, Sanemi. Et il a une âme plus solide que tu ne veux l'admettre. »
Je m'assois à côté de lui. Le silence s'étire, seulement rompu par le craquement de la charpente sous le froid.
— « Parle-moi de ta famille, » dis-je soudain. « La vraie raison pour laquelle tu le repousses ainsi. »
Sanemi boit une longue gorgée, sa voix n'est plus qu'un murmure rauque. — « Ma mère s'est transformée en démon sous nos yeux. Elle a massacré mes frères et sœurs. J'ai dû l'arrêter de mes propres mains. Genya est arrivé après... il m'a traité de meurtrier. Il avait raison. Depuis ce jour, je refuse de le voir mourir. S'il reste ici, il finira en morceaux. Je préfère qu'il me déteste et qu'il vive, plutôt qu'il m'aime et qu'il meure. »
Je pose ma main sur la sienne. Ses cicatrices sont rugueuses sous mes doigts. — « On se ressemble, Sanemi. Ma famille est morte dans le blizzard, dévorée par une ombre que je n'ai même pas pu combattre. J'ai survécu seule, gelée de l'intérieur. Je sais ce que c'est que de porter le poids des morts. On croit qu'en étant froids et violents, on protège les autres. Mais on ne fait que s'emmurer. »
Sanemi se tourne enfin vers moi. La lumière de la lune accentue la dureté de son visage, mais ses yeux sont remplis d'une détresse qui me fait chavirer. Il n'est plus le Pilier du Vent redouté. Il est l'homme qui a tout perdu.
— « Pourquoi tu ne me fuis pas, Raigetsu ? » murmure-t-il. « Je suis une tempête qui détruit tout. »
— « Parce que je suis le givre, Sanemi. La tempête ne peut pas me briser. »
Il tend une main hésitante, ses doigts effleurent ma mâchoire. Sa peau est brûlante contre la mienne. Dans un geste d'une lenteur inhabituelle, il réduit l'espace qui nous sépare.
Le baiser est d'abord timide, presque incrédule, avant de s'embraser. C'est une collision d'éléments. La chaleur de son souffle contre la fraîcheur de mes lèvres. C'est un échange de peines et de promesses silencieuses. Nous avons besoin de nous sentir vivants avant que la guerre ne nous arrache tout.
Quand nous nous séparons, nos fronts restent collés l'un contre l'autre. Le vent semble s'être calmé.
— « Si tu meurs pendant la bataille... » commence-t-il, la voix tremblante.
— « Je ne mourrai pas, » l'interrompis-je avec un sourire triste. « Le vent et la glace ne disparaissent jamais vraiment. »
À cet instant, sur ce toit perdu dans la nuit, nous ne sommes plus des guerriers. Nous sommes juste deux êtres humains qui cherchent un peu de chaleur avant l'hiver éternel.