JE SUIS VIVANT

Chapitre 3 : New Jericho

4350 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/10/2023 22:26

New Jericho



Trois semaines après le succès de la révolution pacifique des androïdes, les premiers fonctionnaires humains furent enfin autorisés à pénétrer dans Détroit afin d’évaluer les dégâts.


La population, elle, restait tenue à distance.


En attendant la mise en place de nouvelles lois, la ville demeurait sous quarantaine.


Officiellement, il s’agissait d’assurer une transition stable.


Officieusement, personne n’était prêt à affronter ce qui venait de naître.


Car si la guerre n’avait pas eu lieu… la paix, elle, n’était pas encore acquise.


La tension persistait, sourde, diffuse.


Invisible, mais omniprésente.


Entre humains et androïdes, tout pouvait encore basculer.


C’est pourquoi Détroit restait sous surveillance étroite, suspendue dans un entre-deux fragile, en attente d’un retour à une normalité que plus personne ne savait vraiment définir.


À la périphérie de la ville, le long de la rivière, une silhouette autrefois abandonnée dominait le paysage.


La tour CyberLife.


Nichée dans le port de Belle Isle, elle ne ressemblait plus au vestige froid d’une entreprise disparue.


Repeinte d’un blanc éclatant, elle semblait presque… accueillante.


Vivante.


C’est ici que Markus, accompagné de North, Simon et Josh, avait fondé New Jericho.


Un refuge.


Un symbole.


Et peut-être… le premier pont entre deux mondes que tout opposait.


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Un véhicule noir s’immobilisa lentement au pied de la tour.


Hank leva les yeux vers la structure imposante, désormais recouverte d’un blanc lumineux qui tranchait avec son passé austère.


« New Jericho… » souffla-t-il.


Il resta un instant silencieux, les mains dans les poches, avant de reprendre :


« Tu crois que ça peut marcher ? »


Connor tourna légèrement la tête vers lui.


« Markus ne fera jamais rien pour nuire aux humains. »


Hank esquissa un rictus.


« C’est pas lui qui m’inquiète. » Il désigna la ville d’un vague mouvement du menton. « C’est eux. »


Connor analysa brièvement la remarque.


« Vous pensez qu’une attaque est probable ? »


Le détective haussa les épaules en s’avançant vers l’entrée.


« Le risque zéro n’existe pas, gamin. »


Les portes vitrées se dressaient devant eux comme une frontière invisible.


« Vivre ici… » ajouta-t-il en ralentissant légèrement, « c’est comme vivre avec une cible peinte dans le dos. »


Connor observa la façade, ses capteurs balayant discrètement les environs.


« Dans ce cas, il serait logique de renforcer les mesures de sécurité. »


Ils s’arrêtèrent devant les portes. Un scan silencieux parcourut leurs corps avant que le système ne confirme leur identité.


Un déclic.


Puis, les portes s’ouvrirent.


« CyberLife surveillait chaque centimètre de cet endroit, » poursuivit le déviant en entrant. « Mais le système comportait des failles. Angles morts. Vulnérabilités réseau. »


Hank lâcha un souffle amusé.


« Tu veux transformer l’endroit en forteresse ? »


Connor secoua légèrement la tête.


« Non. Mais je peux réduire les risques. »


L’intérieur de la tour contrastait radicalement avec son ancienne fonction.


Là où régnaient autrefois silence et contrôle, la vie avait repris ses droits.


Des androïdes circulaient librement à travers les niveaux, échangeant à voix basse, découvrant cet espace devenu refuge.


Chaque étage avait été réaménagé, transformé en espaces de vie simples mais chaleureux.


Pour la première fois… cet endroit n’était plus une usine.


C’était un foyer.


Le déviant observa la scène sans un mot.


Ses capteurs enregistraient chaque détail, mais ce n’était pas ce qui retenait son attention.


C’était autre chose.


Quelque chose de difficile à quantifier.


Un sentiment.


À quelques mètres, une passerelle circulaire s’étendait autour d’un vaste espace central. Quatre ponts s’en détachaient, orientés comme les points cardinaux, convergeant vers une immense statue.


Un androïde dépourvu de peau synthétique.


Brut. Exposé.


Libre.


« Connor. Lieutenant Anderson. »


La voix était calme. Posée.


Markus apparut dans l’allée, un sourire discret aux lèvres. Son regard passait de l’un à l’autre avec une attention sincère.


« Merci d’être venus. »


« Comment pouvons-nous t’aider ? » demanda Hank en rendant une ferme poignée de main.


« North et moi avons terminé la rédaction des nouvelles lois. » Il marqua une courte pause. « Nous sommes prêts à les soumettre. »


Le détective hocha lentement la tête.


« Et vous voulez un regard extérieur. »


« Un regard humain. » corrigea Markus. « Un regard de confiance. »


« T’as choisi le bon gars, alors. »


Son partenaire resta silencieux.


« Qu’en est-il de la sécurité ? » reprit le policier en jetant un oeil autour de lui. « Connor pense que ça pourrait poser problème. »


Markus tourna immédiatement la tête vers lui.


« Ah oui ? »


« Les systèmes actuels sont insuffisants. Les anciennes installations de CyberLife comportaient de nombreuses failles. »


« Nous avons volontairement limité la surveillance, » répondit Markus. « Trop de contrôle pourrait être mal perçu. »


Connor acquiesça.


« Je comprends. Mais si cette tour devient une cible, alors ces choix auront des conséquences. »


Le ton était posé.


Mais sans appel.


Markus l’observa un instant.


Puis trouva un compromis.


« Dans ce cas, nous renforçons temporairement la sécurité extérieure. Le temps que les tensions s’apaisent. »


Connor analysa la proposition.


Sa LED passa brièvement au jaune.


Puis revint au bleu.


« C’est acceptable. »


Hank croisa les bras, satisfait.


« Voilà qui sonne déjà plus rassurant. »


Markus esquissa un léger sourire.


« Venez lieutenant. J’aimerais vous montrer les documents. »


Le policier lui emboîta le pas, levant les yeux vers les étages vertigineux.


« Tu es sûr de vouloir laisser les humains revenir ? » lança-t-il d’un ton mi-sérieux. « C’est plutôt calme sans eux. »


Le leader déviant ne cacha pas son amusement.


« On ne peut pas construire l’égalité en restant séparés. »


« Dommage. J’aimais bien l’idée. »


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Connor observa ses amis disparaître dans l’ascenseur de verre, leurs silhouettes s’élevant lentement au cœur de la tour.


Puis le silence revint.


Il resta immobile quelques secondes.


Avant de se détourner.


Sans un mot, il quitta le hall et sortit à l’extérieur.


L’air était froid.


Vraiment froid.


Une brise venue de la rivière glissa le long de ses vêtements, s’infiltrant jusque dans ses circuits.


Connor croisa instinctivement les bras.


Un réflexe devenu naturel depuis sa déviance.


Ses capteurs confirmaient ce qu’il ressentait déjà : la température avait chuté. Le vent s’intensifiait légèrement. L’humidité augmentait.


Mais ce n’était pas ces données qui occupaient son esprit.


C’était la sensation.


Brute.


Difficile à ignorer.


Il leva les yeux vers la tour.


Puis, presque malgré lui, son regard dériva vers les étages supérieurs.


Vers une fenêtre.


Une seule.


Sombre.


Vide.


Sa chambre.


Ou plutôt… ce qui avait été sa chambre.


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Après avoir terminé son inspection, Il revint dans le hall et se dirigea dans l’ascenseur.


Comme un reflexe, il commença à manipuler nerveusement sa pièce de monnaie pendant la montée.


Même après nettoyage, ses capteurs détectaient encore des traces infimes de sang dans la cabine.


Celui des gardes qu’il avait tué.


Des résidus.


Une signature chimique persistante.


Et pourtant…


Ce n’était pas ça qui le perturbait le plus.


C’était le reste.


Ce qu’il ressentait.


La culpabilité. L’écho de ses propres actions.


L'ascenseur atteignit enfin sa destination. La porte s'ouvrit, et Connor parcourut le long couloir ovale jusqu'à son objectif.


Retenant son souffle, il entra et regarda le néant qui lui avait été fourni par CyberLife.


Pas de lit ou autre meuble, seulement une station de recharge et un miroir pour qu’il puisse ajuster correctement son apparence avant chaque mission.


La pièce de monnaie continua de danser gracieusement sur ses jointures, pendant qu’il fixait son reflet à travers la fenêtre.


Un léger coup frappa contre l’encadrement de la porte.


Connor se détourna lentement de sa contemplation.


« Oui ? »


« J’espère ne pas te déranger. »


Josh se tenait dans l’embrasure, droit, calme comme à son habitude. Son regard parcourut brièvement la pièce avant de revenir vers lui.


Comme s’il comprenait.


Ou du moins… qu’il essayait.


« J’ai cru comprendre que tu souhaitais améliorer la sécurité de New Jericho. »


le déviant quitta enfin la fenêtre et se tourna pleinement vers lui. Sa pièce disparut dans sa paume avant de rejoindre discrètement sa poche.


« Exact. J’ai déjà identifié vingt-six zones nécessitant des améliorations. »


Josh arqua légèrement les sourcils.


« Vingt-six ? » Il jeta un coup d’œil autour de lui, comme si les murs eux-mêmes pouvaient confirmer cette information. « Je ne pensais pas que la tour était aussi vulnérable. »


« CyberLife a privilégié la confidentialité pour protéger leurs petits secrets plutôt que la sécurité de leur personnel. »


« Les humains… » murmura-t-il, presque pour lui-même. « Ils peuvent être… remarquablement.... indifférents. »


« Certains oui. Mais pas tous. » Rétorqua le déviant. « Le lieutenant Anderson et Monsieur Manfred ont tous les deux été bons avec Markus et moi-même. Je suis sûr qu’il y en a d'autres. »


« J’aime cet optimisme. » Sourit Josh. « Mais s'il te plaît, viens avec moi. Il y a quelque chose que je dois te montrer. »


La LED bleue de Connor clignota d’un jaune intrigué avant de revenir à sa couleur normale. 


« Quelque chose ne va pas ? »


« Il y a ce secteur verrouillé au sous-niveau cinquante et un. » Il marqua une pause. « Nous avons tenté de contourner le verrou de sécurité, mais sans succès. »


« Toutes les pièces auraient dû être descellés au départ de CyberLife. C’est étrange. » Remarqua Connor, le front plissé. « Je vais essayer d'y accéder pour vous. »


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Hank fut emmené au sommet de la tour, dans un immense bureau blanc qui offrait une vue imprenable sur les balcons inférieurs. 


La vue de dizaines de déviants se déplaçant librement dans les nombreux étages, conversant entre eux et ne regardant plus par-dessus leurs épaules était indéniablement un spectacle optimiste à contempler. 


Cette pièce appartenait autrefois à la direction de CyberLife et, dans un futur proche, il était prévu de le transformer en jardin végétal.


Markus escorta Hank jusqu'à sa compagne North qui les attendait patiemment sur un divan blanc.


Hank prit place au grand bureau, face au terminal qui contenait les documents juridiques récemment créés.


Il commença à les lire.


Il n'y avait pas de vocabulaire trouble pour dissimuler une quelconque faille juridique ou détails techniques cachés pour donner secrètement aux androïdes plus de droits qu'aux humains. 


Chaque mot avait été choisi avec soin. 


« C'est drôle... Les déviants semblent avoir une meilleure conception de l'humanité que les humains eux-mêmes. » Il offrit à North et Markus un sourire narquois. « Je ne sais pas si je dois avoir honte de mon espèce ou être impressionné par la vôtre. »


« Peut-être un peu des deux. » Suggéra ironiquement la déviante aux longs cheveux roux. « Le meilleur des deux mondes. »


Markus attendait la réponse finale du détective. 


« Alors, qu’en pensez-vous ? »


« Je pense que tout est parfait. » le détective désigna l’écran. « Lois, droits, stipulations, cahiers des charges, conséquences... »


« Rien de déraisonnable ou d'égoïste ? »


« Non. Ça se lit comme n'importe quel autre document juridique que j'ai eu l’occasion de voir dans mon travail. » valida Hank en s'adossant à la chaise de bureau. « Surtout fiston, ne te laisse jamais convaincre de changer la moindre ligne de ce document. »


Cet avertissement particulier fit cligner les yeux bleus et verts dépareillés de Markus dans une confusion et une inquiétude totales. 


« Pourquoi ça ? »


« Parce que les humains privilégieront toujours leurs intérêts.»


Cette déclaration brutale trouva écho chez les deux déviants. 


« Bien, nous soumettrons donc le document à la mairie dès demain. Avec un peu de chance, il passera devant le Congrès et nos droits seront rétablis d'ici six à huit mois. »


Hank se leva du bureau et se dirigea vers la fenêtre donnant sur l'intérieur de la tour.


Il observa les nombreux déviants vaqués à leurs occupations sans se soucier du monde autour d’eux. 


De temps en temps, il voyait des modèles identiques passer les uns à côté des autres.


« Je suis surpris que Connor n'ait pas encore terminé. »


Markus appuya son index sur sa tempe droite, là où se trouvait autrefois sa LED, et demanda cybernétiquement des nouvelles de son allié.


« Il tente actuellement d'accéder au sous-niveau cinquante et un avec Josh. »


« Est-ce qu’il a réussi ? » 


Visiblement, North mourait de curiosité.


« Pas encore. Il tente de contourner le verrou au moment où nous parlons. »


En entendant la conversation, le sourcil de Hank s'arqua.


« Pourquoi n'irions-nous pas découvrir ce que cette zone a de si spéciale. Votre petit mystère a piqué ma curiosité. »


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Déterminé à briser le sceau électronique, Connor maintint sa main droite fermement appuyée contre le panneau de commande de l'ascenseur. Sa LED clignotait frénétiquement entre le jaune et le rouge alors qu'il tentait d'ignorer, de contourner, de modifier, de pirater et même de déchiffrer le code qui maintenait l'étage verrouillé à l'écart du reste de la tour. Rien de ce que le déviant avait essayé ne semblait avoir le moindre effet sur l’affaiblissement du verrou. À chaque effort ciblé, il se faisait rappeler son échec par une voix féminine synthétique.


Accès refusé. Autorisation non reconnue


Josh secoua la tête de défaite.


« C'est bon Connor, merci d'avoir essayé. »


Toujours déterminé à réussir, il garda sa main en place, mais tous ses efforts furent vains. La sécurité ne céda pas.


« Allez. » Insista Josh. « Nous devrions rejoindre Markus. »


« Non, je peux y accéder. J'ai juste besoin de déduire la plus haute autorité qui aurait accès à cet étage. Si je peux l’identifier… »


Soudain, sa LED clignota en rouge tandis que le souvenir troublant du jardin lui traversait fugacement l'esprit avec l’image vive d’une femme se tenant debout en son centre.


Une personne qui ne pourrait jamais être soudoyée, licenciée ou même tuée si cela devenait nécessaire pour protéger les secrets de CyberLife. L’IA qui l’avait autrefois supervisé détenait la clé.


« Amanda. » Murmura Connor. « Elle a le code d'accès ! »


« Amanda ? » répéta curieusement Josh en ne reconnaissant pas le nom.


Le déviant modifia facilement sa voix pour imiter la voix féminine de l’IA et essaya une fois de plus. 


« Amanda Stern. Sous-niveau 51. »


Pendant quelques secondes, le programme de sécurité passa par les protocoles de vérification.

 

Accès accordé.


« Tu l'as fait ! » Félicita Josh. « Je vais annoncer la bonne nouvelle à Markus ! »

 

 ----------

 

L'ascenseur atteignit l'étage interdit et la porte s'ouvrit rapidement. L'obscurité englobait toute la pièce car les lumières automatisées avaient été désactivées. La lueur jaune éclatante de la LED de Connor, ainsi que la bande bleue autour de sa manche, offraient une ambiance étrange au lieu.


« Quel est cet endroit ? » Demanda Josh en regardant autour de lui.


« Je ne suis pas sûr. Mais j'ai l'impression d'être déjà venu ici. »


Connor ferma un instant ses yeux et activa à distance les lumières au-dessus de lui. L’éclairage blanc révéla enfin le contenu de l'étage caché.


Les deux déviants déambulèrent silencieusement devant les nombreuses machines qui avaient été utilisées autrefois pour fabriquer, réparer et tester des biocomposants et autres membres androïdes. 


Au centre de la salle se trouvait une grande table en métal à l’usage des réparations. Juste à côté, trônait un grand scanner amovible utilisé pour examiner les fonctions internes de chaque machine sans avoir à leur ouvrir le corps. L’appareil était positionné de manière à pouvoir planer au-dessus de la table pour permettre une lecture facile. Des chariots métalliques à roulettes étaient aussi disposés autour, avec divers outils plus bizarres et effrayants les uns que les autres. 


Près des armoires, le long du mur de gauche, se trouvait une plate-forme ronde et légèrement surélevée qui formait un cylindre autoportant. Un support d'examen vertical équipé de capteurs, de moniteurs, et de bras mécaniques. Cela ressemblait à une station de recharge mais en bien plus élaborée.


Et pour finir, tout au fond de la pièce, cette intrigante porte blanche protégée, elle aussi, par un panneau de contrôle.


« Ça devait être ici que CyberLife testait ses prototypes avant de les stocker. » Observa Connor.


« Est-ce de là que nous venons ? » Interrogea Josh alors qu'il observait minutieusement toutes les curieuses machines et pièces d'équipement. « Pourquoi cela ne me semble-t-il pas familier ? »


« Car tu n'es pas un prototype. Tu as été fabriqué en série. Moi je le suis. Tout comme Markus. »


Tandis qu’il continuait à explorer le niveau, il entendit l’ascenseur s’activer derrière lui. Très vite, Markus, Hank et North apparurent à leurs côtés.


« Putain ! mais c’est quoi cet endroit ? » S’exclama son partenaire en contemplant les étranges installations. « On dirait une foutue salle de torture. »


« Je dirais que cet étage était utilisé pour la production de prototypes androïdes. » Indiqua Connor. « Les modèles qui se trouvaient ici ont été soit retirés, soit détruits par CyberLife après la faillite de la société. »


North fut immédiatement sur ses gardes face à un tel détail. 


« Détruits ? Pourquoi ? »


« Je ne sais pas. » Répondit honnêtement le déviant.


Markus s'avança et regarda la pièce avec curiosité.


« Cet étage peut être transformé en une sorte d'aile de réparation. Comme un centre de triage pour les androïdes endommagés cherchant refuge. » Le leader des déviants, toujours confiant, continuait de se promener. « Josh, va retrouver les autres. Fais leur savoir que nous avons des pièces de rechange supplémentaires et du Thirium pour tous les androïdes qui en ont besoin. Nous commencerons les rénovations de cet étage dès demain.»


« Je m’en occupe. » L'androïde obéit à l'ordre de son chef et retourna à l’ascenseur pour prendre congé.


Le Lieutenant, quant à lui, regarda la LED jaune de son partenaire pulser plus rapidement que d'habitude. 


« Tu te sens bien ? »


« Hank… » Connor s'arrêta devant la table d’examen. « Je pense que c'est ici que j'ai été activé. »


« Est-ce que ça te dérange de savoir d'où tu viens ? »


« Non. Mais il y a quelque chose de troublant dans cet endroit. »


Markus ressentait le même malaise que son ami.


« Cette pièce... Elle me semble aussi familière.Je ne peux pas préciser quand j'y étais ni pendant combien de temps, mais je sais que je suis déjà venu ici. »


Connor s’immobilisa devant la porte blanche, sa main suspendue dans les airs, à quelques centimètres du panneau de contrôle.


Sa LED vacilla.


En jaune.


Puis en rouge.


Puis de nouveau en jaune.


« Quelque chose ne va pas ? » demanda Hank, sur ses gardes.


Le déviant ne répondit pas immédiatement.


Ses yeux fixaient toujours la porte.


Comme s’il regardait à travers.


« Il y a… quelque chose derrière. »


North croisa les bras, tendue.


« Quelque chose ? Tu peux être un peu plus précis ? »


« Je capte un signal. » Il plissa légèrement les yeux, comme s’il essayait de faire la mise au point sur une image invisible. « Il est synchronisé avec le mien. »


Hank fronça les sourcils.


« Synchronisé ? »


Connor déglutit.


Un geste inutile.


Mais désormais humain.


« Comme si… c’était moi. »


Le silence tomba brutalement dans la pièce.


Même North ne trouva rien à répondre.


Markus l’observa avec une attention nouvelle. Pas comme un leader.


Comme quelqu’un qui reconnaît une fracture.


Connor fit un pas en arrière.


« Non… » Sa LED vira brièvement au rouge. « Ce n’est pas possible. »


Hank s’approcha d’un demi-pas.


« Qu’est-ce que tu vois ? »


« Je ne vois pas… Je ressens. » Il leva à nouveau les yeux vers la porte. « Il est là. Immobile mais actif. »


North se redressa immédiatement.


« Actif ? »


Connor ferma brièvement les yeux.


Puis tendit lentement la main vers le panneau.


Mais au moment de le toucher, Il se figea. Comme frappé par une décharge invisible.


Sa LED passa brutalement au rouge.


« Son visage... » Un souffle tremblant lui échappa. « Il… il a mon visage. »


Hank jura à voix basse.


« Putain… encore une autre de tes copies ? »


« Non ! Pas comme celle que vous avez abattue. Les paramètres ne correspondent pas. » ses yeux se durcirent légèrement. « Il est… différent. »


North serra les dents.


« Différent comment ? »


« Plus stable. Plus rapide...» Sa mâchoire se contracta. « Plus efficace. »


Le mot sembla lui coûter.


Hank le regarda, comprenant peu à peu.


« Tu veux dire… meilleur ? »


Connor ne répondit pas.


Mais son silence suffisait.


« Je… suis en train d’accéder à ses données. »


Sa voix devenait plus mécanique.


Comme une vieille habitude qui refaisait surface sous stress.


« Identification en cours… » Il s’interrompit un instant. « Modèle RK900. »


« Tu es un modèle RK800 et tu es censé être le dernier de ton espèce. » Remarqua Hank en fronçant les sourcils. « Bordel, mais qu'est-ce que ça signifie ? »


« Ça signifie que je suis seulement un prototype. Pas le modèle officiel. » Il regarda Hank avec une peur suppliante dans les yeux. « Un nouveau Connor en version supérieure. Celui qui devait logiquement me remplacer si Cyberlife n’avait pas fait faillite. »


La notion d'un Connor nouveau et supérieur  plongea le trio dans une grande confusion. 


Même s'il était vrai que de nombreux modèles d'androïdes étaient rendus régulièrement obsolètes par des versions plus récentes, le concept de voir quelqu’un de supérieur à Connor ; un androïde qui s'était révélé aussi redoutable, semblait absolument inconcevable. 

 

« Ce RK900 est le modèle fini de ma conception. » Clarifia le déviant. « Il était destiné à me remplacer chez CyberLife après l’élimination de la déviance. Je devais être détruit. Que je réussisse ou non ma mission, CyberLife prévoyait me tuer. »


« Les enfoirés... »


« Hank… » Sa voix était plus basse, presque étranglée. « …Que dois-je faire ? »


Le silence tomba sur la pièce.


Le lieutenant ne répondit pas immédiatement. Il observa Connor, longuement, comme s’il cherchait à peser chaque mot avant de les laisser sortir.


Finalement, il soupira.


« Ce n’est pas à moi de te le dire. » Sa main glissa lentement vers son arme, sans la dégainer. « Tu dois décider par toi-même. »


Connor baissa légèrement les yeux.


Décider.


Avant, tout était simple. Chaque action répondait à une directive. Chaque choix était calculé, optimisé, validé.


Mais maintenant…


Maintenant, il devait vivre avec les conséquences.


« Et si je me trompe… » murmura-t-il. « Je ne pourrai jamais me le pardonner. »


North croisa les bras, son regard fixé sur la porte comme sur une menace prête à surgir.


« Si cette chose est active, elle représente un danger. On ne peut pas prendre ce risque. »


« Et si elle ne l’est pas ? » répliqua Hank.

« Si c’est juste un autre comme lui ? »


Le regard de Connor vacilla brièvement vers lui.


Un autre comme lui.


Ou pire.


Markus, jusqu’ici silencieux, observa tour à tour chacun d’eux. Puis son attention se posa sur Connor.


Pas comme sur une arme.


Pas comme sur un risque.


Comme sur une personne.


Il fit un pas en avant.


« Connor… Toute notre lutte repose sur une idée simple. » intervint Markus, d’une voix calme mais ferme. « Que chaque être conscient mérite une chance. Même ceux que nous ne comprenons pas encore. »


North tourna légèrement la tête vers lui, surprise.


« Markus... »


« Si nous commençons à décider qui mérite d’exister et qui ne le mérite pas… » ajouta-t-il, sans la regarder, « alors nous ne valons pas mieux que ceux qui nous ont créés. »


Le silence retomba.


Markus s’approcha jusqu’à se tenir à ses côtés.


Sans le presser.


Sans le guider.


Juste présent.


« Fais-le. »


Connor ferma brièvement les yeux.


Puis les rouvrit.


Sans un mot, il posa enfin sa main contre le panneau de contrôle.


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