JE SUIS VIVANT

Chapitre 5 : Une lente récupération

3061 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/10/2023 23:11

Une lente récupération



L'hiver déversait sa neige, sa glace et ses vents violents partout dans Détroit, obligeant Hank à enfiler son lourd pardessus noir sur ses épaules et une chaude écharpe rouge autour de son cou.


Remontant le col pour protéger encore plus sa gorge et ses oreilles du froid intense, le détective se retourna vers le vieux canapé où Connor, habillé de son pull bleu clair à capuche, était assis sans rien faire avec la tête de Sumo posée sur ses genoux et sa pièce de monnaie immobile sur le dos de sa main gauche.


L’androïde récupérait encore de son combat contre le RK900. Chaque mouvement semblait lui coûter plus qu’il ne voulait l’admettre.


Même s’il ne se plaignait d'aucun inconfort, Hank savait qu’il était toujours en pleine souffrance à cause de sa déviance qui lui permettait de ressentir la douleur dans toute sa mesure.


« Je ne devrais pas y rester plus d'une heure, mais je déteste l’idée te laisser seul alors que tu es encore en convalescence. » Se lamenta le détective en sortant son téléphone de la poche pour relire le message que lui avait envoyé ce matin-là le capitaine Fowler. Il était convoqué pour parler de rapports non rendus et voulait aussi évoquer le retour prochain de son partenaire androïde au sein du commissariat.


le déviant tourna la tête pour regarder l'homme par-dessus son épaule.


« Ça ira, Hank. Je vais bien. »


Sa voix était stable.


Son corps, beaucoup moins.


« Connor... Je vois que tu as encore mal. »


« C'est vrai, je suis toujours en train de guérir. » Il se leva lentement du canapé pour montrer qu’il pouvait se déplacer. « Mais ça va déjà mieux. »


« Ah ouais ? » répondit Hank en croisant les bras. « Et ta LED qui clignote en jaune, c’est quoi ? Un effet spécial ? »


Dans un mouvement de gêne, Connor posa sa main droite sur sa diode pour la cacher. 


« Mes systèmes sont encore en cours d’ajustement. C’est une réaction normale. »


« Mouais… »


« Je vais bien, Hank. Je ne me sens peut-être pas... optimal en ce moment. » Il choisit très soigneusement ses mots pour essayer de convaincre le quinquagénaire de le laisser tranquille. « Mais je ne suis pas dans un état critique. »


« D'accord. Si tu le dis... » céda le lieutenant en ouvrant la porte d'entrée. Il se prépara contre le vent froid qui soufflait dans toute la ville et se heurtait violemment à sa personne. « Essaye d'y aller doucement pendant mon absence. »


« Je vous promets de me reposer. »


« T’as intérêt. »


Connor regarda Hank franchir la porte d'entrée et s'enfoncer dans la neige. Dès qu’il fut hors de vue, le déviant pressa fermement sa main droite contre son abdomen, en se pliant presque en deux. 


« Cette douleur... je n’en peux plus… »


Il proféra sa plainte à travers ses dents serrées alors que le chien commençait à gémir.


« Ça va aller… » souffla-t-il, plus pour lui-même que pour l’animal.


Mensonge fragile.


Après un moment, il parvint à se redresser, chancelant.


« Hank a oublié de te sortir… Je vais m’occuper de toi avant d’aller me reposer. »


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Une fois dehors, un souffle glacial lui balaya le visage.


Depuis le petit perron, il regarda le chien commencer à se rouler dans la neige.

 

Le même inconfort qu'il avait ressenti par intermittence tout l'après-midi s'était réveillé et l’avait amené à enrouler à nouveau ses bras étroitement autour de son abdomen.


Il pressa son dos contre mur de la maison et glissa pour s’asseoir sur la marche en béton, ramenant ses genoux contre sa poitrine.


Son système semblait stable. Pourtant, les procédures de calibrage provoquaient une surchauffe constante.


L'une des solutions pour contrer ce dysfonctionnement, consistait à respirer profondément pour refroidir sa température interne grâce aux biocomposants de sa ventilation ; de son nouveau poumon artificiel. Une deuxième méthode, sans doute plus efficace, préconisait la consommation de Thirium réfrigéré pour rafraîchir le coeur, en complément de mesures de refroidissement externes telles que de sacs de glace ou des bains frais.


« Merde... » Jura ouvertement Connor.


L'air froid de l'hiver tourbillonnait autour de lui, parsemant les mèches de ses cheveux noirs de plusieurs flocons de neige. 


Sumo revint de la cour enneigée et, d'un gémissement inquiet, s'assit devant l'androïde.


Tandis que le vent glacial tournoyait autour de lui, Connor resta silencieux, ignorant et rejetant systématiquement les nombreux avertissements concernant l'augmentation de sa température interne ainsi que la baisse de la température extérieure.


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Hank rentra chez lui d'humeur chafouine après trois longues et ennuyeuses heures au commissariat. Pour son plus grand désarroi, Fowler l’avait finalement obligé à rattraper son retard avec les rapports délaissés.


« Putains de tâches administratives. » Maugréa-t-il derrière son volant.


C’était vraiment la corvée qu’il détestait le plus faire dans son job.


Les heures supplémentaires inattendues l’avaient épuisé et il était impatient de rentrer chez lui. 


Connor était seul depuis une période de temps inconfortablement longue. 


Depuis le commissariat, Hank avait essayé de lui envoyer un SMS pour l'informer de la situation, mais la seule réponse cybernétique qu'il avait reçue du déviant était un vague Je comprends, et rien de plus après cela.


En descendant la rue en direction de la maison, il aperçut Sumo assis près de la porte, regardant attentivement quelque chose. Une fine couche de neige blanche recouvrait son pelage, ce qui semblait indiqué que le chien était posté au même endroit depuis une longue période.


Ce fut qu'après être sorti du véhicule qu'il vit le déviant assis sur la marche, tout son corps recouvert d'une fine couche de neige. 


Il ne bougeait pas.


« Connor ! »


L’androïde ne leva pas les yeux, mais entendit nettement la voix de son ami et sentit finalement sa main se presser contre son épaule gauche tremblante.

 

« Merde, qu'est-ce que tu as ? » La température de son corps était beaucoup plus chaude que la normale. Les flocons tombant directement sur sa peau exposée, fondaient bien avant de la toucher. « Tu es brûlant ! »


« ...Je vais bien. » Connor l’androïde en levant lentement la tête pour regarder Hank avec ses yeux marron vitreux. Alors que sa LED devenait lentement jaune, la sensation horrible dans son estomac artificiel lui fit à nouveau baisser la tête contre ses genoux. « ...Je ne suis pas en danger. »


« Arrête tes conneries. Je t’emmène immédiatement à New Jericho. »


« ...Je ne veux aller nulle part. S’il vous plaît, ne m'obligez pas... »


Hank céda face la supplication déchirante.


« D'accord. Mais retourne à l'intérieur. »


« Je me sens mieux ici. » Marmonna le déviant en gardant sa tête et son visage enfouis contre ses genoux.


« Ok... tu es définitivement en surchauffe. » 


Avec une prise ferme, Hank attrapa le bras droit de Connor et l'enroula autour de ses épaules.


« Non, je ne veux pas bouger. » Protesta t’il faiblement. « Je veux juste rester là... »


« Pas question. »


« Hank... »


« Tu la fermes, Connor. »


L’homme entra avec l’androïde à ses côtés et appela le Saint-Bernard à les suivre. 


« Sumo, viens ! »


Le grand chien rentra joyeusement à l'intérieur et secoua sa fourrure couverte de neige sur le sol en linoléum avant d'aller s'allonger dans salon.


« Depuis combien de temps tu es dehors ? » Demanda Hank en le guidant doucement dans le salon. 


« Pas longtemps... Je suis sorti peu de temps après votre départ. »


« Connor, c'était il y a trois putain d'heures ! »


« Oh. J'ai apparemment perdu la notion du... »


S'arrêtant brusquement, il enroula ses deux bras droits autour de son abdomen et ferma douloureusement les yeux.


« Tu as mal ? »


L’androïde lui lança un regard suppliant.


« C'est mon ventre. Il est… comme sous pression. »


« Merde, j’ai compris. Par ici ! »


Suivant son intuition, Hank réagit rapidement et l'entraîna dans la salle de bain.


Connor eut juste le temps de s’agenouiller devant les toilettes.


EXPULSION D’URGENCE INITIÉE.


Une crampe aiguë traversa son système, comme si ses biocomposants se repliaient sur eux-mêmes. Il laissa échapper un son étranglé, quelque part entre une toux et un gémissement.


Puis tout céda.


Un flux de Thirium jaillit brutalement d’entre ses lèvres dans un mouvement incontrôlé. Son corps se plia en deux sous la violence du rejet, ses doigts glissant légèrement sur la porcelaine humide tandis qu’il tentait, en vain, de reprendre le contrôle.


Le liquide bleu sombre éclaboussa la cuvette dans un bruit épais, presque organique.


Connor tremblait, agrippé à la cuvette.


Sa LED clignota rapidement en rouge quand une seconde vague monta.


Plus faible, mais tout aussi incontrôlable.


Il toussa, violemment, expulsant les résidus de Thirium qui restaient coincés dans son système. Un filet bleu glissa au coin de ses lèvres avant qu’il ne porte instinctivement son bras à sa bouche, comme pour contenir ce qui ne pouvait plus l’être.


Puis, lentement… le silence.


Son corps céda.


Connor bascula légèrement sur le côté, trop épuisé pour se redresser, son front venant se poser sur la cuvette.


« Tu te sens mieux ? »


« …Non. » Sa voix n’était plus qu’un murmure vidé de toute énergie. « Je ne veux pas… que ça recommence… » 


« Tu as subi une intervention d'urgence majeure. Markus a dit que ton système allait mettre du temps pour récupérer. »


« Je n'aime pas la douleur, Hank… »


« Personne n’aime ça, gamin. Mais elle existe pour nous rappeler que nous sommes vivants. » Il aida Connor à se remettre sur pieds. « Allonge-toi sur le canapé. Cela devrait t'empêcher de vomir à nouveau. »


« Devrait ? » 


« Ce n'est pas une garantie, mais cela aide à rester tranquille après avoir été malade. »


Hank laissa le déviant s'appuyer contre son bras gauche tandis qu'il le guidait jusqu'au canapé du salon. 


Par curiosité, il reposa sa main droite sur son front et laissa échapper un soupir agacé face à ce qu'il ressentait. 


« Si tu étais humain, je te recommanderais de prendre quelque chose pour faire baisser ta fièvre, mais ça ne fonctionnera pas pour toi, n'est-ce pas ? »


« ...Non. Et en tant qu'androïde, je ne souffre pas de fièvre, je surchauffe. Nous en avons déjà discuté. »


« Quand un androïde surchauffe, cela signifie que la température de son corps est plus élevée que la normale, n'est-ce pas ? »


« ...Correct. »


« Et lorsque la température corporelle d'un humain est plus élevée que la normale, cela signifie qu'il a de la fièvre, on est toujours d’accord ?"


« ...Oui. »


« Donc, on peut dire que tu as effectivement de la fièvre puisque tu es en surchauffe. Point final ! »


« Comme vous voulez... » Soupira Connor en fermant d’epuisement ses yeux. « En suivant ce raisonnement, je ne dois pas dire que je souffre d'un dysfonctionnement, mais que je suis malade. »


« Voilà ! » 


Hank rit un peu puis retourna dans le couloir, en direction de la salle de bain. 


« Quelle est ta fièvre ? »


« ...Je l’ignore. Je ne peux pas exécuter de diagnostic pour le moment. »


« Très bien. Alors nous procéderons autrement. »


En attendant le retour de Hank, le déviant inspira profondément et lentement pour tenter de calmer ses systèmes internes en surchauffe, mais la pression provoquée par le recalibrage de son biocomposant de remplacement rendait cette tâche presque impossible à accomplir.


Hank revint tranquillement de la salle de bain avec un seau vide dans une main et un thermomètre numérique et un gant humide dans l’autre.


Posant le récipient sur le sol entre le canapé et la table basse, Hank cala ensuite doucement le gant de toilette frais sur le front de Connor.


« Garde ça là, ça t'aidera. » il alluma le l’appareil. « Et mets ça sous ta langue. J’espère que ça va marcher. Je ne l’ai jamais essayé avec un androïde auparavant. »


La fraîcheur de la compresse était apaisante et donnait au déviant l'impression que sa température centrale commençait à baisser même si son autodiagnostic ne fonctionnait pas suffisamment correctement pour confirmer un tel exploit.


Il fit ce qui lui était demandé et plaça l'appareil sous sa langue.


« Ta température normale est la même que pour un humain ? »


« Pas tout à fait... » Marmonna t’il. « Mon système doit être maintenu à trente cinq trois. »


« OK. Je note. »


Dix secondes s’étaient écoulées avant que le thermomètre numérique bipe et que Hank le retire des dents de Connor. 


« Quarante et un trois. Merde. »


« Je vais tenter de corriger ce dysfonctionnement... »


« Détends-toi. Tu guériras quand tu guériras. Dis moi, je peux faire qu’autre pour t'aider ? »


En réfléchissant un instant à l'offre, Connor ne demanda qu'une seule chose. 


« Je pourrais utiliser du Thirium. J’en ai perdu pas mal en vomissant. »


« Bien sûr. Je t'en rapporte. »


En entrant dans la cuisine, Hank fouilla dans les placards au-dessus de l'évier pour récupérer l’une des bouteilles de Thirium fournies par Markus.


Il retourna vers le canapé et lui la donna, tapotant légèrement son épaule droite au passage.


Puis il se dirigea vers la porte d'entrée pour y retirer son manteau et son écharpe.


Le déviant but une petite quantité de Thirium pour s'assurer qu'il ne vomisse pas une deuxième fois et regarda Hank.


 « Merci... »


« Ne me remercie pas. » Sourit le policier. « Remets-toi. »


« J’essaie... » 


Sa voix était faible.


« Croyez-moi, j’essaie très fort de guérir le plus rapidement possible. »


Hank revint enfin vers lui.


« C’est peut-être ça ton problème. »


Connor fronça légèrement les sourcils.


« Que voulez-vous dire ? »


« Tu fais toujours tout comme si c’était une mission. »


Connor le regarda.


« Enquête. Objectif. Résultat. Efficacité maximale. »


Hank s’assit dans son fauteuil.


« Mais guérir, ça marche pas comme ça. Tu peux pas être meilleur que ton propre corps. »


Connor baissa les yeux.


« Je n’aime pas être inutile. »


« T’es pas inutile. »


« Je ne peux pas travailler. Je ne peux pas vous accompagner. Je peux à peine sortir Sumo sans provoquer une défaillance de mes systèmes. »


Sumo releva la tête à l’évocation de son nom.


Hank soupira.


« Connor. »


L’androïde releva les yeux.


« T’as pas besoin d’être utile à chaque seconde pour avoir le droit d’exister chez moi. »


La LED vira brièvement au jaune vif.


Puis se stabilisa.


Il détourna légèrement le regard.


« Je… comprends. »


Hank eut un petit sourire.


« Non. Pas encore. Mais ça viendra. »


Connor ne répondit pas.


Il se laissa lentement glisser contre le canapé.


Le gant humide était toujours posé sur son front.


La douleur n’avait pas disparu.


Elle était toujours là.


Sourde.


Épuisante.


Mais elle était devenue supportable.


Pour le moment.


Sumo bâilla longuement avant de quitter son coussin. Il traversa lentement le salon et vint s’installer entre le canapé et la table basse.


Avec une délicatesse étonnante pour un animal de cette taille, il posa son énorme tête près du bras de Connor.

Connor entrouvrit les yeux.


« Hé, mon grand… »


La queue du chien frappa doucement le sol.


Connor posa faiblement sa main sur son pelage.


Ses doigts s’y enfoncèrent.


Chaud.


Doux.


Puis ses paupières retombèrent.


Hank, affalé dans son fauteuil, observa la scène en silence.


La télévision diffusait un programme quelconque.


Il n’écoutait pas.


Son regard revenait continuellement vers Connor.


Vers son visage épuisé.


Vers sa main toujours enfouie dans la fourrure de Sumo.


Hank avait vu des partenaires blessés.


Il avait vu des flics recevoir des balles et prétendre que tout allait bien.


Il avait vu des hommes s’effondrer.


Il avait lui-même passé suffisamment de temps à essayer de noyer sa propre douleur dans l’alcool pour reconnaître quelqu’un qui tentait désespérément de cacher la sienne.


Mais ça…


C’était différent.


Il regarda Connor dormir.


Sa LED pulsait encore doucement en jaune.


Puis, après plusieurs minutes, elle vira enfin au bleu.


Le quinquagénaire sentit ses épaules se détendre.


« Enfin… »


Dehors, la tempête continuait de recouvrir Détroit de neige. Le vent frappait les fenêtres. La maison craquait doucement sous les rafales.


Mais à l’intérieur, tout était calme.


Et Hank resta éveillé.


Parce qu’il avait promis de prendre soin de lui jusqu’à ce qu’il soit de nouveau à cent pour cent.


Et parce qu’au fond, même s’il ne l’aurait probablement jamais formulé ainsi à voix haute, il savait désormais une chose avec une certitude absolue.


Connor n’avait plus besoin d’être une machine parfaite.


Il avait seulement besoin d’avoir le temps de guérir.


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