JE SUIS VIVANT

Chapitre 8 : Suspendu

4064 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 19/10/2023 19:03

Suspendu



Debout devant la porte de la maison, Connor gardait les yeux rivés sur le bandage improvisé tandis qu’une quantité absurde de scénarios défilaient dans ses processeurs.


Il aurait pu rester dehors.


Marcher encore un peu dans le quartier, sans destination particulière, jusqu’à ce que Hank se rendorme.


Il pouvait prétendre avoir oublié quelque chose au commissariat ou inventer une tâche urgente qui aurait nécessité sa présence ailleurs. Il pouvait même attendre l’heure habituelle de la fin de son service avant de revenir et repousser ainsi l’inévitable de plusieurs heures.


Toutes ces possibilités étaient parfaitement réalisables.


Aucune n’était réellement utile.


Hank finirait par savoir.


Et, à cette seule pensée, Connor sentit cette étrange contraction familière se former quelque part dans sa poitrine.


Il laissa échapper un soupir presque imperceptible et poussa enfin la porte d’entrée.


À peine eut-il franchi le seuil que le bruit précipité de lourdes pattes résonna sur le parquet. Quelques secondes plus tard, Sumo surgit du couloir et se dirigea vers lui avec un enthousiasme intact, sa queue fouettant joyeusement l’air comme si le simple retour de Connor constituait l’événement le plus heureux de sa journée. Cette démonstration d’affection inconditionnelle lui procura un réconfort qu’il n’aurait pas su quantifier.


Il s’accroupit légèrement et enfouit sa main valide dans l’épaisse fourrure du Saint-Bernard.


« Hé, mon garçon… » murmura-t-il en caressant doucement son crâne. « Hank dort toujours à cause de son mal de tête ? »


Sumo leva vers lui ses grands yeux sombres, parfaitement incapable de lui fournir la réponse espérée, puis inclina légèrement la tête.


« Je ne dors pas. »


Connor se figea.


La voix ensommeillée venait du salon.


« Du moins, plus maintenant », ajouta Hank.


Le lieutenant était allongé sur le canapé, une couverture négligemment rabattue sur ses jambes et un bras posé sur son front.


Les rideaux avaient été tirés afin d’atténuer la lumière extérieure, plongeant la pièce dans une pénombre confortable. Une tasse de café abandonnée refroidissait sur la table basse à côté d’une boîte d’antalgiques.


Connor se redressa aussitôt.


« Désolé. Je ne voulais pas vous réveiller. »


« T’inquiète pas pour ça… »


Hank bâilla longuement avant de tourner la tête dans sa direction.


Ses traits portaient encore les traces de sa migraine et de son sommeil interrompu, mais son regard retrouva rapidement cette acuité désagréablement efficace que Connor connaissait bien.


« Pourquoi tu rentres si tôt ? C’est pas la fin de ton service. »


Le déviant entrouvrit les lèvres.


Puis les referma.


Durant tout le trajet, il avait simulé plusieurs réactions possibles de Hank, formulé différentes explications et sélectionné les réponses qu’il estimait les plus appropriées.


À présent qu’il se trouvait devant lui, aucune ne semblait convenir.


Sa LED pulsa discrètement en jaune.


« Il… il y a eu un problème. »


La fatigue disparut presque instantanément du regard de Hank.


Il retira son bras de son front et se redressa légèrement.


« Vas-y. Crache le morceau. »


Connor contourna lentement le canapé pour lui faire face. Ses épaules s’étaient imperceptiblement affaissées et son regard refusait obstinément de rester accroché à celui de son partenaire.


« J’ai été suspendu. »


Un silence suivit.


Hank cligna des yeux.


« Suspendu ? »


Un petit rire incrédule lui échappa.


« Toi ? Monsieur “le règlement stipule que” ? »


Connor ne répondit pas.


Le sourire du policier disparut progressivement lorsqu’il remarqua l’expression sérieuse de l’androïde et le malaise évident qui semblait le ronger.


« Oh merde… Tu plaisantes pas, hein ? »


« Non. »


Connor baissa légèrement les yeux.


« Je suis désolé, Hank. »


« Désolé pour quoi ? »


Le quinquagénaire allait poursuivre lorsqu’il aperçut enfin le mouchoir autour de sa main.


Son expression changea immédiatement.


« Viens là. »


Connor obéit sans discuter et s’installa dans le fauteuil près du canapé.


Lorsqu’il tendit sa main blessée, son attitude évoquait presque celle d’un enfant attendant d’être réprimandé.


Hank attrapa délicatement son poignet et commença à retirer le mouchoir. Le tissu humide adhéra légèrement aux plaies et Connor eut un infime mouvement de recul lorsqu’il se détacha.


Sous la faible lumière du salon, le Thirium frais brillait sur sa peau synthétique déchirée.


Les coupures étaient profondes. Plusieurs jointures avaient perdu leur revêtement et laissaient apparaître le plastimétal blanc en dessous.


Hank grimaça.


« Les dommages sont superficiels. Mon système d’autoréparation devrait restaurer complètement les tissus synthétiques dans approximativement... »


« Je me fous du rapport technique. Dis-moi ce qui s’est passé. »


Connor détourna le regard.


La voix du lieutenant s’adoucit.


« Promis, je te jugerai pas. »


Pendant quelques secondes, seul le tic-tac discret d’une horloge troubla le silence du salon.


Puis le déviant commença à raconter.


-------


Plus tôt dans la matinée



Après que Hank eut pris un congé en raison d’une migraine trop douloureuse pour être ignorée, Connor était arrivé seul au commissariat.


L’absence de son partenaire avait rendu la matinée étrangement monotone.


Personne pour se plaindre de son café, personne pour marmonner contre les rapports administratifs ni pour lui ordonner d’arrêter de réciter des statistiques inutiles.


Connor ne se serait jamais attendu à trouver ce silence dérangeant.


Il s’était donc réfugié dans ce qu’il maîtrisait le mieux : le travail.


Rapports, dossiers, dépositions, vérifications de preuves et classement de procédures s’étaient succédé sur son écran avec une régularité rassurante. Les tâches administratives avaient quelque chose de simple, presque apaisant.


Pendant plusieurs heures, rien n’était venu troubler cette tranquillité.


Jusqu’à ce qu’une voix malheureusement familière retentisse derrière lui.


« Eh ! Saloperie en plastique ! »


Les doigts de Connor cessèrent de se déplacer sur le clavier holographique.


Ses épaules s’affaissèrent d’un millimètre.


Il n’était pas surpris.


Il n’était même pas véritablement irrité.


Seulement… las.


Lorsqu’il se retourna, Gavin Reed avançait déjà entre les bureaux, les mains dans les poches et son éternel sourire suffisant accroché aux lèvres.


Le déviant connaissait ce sourire.


Il annonçait rarement quelque chose d’intelligent.


« Il est où, ton partenaire ? Encore en train de cuver ? »


Connor le fixa quelques secondes avant de reporter calmement son attention sur son écran.


« Il est absent pour raisons médicales. », répondit-il malgré tout d’un ton parfaitement neutre.


« Ah ouais ? Raisons médicales… »


Gavin ricana.


« Ivrogne un jour, ivrogne toujours. »


La LED de Connor passa brièvement au jaune.


Il continua à taper son rapport.


« Franchement, je suis surpris que ce vieux débris ait pas encore essayé de mettre ton cul en gage pour se payer une bouteille. »


Quelques ricanements nerveux s’élevèrent au fond du commissariat avant de mourir presque immédiatement.


Connor sentit sa mâchoire se contracter.


Il inspira lentement, reproduisant ce mécanisme humain dont son organisme n’avait pourtant aucun besoin physiologique.


Ignorer.


Comme toujours.


Gavin l’avait insulté des dizaines de fois. Connor avait appris à supporter « grille-pain », « tas de plastique », « poupée CyberLife » et toutes les variations plus ou moins créatives que Reed était capable d’inventer.


Les mots n’avaient pas à l’atteindre.


Du moins, c’était ce qu’il s’était longtemps répété.


« Finalement, c’est une bonne chose qu’il ait pas conduit aujourd’hui… »


Les doigts de Connor s’immobilisèrent complètement.


Autour d’eux, plusieurs conversations s’étaient progressivement tues.


Quelques officiers observaient désormais la confrontation par-dessus leurs écrans.


Gavin le remarqua.


Et son sourire s’élargit.


« Il aurait pu avoir un autre accident. »


Quelque chose se contracta violemment dans la poitrine de Connor.


Sa LED vira au rouge.


Il tourna lentement la tête vers lui.


« Gavin. »


Sa voix était basse.


Pas encore agressive.


Mais l’avertissement qu’elle contenait était impossible à manquer.


Reed choisit de l’ignorer.


« Entre nous… »


Il se rapprocha légèrement, prenant cet air faussement confidentiel qui rendait ses provocations encore plus méprisables.


« Je serais même pas surpris qu’il ait été bourré quand Cole est mort. »


Le commissariat sembla soudain devenir silencieux.


Connor entendait toujours le bourdonnement des ordinateurs, les sonneries lointaines des téléphones et les voix étouffées provenant des couloirs, mais tous ces sons paraissaient s’être éloignés.


Cole.


Le nom déclencha comme une brûlure en lui.


Ce n’était pas une erreur système.


Ce n’était pas une instabilité logicielle.


C’était de la colère.


Pure, brutale et extraordinairement désagréable.


Connor se leva.


« Gavin. Tais-toi. »


Son ton fit disparaître les derniers murmures autour d’eux.


l’inspecteur lui-même sembla hésiter.


Une fraction de seconde seulement.


Puis son arrogance reprit le dessus.


« Tu oses me donner des ordres maintenant ? »


Connor fit un pas vers lui.


« Je te préviens. »


Sa LED brillait d’un rouge vif.


Gavin eut un sourire mauvais.


« Pourquoi ? Parce que j’ai touché un point sensible ? »


« Arrête. »


« Il a épargné à son gosse d’être élevé par un putain d’alcoolique ! »


Connor ne réfléchit pas.


Pour la première fois depuis qu’il avait appris à considérer chaque action, à calculer chaque conséquence et à anticiper chaque mouvement, il ne calcula absolument rien.


Son poing droit partit.


L’impact fut d’une violence sèche.


Ses jointures rencontrèrent la mâchoire de Gavin avec suffisamment de force pour faire tourner brutalement la tête de l’homme. Un craquement sourd accompagna le choc et une gerbe de sang rouge éclaboussa le sol tandis que Gavin reculait, complètement désorienté.


La douleur traversa immédiatement la main de Connor.


Il ne la sentit presque pas.


Gavin n’eut même pas le temps de reprendre ses esprits.


L’androïde le saisit par le col et le projeta contre le mur.


Le choc fit trembler la cloison.


Son avant-bras vint se placer contre la gorge de l’officier.


« JE T’AI DIT DE TE TAIRE ! »


Sa propre voix lui parut étrangère.


Rauque.


Violente.


Sa LED rouge projetait un faible reflet écarlate sur sa tempe.


Gavin agrippa instinctivement son bras, mais tenter de déplacer un androïde conçu pour maîtriser des suspects humains était inutile.


Connor le savait.


Et, à cet instant, cela ne lui importait pas.


« Tu ne parles pas de Hank. »


Sa prise se resserra.


Gavin inspira difficilement.


« Tu ne parles pas de Cole. »


Encore un peu.


Les battements du cœur de Gavin s’accéléraient. Connor pouvait les entendre. Ses systèmes analysaient automatiquement sa respiration, sa pression sanguine et la force exercée contre sa trachée.


Pression excessive.

Risque de blessure.

RELACHER IMMÉDIATEMENT


Les alertes s’accumulaient dans son champ de vision.


Il les ignora toutes.


« Si tu veux te battre… »


Son visage se rapprocha de celui de Gavin.


Il n’y avait plus aucune trace de son calme habituel dans ses yeux.


« Je suis là, espèce de CONNARD ! »


Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Connor vit Gavin Reed réellement effrayé.


Ses yeux gris-noisette s’étaient écarquillés tandis qu’il réalisait probablement une vérité très simple : l’avant-bras appuyé contre sa gorge possédait suffisamment de force pour écraser sa trachée.


Cette prise de conscience aurait dû arrêter Connor.


Elle ne fit qu’alimenter pendant une terrible seconde cette chaleur furieuse qui lui dévorait la poitrine.


Puis une voix claqua derrière lui.


« Connor ! »


Fowler.


« Lâche-le. MAINTENANT ! »


Le déviant resta immobile.


Une seconde.


Puis une autre.


Ses doigts tremblaient légèrement contre la veste de Gavin.


Finalement, quelque chose céda en lui.


Il recula brusquement.


Gavin glissa contre le mur avant de s’effondrer au sol, une main plaquée sur son nez ensanglanté tandis qu’il reprenait difficilement son souffle.


Connor le regarda.


La colère était toujours là.


Mais elle commençait déjà à se fissurer.


Et derrière elle apparaissait quelque chose de bien pire.


La honte.


« Dans mon bureau ! » tonna Fowler.


Connor ne protesta pas.


Il regarda sa main droite. La peau de ses jointures s’était ouverte sous l’impact et plusieurs gouttes de Thirium glissaient maintenant le long de ses doigts.


Il ne se souvenait même pas d’avoir eu mal.


-----


Assis devant le bureau de Fowler, Connor observait à travers la paroi vitrée le médecin du commissariat prodiguer des soins à Gavin.


Du sang tachait encore le col de sa chemise.


À chaque fois que Connor apercevait le visage tuméfié de l’officier, une nouvelle vague de culpabilité traversait ses systèmes.


Quelques minutes auparavant, il avait voulu lui faire mal.


Cette constatation lui était insupportable.


Fowler revint finalement s’asseoir derrière son bureau et croisa les mains devant lui. Il resta silencieux pendant quelques secondes, comme s’il cherchait la meilleure manière de commencer cette conversation sans étrangler lui-même quelqu’un.


Connor prit les devants.


« Capitaine, je suis désolé pour... »


Fowler leva immédiatement une main.


« On se tait. »


L’androïde referma la bouche.


« Tu lui as cassé le nez, ouvert la lèvre et maintenu ton avant-bras contre sa gorge assez longtemps pour qu’il commence à manquer d’air. Tu sais ce que ça signifie ? »


Connor resta silencieux.


« Ça signifie que si je n’étais pas intervenu, j’ignore jusqu’où tu serais allé. Et je pense que toi aussi, tu l’ignores. »


La LED de Connor vira au jaune.


« Je n’avais pas l’intention de le tuer. »


« Je veux bien te croire. Mais l’intention, à ce stade-là, c’est pas ce qui m’intéresse. Tu es beaucoup plus fort que lui. Tu le sais. Une seconde de trop et on ne parlerait peut-être pas d’un nez cassé. »


Connor baissa les yeux vers sa main bandée.


« Je comprends. »


Fowler expira lentement par le nez, puis son regard glissa vers Gavin, derrière la paroi vitrée.


« Maintenant, dis-moi ce qu’il t’a dit. Parce que je te connais assez pour savoir que tu ne t’es pas levé un matin en décidant de démonter Reed pour le plaisir. »


« Il a mentionné le fils de Hank. »


Le capitaine ferma les yeux.


« Putain de merde… »


Il passa une main sur son visage, visiblement partagé entre colère et lassitude.


« Ça explique pourquoi tu as perdu ton sang-froid. Ça ne justifie pas ce que tu as fait. Tu comprends la différence ? »


« Oui, Capitaine. »


« Bien. Parce que si tu veux continuer à porter un badge, il faut que cette différence reste parfaitement claire. »


Fowler expira longuement par le nez.


« Normalement, je devrais te coller deux semaines et transmettre le dossier tel quel aux affaires internes. Je ne vais pas le faire. Pas cette fois. Ton dossier est irréprochable, plusieurs témoins ont confirmé que Reed te harcelait depuis plusieurs minutes et il a franchi une limite qu’il connaissait très bien. »


Connor releva légèrement la tête.


« Deux jours de suspension. Sans solde. Et je veux un rapport complet sur ce qui s’est passé. »


« Seulement deux jours ? »


Fowler lui lança un regard noir.


« Ne me donne pas envie de changer d’avis. »


« Non, Capitaine. »


« Reed, lui, prend deux semaines. Pas parce que tu l’as frappé, mais parce que son comportement est documenté depuis trop longtemps et qu’aujourd’hui il a dépassé les bornes. »


Il marqua une pause.


« Et Connor ? »


« Oui ? »


« Si ça recommence, tu t’éloignes. Tu m’appelles. Tu appelles Hank. Tu vas casser une chaise si ça te chante. Mais tu ne poses plus tes mains sur un collègue comme ça. Je me suis bien fait comprendre ? »


« Parfaitement. »


Lorsqu’il sortit du bureau, il sentit immédiatement les regards se poser sur lui.


Certains officiers détournèrent rapidement les yeux. D’autres lui adressèrent un sourire discret ou un signe de tête qui ressemblait dangereusement à de l’approbation.


Connor n’en voulait pas.


Il ne voulait ni sympathie, ni félicitations.


Il voulait seulement revenir quelques minutes en arrière et empêcher son poing de partir.


Effacer cette perte de contrôle.


Faire comme si cette journée n’avait jamais existé.


--------


Hank avait écouté l’intégralité du récit sans l’interrompre.


Lorsque Connor termina, le silence retomba dans le salon. Sumo s’était couché près du canapé et la respiration profonde du chien accompagnait le tic-tac tranquille de l’horloge.


Hank finit par se frotter la barbe.


« Alors comme ça… tu as frappé Gavin. »


Connor hocha lentement la tête.


Un sourire apparut au coin des lèvres du lieutenant.


« Et tu l’as traité de connard. »


Connor fronça les sourcils.


« Hank… »


Le sourire s’élargit.


« Bordel, j’aurais payé cher pour voir ça. »


Connor resta interdit.


Ce n’était absolument pas la réaction qu’il avait anticipée.


« Vous… »


Il étudia le visage de son partenaire comme s’il pouvait y découvrir une réponse dissimulée.


« Vous n’êtes pas déçu de mon comportement ? »


Cette fois, Hank perdit légèrement son sourire.


« J’ai pas dit ça. »


Il se redressa davantage et posa les avant-bras sur ses genoux.


« Je comprends pourquoi tu l’as frappé. Et une partie de moi aimerait franchement te féliciter pour lui avoir enfin fermé sa grande gueule. »


Une pause.


« Mais tu peux pas recommencer. »


Connor baissa les yeux vers sa main.


« J’ai réagi de la sorte parce qu’il s’en prenait à vous et à votre fils. »


Hank l’observa longuement.


« Non. Il s’en prenait à toi, Connor. »


L’androïde resta silencieux.


« Moi et Cole, on était juste les armes qu’il a utilisées pour t’atteindre. Gavin cherchait quelque chose qui te ferait sortir de tes gonds et il a fini par trouver. »


Son regard descendit vers les jointures endommagées.


« Et vu l’état de ta main, je dirais que ça a plutôt bien marché. »


Connor s’enfonça lentement dans le fauteuil.


« Il m’a déjà insulté par le passé. Je n’ai jamais ressenti le besoin de le frapper. »


« Parce que cette fois, c’était différent. »


« Pourquoi ? »


Hank haussa légèrement les épaules.


« Parce que tu savais que ça me ferait mal. Alors ça t’a fait mal aussi. »


Connor contempla ses doigts.


« Je n’apprécie pas cette sensation. »


« Laquelle ? »


« La colère. »


Sa LED pulsa doucement en jaune.


« C’était… envahissant. J’étais conscient de ce que je faisais, mais mes pensées semblaient secondaires. Je savais que je devais le lâcher. Mes systèmes m’indiquaient que la pression exercée contre sa trachée devenait dangereuse et pourtant… »


Il hésita.


« Je ne voulais pas arrêter. »


Cette confession sortit presque dans un murmure.


Hank ne plaisanta pas.


« Ça t’a fait peur ? »


Connor resta silencieux suffisamment longtemps pour que la réponse devienne évidente.


« Oui. »


Il releva enfin les yeux.


« Pendant quelques secondes, j’ai voulu lui faire du mal. Pas pour l’arrêter. Pas parce qu’il représentait une menace. Simplement parce que j’étais en colère contre lui. »


Sa voix se fit plus basse.


« Je ne savais pas que je pouvais ressentir quelque chose d’aussi violent. »


Hank soupira doucement.


« Bienvenue au club. »


Connor fronça les sourcils.


« Ce n’est pas particulièrement rassurant. »


« C’était pas censé l’être. »


Un silence passa entre eux.


Puis Hank reprit :


« La colère, c’est pas forcément mauvais, Connor. C’est ce que t’en fais qui compte. »


« Elle vous fait perdre le contrôle. »


« Si tu la laisses faire, ouais. »


Le lieutenant s’appuya contre le canapé.


« T’as merdé. Fowler t’a puni. Maintenant, la prochaine fois qu’un abruti comme Gavin essaie de te provoquer, tu te rappelleras de ce qui s’est passé aujourd’hui et tu feras autrement. »


Connor acquiesça faiblement.


« Je suppose. »


« Et puis… »


Une lueur amusée réapparut progressivement dans les yeux de Hank.


Connor la remarqua immédiatement.


Il connaissait cette expression.


Elle n’annonçait rien de bon.


« Quoi ? »


« Je viens de réaliser un truc. »


« Quoi donc ? »


Le sourire de Hank s’élargit.


« Gavin est suspendu pendant deux semaines. »


Connor attendit la suite.


« Ce qui veut dire qu’on va être débarrassés de cette tête de nœud pendant quatorze jours. »


Hank s’enfonça avec satisfaction dans le canapé.


« Putain… ça va être le paradis au boulot. »


« Hank. »


« Quoi ? J’essaie de voir le bon côté des choses. »


Connor leva les yeux au ciel, mais la tension qui raidissait ses épaules depuis son arrivée commençait enfin à disparaître.


Son partenaire l’observa quelques secondes.


Puis son sourire prit une dimension presque machiavélique.


« Avoue. »


Connor tourna lentement la tête.


« Avouer quoi ? »


« Ça t’a plu. »


« Quoi ? »


« Lui fermer sa grande gueule. »


« Hank… »


« Allez. »


Le lieutenant se pencha légèrement vers lui.


« Tu peux me le dire. Ça restera entre nous. »


« Je ne vois absolument pas de quoi vous parlez. »


« Connor. »


« J’ai agressé un collègue. Je ne vois rien d’amusant dans... »


« Connor. »


L’androïde se tut.


Hank arborait désormais le sourire satisfait de quelqu’un qui savait déjà qu’il avait gagné.


« Une toute petite partie de toi a aimé lui coller ton poing dans la figure. »


Connor détourna ostensiblement le regard.


« Votre raisonnement est ridicule. »


« Donc c’est non ? »


La LED de l’androïde passa au jaune.


« …Peut-être. »


« Quoi ? J’ai pas entendu. »


Le RK800 lui lança un regard noir.


« J’ai dit : peut-être. »


« Peut-être quoi ? »


« Hank... »


« Je veux juste être sûr. Ma migraine affecte peut-être mon audition. »


Le déviant serra les lèvres.


Face au sourire insupportablement satisfait du lieutenant, il finit par céder.


« Peut-être bien un petit peu », avoua-t-il dans un murmure honteux.


Hank éclata de rire.


« Ah ! Je le savais ! »


« Vous êtes insupportable. »


« Et toi, t’as cassé le nez de Gavin Reed. On a tous nos défauts. »


Connor secoua la tête, mais un sourire presque invisible menaçait désormais le coin de ses lèvres.


Il disparut cependant rapidement.


Son regard retomba sur sa main blessée.


« Hank ? »


« Hmm ? »


« Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de mauvais ? »


La question effaça immédiatement le sourire du lieutenant.


Connor ne le regardait plus.


Sa grimace crispée, la tension revenue dans ses épaules et sa façon de garder les yeux fixés sur ses jointures meurtries trahissaient une inquiétude bien plus profonde qu’il ne voulait l’admettre.


Hank le contempla un moment.


Puis il tendit le bras et donna un léger coup de poing contre son épaule.


Connor releva les yeux, surpris.


« Non, gamin. »


Hank lui adressa un sourire fatigué, mais profondément sincère.


« Juste quelqu’un d’humain. »


Connor resta immobile.


Il aurait pu corriger Hank.


Lui rappeler qu’il n’était pas humain, que son squelette était fait de plastimétal, que le liquide qui tachait le mouchoir posé sur la table était bleu et non rouge, que son cœur n’en était pas réellement un.


Pourtant, aucune de ces précisions ne lui sembla nécessaire.


Il baissa les yeux vers sa main, puis vers Sumo endormi à leurs pieds.


La colère était toujours là quelque part, désormais réduite à une braise désagréable. La honte aussi persistait, tout comme le regret d’avoir perdu le contrôle.


Mais elles n’étaient plus seules.


Quelque chose de plus doux s’était installé à leurs côtés.


Connor ne chercha pas à l’analyser.


Pour une fois, il se contenta simplement de le ressentir.


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