JE SUIS VIVANT
Perte
Après avoir installé Sumo dans la cour, histoire de s’assurer que rien ni personne ne viendrait troubler le sommeil de Hank en ce dimanche matin, Connor prit place dans la voiture.
Le moteur ronronna doucement tandis qu’il quittait l’allée, direction le centre-ville.
Il avait une tâche précise en tête.
Cela faisait près d’un an qu’il vivait chez le lieutenant Hank Anderson. Un an à occuper un espace qui n’avait jamais réellement été le sien.
Mais les choses avaient changé. Lentement. Presque imperceptiblement.
Il y avait eu de l’hésitation.
Beaucoup.
Vider la chambre de son fils n’avait pas été une décision facile pour Hank.
Connor le savait.
Il avait observé les signes, analysé les silences, noté les changements infimes dans son comportement. Pourtant, un jour, sans prévenir, le détective avait franchi cette étape. Pendant l’une de ses absences.
Et lorsque Connor était rentré, la pièce était vide.
Vide… mais prête.
Prête à être habitée.
Le souvenir de l’expression de Hank lui revint brièvement : une gêne dissimulée derrière une désinvolture mal maîtrisée. Et pourtant, derrière tout cela, il y avait eu autre chose. Quelque chose de plus simple.
De plus sincère.
Alors, aujourd’hui, Connor comptait faire ce qu’il n’avait pas encore osé entreprendre.
S’approprier cet espace.
Trois heures plus tard, il rentra sans bruit. Chaque mouvement était calculé pour ne pas réveiller l’homme encore endormi.
Les sacs furent déposés avec précaution, un à un, dans la chambre désormais sienne.
Lorsque Hank se réveilla finalement, aux alentours de dix heures, la maison semblait toujours aussi calme.
En passant devant la porte entrouverte, il jeta un coup d’œil à l’intérieur.
Connor se tenait face à un grand aquarium fraîchement installé, les manches légèrement relevées, concentré sur les derniers ajustements.
La lumière de l’eau projetait des reflets mouvants sur les murs encore nus, tandis que des poissons aux couleurs vives exploraient leur nouvel environnement.
« Connor ? »
La voix grave tira l’androïde de sa concentration. Il se tourna immédiatement.
« Je suis désolé. Est-ce que je vous ai réveillé ? »
L’homme resta quelques secondes immobile dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, observant la scène sans vraiment savoir quoi en penser.
« Gamin… » souffla-t-il finalement en se grattant la barbe. « Quand je t’ai dit que tu pouvais décorer, j’imaginais pas… ça. »
Connor jeta un bref regard à l’aquarium, comme pour en réévaluer la pertinence.
« Cela vous dérange ? »
« Non. » Hank haussa légèrement les épaules. « Pas du tout. »
Un silence passa. Pas gênant. Juste… nouveau.
Le déviant attrapa une petite boîte posée sur le bureau improvisé et la secoua doucement avant d’en laisser tomber quelques flocons à la surface de l’eau.
Immédiatement, les poissons s’agitèrent, traçant des arcs colorés sous la lumière.
« J’aime les aquariums. » dit-il simplement. « Leur observation a un effet apaisant. »
Hank esquissa un demi-sourire.
« Ouais… j’imagine. »
Son regard balaya la pièce.
À part le lit, l’aquarium et quelques sacs encore ouverts, la chambre était presque vide.
« C’est tout ? »
Connor releva légèrement la tête.
« Non. J’ai également acheté des vêtements. » Il désigna vaguement le placard. « Pour les périodes hors service. Vous avez exprimé une préférence quant à mon apparence en dehors du travail. »
« Ouais, bon… c’était surtout pour éviter que tu traînes tout le temps en costume comme un agent des impôts. »
L’androïde pencha légèrement la tête, analysant la remarque, sans être certain du degré d’humour.
« Compris. »
Hank laissa échapper un souffle amusé avant de revenir à la pièce.
« Mais… » reprit-il en faisant un vague geste autour de lui, « tu comptes pas t’arrêter là, si ? »
Le front de Connor se plissa très légèrement.
« Je ne saisis pas. »
Hank entra finalement dans la chambre, s’approchant de l’aquarium pour observer les poissons.
« Une chambre, c’est pas juste un endroit où tu dors et où tu poses tes affaires. » Il marqua une pause, cherchant ses mots. « C’est… un endroit qui te ressemble. »
Connor resta silencieux.
« Tu peux changer les murs, ajouter des trucs, accrocher des photos, mettre… j’sais pas… des trucs qui comptent pour toi. »
Un léger silence s’installa.
Puis le déviant hocha lentement la tête.
« Je comprends. » dit-il après quelques secondes. « Vous suggérez une personnalisation basée sur des préférences individuelles et une valeur émotionnelle associée aux objets. »
Hank esquissa un sourire en coin.
« Voilà. Si tu veux dire ça comme ça. »
Connor tourna brièvement les yeux vers la pièce, comme s’il tentait de la voir autrement pour la première fois.
« Je vais suivre votre conseil. »
« Bien. »
Hank recula d’un pas, satisfait sans trop savoir pourquoi.
C’est à ce moment précis que la LED de Connor vira brusquement au jaune, clignotant par impulsions courtes.
Son regard se fixa dans le vide.
Hank fronça les sourcils.
« Un problème ? »
Une microseconde passa avant que Connor ne réponde.
« North tente de me contacter. »
Le ton avait changé. Plus bas. Plus tendu.
Hank le remarqua immédiatement.
« Ok… » Il se redressa. « Je te laisse répondre. »
Connor acquiesça à peine et activa la communication.
« Bonjour, North. »
Un silence.
Puis la voix de North, plus faible qu’à l’accoutumée, traversa le lien.
« Connor… quelque chose de grave est arrivé. »
Le déviant se figea.
« Explique. »
Une hésitation.
Comme si les mots refusaient de sortir.
« …J’ai besoin de ton aide. »
Le silence qui suivit pesa lourd dans la pièce.
Lorsque la connexion prit fin, Connor resta immobile, les bras légèrement rigides le long du corps.
Hank, déjà à mi-chemin vers la salle de bain, s’arrêta en le voyant ainsi.
« Connor ? »
Aucune réponse immédiate.
Puis, lentement, l’androïde tourna la tête vers lui. Son expression avait changé.
Quelque chose s’était fermé.
« Hank… » Sa voix n’était plus tout à fait la même. « Pouvez-vous m’accompagner chez Carl Manfred ? »
Une fraction de seconde.
Juste assez pour que Hank comprenne.
Son visage se ferma à son tour.
« …Ouais. » répondit-il simplement.
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Le trajet se fit dans un silence inhabituel.
Connor restait immobile sur le siège passager, le regard fixé droit devant lui sans vraiment voir la route. Ses mains reposaient à plat sur ses genoux, parfaitement alignées, mais une légère tension parcourait ses doigts.
À ses côtés, le lieutenant Hank Anderson conduisait sans dire un mot.
Il avait appris à reconnaître ces moments-là. Quand Connor se repliait ainsi, ce n’était pas de l’absence.
C’était… autre chose.
Une forme de traitement interne qu’aucun programme ne pouvait totalement expliquer.
La voiture quitta rapidement les rues animées pour rejoindre un quartier plus calme, plus résidentiel.
Bientôt, les grilles familières du manoir apparurent.
La maison de Carl Manfred se dressait devant eux.
Imposante.
Silencieuse.
Différente.
Hank coupa le moteur.
Pendant un instant, aucun des deux ne bougea.
Une seule lumière brillait à l’étage.
Tout le reste était plongé dans l’ombre.
« On y est. » marmonna Hank, plus pour lui-même que pour Connor.
Celui-ci hocha lentement la tête et sortit du véhicule.
L’air semblait plus froid ici.
Plus lourd.
Ils n’eurent pas besoin de frapper longtemps.
La porte s’ouvrit presque immédiatement.
North se tenait sur le seuil. Son expression, habituellement dure, était… éteinte.
« Connor. Hank. Merci d’être venus. »
Connor ne répondit pas tout de suite.
Son regard parcourut brièvement l’entrée, comme s’il cherchait quelque chose.
Ou quelqu’un.
« Où est Markus ? »
« À l’étage. » répondit-elle doucement. « Avec Carl. »
Une légère pause.
« Léo est là aussi. »
Hank referma la porte derrière eux, jetant un regard discret autour de lui. La maison, autrefois chaleureuse, semblait figée. Comme si le temps lui-même s’était arrêté.
« Comment il va ? » demanda-t-il à voix basse.
North inspira légèrement.
« …Il est déjà parti. »
Le silence qui suivit fut lourd.
Hank baissa les yeux un instant, serrant la mâchoire.
« Quand ? »
« Cette nuit. » répondit-elle. « Son cœur a lâché. »
Connor resta parfaitement immobile.
Mais sa LED vira brièvement au jaune.
« Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire ? »
North tourna enfin pleinement son regard vers lui.
Et, pour la première fois, il y avait une forme d’incertitude dans ses yeux.
« Oui. » Elle s’approcha. « Aide-moi à soutenir Markus. »
Connor hésita.
Très légèrement.
« Tu es plus proche de lui que moi. » répondit-il. « Tu es plus à même de...»
Elle secoua la tête avant même qu’il ne termine.
« Non. »
Sa voix était plus basse maintenant.
Moins assurée.
« Vous deux… vous avez quelque chose que je n’ai pas. »
Connor fronça légèrement les sourcils.
« Une connexion avec les humains. »
Elle serra brièvement sa main, presque malgré elle.
« Je ne sais pas comment… faire ça. »
Un silence.
Puis, plus doucement :
« S’il te plaît. »
Connor resta immobile une seconde de plus.
Puis hocha la tête.
« D’accord. »
North relâcha sa main et désigna l’escalier.
« Je reste avec Hank. »
Sans ajouter un mot, Connor se dirigea vers l’étage. Chaque marche semblait résonner un peu trop fort.
La porte de la chambre était entrouverte.
Il s’arrêta un instant sur le seuil.
Et observa.
Markus était assis sur le bord du lit.
Immobile.
Ses épaules légèrement voûtées, sa main serrant celle de Carl.
De l’autre côté, Leo Manfred se tenait debout, la tête baissée, les doigts crispés autour du drap.
Personne ne parlait.
Il n’y avait que le silence.
Et les larmes.
Connor entra finalement.
Sans bruit.
Markus ne leva pas immédiatement les yeux.
« …Il est parti. » souffla-t-il, comme si les mots refusaient encore de s’ancrer dans la réalité.
Connor s’arrêta à quelques pas.
« Je suis désolé. »
Ce n’était pas parfait.
Ce n’était pas suffisant.
Mais c’était sincère.
Markus secoua lentement la tête, sans lâcher la main de Carl.
« Donne-moi juste… un peu de temps. »
Sa voix tremblait.
« Je ne veux pas le laisser. Pas encore. »
Connor hocha doucement la tête.
« Bien sûr. »
Il resta encore une seconde.
Puis recula.
Et quitta la pièce en silence.
Le déclic de la porte qui se ferme résonna faiblement dans le couloir, presque déplacé dans le silence pesant de la maison.
Il resta un instant immobile.
Comme suspendu.
Puis il redescendit les escaliers.
Dans le hall, Hank Anderson se tenait près de la fenêtre, le téléphone à la main, parlant à voix basse.
Son ton était professionnel, mais son regard trahissait autre chose. Une lassitude familière.
À quelques pas de là, North restait droite, les bras croisés, fixant un point invisible devant elle.
Elle releva les yeux en entendant Connor approcher.
« Alors ? »
« Markus a besoin de temps. » répondit-il calmement. « Lui et Léo. »
North hocha la tête, sans surprise.
Le silence retomba presque aussitôt.
Connor resta au bas des marches, immobile, sa LED oscillant brièvement avant de se stabiliser.
Quelque chose en lui… persistait.
Une sensation difficile à classifier.
Il tourna légèrement la tête vers l’étage.
« Je vais retourner le voir. »
North ne répondit pas.
Mais elle ne l’arrêta pas non plus.
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Malgré les efforts déployés pour garder le silence sur le décès du célèbre artiste, la nouvelle ne tarda pas à circuler dans toute la ville.
Une grande foule de journalistes curieux s'était vite rassemblée sur la pelouse de la propriété privée pendant que les autorités traitaient de manière appropriée et professionnelle le transport du corps.
Hank fit de son mieux pour tenir les photographes à distance pendant que Leo accompagnait son père à la morgue.
North, quant à elle, resta à l’intérieur de la maison, principalement parce qu'elle dédaignait toujours d'être entourée d'autant d'humains.
Connor, de son côté, osa monter l'escalier une fois de plus pour rendre visite à Markus.
En entrant tranquillement dans la chambre, le déviant vit que son ami était toujours assis sur le bord du lit, le dos voûté, scrutant par la fenêtre avec un regard brisé l'ambulance qui escortait le corps de Carl hors de la propriété.
Pendant plusieurs secondes, aucun des deux ne bougea.
Puis Markus inspira difficilement.
« …Je ne sais pas quoi faire. »
Sa voix était brisée.
« Il n’était pas juste mon propriétaire… ou mon mentor… »
Ses doigts se resserrèrent autour du tissu.
« Il était mon père. »
Le mot resta suspendu dans l’air.
Connor tourna légèrement la tête vers lui.
« Il t’a donné bien plus qu’un foyer. » répondit-il doucement. « Il t’a donné une identité. »
Markus ferma les yeux, laissant échapper un souffle tremblant.
« Et maintenant… »
Sa voix se brisa complètement.
« Maintenant il n’y a plus rien. »
Un silence.
Connor observa ses mains.
Puis, avec une lenteur presque hésitante, il passa un bras autour de ses épaules.
Le geste n’était pas parfaitement naturel.
Mais il n’était pas mécanique non plus.
Markus ne résista pas.
Au contraire, il se laissa aller légèrement contre lui.
Les larmes reprirent, silencieuses.
« …Comment je suis censé continuer sans lui ? »
Connor ne répondit pas immédiatement.
Parce qu’il n’avait pas de réponse.
Pas de solution.
Pas de logique applicable.
Alors, pour la première fois depuis longtemps…
Il ne chercha pas à en donner une.
Il resta simplement là.
Présent.
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Une fois rentrés, la maison sembla… différente.
Plus calme qu’à l’accoutumée.
Plus vide.
Connor retira lentement sa veste et se dirigea vers sa chambre sans un mot.
Les sacs, encore ouverts, étaient toujours là.
L’aquarium diffusait une lumière douce, presque irréelle dans l’obscurité.
Les poissons continuaient de nager.
Indifférents.
Constamment en mouvement.
Il resta debout devant eux.
Ses capteurs analysaient les trajectoires, la régularité des mouvements, l’équilibre du micro-environnement.
Mais son esprit n’était plus concentré là-dessus.
Une image persistait.
Markus.
Seul.
Effondré.
Il détourna finalement le regard.
Et ouvrit son placard.
Les vêtements nouvellement achetés étaient soigneusement rangés. Mais aucun ne correspondait à ce dont il avait besoin.
« Hank ? »
Sa voix était plus basse que d’habitude.
« Avez-vous une chemise noire que je pourrais emprunter pour les funérailles ? »
Depuis la cuisine, la réponse ne tarda pas.
« Ouais ! Regarde dans mon placard, côté droit. »
Connor acquiesça, même si l’homme ne pouvait pas le voir.
Il traversa le couloir.
Ouvrit la porte.
La chambre de Hank portait encore les traces d’une vie désordonnée mais habitée.
Contrairement à la sienne.
Plus… vide.
Il ouvrit l’armoire.
Plusieurs chemises étaient suspendues, certaines visiblement anciennes.
Son regard se posa sur l’une d’elles.
Noire.
Simple.
Appropriée.
Il la saisit.
Puis s’arrêta.
Quelque chose, sur l’étagère supérieure, attira son attention.
Un reflet.
Discret.
Connor remarqua qu'il s'agissait d'une bouteille de vodka oubliée.
Cette dernière était recouverte d'une épaisse couche de poussière et datait d'au moins six ans.
À l’époque, Hank buvait pour anesthésier la douleur liée à la perte de ses proches.
En l'examinant, une idée étrange lui traversa l’esprit.
Cela pourrait-il avoir le même effet sur un androïde ?
Il attrapa la bouteille et la glissa discrètement sous la chemise qu'il venait de récupérer.
Après avoir dissimulé la vodka à l’intérieur de son propre placard, le déviant entreprit de vérifier dans ses données le comportement à adopter lors de rites funéraires mais aucune information de ce type n'était téléchargée dans sa banque de mémoire.
Hank passa devant la porte ouverte et lfixa son partenaire visiblement perdu dans ses pensées.
« Ça va ? »
« Je n'ai jamais assisté à des funérailles. C'est une expérience nouvelle pour moi. »
« Tu as de la chance. J'ai vu beaucoup trop d'enterrements dans ma vie. »
« Quelle est la chose appropriée à dire lors d'une telle occasion ? »
« C'est difficile à expliquer. » Avoua Hank en croisant les bras sur sa poitrine. « Il n'y a vraiment pas de réponse ou de réaction par défaut, mais si tu veux un petit conseil, c'est celui-ci : Si tu ne sais pas quoi dire, retiens que ton silence peut aussi être une forme de respect. »
Hochant légèrement la tête, Connor insista pour obtenir plus de détails.
« Y a-t-il un comportement qui ne devrait jamais être affiché ? »
« Encore une fois gamin, ce n'est pas si simple. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise façon de pleurer la mort de quelqu'un. Certaines personnes montreront plus d'émotion que d'autres, mais cela ne voudra pas dire qu'elles ne seront pas bouleversées. » Haussant un peu les épaules, Hank fit de son mieux pour simplifier le concept des funérailles. « Chacun exprime son chagrin de différentes manières. »
Connor resta silencieux, assimilant les conseils.
« Demain sera une longue journée. » Hank s’éloigna de la porte. « Tu devrais activer ton mode repos. »
« C’est ce que je vais faire. »
« Bonne nuit. »
« À vous aussi. »
Connor l’entendit parcourir la courte distance jusqu'à sa propre chambre et refermer la porte derrière lui.
Une fois la lampe éteinte, le déviant retourna vers son placard, sa vision améliorée lui permettant de voir aussi bien dans le noir que dans n'importe quelle autre pièce bien éclairée.
L'androïde tint avec curiosité la bouteille de vodka dans ses mains et souffla la couche de poussière pour mieux examiner l'objet.
Son scanner estima que l'alcool était pur à quatre-vingt-huit pour cent, ce qui le rendait très puissant.
Emportant silencieusement la bouteille dans la cuisine, il sortit un verre à shot du placard et s'assit à la table au centre de la pièce.
Il calcula la quantité d'alcool que son corps serait capable de supporter avant de diluer son Thirium à un niveau dangereux.
En raison de la forte concentration, cela ne prendrait pas beaucoup de temps.
Tenant le puissant shot contre ses lèvres, l'androïde pencha la tête en arrière et avala le breuvage d'un seul coup.
Pour le déviant, la vodka avait un goût étrange, les capteurs de sa langue ressentaient comme un léger picotement.
Même s'il comprenait que la plupart des humains buvaient pour se sentir engourdis plutôt que pour apprécier une saveur, une partie de lui s'attendait toujours à ce que l’alcool ait un goût plus attrayant.
En même temps que Connor versait son deuxième shot, Sumo entra dans la cuisine depuis le salon et s'assit à côté de lui en gémissant.
« Désolé mon garçon... »
L’androïde avala le coup suivant et grimaça légèrement cette fois. Sa LED passa du jaune au rouge tandis que ses scanners notaient la chute de son niveau de Thirium à mesure que l'alcool pénétrait dans son système.
« ...Ce n'est certainement pas destiné à la consommation canine. Ce liquide ne devrait même pas être envisagé pour la consommation humaine. »
Il se versa un autre verre.
S’arrêta.
L’image de Markus s’imposa.
Ses mains tremblantes.
Sa voix brisée.
Puis une autre image.
Hank.
Seul.
Vieillissant.
Disparaissant.
Connor cligna des yeux.
Et but.
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Hank dormait depuis un peu plus d'une heure lorsqu'il entendit un lourd fracas venant de la cuisine, puis Sumo qui aboya une fois.
Il se redressa brusquement dans son lit.
En se dirigeant vers la cuisine pour enquêter, il trouva Connor allongé au sol, sur le dos avec le Saint-Bernard au-dessus de lui.
Le déviant n'essaya même pas de se lever alors que sa LED passait du rouge au jaune puis au bleu, puis revenait à nouveau au jaune, et encore au rouge, selon un schéma non coordonné.
« Connor ? » Hank alluma le plafonnier de la cuisine et repéra de suite la vieille bouteille de vodka renversée sur la table, une bonne partie répandue sur la surface. « Tu bois ? Sérieusement ? »
L’androïde ne répondit pas. Il se contenta de rester allongé sur le sol, dans un coma presque éthylique, son bras droit replié sous sa tête avec désinvolture.
Hank tira Sumo par son collier pour l’éloigner et s'agenouilla à côté du déviant léthargique.
Il lui tapotant légèrement la joue.
« Cooooonnoooor ? » Héla t’il d’un ton taquin et chantant.
L'androïde resta complètement insensible, ce qui obligea Hank à le gifler.
« Réveille-toi ! »
« Ehhhhh... » Réagit-il en ouvrant, non sans mal, ses yeux marron.
« Pourquoi tu es affalé par terre ? »
« J’sais pas… » Répondit pathétiquement le déviant ivre de sa voix empâtée. « Je... j'ai dû tomber. »
« Tu buvais, n'est-ce pas ? »
« Pffff….N-Non ! » Marmonna t’il à nouveau. « Je... J'essayais de comprendre qu-quelque ch-chose... »
« Et quoi donc, petit malin ? »
« P-Pourquoi les humains b...boivent... » Sa LED passait toujours du rouge au jaune, puis au bleu et vice-versa, comme si la diode ressentait elle-même les effets de l'alcool. « Merde... je c... comprends toujours pas... »
Hank rit un peu alors que la diction habituellement parfaite de Connor était gâchée par des insultes et des retards d'élocution.
« Ouais. Tu peux me dire quelle quantité tu as bu ? »
L'androïde se mit maladroitement à genoux et tâtonna la table à la recherche de la bouteille. Après quelques longues secondes, ses doigts s'enroulèrent enfin autour du goulot.
Tenant la vodka pour que Hank puisse la voir, Connor la pointa ensuite approximativement de son index gauche, là où se trouvait la quantité originale avant de commencer à boire.
« ...Beaucoup ! »
Hank l’arracha brusquement des mains de son partenaire et lut l'étiquette.
« Merde ! Si tu étais humain, je te conduirais tout de suite à l'hôpital pour te faire pomper l'estomac ! »
« Pffffiouu… » Souffla dramatiquement le déviant en laissant sa main maintenant vide retomber lourdement sur le sol. « Alors Je... J’ai... vrai...vraiment de la… chance. »
« Tu n’es pas possible ! » Gronda Hank avec irritation.
« C’est bon. Je... je ne s... suis p... » S'arrêtant brusquement au milieu de sa phrase, Connor tourna la tête sur le côté et vomit un peu de son Thirium bleu dilué sur le sol alors que son système essayait de compenser l'alcool inutile dans son système. « ...Oh. » Il passa son bras droit sur sa bouche et regarda la flaque à côté de lui. « Je... je l'ai expulsé. »
« Bon sang ! » Se plaignit Hank en se levant pour aller chercher une serviette dans l'armoire voisine. « Tu bois comme un étudiant de première année ! »
« ...Ah ouais ? » Demanda Connor sans détourner la tête du vomi bleu. « C'est b... bien ? »
« Non, ce n'est pas bien ! » Après avoir laissé tomber la serviette sur la flaque de Thirium, Hank posa sa main droite sous l’aisselle du déviant pour le hisser sur ses pieds et le traîner lentement jusqu'au canapé. « Tu es la dernière personne que j'aurais imaginé voir bourrée, tu le sais ça ? »
« B-bourré ? Moi ? Noooon... » Marmonna Connor en se balançant maladroitement d'avant en arrière.
« Bon sang, mais qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? »
« Je... » Les mots de l’androïde étaient toujours bafouillés mais le vomissement semblait avoir relancé un peu son système dont l’autodiagnostic notait le changement de température et le volume en baisse de son Thirium. « Je voulais savoir... si b-boire de l'alcool arrêtait vraiment la douleur. »
« Arrêter la douleur ? »
« Je p…pensais à C... Carl... Ça me rend tr... triste. »
« C’est normal que tu le sois mais tu ne dois pas te mettre dans des états pareils. Ça ne t’aidera pas à aller mieux. Je sais de quoi je parle. »
« Hank ? Qu'arrive-t-il aux humains quand ils... meurent ? »
« Ah, gamin... » Soupira le quinquagénaire en asseyant doucement le déviant sur le canapé. « Je ne sais pas. Personne ne le sait. »
Avec un regard désespérément triste, Connor demanda :
« Quand allez-vous mourir ? »
« Je... » La question Innattendue figea Hank pendant un instant. « Je ne sais pas. Cela pourrait être ce soir, demain, ou dans vingt ans. »
La peur pour l'avenir incita Connor à enrouler frénétiquement ses bras autour de la poitrine de l’homme, pour l’étreindre fermement contre lui.
« Je ne veux pas que vous mourriez, Hank ! »
Le premier réflexe de l’homme fut de le repousser mais il avait peur que le déviant encore en état d'ébriété puisse faire une dépression émotionnelle s'il rompait l'étreinte.
« Connor, ça va aller. »
« Carl est m-mort, maintenant Markus n'a plus son père… » Gémit l’androïde d'une voix chevrotante. « ...J-je ne v-veux pas que ca m’arrive. »
Hank ne savait pas quoi dire face à l'explosion émotionnelle du déviant.
« Allez. Tu dois te mettre en mode repos. » Il essaya de se lever mais l'androïde ne le laissa toujours pas partir. Il posa alors sa main sur son dos pour le soutenir.
« Je vais vivre longtemps Hank... Très longtemps. » Le déviant émotionnellement désemparé sanglotait ivre en se tenant fermement sur la poitrine de son ami. « Je… je ne suis pas sûr d’y arriver... sans vous. »
« Oh gamin... » Soupira Hank en retirant doucement les bras du déviant. Il le souleva et le stabilisa tout en le conduisant dans sa chambre.
Incapable de réagir, il laissa Hank le guider alors qu'il était pratiquement inconscient au moment où il l'amenait dans son lit.
« Connor ? »
Pas de réponse.
Le corps de l’androïde tomba mollement sur le matelas, tandis qu'il s'évanouissait dans un sommeil ivre.
Hank se pencha pour s'assurer que sa LED était toujours allumée, puis il attrapa la couette marron chocolat au bout du lit et la ramena jusqu'à sa poitrine. La lumière jaune palpitait lentement, mais Hank fut convaincu que le déviant serait stable pour le reste de la nuit.
Il le considéra pendant un instant d'un soupir las avant de doucement refermer la porte de la chambre.
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Le matin suivant, Connor fut brutalement réveillé par Hank laissant tomber des vêtements noirs sur sa tête.
Dès le redémarrage de son système, une vive douleur lui frappa le crâne avec une sensation d'oppression dans son estomac artificiel. Des éclairs d'avertissement rouges apparurent dans ses capteurs visuels et une quantité écrasante d'entrées sensorielles stupéfia chacun de ses mouvements.
Il cligna deux fois des yeux pour ignorer les avertissements qui polluaient son champ visuel. Voir Hank debout à côté de son lit, vêtu de vêtements sombres, lui rappela brutalement le triste rendez-vous de ce jour.
La main droite pressée sur le côté de sa tête douloureuse, l'androïde essaya de comprendre ce qui lui arrivait. Il était évident qu’il ne fonctionnait pas à cent pour cent.
« Je... Je... me sens pas bien... »
« Allez debout, Connor ! » Hank attrapa sa main gauche et y déposa une bouteille de Thirium frais. « Tu as dix minutes pour te changer. Je t'attends dans la voiture. »
« Pourquoi si tôt ? »
« Les funérailles commencent dans une heure. » Rappela Hank d’un ton ferme.
Connor se redressa sur ses coudes, les vêtements glissant sur ses genoux.
« Est-ce que j'ai fait ou dit quelque chose de stupide hier soir ? »
« Ne t'inquiète pas pour ça »
Ce n'était ni le moment ni l'endroit pour discuter du comportement imprudent du déviant.
En quittant la chambre, Hank lui donna l'intimité nécessaire pour changer de vêtements.
« Grouille-toi ! »
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Après être sorti de la maison en trébuchant, L’androïde habillé de sa tenue sombre se dirigea vers la voiture garée dans l'allée.
Il ouvrit maladroitement la portière du côté passager et s'assit lourdement sur le siège.
Alors que le duo quittait le quartier pour se rendre à l'église désignée pour les funérailles, Connor laissa échapper un soupir fatigué.
« Laisse-moi deviner. » Sourit le quinquagénaire. « T’as l’impression d’avoir une perceuse dans le crâne. »
Connor hocha la tête une fois et regretta immédiatement le mouvement.
« C’est un peu ça... »
« T’as bu le Thirium que je t'ai donné ? » demanda Hank en lui lançant un regard inquiet. « Ta lumière est toujours rouge. »
« Oui. »
« Est-ce que ça a aidé ? »
« Dans une certaine mesure. » Connor révéla une deuxième bouteille de sang bleu cachée dans la poche intérieure de son veston. « Mon Thirium était dangereusement dilué. Si j'avais continué à boire cet alcool, je me serais arrêté et j'aurais eu besoin de nombreuses réparations pour redémarrer correctement. »
« Alors, c'est une bonne chose que tu te sois effondré. » Commenta Hank, l'air quelque peu soulagé. « Est-ce que tu vas recommencer ? »
« À me saouler ? Oh non ! » Répondit rapidement Connor en lançant un regard dégouté à Hank.
« Je suis content de l'entendre. De toute façon, j'ai déjà balancé le reste de la vodka dans l’évier… »
« Merci. »
« …Après avoir nettoyé ton vomi. »
« Oh. » Le déviant termina le Thirium et attendit que son système fasse plusieurs cycles avant de sortir une troisième bouteille de sa veste. À ce moment-là, sa LED passa du rouge au jaune et conserva la couleur sans aucun problème. « Désolé, je me sens si honteux… »
« Connor, tu te souviens quand je disais que les gens géraient leurs émotions de différentes manières face à la mort ? »
Le déviant lui jeta un regard attentif.
« Je ne te juge pas gamin. Je suis déjà passé par là. »
Un silence s’installa dans l’habitacle alors que Hank jetait un œil discret à son passager.
Ce dernier terminait d’avaler son liquide bleu en regardant par la fenêtre latérale avec fatigue.
Le déviant ne semblait pas se rappeler sa détresse émotionnelle de l’autre nuit.
« Tout ira bien, Connor. » Le rassura-t-il. « Tu y arriveras. »
À ces mots, l'androïde étudia l’expression sereine sur le visage de Hank.
« Merci. » Dit-il simplement en pensant qu’il faisait référence aux funérailles. « Je ne sais pas ce que je ferai sans vous. »
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