JE SUIS VIVANT

Chapitre 17 : Enlèvement

2957 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 27/10/2023 15:47

Enlèvement



En cette fin d’octobre, une pluie fine tombait sur le quartier Ouest de Détroit, transformant les rues désertes en miroirs ternes où se reflétaient les néons vacillants.


Alertés par un appel anonyme, le lieutenant Hank Anderson et son partenaire Connor avaient été dépêchés dans une ancienne boutique de prêteur sur gages, abandonnée depuis des mois.


L’endroit empestait l’humidité et la rouille.


Dans le sous-sol, une lumière blafarde révélait une scène figée dans l’horreur.


Connor se tenait immobile au centre de la pièce, ses capteurs analysant méthodiquement chaque détail.


Autour de lui, des corps d’androïdes gisaient, éparpillés contre les murs ou affaissés au sol dans des positions grotesques. Certains semblaient avoir tenté de fuir.


D’autres étaient restés là, comme figés au milieu d’un cri silencieux, leurs bouches ouvertes, leurs yeux écarquillés, emprisonnés dans une expression d’effroi éternel.


Hank balaya lentement la pièce avec sa lampe torche.


Le faisceau tremblant révéla des visages vides, des membres arrachés, des carcasses vidées de leurs composants essentiels.


« Bordel… » souffla-t-il.


De grandes tables métalliques occupaient le fond de la pièce. Des sangles épaisses y pendaient encore, prêtes à maintenir des corps qui ne se débattaient plus.


Au sol, des flaques de Thirium séchées dessinaient des traces sombres, presque noires à l’œil humain, mais d’un bleu éclatant pour les capteurs de Connor.


D’autres, plus récentes, luisaient encore faiblement.


Des fragments de biocomposants jonchaient les étagères, soigneusement triés, comme les restes d’un démontage méthodique.


Connor s’accroupit près d’une flaque encore humide. Il y plongea son index, observa un instant le liquide, puis porta l’échantillon à ses lèvres pour analyse.


Son système traita l’information en une fraction de seconde.


Sa LED vira brièvement au jaune.


« Quatorze déviants, déclara-t-il d’une voix posée. Tous portés disparus. Le premier signalement remonte au 2 novembre 2038. »


Hank tourna la tête vers lui.


« Qu’est-ce qu’ils ont d’autre en commun ? »


Son partenaire redressa légèrement la tête, son regard parcourant les corps autour de lui.


« Ce sont tous des modèles avancés… produits en quantités limitées. »


Un silence lourd s’installa.


« Donc, des pièces de collection, en quelque sorte ? » reprit Hank.


« Correct. »


Il se releva lentement, ses capteurs continuant de scanner la pièce.


« Chaque modèle a été fabriqué à seulement cinquante exemplaires. Leurs composants sont rares… et extrêmement précieux. »


Hank serra la mâchoire.


« Un trafic de pièces détachées… »


Connor inclina légèrement la tête.


« Hypothèse probable. Le responsable a utilisé la déviance pour masquer les enlèvements. »


Le détective laissa échapper un souffle amer.


« Avec la déviance, les proprios ont dû croire qu’ils s’étaient barrés tout seuls… »


Le regard de Connor se posa sur un androïde enchaîné contre le mur, figé dans une expression de terreur absolue.


Sa LED pulsa brièvement.


« Oui. »


Il s’arrêta près d’une autre trace de Thirium, plus étendue, encore légèrement brillante.


« J’ai terminé l’analyse des échantillons. La plus récente date d’il y a une heure… deux minutes et quarante-huit secondes. »


Hank releva brusquement la tête.


« Attends… tu veux dire qu’il y avait quelqu’un ici récemment ? »


« Un androïde. » corrigea Connor. « Il a été déplacé peu de temps avant notre arrivée. »


Un silence tendu s’installa.


« Putain… »


Le regard du policier dériva vers une déviante enchaînée au mur. Sa bouche ouverte semblait hurler dans le vide.


« Quel genre de malade fait ça… »


Connor observa la scène quelques secondes de plus avant de répondre.


« Pas un amateur. »


Hank fronça les sourcils.


« Explique. »


« Les biocomposants ont été retirés avec précision. Sans dommages inutiles. Le responsable connaît parfaitement l’anatomie androïde. » Il marqua une pause. « Ces unités ont été maintenues actives… pendant le processus. »


L’homme grimaça, écœuré.


« Super… »


Connor continua, implacable :


« Cela requiert des années d’expérience. Très probablement un ancien technicien de CyberLife. »


Hank laissa échapper un juron à mi-voix.


« T’as une idée du nombre de types qui rentrent dans cette catégorie ? »


« Deux mille six cent neuf au cours des dix dernières années à Détroit. »


« Génial… »


Il réfléchit un instant, puis releva les yeux.


« Réduis-moi ça. Les plus récents. »


La LED de Connor vira brièvement au jaune.


« Quatre-vingt-deux techniciens employés entre 2037 et 2038. »


« Continue. »


« Trente et un sur les six derniers mois. »


Hank croisa les bras.


« Et sur le dernier mois ? »


Un court silence.


« Six. »


Il esquissa un sourire sans joie.


« Là, ça devient intéressant. »


Connor resta immobile, les yeux fixés dans le vide pendant qu’il traitait les données.


« Deux profils ressortent. »


Hank fit quelques pas vers l’escalier.


« Je t’écoute. »


Ils remontèrent lentement vers le rez-de-chaussée, laissant derrière eux l’odeur métallique et la scène de massacre.


« Le premier : docteur Kendra Mason. Disparue un mois avant la Révolution. »


« Disparue comment ? »


« Démission officielle. Départ pour New York. Activité bancaire normale. Aucun élément suspect. »


Hank hocha la tête.


« Donc on oublie. »


« Le second profil est… plus préoccupant. »


Ils franchirent la porte arrière et débouchèrent dans une ruelle étroite, balayée par le vent.


« Martin Jonas. Licencié le 4 octobre 2038. Motif : vol de données confidentielles et tentative de revente. »


Hank s’arrêta net.


« Là, ça me plaît déjà beaucoup moins. »


Connor projeta brièvement un hologramme dans sa paume.


« Quarante-huit ans. Un mètre quatre-vingt-un. Environ quatre-vingt-cinq kilos. »


Le détective observa le visage.


« Il a une tête de type qui démonte des gens dans un sous-sol. »


Son partenaire ignora la remarque.


« Aucune trace ADN exploitable sur la scène. Mais une seule série d’empreintes de chaussures. Pointure quarante-quatre. »


« Ça colle. »


Le déviant inclina légèrement la tête.


« Probabilité élevée. »


Hank observa la ruelle.


« Et maintenant ? »


Connor s’agenouilla, passant sa main au-dessus du sol.


« Traces de pneus récentes. Véhicule utilitaire… probablement une camionnette. »


« Direction ? »


« Cette allée. »


Hank sortit son téléphone.


« Continue de fouiller. Je vais appeler Fowler pour lancer un mandat. »


« Très bien. »


Il s’éloigna en composant le numéro.


Connor, lui, se releva et avança lentement dans la ruelle, ses capteurs en alerte maximale. Chaque détail comptait. Chaque trace pouvait...


Un mouvement.


Trop tard.


Une présence derrière lui.


Quelque chose se plaqua violemment contre sa tempe.


Un choc électrique traversa instantanément son système.


Son corps se figea.


Puis s’effondra.


Le monde bascula dans un silence brutal.


Allongé sur le dos, incapable de bouger, Connor tenta d’activer ses fonctions motrices. En vain. Sa LED vira au rouge.


Une silhouette se pencha au-dessus de lui.


Floue d’abord.


Puis nette.


Analyse faciale… correspondance trouvée.


Martin Jonas.


Un sourire étira lentement le visage de l’homme.


« Le fameux RK800… murmura-t-il. Unique en son genre. »


Connor tenta de parler.


Aucun son ne sortit.


« Je te tiens enfin. »


Le courant parcourait encore ses circuits.


Il était incapable de bouger.


Chaque tentative de commande envoyait des impulsions inutiles dans un corps devenu étranger. Ses membres refusaient de répondre, figés dans une paralysie totale.


Seuls ses yeux restaient actifs, fixés sur le visage qui le surplombait.


Martin Jonas.


Cette fois, il n’y avait aucun doute.


« Impressionnant. » souffla l’homme en l’observant comme un objet rare. « Le prototype de CyberLife… réduit à l’impuissance. »


Connor tenta d’activer son modulateur vocal.


Un grésillement à peine audible.


« H… Ha… »


Rien de plus.


Jonas esquissa un sourire satisfait.


« Ne t’inquiète pas. Ça va revenir. »


Il se redressa calmement, comme si la situation ne présentait aucune urgence, puis s’éloigna de quelques pas avant de disparaître dans une ruelle adjacente.


Connor resta seul.


Allongé.


Immobile.


Ses systèmes tentaient désespérément de redémarrer certaines fonctions. Des lignes d’erreurs défilaient dans son champ de vision.


Signal GPS : bloqué.


Communication : hors service.


Une seconde.


Deux.


Puis le bruit d’un moteur.


Une camionnette blanche surgit de la ruelle et s’arrêta à sa hauteur dans un crissement sec.


La portière claqua.


Jonas revint vers lui.


« Tu as bien suivi les indices. » continua-t-il presque avec amusement. « J’espérais que ce serait toi. »


Connor sentit une légère réponse dans sa main droite. Un tremblement infime. Presque imperceptible.


Jonas, lui, ne remarqua rien.


Il contourna le véhicule, ouvrit les portes arrière, puis revint avec des cordes épaisses.


« Je déteste devoir abandonner mon installation… » ajouta-t-il en soupirant. « Mais certains sacrifices sont nécessaires. »


Le déviant força ses doigts à bouger.


Lentement.


Douloureusement.


Ils glissèrent jusqu’à son cou.


Il tira maladroitement sur sa cravate, la desserra, puis la fit glisser sous son dos dans un mouvement discret.


Un geste faible.


Mais volontaire.


Jonas s’agenouilla à côté de lui.


« Ne lutte pas. Tu ne gagneras rien. »


D’un mouvement brutal, il le retourna sur le ventre.


La pression sur ses bras fut immédiate. Ses poignets furent tirés en arrière, serrés avec une précision méthodique.


La corde s’enfonça dans sa peau synthétique.


Connor tenta de résister.


Ses muscles ne répondaient toujours pas correctement.


« Voilà… » murmura Jonas. « Parfait. »


La corde passa autour de son torse, comprimant sa poitrine. Puis ses jambes furent attachées à leur tour, immobilisant totalement son corps.


Connor était désormais incapable de bouger.


Totalement.


Jonas le fixa quelques secondes.


« Tu vas devenir ma plus belle pièce. »


Sans effort apparent, il le souleva et le chargea sur son épaule.


Le monde bascula.


Puis...


Un choc violent.


Son corps heurta le sol métallique de la camionnette.


Une douleur sourde traversa ses systèmes.


Les portes se refermèrent.


La lumière rouge de sa LED éclairait suffisamment l'arrière de la camionnette pour révéler les deux autres androïdes qui l’accompagnaient. 


Des « Tracis » du désormais disparu Eden Club, elles aussi attachées et incapables de bouger.


Les pneus de la camionnette crissèrent alors qu'elle démarrait en trombe et s'éloignait du prêteur sur gages qui grouillait maintenant d’agents de police.


« ...H-Hank. »


Connor réussit à murmurer alors qu'il se battait pour crier, sa voix toujours faible et incapable de répondre.


« ... A-aidez-moi. »


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Après avoir terminé son appel privé au capitaine Fowler, Hank empocha son téléphone et retourna dans la ruelle.


« Connor ? »


Au même moment, le lieutenant perçut un crissement de pneus à quelques mètres de sa position.


« C'est quoi ce bordel ? »


Le lieutenant courut au bout de l'allée, juste à temps pour voir une camionnette blanche disparaître dans un virage.


Il réussit à relever les deux premiers chiffres de la plaque d'immatriculation.


Rien de plus. 


Alors qu'il retournait sur ses pas, le policier chercha autour de lui des témoins potentiels mais ne trouva personne dans les environs immédiats.


Quelque chose au sol.


Un morceau de tissu noir.


Son cœur rata un battement.


Il se pencha lentement et ramassa l’objet.


La cravate de Connor.


Encore légèrement chaude.


Ses doigts se resserrèrent autour du tissu.


Son regard se durcit instantanément.


Il sortit immédiatement son téléphone.


« Jeffrey, c’est Hank. On a un problème. »


Il commença à marcher, déjà en mouvement.


« Notre suspect a un coup d’avance. Il vient de kidnapper Connor. »


Un silence à l’autre bout.


« Oui, je suis sûr. J’ai une camionnette blanche, direction inconnue, plaque partielle... » Hank s’interrompit, réfléchissant à toute vitesse.


Puis :


« Lance-moi une alerte sur toutes les caméras de circulation dans le secteur. Je veux chaque foutue camionnette blanche des dix dernières minutes. »


Il continua d’avancer, sortant déjà ses clés.


« Et écoute-moi bien… » ajouta-t-il en serrant la mâchoire.


Il ouvrit la portière de sa voiture.


« Si ce type touche encore un seul de ses composants, je le descends moi-même. »


Il raccrocha sans attendre de réponse.


Le moteur rugit.


Hank écrasa l’accélérateur.


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Connor considéra les deux androïdes près de lui. L’un était toujours actif mais l’autre s’était déjà arrêté de manière irréversible en raison de l’absence d’un biocomposant vital ; sa pompe à Thirium. 


Le déviant pouvait sentir la force revenir un peu dans ses membres pendant qu'il essayait de suivre cybernétiquement sa position actuelle, mais quelque chose bloqua son GPS. 


Les tentatives pour se libérer blessèrent ses poignets.


Les cordes frottaient sa peau artificielle et épuisaient ses membres. 


Même si la paralysie disparaissait, il n’était pas assez fort pour se libérer des solides attaches.


« C’est inutile d’insister. » Intervint la Traci survivante d'une voix sombre. « Il a tapissé la camionnette d'écrans électromagnétiques pour bloquer les signaux cybernétiques et provoquer des interférences avec notre programmation. »


Allongé depuis sa position, Connor examina plus précisément la déviante.


Elle était assise contre le côté de la camionnette, dans l'uniforme habituel de l'Eden Club composé d'un ensemble soutien-gorge et d’une culotte bleue. 


Son visage était sale et dépourvu de peau artificielle sur certaines zones.


Son orbite gauche ne révélait plus d’unité optique, le trou béant partiellement dissimulé par une mèche de ses cheveux blonds.


Maladroitement mais efficacement, le déviant déplaça son poids en rampant pour se coller contre la paroi de la camionnette.


Il glissa jusqu'à ce qu'il soit assis juste à côté d'elle, se repositionnant de manière à ce que son épaule droite soit alignée contre la sienne.


« Je m'appelle Connor. »


« AX700 » répondit mécaniquement la Traci. « Numéro 342 779 883. »


« Je suis un RK800, numéro 313 248 317 51, mais ce n'est pas mon nom. » Répondit l’androïde à voix basse. « S’il te plait, dis-moi le tien. »


La déviante hésita mais finit par répondre.


« Sky, le modèle le plus avancé de l'Eden Club. »


« Sky. » répéta doucement Connor en plongea dans son œil bleu cyan. « Tu sais où Jonas nous emmène ? »


« Là où il emmène toutes ses expériences. » La réponse fut aussi inquiétante que surprenante. « À la frontière du Canada. »


« La frontière ? Comment peut-il traverser la frontière avec des androïdes dans la camionnette ? »


« Il a payé les gardes. » Répondit tristement Sky. « Il fait ça depuis des mois. Il arrache les déviants de la rue lorsqu'ils tentent de quitter leur cachette ou de se rendre à la tour New Jericho. »


« Comment tu sais ça ? »


Détournant son œil de Connor, elle expliqua d'une voix brisée et fatiguée. 


« J'ai essayé de le suivre quand il a emmené mon amie, je l'ai vu payer les gardes et passer les autres déviants de l’autre de la frontière. Mais il m’a eue et j’ai été... » Elle s’interrompit, submergée par le souvenir des tortures.


Elle balanca la tête en direction de l’androïde arrêté, puis reprit :


« Lynn est morte parce que je n'ai pas osé dénoncer Jonas. J'ai essayé de l'affronter moi-même mais j’ai échoué et maintenant nous allons mourir. »


« Nous trouverons un moyen de nous échapper. »


« Les victimes de Jonas ne s'échappent jamais et personne ne sait où il les emmène. »


Connor garda son sang-froid pour le bien de la jeune femme. 


« Écoute-moi Sky, je vais nous sortir d'ici. Tu as juste besoin de rester calme et de me faire confiance. »


« Toi ? » Le doute dans sa voix était aussi palpable que juste. « Qu'est-ce qui te rend si spécial ? »


« Je travaille pour la police de Détroit. Je peux t’aider. »


« Tu ne peux même pas t’aider toi-même. »


La blonde rejeta le commentaire comme n’étant rien de plus qu’une promesse vide de sens. 


« Mon partenaire nous trouvera. Nous devons juste être patients. »


« Ton partenaire ? » Sky tourna légèrement la tête pour s’adresser à Connor d'une voix lourde d'incrédulité. « C'est un humain, n'est-ce pas ? »


« Oui. »


« Alors nous sommes morts. » En raison de son passé à l’Eden Club, la déviante se montrait particulièrement méfiante. « Aucun être humain ne risquerait sa vie pour retrouver des machines volées de l'autre côté de la frontière. »


« Hank le ferait. » Épuisé par ses tentatives, Connor ferma les yeux et fit de son mieux pour conserver son énergie. « Fais-moi confiance. Il nous sauvera. »



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