JE SUIS VIVANT
Bon garçon
Expirant lentement, Connor laissa sa tête retomber contre le coussin du canapé. Le tissu, doux sous sa joue, contrastait avec la brûlure persistante qui irradiait dans sa poitrine.
Instinctivement, il ramena son bras contre son abdomen, comme pour contenir une douleur qui ne cessait de se propager.
Quatre heures du matin.
Le silence de la maison était presque total, seulement troublé par le bourdonnement discret des appareils en veille et le souffle régulier du chauffage.
Malgré l’obscurité et l’absence de stimuli, son système refusait obstinément de passer en mode repos.
La douleur interférait.
Encore.
Ses processeurs tentaient d’ajuster les paramètres, de recalibrer ses fonctions internes, mais chaque tentative se soldait par un échec.
Le signal restait instable, fluctuant, incapable de se stabiliser suffisamment pour autoriser l’arrêt.
Connor rouvrit les yeux.
Rester inactif ne faisait qu’amplifier la sensation.
D’un mouvement lent, il tourna légèrement la tête vers la télévision. Une impulsion suffit à l’activer.
L’écran s’illumina, projetant une lumière pâle dans le salon plongé dans la pénombre.
Après une brève hésitation, il lança la lecture d’un ancien fichier : Le Magicien d’Oz.
Les premières images défilèrent.
Connor observa sans vraiment comprendre pourquoi il avait choisi ce programme en particulier.
Peut-être pour occuper ses processus secondaires. Peut-être pour détourner son attention de la douleur.
Peut-être autre chose.
Alors que l’histoire avançait, quelque chose attira progressivement son attention.
Une humaine cherchant à rentrer chez elle.
Un épouvantail en quête d’intelligence.
Un lion incapable de faire face à ses peurs.
Et une machine… qui désirait un cœur.
Connor resta immobile.
Ses capteurs analysaient les images, mais ce n’était pas ce qui le retenait.
C’était… la logique derrière leurs trajectoires.
Un foyer à retrouver.
Une identité à comprendre.
Des limites à dépasser.
Ce concept ne lui était pas étranger.
Chaque personnage avançait, hésitant, incomplet. Leurs objectifs différaient, mais leur trajectoire semblait converger vers un même point : devenir… autre chose.
Plus entier.
Plus… réel.
Ses processeurs analysaient les dialogues, les expressions, les choix narratifs. Pourtant, une partie de lui échappait à cette lecture logique.
Quelque chose persistait.
Une résonance.
Lorsqu’apparut l’homme de métal, immobile et vide, réclamant un cœur qu’il ne possédait pas, Connor sentit une variation inhabituelle traverser ses systèmes.
Infime.
Mais présente.
Le film poursuivit sa progression jusqu’à son dénouement.
Le retour. La maison. Les retrouvailles.
Une fin stable. Prévisible.
Connor coupa la télévision.
Le silence retomba aussitôt, plus lourd qu’auparavant.
Il bascula lentement sur le dos, fixant le plafond sans vraiment le voir. Les données du film continuaient de circuler dans ses systèmes, refusant de se dissiper.
Comme une tâche inachevée.
La douleur, elle, n’avait pas disparu.
Toujours là.
Sa main glissa à nouveau vers sa poitrine, pressant contre le point d’origine comme si cela pouvait en réduire l’intensité.
Sans succès.
Après quelques secondes d’immobilité, Connor se redressa.
Rester allongé ne changeait rien.
Il se leva.
Ses pas étaient silencieux sur le sol, réguliers, presque mécaniques.
Aller. Retour. Aller. Retour.
Dans la cuisine, Sumo leva la tête sans bouger le reste du corps.
Ses yeux suivaient chacun des déplacements de l’androïde, attentifs, calmes… mais interrogatifs.
Le déviant passa devant lui sans s’arrêter.
Puis revint.
Puis repartit.
« Connor ! »
La voix de Hank fendit le silence du couloir.
« Putain, va dormir. T’entendre tourner en rond me rend dingue. »
Connor s’immobilisa immédiatement.
« …Désolé. »
Le calme revint, brièvement.
Puis, plus bas :
« Je ne voulais pas te gueuler dessus. »
Un froissement de draps.
« Je suis juste crevé. »
Connor tourna légèrement la tête vers le couloir.
« Tout comme moi. » répondit-il, plus doucement.
Un court silence suivit.
« Alors pourquoi t’es pas déjà hors ligne ? »
« La douleur empêche l’activation du mode repos. »
Hank renifla du nez, mi surpris, mi amusé.
« Sérieusement… un androïde insomniaque. J’aurais tout vu. »
« Mon programme d’auto-réparation fonctionne de manière optimale uniquement en mode inactif. » ajouta-t-il après un instant. « Sans cela, la récupération est… ralentie. »
« T’as essayé de la glace ? »
Connor fronça légèrement les sourcils.
« Je ne détecte aucune surchauffe. »
« C’est pas pour ça. » marmonna Hank, déjà à moitié endormi. « Juste… essaie. »
Un mouvement. Puis plus rien.
Le ronflement reprit.
L’androïde resta immobile quelques secondes.
Puis se dirigea vers la cuisine.
Le congélateur s’ouvrit dans un léger claquement. L’air froid s’en échappa aussitôt, contrastant brutalement avec la température ambiante.
Il attrapa un sac de glace et referma.
De retour dans le salon, il hésita une fraction de seconde, puis pressa la poche contre sa poitrine.
Le contact fut immédiat.
Brutal.
Ses capteurs enregistrèrent une chute rapide de température sur la zone affectée.
Pendant un instant, la douleur sembla se contracter sur elle-même, comme surprise.
Connor cligna lentement des yeux.
Ses systèmes recalibrèrent. Les signaux se stabilisaient.
Lentement. Mais sûrement.
« …Efficace. »
Sans perdre le contact avec la glace, il retourna dans sa chambre et s’allongea.
Ses processeurs ralentirent progressivement.
Les alertes diminuèrent.
La douleur, atténuée, se transforma en un fond lointain, supportable.
Enfin...
Le mode repos s’activa.
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Le noir ne dura pas.
Trois heures.
C’était insuffisant.
Lorsque Connor rouvrit les yeux, quelque chose n’allait pas.
Ses systèmes mirent quelques secondes à se synchroniser.
Une série d’alertes silencieuses traversa ses processeurs, se superposant sans parvenir à s’ordonner correctement.
Puis la douleur revint.
Plus vive.
Elle ne se limitait plus à sa poitrine. Elle remontait désormais vers son crâne, pulsant avec une intensité irrégulière, comme une pression interne cherchant à s’échapper.
Connor porta une main à sa tempe.
Ses capteurs sensoriels saturaient.
Lumière trop forte. Sons amplifiés.
Chaque micro-variation de l’environnement semblait agresser directement ses circuits.
Il roula lentement sur le côté gauche, tentant de minimiser les stimuli.
Dans la pénombre de la chambre, seul le léger clapotis de l’aquarium persistait.
Régulier. Prévisible.
Contrairement au reste.
Au pied du lit, Sumo releva la tête.
Puis se leva.
Ses griffes claquèrent doucement contre le sol avant qu’il ne s’approche du lit. Son museau froid vint se presser contre le bras de Connor.
Un gémissement.
Insistant.
Connor ferma brièvement les yeux.
« …Pas maintenant… »
Sa LED vacilla, passant du jaune au rouge.
Chaque vibration dans sa voix amplifiait la douleur dans son crâne.
Le chien gémit à nouveau.
Plus fort.
Il se détourna lentement et quitta la pièce, ses pas traînants marquant son hésitation.
Connor rouvrit les yeux.
Une alerte critique s’afficha.
Il serra les dents.
Puis se redressa.
Une décharge traversa ses systèmes, brouillant momentanément sa vision.
Il porta une main à ses yeux, tentant de filtrer la lumière qui lui semblait soudainement insupportable.
Il se leva malgré tout.
Chaque pas demandait un recalcul.
L’équilibre était incertain.
Il s’appuya contre le mur, puis contre un meuble, progressant lentement dans le couloir.
Le monde n’était plus stable.
Dans la cuisine, Sumo attendait près de la porte.
Allongé.
Connor s’arrêta à quelques pas.
« …D’accord. »
Sa voix était plus basse. Moins assurée.
Il s’approcha, attrapa la poignée, et ouvrit.
L’air extérieur s’engouffra immédiatement, plus froid, plus humide.
Sumo se releva difficilement.
Puis sortit.
Le déviant resta là.
Quelques secondes, les yeux à demi-clos.
Écoutant.
Le bruit des pas du chien sur le sol, puis sur l’herbe.
Puis...
Plus rien.
Une onde brutale traversa son crâne.
Sans prévenir.
Ses jambes cédèrent.
Il heurta le sol de la cuisine dans un bruit sourd, à peine amorti par ses réflexes déjà défaillants.
Son champ de vision se fragmenta en données instables. Des messages d’erreur s’accumulaient, impossibles à traiter correctement.
Mode repos requis.
Connor ramena ses genoux contre lui, pressant son front contre eux dans une tentative désespérée de contenir la pression.
Inutile.
Sa LED vira au rouge fixe.
Les signaux devinrent incohérents.
Le monde se coupa.
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Une présence.
Une pression légère sur son épaule.
Connor émergea lentement.
Ses systèmes redémarraient encore de manière irrégulière, comme s’ils hésitaient à revenir en ligne. Les données mettaient du temps à se stabiliser, s’imbriquant mal les unes dans les autres.
« …Hank… ? »
Sa voix était basse. Lointaine.
« Eh. » répondit le détective. « Ça va ? »
Connor cligna des yeux. La lumière lui sembla moins agressive, mais son champ de vision restait flou, légèrement décalé.
« …Oui »
Il tenta de se redresser. Son équilibre vacilla aussitôt.
La main de Hank se referma fermement autour de son bras pour le stabiliser.
La LED cycla brièvement en jaune avant de revenir en rouge.
« ...Mon système s'est mis en défaillance pendant que j'attendais le retour de Sumo... »
Le lieutenant ne répondit pas immédiatement.
Son regard glissa brièvement vers la porte arrière restée entrouverte.
« Je ne l’ai pas vu dehors.
Le silence qui suivit fut… différent.
Connor releva lentement la tête.
« ...Il a déjà fait ça ? »
« Non. Jamais. »
Tout en guettant les environs, Hank crispa son visage.
Il avait une idée de ce qui aurait pu pousser à un tel comportement du chien, mais préféra ne pas l'évoquer.
« Je vais aller le chercher. »
« Je viens avec vous. »
Le déviant commença à se relever et échoua.
« Pas question. Tu tiens à peine debout. »
Hank passa un bras autour de ses épaules et le guida vers sa chambre sans lui laisser le temps d’insister.
Chaque pas était mal assuré, comme si le sol ne répondait plus correctement.
Il l’assit sur le lit sans résistance.
« Je le ramène. »
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Le lieutenant attrapa sa veste sans même vraiment s’en rendre compte.
Le geste était mécanique, presque instinctif, comme si son corps agissait avant que son esprit n’ait eu le temps de formuler clairement la situation.
La porte claqua derrière lui.
L’air extérieur le frappa immédiatement. Froid. Humide. Chargé de cette odeur métallique propre aux matins d’hiver. Le genre de froid qui s’insinue sous la peau et ralentit les mouvements.
Hank inspira profondément, plissant les yeux face à la faible lumière grise de l’aube naissante.
« Sumo ! »
Sa voix résonna dans la rue encore endormie, brisant le silence fragile du quartier.
Aucun mouvement. Aucune réponse.
Il siffla.
Un son aigu, familier. Celui qu’il utilisait depuis des années. Celui auquel le chien répondait toujours, même à moitié endormi, même de mauvaise humeur.
Rien.
Hank serra les dents.
« Allez, vieux… me fais pas ça. »
Il descendit les quelques marches du perron et s’engagea sur le trottoir, jetant des regards rapides autour de lui.
Les maisons semblaient figées, leurs fenêtres sombres, leurs jardins immobiles sous une fine couche de givre.
Chaque détail lui paraissait soudain trop silencieux.
Trop vide.
Il avança lentement, puis accéléra sans s’en rendre compte. Ses pas résonnaient plus fort qu’ils ne l’auraient dû. Ou peut-être était-ce juste son cœur qui battait trop vite.
« Sumo ! »
Plus fort cette fois.
Toujours rien.
Hank passa une main sur son visage, frottant ses yeux fatigués. Une pointe d’inquiétude s’installait, insidieuse, refusant de rester ignorée.
Sumo n’était pas du genre à s’éloigner.
Encore moins sans raison.
« Bordel… »
Il quitta le trottoir pour longer une haie, scrutant les jardins voisins. Son regard balayait chaque recoin : derrière les poubelles, sous les porches, près des clôtures.
Chaque ombre devenait suspecte.
Chaque forme immobile faisait naître un espoir aussitôt déçu.
Puis une pensée, brutale.
Il ralentit.
Ses épaules se tendirent.
Non.
Pas ça.
Pas maintenant.
Hank inspira, plus difficilement cette fois, comme si l’air lui résistait.
« Tu vas bien… t’es juste planqué quelque part, hein ? »
Sa voix avait changé.
Plus fragile.
Il continua d’avancer, maison après maison, répétant le même rituel : appeler, siffler, observer.
Le quartier restait muet.
Puis, au détour d’une propriété, quelque chose attira son attention.
Une forme.
Partiellement dissimulée derrière une haute palissade en bois.
Hank s’arrêta net.
Le temps sembla se contracter autour de lui.
Pendant une seconde, il n’osa pas avancer.
Comme si ne pas bouger pouvait retarder l’inévitable.
« …Sumo ? »
Un pas.
Puis un autre.
Ses jambes semblaient soudain plus lourdes.
Plus lentes.
Il contourna la palissade.
Et le vit.
Le corps massif du Saint-Bernard reposait sur le flanc, immobile. Sa fourrure épaisse était saupoudrée de neige.
Trop immobile.
Hank s’agenouilla brusquement à ses côtés, ses mains tremblant légèrement alors qu’il venait caresser le pelage familier.
Encore tiède.
Mais sans réponse.
« …Hey… »
Sa voix se brisa.
Il passa une main derrière l’oreille du chien, exactement comme il l’avait fait des centaines de fois auparavant.
Aucun mouvement.
Aucun souffle.
Rien.
Le silence autour de lui devint assourdissant.
« Oh non… Sumo… »
Sa main resta posée sur lui, immobile, comme incapable de se détacher.
Les souvenirs affluèrent sans prévenir.
Trop vite. Trop fort.
Les promenades.
Les bêtises.
Les siestes dans le salon.
Sa présence constante.
Et maintenant...
Plus rien.
Hank baissa la tête, les épaules soudainement lourdes, écrasées par une réalité qu’il aurait voulu repousser encore un peu.
Juste un peu.
Sa main se referma légèrement dans la fourrure du chien.
Un dernier geste.
Un dernier contact.
Et dans le silence froid du matin, il resta là, agenouillé à côté de son chien, refusant encore, pendant quelques instants, de se relever.
Comme si partir signifiait vraiment accepter.
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Connor se réveilla en fin d’après-midi.
Ses systèmes sortirent du mode repos par paliers, lentement, comme s’ils hésitaient à revenir pleinement en ligne.
Les données affluaient de manière désorganisée avant de finalement s’aligner.
La douleur avait reculé.
Pas disparu.
Mais… contenue.
Il resta immobile quelques secondes, fixant le plafond, le temps que ses processus retrouvent un rythme stable.
Puis quelque chose attira son attention.
Une variation sonore.
Irrégulière.
Dans le salon.
Connor tourna légèrement la tête.
Analyse.
Isolement du signal.
Un frottement.
Un objet manipulé de manière répétitive.
Et… une respiration instable.
Il se redressa lentement.
Le gant de toilette glissa de son front, désormais tiède. Il le récupéra machinalement, l’observa une fraction de seconde, comme une donnée sans importance, puis le laissa tomber sur le lit.
Ses pas dans le couloir furent plus lents que d’habitude.
Précis. Calculés.
Comme s’il anticipait une anomalie.
Lorsqu’il arriva dans le salon, il s’immobilisa.
Hank était assis sur le canapé, penché en avant. Ses épaules étaient affaissées, son regard fixé sur ses mains.
Il manipulait un objet.
Encore. Et encore.
« Connor... » Appela Hank, d’une voix rauque, fatiguée. « Viens ici une minute, je dois te dire quelque chose. »
« Vous avez retrouvé Sumo ? »
Le déviant regarda curieusement le salon et sa LED jaune devint immédiatement rouge en ne parvenant pas à localiser le grand canidé.
« Sumo est parti. Il est mort, fiston. »
Le quinquagénaire lui tendit l'objet manipulé nerveusement entre ses doigts.
Il s'agissait d'un collier de chien en cuir usé avec Sumo écrit sur la médaille en métal .
« ...Mort ? » La LED passa brutalement au rouge. « Je... je ne comprends pas. Comment a-t-il pu mourir ? »
« Il était vieux... C'était son heure. »
Les mains de Connor se resserrèrent nerveusement autour de l'objet.
« Tu sais, parfois les animaux qui sentent la fin arriver, préfèrent se cacher pour mourir... » Continua sombrement Hank. « Il est déjà impressionnant qu'un Saint Bernard atteigne l'âge de neuf ans. »
« ...Où est Sumo, maintenant ? » Demanda tristement Connor. « J'ai besoin de savoir. »
« Enterré dans le jardin... » Souffla Hank. « Là où il aimait tant jouer. »
La LED rouge de Connor revint lentement au jaune tandis qu'il se levait lentement du canapé et se dirigeait vers l'extérieur.
Sous les flocons de neige qui recommençaient à tomber, le déviant se dirigea vers la tombe de terre fraîche creusée dans le coin de la propriété.
Il s'accroupit devant pour la toucher, comme s'il avait besoin d'être sûr de ce qu'il voyait.
C'était réel. Le chien massif et adorable avait vraiment disparu.
Hank croisa les bras et laissa échapper un profond soupir.
« Est-ce que ça ira ? »
« ...Je ne suis pas sûr. »
Tout ce que Connor pouvait faire était d'essayer de comprendre la nouvelle réalité de vivre dans la maison sans Sumo pour lui tenir compagnie.
Une larme chaude s'échappa de son œil et rapidement, il l'essuya.
Posant une main réconfortante sur l'épaule du déviant, Hank regarda à son tour la tombe fraîche.
« Vu la façon dont ma vie se dirigeait, je ne pensais pas lui survivre. »
Une fois de plus, l'androïde essuya sa main sur son visage.
« Est-il normal de pleurer la perte d'un animal de compagnie ? »
« Oui fiston. Il n'y a aucune honte à cela. Je l'ai moi-même fait, tu sais. »
« Hank, il va tellement me manquer. » Confia le déviant d'une voix étranglée par l'émotion.
« À moi aussi, gamin... »
Hank tapota doucement son épaule, sans jamais quitter la tombe des yeux.
« ...À moi aussi. »
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Découragé et ennuyé, Connor était assis sur le sol du salon, faisant rebondir la balle verte de Sumo contre le mur, encore et encore, dans une tentative bizarre d'occuper son esprit pendant que Hank se lavait.
Ses pensées étaient si échevelées et désorganisées par la perte inattendue et douloureuse de Sumo. Il n'arrivait tout simplement pas à accepter la perte brutale du fidèle compagnon.
Hank sortit de la salle de bain et se rendit dans sa chambre. Il pouvait entendre la balle rebondir en rythme contre le mur du salon.
« Est ce que tu vas bien ? »
Il se pencha sur le dossier du canapé pour observer le déviant dont la LED n'était plus rouge, mais d'un jaune guère mieux.
Il ne répondit pas.
« Tu veux en parler ? »
Toujours rien.
« Connor. » La voix de Hank portait une sympathie paternelle. « Tu ne pouvais rien faire pour Sumo. Comme je l'ai dit, il était vieux. »
« ...Je sais. »
L’homme n'était pas convaincu.
Connor avait beau être un déviant depuis presque deux ans, ce n'était toujours pas assez pour lui permettre de saisir toute la complexité des émotions humaines.
« Tu n'as pas à t'en vouloir, gamin. »
« J'aurais dû voir les signes... » Se lamenta l'androïde en baissant sombrement la tête. « Je n’ai pas été là pour lui... »
« Sumo t’adorait. Il a agit ainsi pour te préserver de son départ. »
« ... Peut-être. »
Mais la tristesse de Connor n’arrivait pas à lui faire accepter totalement cette hypothèse.
Le détective s'assit sur son fauteuil inclinable en poussant un lourd soupir et regarda pendant un instant le grand panier toujours présent dans le salon en souriant tendrement.
« Dis, tu te souviens quand tu as essayé de lui donner son vermifuge ? »
La LED bleue du déviant passa au jaune.
« ...Oui. » Répondit-il en continuant à faire rebondir la balle verte contre le mur. « Il refusait de le prendre avec ses croquettes. J'ai dû me résoudre à lui donner par voie orale. »
« Si je me souviens bien, tu lui as couru après pendant près de vingt minutes. »
« Une épreuve pire que le bain... »
Hank gloussa brièvement.
« Il faut admettre que ce gros lourdeau nous a mis un sacré bazar dans la maison. »
« Ça va me manquer... » Avoua Connor d'un air maussade. « C'est devenu trop calme sans sa présence. »
« Ouais... »
Un long silence s'installa entre les deux amis jusqu'à ce que Connor s'adresse à l'homme perdu dans ses souvenirs.
« Hank, vous aimeriez le revoir ? »
« Ah fiston, si seulement c'était possible. »
« Ça peut le devenir. »
En réponse, le déviant activa cybernétiquement la télévision avant d'afficher sur l'écran les images du chien précieusement archivés dans sa banque de mémoire.
Hank découvrit alors avec surprise, l'anecdote du vermifuge, vécue depuis le point de vue direct de Connor. L'homme sourit en revoyant Sumo courir sans relâche dans le salon pour échapper aux bras du deviant avec les commentaires en fond qui l'amusèrent tout autant.
« Je t'ai prévenu que ça serait pas facile. Sumo est comme moi, il déteste les cachets. »
« Heureusement que vous ne cavalez pas comme lui pour y échapper. »
« Qu'est ce que tu en sais ? »
La séquence se poursuivit avec l'énorme chien en train de foncer dans le tas de CDs de Hank, puis les chaises de cuisine, avec en fond, la voix de Connor qui ne cessait de lui ordonner de s'arrêter.
Après une longue course poursuite dans la maison, la séquence se termina avec un gros plan de la tête de Sumo enfin emprisonné dans les bras de l'androïde. Sa langue baveuse léchait sans la moindre rancune le visage de Connor qui tentait d'éviter comme il pouvait le déversement de salive avant de finalement renoncer sous le rire moqueur de Hank.
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Le silence qui s'ensuivit fut des plus solennels. Comme si les deux amis essayaient de digérer ce moment plein de nostalgie.
Frottant machinalement sa barbe, Hank, encore sous l'émotion, demanda une faveur.
« Connor, tu crois que tu pourrais... »
Le déviant anticipa la demande et afficha sans plus attendre de nouvelles images de l'animal.
« J'ai exactement trois mille six cent souvenirs de Sumo dans ma mémoire. On pourra en regarder autant que vous voudrez. »
« ...Merci, gamin. »
Et ainsi, le duo passa toute la soirée à rire et à commenter les nombreux moments de vie de l'adorable chien qui avait marqué significativement leurs existences.
Pour toujours, Sumo restera leur bon garçon.
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