Velocity
10h15
La nouvelle tombe comme un verdict. Fraîchement assignée à une affaire de meurtre, Akira n’a plus le choix : elle doit accepter son sort. Impossible de faire marche arrière.
La porte de la salle de réunion claque derrière elle comme si le bâtiment lui-même voulait se débarrasser d’elle. Elle inspire profondément, tente de ranger l’amas de pensées qui tourbillonnent dans son crâne, mais tout se mélange comme un mauvais cocktail : meurtre, androïde inconnu, CyberLife, Detroit, Velocity, Aureon Systems… et ce foutu sourire inquiet de Luki.
Le couloir paraît plus étroit qu’à l’aller. Peut-être l’éclairage, peut-être sa tension, peut-être juste le destin qui a décidé de se foutre d’elle aujourd’hui. Elle traverse les lieux sans un mot, les talons de ses sandales frappant le sol avec une précision militaire. Les flics qu’elle croise se poussent instantanément. Son expression suffit à prévenir qu’elle n’est plus d’humeur à bavarder sur la pluie, le beau temps ou les rats d’égouts qui apprennent la salsa.
Arrivée au parking, elle s’arrête un instant devant sa voiture. Elle fixe la mallette argentée que Luki lui a donnée. Elle la déteste déjà. Une mission emballée dans un joli écrin, comme un cadeau piégé.
En entrant dans la voiture, elle la balance sur le siège arrière sans délicatesse, comme on jette un problème dans un coin en espérant qu’il arrête d’exister. Spoiler : non.
La route jusqu’à son appartement est étrangement calme. Trop calme. Le genre de calme qui annonce une tempête, un truc pas net derrière le rideau.
À l’intérieur, tout paraît… petit. Comparé à ce qu’elle doit affronter, comparé à Velocity et ses milliers d’yeux électroniques, comparé à cette affaire qui sent déjà le piège et la panne d’éthique.
Elle attrape sa valise et commence à préparer mécaniquement : vêtements, matériel, trousse de soin, quelques indispensables. Le tout fait avec un automatisme presque clinique.
Puis son regard tombe sur un objet posé sur son bureau. La photo d’Adamo. Elle s’arrête. Le monde s’arrête avec elle. Comme un souffle retenu. Elle glisse la photo entre deux couches de vêtements dans la valise, comme un porte-bonheur obstiné.
— Tu vas encore me porter la poisse, toi… murmure-t-elle avec une tendresse qu’elle ne montre à personne.
Valise fermée, appartement verrouillé, chaque marche de l’escalier résonne comme un compte à rebours. Direction la voiture. Direction Velocity. Direction… l’inconnu complet, avec un soupçon de cyber-galère.
Elle range la valise dans le coffre, s’installe dans le siège conducteur, inspire un grand coup, claque la portière et met le contact.
Elle sort le plan et les coordonnées. Ah, la joie des cartes détaillées pour un trajet qu’elle n’a jamais fait. Entre tunnels, ponts suspendus et routes interdites aux voitures normales, elle se demande déjà si quelqu’un a pensé à installer des panneaux : « Bienvenue à Velocity, ne vous perdez pas. » Elle soupire, repliant le plan : pas le choix, elle doit y aller sans GPS pour robots.
Akira démarre, claque la langue — le tic qui annonce une journée longue, très longue. Le moteur ronronne. Elle, pas du tout. Elle roule vers la sortie de la ville.
Au loin, la mer semble absorber l’horizon. Velocity n’est pas encore visible, mais elle la sent déjà : la ville artificielle, l’utopie technologique, la promesse brillante d’un futur… ou d’un cauchemar bien poli.
Akira resserre ses doigts sur le volant.
— Allez. Plus moyen de reculer maintenant.
Durant son trajet, elle sort la mallette et revoit une dernière fois le plan. Les coordonnées indiquent clairement la route qui mène au long tunnel sous-marin reliant le Japon à Velocity.
Sur le papier, une note griffonnée à la police parfaite : TUNNEL VELOCITY – Entrée dans 22 km. Trop propre, trop droite. Akira fronce les sourcils et songe qu’un coup de crayon de travers ne ferait pas de mal, juste par principe.
— Trois heures de route pour aller jouer avec des robots… On vit vraiment dans un film, murmure-t-elle, sa voix pleine d’un humour fatigué.
Elle jette un coup d’œil aux paysages défiler. L’autoroute se tend en rubans d’asphalte monotones, quelques véhicules rares glissant dans la lumière claire de la matinée Les néons de quelques tunnels secondaires s’enchaînent, et l’air devient de plus en plus chargé de cette odeur métallique qui lui rappelle que Velocity n’est pas n’importe quel bout de terre.
Chaque virage la rapproche du futur… ou d’un piège bien poli. Ses doigts se crispent sur le volant.
Puis, à l’horizon, une série de panneaux et de barres lumineuses signale l’accès imminent à la zone. Le bitume s’élargit, le ruban de route se resserre, et deux silhouettes rigides se dessinent dans la lumière froide : les gardes postés à l’entrée du tunnel. Akira sait qu’il est temps de montrer patte blanche.
Le tunnel apparaît enfin : une gigantesque ouverture de métal blanc, éclairée par une rangée de néons froids. L’entrée ressemble presque à une bouche avalant la civilisation derrière elle. L’autoradio capte une légère interférence, juste assez pour lui rappeler qu’elle s’enfonce dans un endroit… différent.
— Velocity, j’arrive. Et t’as intérêt à valoir les emmerdes que tu promets.
Akira resserre sa prise sur le volant, déterminée. La Mustang s’engouffre dans l’obscurité contrôlée, avançant sur le ruban d’asphalte qui mène droit vers la barrière métallique. Les gardes restent figés, inamovibles, comme si l’entrée du tunnel était la porte la plus maudite du Japon.
Elle coupe légèrement la musique, baisse la vitre. L’air froid et chargé d’un mélange d’huile et de métal l’accueille, et le silence devient presque oppressant.
Un agent s’avance, démarche militaire impeccable. Il porte l’uniforme noir avec des bandes jaune fluo réfléchissantes, ses lunettes captent les néons comme deux carreaux de glace. Sur sa veste, « Velocity » et un badge holographique avec son matricule, sa photo et son rôle.
— Bonjour, dit-il d’une voix formelle.
Akira le fixe, sourcil vaguement levé, un air entre sarcasme et lassitude professionnelle.
— Oui, bonjour. Ça vous dérange si je passe ou je dois réciter l’alphabet à l’envers avant ?
L’agent ne sourit pas, évidemment.
— Nom, fonction et motif de votre présence. Accès strictement réservé au personnel autorisé.
Akira soupire. La bureaucratie, déjà. Elle sort son badge du commissariat et la feuille d’autorisation de Luki.
— Lieutenant Akira Tsukino, brigade criminelle de Utagawa. Enquête prioritaire mandatée par le gouvernement. Voilà le papier magique qui dit que je suis censée être là.
Le garde prend les documents, scanne le badge et lui tend un terminal portable.
— Veuillez apposer votre identification ici.
Akira passe le badge au-dessus du capteur. Le terminal bipe affiche son nom, sa photo, sa classification d’accès et un code vert. Le garde consulte rapidement son écran, hoche la tête.
— Accès confirmé. Votre présence est autorisée pour une durée limitée. Les coordonnées du laboratoire et le plan de Velocity sont téléchargés sur votre terminal. Respectez les zones restreintes.
Akira récupère le terminal et jette un coup d’œil aux données.
— Parfait. Promis, je ne touche à rien d’interdit. Enfin… sauf si ça crève les yeux.
Un presque-sourire apparaît sur le coin de la bouche du garde, puis disparaît.
— Vous pouvez passer, Lieutenant.
La barrière se relève dans un cliquetis métallique, dévoilant l’entrée béante du tunnel. Une lumière blanche pulse au loin, comme un cœur synthétique qui attend.
Akira remet la main sur le volant, inspirant cette étrange sensation de calme avant l’orage.
— Allez… on y est, murmure-t-elle.
Et la Mustang s’enfonce dans l’obscurité contrôlée, direction Velocity