Velocity
13:53
La sortie du tunnel est brutale.
La lumière naturelle frappe Akira comme un flash de feu d’artifice. Velocity s’étend devant elle, éclatante, presque irréelle. Des tours de verre et d’acier, des façades blanches lisses comme des écrans, et un silence pesant. Pas de klaxons, pas de cris, pas même un foutu pigeon mal placé. Juste la perfection. L’ordre. Le genre d’endroit où respirer trop fort semble un crime.
Elle ralentit en entrant dans la ville. Sa vieille Mustang '68 grogne, et elle a la sensation que tout le monde se retourne. Des passants, des robots, même un foutu chien mécanique. Une carcasse d’un autre siècle au milieu d’un monde stérile.
Parfait.
Elle suit les coordonnées indiquées jusqu’à l’hôtel prévu par la direction : le Vel-Haven. Un gratte-ciel lisse, symétrique, bordé par un lac artificiel si calme qu’on croirait une image figée.
Akira se gare juste devant l’entrée. À peine le moteur coupé, un humanoïde approche — chrome poli, silhouette neutre, sourire figé dans la façade.
— Bonjour, lieutenant Tsukino. Bienvenue à Velocity. Je m’occupe de vos bagages.
— Si tu veux les porter, fais-le. Mais touche pas à mon flingue ni à mes clopes, prévient-elle.
— Vos effets seront traités avec le plus grand soin, répond-il sans broncher.
— Mmmh, c’est ce qu’ils disent tous…
Elle prend la mallette à côté d’elle, sort du véhicule et claque la portière derrière elle.
Sans prévenir, un second humanoïde apparaît, plus grand, plus massif. Il tend les bras vers ses clés.
— Je suis chargée du stationnement des véhicules. Je vais garer votre voiture au parking privé de l’établissement.
Akira lève un sourcil. Son regard glisse de ses mains métalliques à sa Mustang.
— Si tu mets la moindre rayure sur cette voiture, je te démonte jusqu’à la dernière vis. Et je te remonte à l’envers, juste pour le fun. Compris ?
Le robot incline légèrement la tête, impassible.
— Je veillerai à la sécurité absolue de votre véhicule, lieutenant. Je vous souhaite une agréable journée.
— Ouais, essaie de pas exploser pendant la manœuvre, hein.
Elle lui lance les clés d’un geste rapide, presque provocateur. Il les attrape sans effort, puis s’éloigne avec la voiture, aussi fluide qu’un humain… mais toujours trop parfait à son goût.
À l’intérieur du Vel-Haven, tout respire le luxe aseptisé : murs blancs, lumière douce, parfums neutres. Trop propre. Trop calme. Ça met Akira presque plus mal à l’aise que le bruit d’un gang qui recharge des kalashs dans une ruelle.
Une femme l’attend à l’accueil. Humaine. Du moins, elle l’espère.
— Lieutenant Tsukino, je suis Hanako, responsable sécurité de l’hôtel. Voici vos accès : chambre, réseau interne sécurisé, et terminal privé pour votre enquête.
Elle tend un boîtier transparent et une carte.
— Vous avez rendez-vous à 15h30. Quelqu’un vous attendra à l’entreprise Aureon Systems pour le premier briefing. En attendant, je vous conduis jusqu’à votre chambre.
Akira prend les cartes, hoche la tête, et la suit jusqu’à l’ascenseur.
Velocity. Ville parfaite. Robots polis. Hôtels impeccables.
Et pourtant… quelque chose puait déjà l’embrouille.
L’ascenseur s’ouvre dans un souffle discret. Honoka invite Akira à entrer d’un simple geste, sans un mot inutile. Dès que les portes se referment, elle se tourne légèrement vers elle, le dos droit, les mains croisées devant elle. Clairement, elle a répété ce discours devant le miroir.
— Bienvenue à Velocity, lieutenant Tsukino. Vous vous trouvez au cœur du projet urbain le plus ambitieux du siècle. Une ville conçue pour la paix, l’harmonie, et l’équilibre parfait entre humains et intelligences artificielles.
Akira lève un sourcil, appuyée contre la paroi de verre.
— L’équilibre parfait… Ça sonne comme une pub pour lessive.
Honoka ne réagit pas. Pas même un battement de cil.
— Velocity a été fondée il y a sept ans. Elle n’est accessible qu’à une élite triée sur le volet, des citoyens soigneusement sélectionnés et quelques agents gouvernementaux en mission comme vous.
— Donc si je propose ma candidature, je suis prioritaire ?
Elle lève enfin les yeux vers Akira, presque amusée.
— Ça dépend. Pause calculée. Comme je vous l’ai dit, on ne vient pas ici sur simple demande.
— Évidemment. Le contraire m’aurait étonnée… marmonne Akira, bras croisés, l’air blasé.
Le silence retombe une seconde. Honoka reprend, imperturbable.
— Tous les profils sont analysés par une IA spécialisée. Elle mesure stabilité émotionnelle, aptitude à la cohabitation homme-machine, compatibilité éthique…
— Et je suppose qu’un peu de parano, c’est éliminatoire ?
— L’intelligence artificielle sait faire la part des choses.
— Génial. Donc c’est Skynet qui décide si je suis sociable…
Elle esquisse un très léger sourire — le genre qui dit « je t’ai entendue, mais je préfère l’ignorer ».
— Si le taux de réussite dépasse 95 %, le projet sera étendu sur les territoires japonais et américains.
— Bien sûr… Et on commencera par mettre des droïdes dans les postes de police, c’est ça ?
— Exact. Des androïdes de l’ordre épaulent d’abord les forces humaines. Ensuite, ils les remplaceront progressivement, selon les accords gouvernementaux.
Akira lève les yeux au plafond et soupire.
— Charmant programme. Et le chômage, on le recycle aussi avec de l’IA ?
Cette fois, Honoka ne répond rien. L’ascenseur ralentit. Ding.
— Nous y sommes, déclare-t-elle sobrement.
Les portes s’ouvrent sur un couloir si propre qu’on croirait entrer dans un bloc opératoire. Akira ajuste sa veste.
— Et maintenant, allons voir si cette utopie tient le choc face à un bon vieux cadavre.
Suite — Chambre 421
Honoka marche devant elle dans le couloir parfaitement droit, silencieux comme un bunker lunaire. Les murs blancs semblent désinfectés à l’ultraviolet. Même les talons d’Akira font à peine un bruit. On croirait que la ville a passé un pacte avec le silence.
Elle s’arrête devant la porte 421.
— Votre chambre, lieutenant. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin pour la durée de votre mission.
Elle effleure un panneau tactile et la porte s’ouvre d’elle-même dans un glissement fluide.
— Bienvenue, lieutenant Akira Tsukino. Votre présence a été authentifiée. Les réglages environnementaux s’adapteront à vos préférences.
Une voix féminine, douce, parfaitement articulée, presque trop… humaine.
— Et moi qui pensais avoir quelques secondes de solitude avant d’être fichée, murmure Akira.
— L’intelligence de chambre est là pour vous faciliter le séjour, précise Honoka, comme si elle avait entendu le sarcasme.
Akira jette un regard circulaire dans la pièce. Spacieuse, baignée d’une lumière bleue douce. Sol moelleux, bureau intégré à la paroi, lit king-size au carré. Le genre d’endroit où elle sait que chaque mouvement est enregistré quelque part.
— Bon. Merci du tour du proprio, dit-elle en posant sa mallette sur le bureau.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, une assistance est disponible en permanence via l’interface murale ou vocale, répond Honoka.
Elle s’arrête à l’entrée, le regard un peu plus sérieux.
— Tout à l’heure, 15h30. On vous attendra chez Aureon Systems pour le briefing. Bonne journée, lieutenant.
— Bonne journée, Honoka. Et si les robots commencent à faire les malins avant 15h30, préviens-moi ! dit Akira, clin d’œil ironique.
Honoka esquisse un sourire — un de ces sourires codés à usage professionnel — puis disparaît. La porte se referme sans bruit.
Seule. Enfin.
Elle souffle longuement et balance sa veste sur une chaise.
La vue sur Velocity s’étend devant elle. Les lumières bleues et blanches dessinent la ville comme un circuit imprimé. Pas de sirène. Pas de cri. Juste cette illusion qui se veut parfaite, encore et toujours. Bref. Bienvenue dans une ville bizarre où même un pigeon mal placé est suspect.
Elle déverrouille la mallette et l’ouvre. À l’intérieur, tout ce qu’il faut : photos de labo, rapports d’expertise, notes griffonnées, brevets, et quelques documents classés « secret défense ». Elle laisse ses doigts courir sur le papier, comme si chaque feuille pouvait lui chuchoter ce qui s’est vraiment passé.
— Ok, vieux… qu’est-ce que t’as bien pu faire pour finir raide mort dans une ville sans crime ? murmure-t-elle, pensive, un sourire ironique accroché aux lèvres.
Elle pousse la chaise et s’installe devant le bureau.
Elle parcourt les documents plus attentivement, cherchant un début d’explication. Les photos montrent des circuits, des androïdes en test, des schémas de comportements…
Rien qui hurle le danger à première vue, et pourtant…
Comment serait-il possible qu’un androïde, censé suivre les trois lois de la robotique, tue un humain dans un monde utopique pareil ? Ça n’a aucun sens…
Elle feuillette lentement, note mentalement les incohérences, compare les schémas, observe les détails que d’autres auraient balayés. Chaque annotation, chaque chiffre pourrait être un indice. Rien n’est insignifiant ici. Elle prend le temps de tout absorber, de faire le tri, d’identifier les zones qui méritent un regard plus attentif.
Pas de précipitation. Pas de questions idiotes au labo. Aujourd’hui, elle met le doigt sur les premiers indices et s’imprègne de l’affaire. Une scène de crime bordélique qui a affronté un bug dans la timeline. Parfait. Juste ce qu’il lui fallait pour se réveiller de ce foutu cauchemar vivant…
Elle range les documents avec soin et referme doucement la mallette. Akira se redresse, pose ses mains sur le bureau un instant, juste pour reprendre ses esprits.
Elle se lève et attrape sa veste. Elle referme doucement la porte de sa chambre derrière elle et se dirige vers l’ascenseur. Les portes s’ouvrent dans un souffle discret. Elle descend jusqu’au hall et quitte l’ascenseur.
Le hall de l’hôtel est vide. L’air frais contraste avec la chaleur artificielle de sa chambre. Les robots qui circulent autour d’elle semblent parfaitement inutiles pour détecter le sarcasme qu’elle ne manque jamais de balancer mentalement.
Sans ménagement, elle leur jette un regard rapide, calculant leurs trajectoires comme si son instinct de terrain refusait de se mettre en pause.
Elle avance vers la sortie et aperçoit un véhicule autonome déjà prêt, ses lignes lisses parfaitement alignées avec le trottoir. Aucun conducteur. Aucune clé.
— Humph. Probablement un foutu bolide de luxe 2.0 envoyé pour me conduire jusqu’à la scène de crime ? À croire que ma vieille Mustang les effraie avec son moteur trop bruyant et sa consommation polluante selon leurs calculs…
murmure Akira, de façon ironique.
Sans trop tarder, elle monte dans la voiture autonome. La porte se referme et le véhicule se déplace pour rejoindre la route.
Elle jette un dernier regard à l’hôtel — ses murs blancs, ses robots polis, ce calme aseptisé — et, durant le court trajet qui la sépare de l’entreprise, Akira rassemble déjà les premiers fragments de l’affaire.
Qui a pu provoquer cette déviation ? Comment ? Et pourquoi ? Chaque question se mêle à la tension qui monte dans sa poitrine.
La scène de crime l’attend, silencieuse, intacte, mais déjà chargée de réponses. Elle serre les dents. Aujourd’hui, elle ne laisse rien au hasard. Chaque détail compte. Chaque mouvement sera calculé. Et pour la première fois depuis longtemps, elle sent qu’elle est exactement là où elle doit être.