Velocity
Niveau L-47.
À mesure que l’ascenseur monte, le lieutenant reste silencieux, le visage sérieux, mais sent l’excitation monter à chaque étage. Velocity est trop parfaite pour laisser passer une anomalie… et c’est exactement ce qu’elle est venue découvrir.
— Niveau L-47, annonce une voix féminine. L’ascenseur ralentit doucement et s’arrête.
Les portes s’ouvrent. Matsuo sort le premier, suivi d’Akira.
— Nouveau lieu, nouvelle propagande martelée à coups de pubs… j’aurais préféré une jolie hôtesse à la place, murmure-t-elle au passage.
Un long couloir ponctué de panneaux holographiques s’étire devant elle. Akira ne prête guère attention à ces publicités stupides vantant des gadgets technologiques superficiels. Le technicien s’approche d’une porte où un message rouge en japonais clignote :
— Scène de crime – Ne pas entrer.
Akira fronce les sourcils. Aucun panneau “Danger de mort”. Même pas un “Accès interdit”. Décevant. Matsuo entre un code, désactive l’alerte, et la porte s’ouvre enfin.
En pénétrant la pièce, Akira s’arrête net. La scène de crime qui l’attend est un chaos silencieux. Elle s’avance lentement, ses pas étouffés par le sol lisse.
Le laboratoire paraît figé, comme suspendu entre deux secondes. Des androïdes demeurent immobiles, alignés le long des murs. Les écrans clignotent faiblement, pulsant une lumière froide et mécanique. Le mobilier porte les cicatrices du désordre : chaise renversée, bureau déplacé, papiers froissés, dossiers éventrés, stylos éparpillés… Tout donne l’impression d’une fouille précipitée.
Et au centre… un hologramme. Ses yeux se posent sur l’image du cadavre. Elle s’accroupit, l’examine : yeux figés, grands ouverts. Regard vide. Bras droit replié, main crispée dans une ultime tentative de défense. Glacial.
— Et dire qu’on m’a vendue ça comme une mission tranquille… pense-t-elle.
En quelques minutes, Akira reconstitue le puzzle et formule une première hypothèse.
— Ok, dites-moi tout, exige-t-elle.
Matsuo ajuste ses lunettes et consulte ses notes :
— Plaie pénétrante sous l’omoplate gauche, peut-être causée par une arme ou un choc violent. Pas de signes d’étranglement. Traces de défense visibles sur les avant-bras, hématomes et ecchymoses. Bras et torse montrent que la victime a résisté.
— Hum… la victime s’est défendue, mais le coup fatal était précis, un geste propre, commente Akira. Et autre chose ?
— Heure du décès estimée entre 02 h 47 et 03 h 20. Traces de lutte : griffures sur le mur près de l’entrée, chaise renversée, bureau déplacé de quelques centimètres.
Akira se redresse et jette un coup d’œil au bureau en désordre. Le chaos semble avoir été orchestré pour chercher quelque chose… mais quoi ? Elle fixe chaque détail, repérant indices ou tentatives de brouillage de pistes.
— Aucune effraction. Porte principale intacte, fenêtre fermée de l’intérieur.
— Bien, murmure-t-elle. Cela signifie que la victime connaissait son agresseur… ou lui a ouvert.
— D’autres personnes ?
— Pas à ma connaissance. Aucun autre ADN identifié, pas d’intervention extérieure immédiate… apparemment, la ville parfaite peut continuer à dormir tranquille.
Akira ne réagit pas tout de suite. Elle le dévisage, lentement, gravant ses mots dans un coin de sa mémoire. Puis, tournant les talons :
— Reposez-vous bien, souffle-t-elle. Ce serait dommage de rater la suite.
Akira effleure la surface froide de l’androïde, ses doigts glissant sur le métal lisse. Presque clinique.
Sans se retourner :
— Votre ville utopique… elle est bien régie par une IA, n’est-ce pas ?
Matsuo hoche la tête, un peu trop raide, comme si chaque mot lui pesait.
— Oui. Une IA centrale régule la sécurité, les ressources, les flux… tout.
— Très bien. Et vos androïdes… ils obéissent à l’humain sans discuter. Au millimètre près. Avec des protocoles béton. J’ai bon ?
Un sourire de fierté traverse le visage de Matsuo, mais il ne masque pas l’inquiétude qui pointe dans ses yeux.
— Exactement, lieutenant. C’est le cœur même de notre système.
Akira s’approche d’un autre androïde, frôle sa surface du bout des doigts. Le métal est glacial. Trop glacial.
Puis, brusquement, elle pivote pour lui faire face, ses yeux violets fixant les siens.
— Expliquez-moi comment une de vos machines soi-disant parfaites s’est retournée contre son créateur.
Silence. La pièce semble retenir son souffle. Même les écrans clignotent plus doucement, comme pour ne pas déranger.
Elle penche légèrement la tête, un sourire imperceptible aux lèvres.
— À moins qu’il ne l’ait programmée pour ça ? demande-t-elle, trop calmement.
Matsuo se redresse, crispant ses doigts autour de sa tablette. Son regard cherche un appui, un point fixe, mais il n’en trouve pas.
— Je connaissais le professeur Hiroshi Tanaka… un génie. Un pacifiste. Le père des “Assistants Domestiques Modèle-R”. Il disait toujours : “la main d’un robot devait savoir panser une blessure, pas en créer une”.
Akira avance d’un pas, réduisant l’espace entre eux, la tension palpable.
— Et pourtant… il est mort. Assassiné. Par l’une de ses créations.
Matsuo secoue la tête, lentement. Son souffle se fait court.
— Un robot ne peut porter atteinte à un humain… selon les trois lois de la robotique.
Akira marque une pause. Glaciale, silencieuse. Ses yeux fixent chaque muscle de son visage, chaque micro-expression.
— Pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit.
Le silence s’épaissit, presque tangible. Les murs semblent écouter, chaque pixel de lumière suspendu dans la pièce. Matsuo hésite, cherchant ses mots, ses gestes trahissant une peur qu’il tente de contenir.
— Ce… ce n’est qu’un cas isolé. Rien de similaire ne s’est produit. Ni ici, ni ailleurs.
Akira incline légèrement la tête, un sourire à peine perceptible.
Elle recule d’un pas, laissant la pression retomber… juste un peu.
Puis, d’une voix basse et glaciale :
— Très bien. Merci pour votre… transparence.
Elle tourne les talons, mais son regard continue de balayer la pièce. Chaque reflet, chaque capteur, chaque ombre est analysé. La perfection a des fissures, et elle compte bien les élargir.
Derrière elle, Matsuo reste figé, incapable de détacher ses yeux d’elle. La ville parfaite peut dormir tranquille… pour l’instant mais avec une vérité qui commence à sentir le sang.