Velocity
16h13
Akira quitte la scène de crime, le dossier sous le bras. Elle traverse le couloir clinique qui mène à l’ascenseur, appuie sur le bouton et s’y engouffre dès que les portes s’ouvrent.
Elle s’adosse contre la paroi métallique et laisse échapper un soupir discret. Excitation et frustration s’entremêlent, un mélange familier. Celui qui annonce que quelque chose cloche.
Le dossier électronique qu’elle tient contient peut-être le début de réponses. Papiers, photos, rendus… autant d’indices trop propres, trop alignés. La scène de crime n’est qu’un fragment du puzzle, et son instinct insiste : l’essentiel lui échappe encore.
Profitant du calme artificiel de l’ascenseur, elle ouvre le dossier avec précision. Les rapports défilent sous son regard attentif. Ici, pas d’humain maladroit pour commettre une erreur grossière. Le suspect est une machine. Froide. Méthodique. Et suffisamment arrogante pour croire à la perfection.
Ses yeux s’arrêtent sur un en-tête.
« Autopsie préliminaire n°587902 ».
— Bingo !, souffle-t-elle à voix basse.
Elle parcourt rapidement les données classiques, puis repère ce qu’elle cherchait vraiment. Une adresse.
— Morgue centrale de Velocity… L‑12, quai 4… Génial… et bien sûr, aucun guide touristique pour me montrer le chemin. Taxi, il me faut un taxi…
Elle referme le dossier.
Aussitôt, une caméra presque invisible s’active dans l’ascenseur. Une voix synthétique surgit, parfaitement modulée :
— Lieutenant Tsukino, l’adresse demandée est confirmée. Un taxi vous attend devant l’entrée. L’entreprise Aureon Systems vous souhaite un agréable voyage.
Akira fronce légèrement les sourcils et lève les yeux vers le plafond.
— Génial. Même les murs ont des oreilles.
L’ascenseur s’immobilise au rez-de-chaussée. Les portes glissent en s’ouvrant dans un souffle froid. Akira traverse le hall d’un pas assuré. Le claquement sec de ses talons résonne dans l’espace trop propre, trop silencieux. Chaque pas ressemble à un défi lancé à la ville parfaite.
À l’extérieur, le taxi autonome l’attend déjà. Carrosserie immaculée. Anonyme. Aussi accueillant qu’un tiroir de morgue.
Elle monte à l’intérieur sans un mot. La porte se referme derrière elle.
— Bienvenue dans nos véhicules autonomes. Nous assurons votre trajet en toute sé—
Akira s’affale légèrement dans le siège et coupe la voix d’un geste sec.
— Si tu pouvais m’épargner ton discours de machine à café, ça serait déjà un miracle…
Le silence s’installe aussitôt. Pas un silence apaisant. Un silence calculé, presque attentif.
Akira regarde défiler les néons et les façades clonées. Même pubs. Même sourires. Même promesses. Son esprit est déjà ailleurs. À la morgue centrale. Niveau L-12. Quai 4. Là où les corps finissent par parler, quand plus personne ne les interrompt avec des hologrammes ou des algorithmes convaincus d’avoir raison.
Elle repense au rapport d’autopsie. Trop net. Trop lisse. Comme la ville elle-même.
Un léger frisson lui parcourt l’échine.
Sous la mécanique brillante de Velocity, quelque chose mord. Et elle est bien décidée à découvrir où se cachent les dents.
Le taxi ralentit, presque imperceptiblement, comme si la ville elle-même retenait son souffle. La façade de la morgue surgit dans le champ de vision d’Akira, monolithique, plantée au milieu des bâtiments de verre, un rappel silencieux que même dans une cité parfaite… les morts restent. Le véhicule se range avec une précision quasi chirurgicale.
— Vous êtes arrivée à destination, annonce la voix synthétique, plus docile cette fois.
Akira ne répond pas. La porte s’ouvre, elle attrape son dossier et descend. L’air froid la frappe de plein fouet. Parfait… comme si elle avait oublié à quel point la perfection pouvait être glaciale. La porte du taxi se referme derrière elle dans un souffle discret, et le véhicule disparaît déjà dans les artères lumineuses de Velocity.
Devant elle, les portes automatiques de la morgue glissent avec un chuintement discret. Aucune activité. Aucun bruit. Juste un hall glacé, éclairé comme une salle d’opération, où même son reflet semble hésiter à se montrer. L’air est plus froid ici, plus épais, comme si chaque molécule transportait le murmure de tous ceux qui sont passés entre ces murs sans jamais en sortir vivants.
Akira avance, le dossier serré sous le bras. Ses talons claquent sur le sol, rappelant à cette ville l’existence d’un humain qui n’est pas impressionné.
Au comptoir, le médecin légiste apparaît enfin, la mine fatiguée, les yeux rougis par les heures passées sous les néons. Akira sort son badge et le lui montre.
— Lieutenant Tsukino… vous êtes déjà là, dit-il, un mélange de surprise et de reconnaissance.
— Ouais, je me suis dit que je pouvais perdre un peu de temps, ironise-t-elle, voix sèche. Montrez-moi le corps, et que ça aille vite.
Le médecin légiste acquiesce, ouvre le sas de sécurité et se décale pour la laisser passer.
— Le corps a été préparé pour examen. Vous pourrez observer en détail sans gêner la suite du protocole.
Akira hausse un sourcil, un demi-sourire sarcastique aux lèvres.
— Parfait. Montrez-moi.
Le sas s’ouvre dans un souffle étrange, presque organique. Une salle immense s’étend, blanche, glaciale, silencieuse. La température chute d’un cran, le froid mordant traverse sa veste, lui rappelant que la mort n’est jamais loin, mais qu’elle sent sa présence.
Les tiroirs métalliques, alignés comme des tombeaux modernes, semblent lui faire un clin d’œil macabre. Le médecin légiste en ouvre un, le coulissement du métal résonne dans le silence. Le corps repose là, immobile, pâle, enveloppé partiellement sous un drap.
Akira s’avance, méthodique. Elle soulève légèrement le drap, inspecte le torse, les bras, les mains crispées. Elle s’accroupit, éclaire l’angle des côtes avec sa lampe à pince, scrute les mains, chaque blessure, chaque imperfection.
— Tu t’es battu… murmure-t-elle, sarcastique dans la pensée, glaciale dans la voix. Et t’étais tout seul, hein ?
Elle compare mentalement avec la scène de crime, reconstitue la posture, les gestes, les objets autour du corps. Les photos et hologrammes ne montrent pas tout. Mais la chair, elle, ne ment jamais.
Le médecin légiste la regarde travailler en silence, comme un observateur respectueux d’un chirurgien en pleine opération. Elle ne le voit même pas, absorbée par cette danse minutieuse où chaque détail devient une pièce de vérité.
Au bout d’un moment, elle redresse la tête.
— Je veux une copie complète de toutes les analyses et le rapport final. Le vrai, pas le préliminaire.
— D’ici ce soir, confirme le médecin légiste. Vous aurez tout.
Akira hoche la tête et replace le drap avec un respect instinctif.
— Merci. Je reviendrai si j’ai d’autres questions.
Elle quitte la salle froide, le souffle encore marqué par le froid qui s’accroche à ses vêtements. Le sas se referme derrière elle dans un souffle étouffé. Le médecin légiste l’accompagne jusqu’au hall sans un mot supplémentaire. Ils savent tous les deux que rien n’est terminé.
Akira s’arrête une seconde devant la porte automatique, dossier sous le bras. Son esprit recolle les pièces du puzzle, les réarrange, les oppose, les teste.
— Velocity veut se faire passer pour parfaite… pense-t-elle, sarcastique. Mais les morts, eux, racontent toujours une autre histoire.
Elle franchit la porte. L’air extérieur la frappe, plus chaud, plus vivant. Un taxi autonome s’aligne aussitôt devant elle, prêt à la ramener vers l’hôtel ou vers la prochaine piste. Akira serre les dents, monte à bord sans hésiter. La ville peut faire briller ses façades autant qu’elle veut… Akira, elle, voit déjà les ombres derrière. La vérité est toujours plus lourde dans ces lieux, mais aussi plus honnête.
Et si Velocity veut jouer à la perfection… Akira compte bien descendre dans ses sous-sols pour vérifier ce qu’il s’y cache.