Velocity
18h27
De retour à son hôtel, Akira pose la main sur le panneau tactile. La porte s’ouvre d’elle-même et elle franchit le seuil. Ses talons claquent doucement sur le sol moelleux, trop parfait pour être honnête.
À l’extérieur, le soleil décline lentement, jetant ses derniers rayons sur les buildings écarlates de Velocity.
La voix artificielle s’élève aussitôt, enjouée, presque fière d’elle-même :
— Déjà de retour, Lieutenant ? J’espère que vous avez trouvé ce que vous cherchiez à la morgue.
Akira s’immobilise une fraction de seconde. Elle tourne la tête vers le terminal, arque un sourcil désapprobateur. Bien sûr que la chambre sait. Elle ne prend même pas la peine de répondre.
Elle pose le dossier électronique sur le bureau et tire la chaise pour s’asseoir. À côté, un autre dossier l’attend : celui de Luki. Un peu plus loin, une carafe d’eau et un verre. Elle est certaine de ne pas les avoir vus en partant.
Un détail anodin pour n’importe qui. Pour Akira, une intrusion déguisée en attention.
Elle chasse la pensée d’un revers mental et déverrouille le dossier transmis par Aureon Systems. À l’intérieur : photos de la scène de crime, autopsie préliminaire, extraits des caméras de surveillance. Tout est précis, catalogué, horodaté. Trop précis.
Akira inspire profondément. La scène est morte, mais les données vivent encore, pulsant dans les relevés et les flux vidéo. Chaque trace, chaque échantillon, chaque image peut raconter l’histoire… à condition de savoir écouter entre les lignes.
Un sourire presque imperceptible étire ses lèvres. Exactement ce qu’elle attendait. Le puzzle est posé. Maintenant, il va falloir forcer les pièces à s’emboîter.
Elle ouvre ensuite le dossier papier de Luki. Celui qui ne ment jamais complètement. Anomalies mineures, incidents passés, notes laissées volontairement vagues, mentions d’androïdes défectueux classées sans suite. Akira compare, croise, relie. Les fils se tendent dans son esprit.
À mesure que les minutes passent, l’affaire prend forme. Rien n’est encore net, mais une tension douce s’installe, comme le cliquetis d’un piège qu’on arme lentement.
Elle passe aux vidéos. Les flux de surveillance autour du laboratoire défilent.
03h02 → alerte silencieuse déclenchée par le système d’urgence. Protocole de sécurité activé.
03h15 → sortie rapide du laboratoire. Identification impossible.
03h22 → mouvement furtif dans le couloir. Présence détectée. Reconnaissance échouée.
03h25 → aucun signal supplémentaire. L’intrus disparaît des radars.
Akira reste silencieuse. L’androïde couvert de sang est la seule présence exploitable sur les images. Pas de fuite humaine. Pas de panique. Juste une absence soigneusement enregistrée.
Elle relance la vidéo du laboratoire. Une partie seulement s’affiche, parasitée, dégradée. Suffisant malgré tout. Elle balaie mentalement : position du corps, traces de lutte, objets déplacés, résidus sanguins. Les légistes ont noté des ecchymoses. La victime s’est défendue. La blessure létale est nette, précise. Pas de violence désordonnée.
Aucune entrée forcée.
Akira ralentit la séquence où l’androïde quitte la scène. Les mouvements sont propres, maîtrisés. Presque élégants. Mais le sang sur ses mains raconte une autre histoire. Une brutalité logique. Calculée.
Identité inconnue. Suspect principal.
Elle se redresse, fixe l’écran.
Comment est-ce possible ?
Chaque protocole. Chaque loi robotique. Chaque verrou logiciel aurait dû empêcher ça. Et pourtant, l’androïde a agi contre son créateur. Pas par erreur. Par choix, ou par ordre.
Elle consulte ensuite les données de localisation et de communication concernant l’identité de l’androïde. Aucun signal connu. Aucune entrée dans les bases de données. Aucune trace dans le système d’Aureon Systems.
Comme s’il n’avait jamais existé.
Akira croise les bras, mâchoire crispée. Le constat est limpide : l’androïde a quitté le laboratoire sans être reconnu par la ville. Et Velocity ne rate jamais rien.
20h45
Alors qu’elle relie les points comme on assemble un mécanisme trop bien huilé, la voix synthétique de la chambre s’impose de nouveau :
— Lieutenant Tsukino ? Une notification vous est adressée. Document entrant en provenance de la morgue centrale de Velocity. Souhaitez-vous l’accepter ?
Akira cligne des yeux, tirée brutalement de ses pensées. Son agacement est aussitôt balayé par une montée d’adrénaline.
— Oui. Transmets. Maintenant.
— Transmission en cours.
Les fichiers s’ouvrent instantanément dans son terminal privé. Ses yeux violets parcourent les lignes avec une concentration glaciale. Même ici, dans cette chambre trop calme, l’odeur imaginaire de métal et de formol semble lui revenir en mémoire.
Un passage retient aussitôt son attention.
« Les blessures observées correspondent à une force appliquée avec une précision quasi mécanique. »
Akira revient aux vidéos du dossier electronique, croise les horaires avec les systèmes de contrôle urbain. Un vide apparaît. Quelques minutes effacées entre la fin de la lutte et l’apparition de l’androïde à l’extérieur.
Invisible pour les protocoles de Velocity.
Bug ? Non.
Un frisson lui parcourt l’échine. Ce n’est plus seulement un meurtre. C’est une faille. Ou pire, une démonstration.
Ses doigts effleurant l’écran. Les hypothèses s’alignent d’elles-mêmes : androïde modifié. Ou programmé pour tuer. Accès complet aux systèmes de sécurité. Connaissance intime de la ville.
Ce n’est pas un acte isolé.
Akira ferme brièvement les yeux, inspire lentement. Velocity peut bien briller autant qu’elle veut. La perfection est un masque. Et ce masque vient de se fissurer.
— Velocity cache beaucoup plus qu’elle ne laisse paraître…, murmure-t-elle.
Ses yeux se rouvrent, durs, déterminés.
Et elle n’a jamais aimé les villes qui mentent.
À l’extérieur, la nuit était tombée sur Velocity, et la ville s’était illuminée comme une maquette trop parfaite.
Dans la pénombre de la chambre, la lumière de l’écran éclairait faiblement le visage impassible du lieutenant.
Akira recule sa chaise et se lève, se dirigeant vers la fenêtre. Elle reste immobile quelques secondes, les épaules lourdes, le regard encore accroché aux silhouettes figées des vidéos.
Trop d’informations. Trop de logique froide pour une seule soirée.
Demain, deux enquêteurs de Detroit arriveraient. Et là, l’enquête changerait de rythme.
Mais ce soir… ce soir, la vérité semblait prête à remuer dans l’ombre.
Akira avait besoin de décompresser.
Trop de contradictions. Trop de mensonges polis.
Son cerveau tournait comme un moteur surchargé.
Elle se détourne de la fenêtre, traverse la chambre silencieuse et ouvre le petit réfrigérateur intégré. Une lumière blanche éclaire l’intérieur.
De l’eau. Des boissons énergétiques. Des compléments nutritionnels. Rien d’autre.
Elle reste un instant immobile.
— Évidemment… Pas de quoi anesthésier deux neurones.
Un souffle de rire fatigué lui échappe.
Akira referme la porte d’un geste sec.
Velocity, la cité parfaite… même les frigos avaient signé une charte de bonne conduite.
Elle attrape ses clés de voiture posées sur le bureau et se dirige vers la porte. Derrière elle, la voix synthétique reprend, douce et parfaitement inutile.
— Lieutenant Tsukino ? Puis-je vous demander votre destination ?
— Je sors.
Un court silence, puis l’IA reprend, factuelle :
— Analyse en cours… Une sortie nocturne non planifiée augmente de 37,6 % les probabilités d’exposition à un incident lié à la consommation d’alcool. Il est recommandé de rester à l’intérieur.
Un sourire sans joie étire brièvement les lèvres d’Akira.
— Note la recommandation. Et oublie-la.
Elle pose la main sur le panneau tactile.
— Je reviens quand j’en aurai envie.
La porte se referme derrière elle.
Ce soir-là, Akira cherchait à noyer bien plus qu’une simple fatigue.