New Birth

Chapitre 8 : Visite médicale

2265 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/11/2016 15:51

_ Dis donc, t'as pas oublié la visite médicale à 14h00 ? me demande Suzan en me faisant sursauter.

_ Merde, j'avais complètement zappé !

_ La mienne est à 15h00, mais je me doutais bien que tu allais l'oublier … Tu as vraiment la tête ailleurs hein depuis quelques temps … genre au service Sécurité non ? me sermonne ma camarade, avec un sourire narquois.


Je préfère ne pas répondre. C'est vrai, les événements de ces dernières semaines m'ont complètement bouleversée. Il serait grand temps que je me reprenne en main. L'épisode « Tobias » a bien du mal à me sortir de la tête. D'une part parce que j'y ai cru, et d'autre part parce que mine de rien, j'ai bien peur d'être tombée amoureuse. De son sourire, de sa stature, de son mystère. J'ai beau me répéter sans arrêt qu'il ne veut pas de moi, qu'il me l'a dit, je n'arrive pas à me défaire de son image qui passe en boucle quand je ferme les yeux. Pour passer le temps, le soir ou le week-end, j'ai fait des recherches sur lui et sur l'expérience « Chicago ». Pas très intelligent pour l'oublier, me direz-vous. Pas faux. Finalement, en toute honnêteté, pour l'instant je n'ai pas envie de l'oublier. Et puis j'ai fait plein de découvertes intéressantes.

En premier lieu, des photos de l'époque,ou des instantanés de vidéo qui m'ont fascinée. De lui d'abord. J'y retrouve le même homme, pas de doute : brun, ténébreux, déjà terriblement beau. Plus jeune, certes, mais finalement il n'a pas énormément changé. La même carrure, la même prestance, le même air assuré et déterminé, les oreilles légèrement décollées, le nez busqué. Je le découvre toujours un peu dans le même environnement, militaire, toujours dans les couleurs sombres des Audacieux, une arme à la main. Sur d'autres photos, plus récentes, on le voit siéger au gouvernement, mais aussi et surtout sur le terrain, au milieu des ruines, actif dans la reconstruction des bâtiments et surtout celle des hommes.

Et puis, en deuxième lieu, les photos où « Elle » apparaît. Celles qui me dérangent. C'est idiot, elles datent d'il y a 10 ans, elles appartiennent au passé. Enfin en théorie, parce qu'en fait, elles sont terriblement présentes, en permanence dans la vie de Tobias, comme un fantôme du passé, et donc dans la mienne par conséquent. Son image me hante maintenant. Tobias a raison, elle n'était pas particulièrement jolie, rien qui ne permettait de la remarquer ou qui aurait pu se faire retourner sur elle : petite, blonde, une figure fine avec un long nez, une silhouette frêle. Et pourtant, tant de détermination sur son visage, tant de charisme. Et ce regard qu'il porte sur elle quand ils sont ensemble sur les clichés, ce regard qui me bouleverse autant qu'il me fait peur. Ce regard qu'il n'aura sans doute jamais sur moi. On ne se ressemble pas toutes les deux, ni dans le physique, ni même dans le caractère. Je suis plutôt effacée : rien de transcendant en moi, pas de bravoure, pas d'héroïsme. Je fais mon travail consciencieusement, je suis bien polie, je suis une amie fidèle. Rien qui pourrait rivaliser avec Elle. Rien qui pourrait l'intéresser, vu qu'apparemment le physique ne compte pas. Nous n'avons rien en commun : il a besoin d'une personne forte, ambitieuse, volontaire, audacieuse. De toute façon, on ne peut pas rivaliser avec un fantôme. Un fantôme dont il se délecte de la présence.





L'horloge indiquant 13h45 me fait me lever prestement. Je feuillette en hâte ma convocation à la recherche d'un numéro de salle ou d'un étage. Je constate avec soulagement que tous les renseignements y figurent en gras sur la première feuille. J'y serai vite. Douzième étage, salle 4.



A peine quelques secondes de lévitation, et la cabine de l'ascenseur s'ouvre sur un hall inondé de lumière. De grands murs blancs accentuent encore un peu plus la clarté du lieu. Quelques cadres ornent les cloisons, censés sans doute y apporter un peu de gaieté. Peine perdue, vu ce qu'il représentent ( des hélices d'ADN spiralées de toutes les couleurs ), l'effet est à mon avis raté. Le hall ressemble du coup à ce à quoi il doit ressembler : le hall d'un hôpital. Il y a bien quelques personnes, mais je n'ai pas besoin d'elles pour m'orienter, je connais les lieux. Et puis tout le monde a toujours l'air tellement affairé ici : des médecins , des chercheurs, des laborantins. Tout le petit peuple médical de Newbirth, reconnaissable à la tenue blanche et immaculée. Des dizaines de scientifiques triés sur le volet, ce que l'université de médecine de New York fait de mieux. Les salaires sont attrayants, et les étudiants se battent pour une place dans notre entreprise. J'imagine que c'est ce qui fait le succès de Newbirth.



Je marche vers la salle 4, toque doucement en espérant une réponse. Qui ne tarde pas : un « entrez » tonitruant me décide à pousser la porte. Le docteur Smith est là, comme à son habitude. C'est le directeur de Newbirth, un médecin hors pair, un généticien de génie. C'est lui qui, il y a de cela des dizaines d'années, a pris la tête du nouvel élan médical dont l'unique but était la survie de l'espèce humaine. Bien que directeur, il a su rester simple, proche des employés et surtout désireux de garder les pieds sur terre. Il aurait pu s'enfermer dans sa tour de verre, au dernier étage et gérer les millions que doit engranger la société. Mais non, il continue à faire ce pour quoi il se destinait : la médecine. Il me suit depuis que j'ai été mise au monde et cela fait trois ans que je viens là, également, deux fois par an, réaliser le check-up obligatoire auquel sont soumis tous les employés. Pour s'assurer en premier lieu que le travail auquel nous sommes soumis ne nous met pas en péril. Peu de chance avec le mien, le métier d'hôtesse d'accueil n'étant pas un des plus dangereux au monde. Mais bon, c'est surtout pour la seconde raison que je viens volontiers : les médecins doivent s'assurer qu'aucun des employés, quasiment tous issus de clonage, ne développe de pathologie liée à sa création.



— Des douleurs ? Des problèmes inhabituels ? Me demande le docteur Smith tout en me faisant ma prise de sang réglementaire.

J'observe son regard concentré dans ses étonnants yeux noirs, que font ressortir encore plus ses sourcils gris et broussailleux. Ses cheveux, de la même couleur, sont encore très fournis malgré son âge sans doute avancé. C'est un homme grand et large d'épaules, qui n'a rien perdu de sa prestance.


—Non rien de spécial, lui réponds-je en cherchant au fond de moi . Tout va bien.

— Parfait, dit-il en terminant de coller l'étiquette sur le tube.


Il continue à tourner autour de moi, avec des gestes maintes et maintes fois répétés, de journée en journée, de mois en mois, d'années en années.

— Poids stable, tension parfaite, respiration régulière, tout semble aller au mieux Mademoiselle Simon, me dit-il avec l'air satisfait d'un père de famille.


C'est un peu ce qu'il est d'ailleurs, vu son âge : il a dû mettre « au monde » la moitié de la population de la ville, ici – même, dans cette tour . Cela semble d'ailleurs totalement fou de savoir que chacun d'entre nous a été « produit » quelque part entre ces murs, à l'abri des regards, dans de secrets procédés de fabrication. Où ? Comment ?


Je me mets à triturer nerveusement mes doigts, assise sur le bord de la table recouverte d'un papier blanc. Je brûle d'en savoir plus, et je me mords la lèvre inférieure, ne sachant trop comment oser lui poser des questions. Questions qui ne m'ont jamais vraiment torturée, mais qui ont surgi suite à ma discussion avec Tobias sur la parentalité. Le clonage me semblait tellement naturel jusqu'alors. Y-a-t-il vraiment une différence entre lui, né d'une mère et moi, née d'une matrice ?




_ Vous étiez là, Docteur, quand je suis …. arrivée dans ce monde ? Me hasardé-je à demander.

_ Bien sûr, Clare, j'étais là, sourit -il.

_ Je … comment … , je me mets à bafouiller. Je me pose beaucoup de questions sur tout ça, sur moi, sur ma naissance, finis-je par avouer .

— Tu es née comme tous les autres, pas de différence Clare !

— Comme tous les autres ici à New York, oui. Mais pas comme la nature en avait décidé à la base. Cela fait-il de nous des personnes différentes Docteur Smith ?



Je le vois qui réfléchit, la tête baissée. Il finit néanmoins par me répondre :

— De nombreuses études qui ont été faites sur l'embryon in utero, ont montré effectivement qu'il interagissait avec sa mère, qu'il l'entendait, qu'il reconnaissait même sa voix, qu'il était capable de ressentir ses émotions. Et que, sans doute, cette interaction avait une incidence sur le caractère futur de l'enfant, parce que c'était son premier vécu.

— Donc à nous autres enfants clonés, il manquerait quelque chose à la base ?

— Et bien, c'est difficile à dire, concède-t-il. Mais nous faisons tout pour essayer de reproduire au mieux des conditions similaires. Et ma longue expérience me fait penser, en regardant et observant ce que chacun d'entre vous est devenu, que nous ne nous en sortons pas si mal.


Je le vois hésiter quelques instants puis il me sourit :

— Voudrais-tu voir ?

— Voir ?? m' exclamé-je ? Je veux dire voir les matrices ?

— Oui, si tu en as envie, je peux te montrer. Je sais que tu es sérieuse et dévouée à notre entreprise. Tu as quelques notions de biologie, je crois ?



J'acquiesce de la tête. J'ai effectivement abandonné mes études de biologie à la mort de mes Adoptants. Mais j'étais déjà pas mal avancée. Je le suis donc dans le couloir, dont il ouvre la porte du fond par un test oculaire. Le sas s'ouvre et je me retrouve dans une petite salle sombre. On entend le bruit sourd de moniteurs et de machines, semblant marcher en cœur. Et, au milieu de cette musique de fond, un bruit lourd et régulier, hypnotisant, fascinant : un double coup, suivi de silence, qui reprend ce rythme à l'infini.


— C'est …. un cœur ? je m'exclame

— Oui, me répond -il en souriant, le cœur d'une nouvelle petite vie en formation. Approche-toi.



Je m'exécute, en silence. Au milieu de la pièce se trouve une cuve d'environ 1 m de long, cylindrique, remplie d'un liquide jaunâtre. A l'intérieur flotte une très fine membrane , irrégulière, vascularisée par des milliers de minuscules vaisseaux sanguins, comme une outre géante. La luminosité n'est pas bonne, mais la finesse du tissu la rend presque transparente. Je finis par m'immobiliser en apercevant un minuscule petit pied appuyé contre la paroi. Me voilà fascinée par le reste que je finis par identifier : un petit corps recroquevillé, de petits poings fermés, et un visage renfrogné et paisible. Il a l'air irréel, mais de petits mouvements saccadés et involontaires montrent qu'il est bien vivant.


— Tu vois, me dit le docteur Smith en murmurant, tu es née comme ça. Celui-là est presque prêt, on l'en sortira d'ici quelques jours.

—Vous avez donc des dizaines de salles comme celles-là ?

— Oui, Clare, avec des fœtus plus ou moins avancés, selon les étages. Je ne peux pas t'en montrer plus, je pense que tu comprends pourquoi. Cela répond-il néanmoins à quelques unes de tes questions ?

— Oui, merci, je murmure tout en sortant sans bruit de la salle. Merci beaucoup Docteur.

— S'il y a un problème avec tes examens, je te le ferai savoir au plus vite, ma belle. Mais je ne vois pas pourquoi.



Ma descente en ascenseur me semble irréelle. Mon cerveau reste captivé par la vision de ce petit corps en devenir. Un enfant, qui dans quelques jours, commencera sa vie dans notre cité, amènera du bonheur à un couple et perpétuera un bout de notre humanité.


Je reste absorbée toute la journée par ma visite. Quoi de plus beau que la vie qui s'éveille ? Peu importe d'où l'on vient, ni par quel moyen nous sommes arrivés, finalement.



Tout le reste de ma semaine se déroule avec ces images devant les yeux. J'ai l'impression d'avoir de nouveau foi en mon travail. Les couples défilent, et je les regarde avec une nouvelle vision de la vie, me semble-t-il. Je finis même par oublier Tobias. Enfin presque. Pas tout à fait. Il me faudra encore un peu de temps. Mais je sais maintenant que je vais y arriver.



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