Effets indésirables non répertoriés
Chapitre 1 : Le hasard est un idiot persévérant
6647 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/01/2026 16:05
J’avais toujours pensé que “gagner” quelque chose relevait d’une mythologie très spécifique. Un folklore réservé aux optimistes chroniques, à ceux qui collectionnent les magnets de frigo comme des trophées de vie réussie et qui disent « incroyable » avec un sourire sincère quand on leur sert un café tiède dans un gobelet en carton. Les mêmes personnes qui croient que l’univers récompense la persévérance et que les phrases imprimées sur les sachets de thé ont une valeur prophétique. La chance, dans mon esprit, n’était pas un phénomène statistique. C’était un concept marketing. Un mensonge collectif, poli, qu’on se racontait pour supporter l’idée profondément inconfortable que le monde n’avait aucun sens, et qu’il était régi par des règles arbitraires, probablement écrites à trois heures du matin par un stagiaire ivre, mal payé, et nourri exclusivement de nouilles instantanées. Je voyais la chance comme une excuse élégante. Un pansement métaphysique posé sur le chaos. Et puis, ce jour-là, elle me tomba dessus. Pas avec grâce. Pas avec un violon en fond sonore ou un léger frisson existentiel. Non. La chance me frappa comme une crise d’urticaire inexpliquée . Brutalement, sans prévenir, sans raison apparente, et avec cette tendance inquiétante à vouloir s’installer durablement, comme si elle envisageait sérieusement de refaire la déco intérieure de ma vie. Je gagnai une croisière. Pas une de ces “petites escapades romantiques” vendues avec des photos de couchers de soleil trop saturées, où un couple anonyme sourit face à l’horizon comme s’il venait de découvrir à la fois l’utilité de l’amour et celle de la crème solaire bio. Non. Une vraie croisière. Un bateau trop grand pour être honnête. Une ville flottante bardée de vitres et de promesses, où le luxe dégouline des moquettes épaisses et des rampes chromées. Des buffets interminables où l’on mange par ennui plus que par faim. Des gens bronzés de façon agressive, comme s’ils avaient défié le soleil et gagné. Des bracelets en plastique qui ouvrent l’accès à des cocktails aux noms infantiles, servis dans des verres trop colorés pour inspirer confiance. Des activités dites “bien-être” qui consistent essentiellement à faire semblant de ne pas penser à la mort, à l’avenir ou à ses choix de vie, pendant qu’une inconnue aux mains expertes vous masse les épaules en murmurant des phrases apaisantes apprises par cœur. Je gagnai tout ça. Sans l’avoir voulu. Sans l’avoir imaginé. À cause d’un pari.
Le pari, évidemment, était l’idée de Wilson. C’était toujours l’idée de Wilson. Il avait ce talent particulier pour transformer des situations parfaitement évitables en expériences humaines enrichissantes, ce qui, à mes yeux, relevait d’une forme très spécifique de cruauté. Ça l’avait toujours fasciné, ma capacité à transformer une conversation innocente en débat existentiel sur l’absurdité humaine, et ma capacité, tout aussi développée, à transformer un débat existentiel en insulte personnelle bien ciblée. Wilson disait que j’étais « fatigant ». Je lui disais qu’il était « mou ». Nous avions atteint, au fil des années, une forme d’équilibre presque élégant. Il m’empêchait d’être totalement invivable pour le reste de l’humanité, et je l’empêchais de devenir un tampon émotionnel humide avec une carte de fidélité chez le fleuriste du coin. Une symbiose fragile, fondée sur l’agacement mutuel et une loyauté que nous refusions tous les deux d’admettre à voix haute. Ce jour-là, il avait déboulé dans mon bureau sans frapper, comme toujours, brandissant une enveloppe en papier épais, et arborant ce sourire précis. Celui de quelqu’un qui s’apprête à commettre une petite cruauté parfaitement consciente, déguisée sous une couche généreuse de bonnes intentions.
« Tu vas participer à un tirage au sort », avait-il annoncé, d’un ton faussement léger.
Je l’avais regardé comme on regarde une radiographie où il manque un organe essentiel, en essayant de déterminer si le patient pouvait encore fonctionner normalement.
« Non. »
« Si. »
« Je ne participe pas à des tirages au sort. Je ne participe pas à des choses qui utilisent le mot “sort”. C’est un aveu d’échec linguistique. »
Il n’avait même pas cillé.
« C’est pour un gala de l’hôpital. »
« Encore pire. Les galas sont des expositions de vanité déguisées en philanthropie. On prend de l’argent à des gens riches pour financer des gens pauvres, tout en leur donnant l’impression qu’ils sont moralement supérieurs. Le monde tient debout grâce au mensonge, Wilson, mais ça ne veut pas dire que je dois l’encourager activement. »
Il avait simplement levé l’enveloppe, comme si elle contenait la réponse ultime à toutes mes objections.
« Tu as juste à signer. C’est une présence symbolique. Ta présence… dans un formulaire. »
À ce moment-là, j’avais déjà compris qu’il n’allait pas lâcher. Wilson ne lâchait jamais. Il s’accrochait à ses idées comme un enfant à un ballon, même quand le ballon était ridicule, qu’il pleuvait, et que tout le monde autour lui disait qu’il ferait mieux de rentrer à l’intérieur. Je pris le stylo, le fis tourner entre mes doigts une seconde de trop, puis signai sans regarder. Je lui rendis l’enveloppe.
« Voilà. Tu es content. J’ai contribué à la moralité de l’univers. »
Il avait souri. Un sourire sincère. Presque fier.
« Tu vois ? Tu sais être gentil. »
« Je sais être efficace. C’est différent. »
J’avais oublié l’affaire dans la minute suivante. Littéralement. Mon cerveau avait classé l’événement dans le dossier “contraintes sociales inutiles” et l’avait immédiatement effacé pour faire de la place à des choses plus importantes. Comme ignorer un patient. Et puis… je reçus un appel. Un mois plus tard. Une voix excitée, trop enthousiaste pour être honnête, ce genre de voix qui donne envie de vérifier immédiatement ses relevés bancaires, m’annonça :
« Félicitations, docteur House ! Vous avez gagné une croisière d’un mois, tout inclus, cabine premium ! »
Je pensai d’abord à une arnaque. Puis à Cuddy. Puis à Wilson. Puis à l’idée qu’un dieu quelconque, s’il existait, avait un sens de l’humour particulièrement mauvais et beaucoup trop de temps libre. Je raccrochai sans répondre. Cinq minutes plus tard, Wilson entra dans mon bureau, triomphant, comme un homme qui venait de réussir une expérience sociale dangereuse.
« Alors ? »
Je le fixai longuement.
« Si c’est une blague, elle est longue et coûteuse. Je respecte l’investissement. Je déteste le résultat. »
Il eut l’air ravi, comme si je venais de lui annoncer que je m’étais mis à aimer les chiots ou la musique de fond dans les ascenseurs.
« Tu vas y aller. »
« Non. »
« Si. »
Je plissai les yeux.
« Pourquoi ? »
Il haussa les épaules avec une décontraction étudiée.
« Parce que tu n’es pas allé en vacances depuis… »
« Je suis allé à Atlantic City. »
« Tu as passé trois jours à jouer, boire, et insulter un croupier. Ce n’était pas des vacances, c’était… du sabotage touristique. »
Il s’était approché de mon bureau, posa les mains sur le bord, exactement comme un médecin qui s’apprête à annoncer un diagnostic grave mais évitable.
« Tu vas y aller. Et tu vas essayer… de ne pas ruiner l’expérience de tous les passagers. »
Je ricanai.
« Je ne contrôle pas l’univers, Wilson. Je ne peux pas empêcher les gens d’être stupides. »
« Tu peux empêcher d’être l’élément déclencheur. »
Je fis rouler mon stylo entre mes doigts.
« Et si je refuse ? »
Il sourit. Et ce sourire-là, je le connaissais. Celui de l’homme doux qui, parfois, se souvenait qu’il avait une colonne vertébrale.
« Alors je te rappellerai que tu as signé. Et que tu as gagné. Et que tu es en train d’essayer d’échapper à quelque chose… sans même savoir quoi. »
« La joie », répondis-je. « J’essaie d’échapper à la joie. »
Il ne broncha pas.
« Tu as peur de t’ennuyer. »
Je relevai la tête. Ce n’était pas complètement faux. L’ennui était une douleur particulière. Une douleur sans localisation, sans cause identifiable, sans traitement efficace. Elle se mettait à gratter sous la peau, à vous murmurer que rien ne valait la peine, que tout était répétitif, que la vie était une salle d’attente sans médecin. Et sur un bateau… il n’y avait même pas la possibilité de fuir. Je finis par céder, pas parce que Wilson avait raison, mais parce que j’avais envie de lui prouver qu’il avait tort. On fait tous ça, au fond. On prend des décisions stupides simplement pour gagner une dispute imaginaire.
Le jour du départ, je me retrouvai au port avec une valise qui n’avait clairement pas assez vécu pour comprendre à quel point je la méprisais. Elle était neuve, rigide, arrogante dans sa propreté. Une valise optimiste. Le genre d’objet qui pense que le voyage est une promesse, pas une punition. Je portais une chemise sobre, un blazer qui tentait maladroitement de me donner l’air civilisé, et une expression universelle signifiant : je suis ici contre ma volonté, merci de me laisser détester en paix. Une expression que je maîtrisais parfaitement. Elle avait été affinée par des années de réunions inutiles et de dîners imposés. Ma canne frappait le sol avec ce rythme sec et irrégulier qui me rappelait à chaque pas l’ironie fondamentale de mon existence. Un cerveau capable de diagnostiquer l’improbable, de relier des symptômes que personne d’autre ne voyait… et une jambe incapable de monter un escalier sans se plaindre comme une vieille porte rouillée. Le corps avait ce sens de l’humour cruel que l’esprit n’arrivait jamais à égaler. Le bateau, lui, ressemblait à une ville flottante conçue par quelqu’un qui haïssait profondément la modestie. Tout brillait. Tout était immense. Tout semblait calculé pour donner l’illusion qu’on entrait dans un monde parallèle, aseptisé, où les problèmes étaient officiellement interdits à l’entrée, au même titre que les liquides de plus de cent millilitres. Je regardai les passagers autour de moi. Des couples qui se tenaient la main comme si la mer allait ressouder ce que le quotidien avait fissuré. Des familles déjà fatiguées avant même d’avoir quitté le quai. Des retraités trop bronzés, trop souriants, comme s’ils voulaient prouver à la mort qu’ils avaient encore un coup d’avance. Des jeunes adultes surexcités, persuadés que l’horizon était une promesse et pas juste une ligne imaginaire. Tous avaient ce regard spécifique. Celui des gens qui pensent que l’eau salée va régler ce que la terre ferme n’a jamais su réparer. Je soufflai lentement. Les vacances étaient une forme de déni organisé. Une mise en scène collective où l’on prétend que changer de décor suffit à changer de vie. À l’embarquement, une employée trop souriante m’accueillit. Sourire calibré, posture impeccable, voix chaleureuse à la limite de l’irréel.
« Bonjour monsieur ! Bienvenue à bord ! »
Je lui tendis ma carte sans la regarder.
« Je suis là parce que la société pense que j’ai besoin d’air marin pour cesser d’être un connard. »
Son sourire vacilla à peine. Une micro-seconde tout au plus. Formation solide. Impressionnante, même.
« Nous espérons que vous passerez un excellent séjour. »
Je penchai la tête, évaluant la sincérité de cette phrase comme un symptôme douteux.
« Vous espérez beaucoup de choses. Ça ne veut pas dire qu’elles se produiront. »
Elle me rendit ma carte avec un petit rire nerveux, incertain. Elle hésitait encore. Drôle ou dangereux ? Cette zone grise me convenait parfaitement. Je montai la passerelle, traversai le hall principal, pris l’ascenseur. Tout était moquette épaisse, dorures inutiles, parfums artificiels censés évoquer le luxe mais qui sentaient surtout la tentative désespérée de masquer quelque chose. Le bateau sentait l’argent… et l’illusion. J’arrivai enfin au couloir des cabines. Silence feutré. Lumière douce. Portes parfaitement alignées, anonymes, comme des cellules de prison pour gens aisés. On pouvait presque entendre l’écho des cartes magnétiques et des secrets personnels. Ma cabine était… trop belle. Trop propre. Trop parfaite. Un décor de magazine. Une image figée du bonheur standardisé. Et moi au milieu, comme une erreur de casting flagrante. Je posai ma valise, m’assis un instant sur le bord du lit… puis me relevai aussitôt. Rester assis, c’était accepter. Et je n’acceptais rien sans résistance. Je sortis sur le balcon. La mer s’étendait devant moi, calme, indifférente, immense sans arrogance. Elle n’avait aucun problème à être ce qu’elle était. Elle n’essayait pas de séduire, ni de promettre quoi que ce soit. Elle existait. Point. C’était presque agaçant. Je restai là quelques minutes, à fixer l’horizon comme si j’allais y trouver une excuse valable pour repartir immédiatement. Je n’en trouvai pas. Et c’est là que je l’entendis. Un bruit sourd, juste à côté, une valise qui se cognait contre un mur. Puis un juron étouffé. Irrité. Authentique. Une voix féminine. Je tournai lentement la tête vers le balcon voisin, séparé du mien par une cloison mince, ridicule rempart entre deux vies. Quelqu’un venait d’arriver dans la cabine d’à côté. Et visiblement, quelqu’un entretenait une relation conflictuelle avec les bagages. Je restai immobile, feignant l’indifférence. J’avais l’âge et l’expérience nécessaires pour savoir que la curiosité était une maladie chronique. Incurable. Et rarement bénigne. Une seconde plus tard, la porte du balcon voisin s’ouvrit. Une jeune femme sortit. Petite veste en jean, cheveux bruns attachés en désordre, comme si elle s’était battue avec le vent et qu’elle avait perdu, mais avec panache. Elle posa les mains sur la rambarde et inspira profondément, comme si elle essayait de remplir ses poumons d’autre chose que sa propre fatigue. Ses yeux étaient verts. Pas le vert publicitaire. Pas le vert artificiel. Un vert réel, profond, vivant. Une couleur qui ne demandait pas d’être remarquée, mais qui l’était quand même. Elle resta là un moment, immobile. Puis elle se pencha légèrement, comme si elle cherchait quelque chose dans l’air. Je ne bougeai pas. On peut être un homme adulte, cynique, désabusé… et pourtant se comporter exactement comme un adolescent qui tente désespérément de ne pas se faire remarquer en étant très clairement en train d’espionner. Elle finit par tourner la tête. Et me vit. Pas un regard furtif. Pas une politesse gênée. Un regard franc, direct, curieux. Elle me détailla sans précipitation. La canne, la posture, le visage probablement trop fatigué pour son âge. Je m’attendais à la réaction habituelle. Gêne. Pitié. Malaise. Ce mélange maladroit où les gens veulent être gentils mais pensent déjà que vous êtes une tragédie ambulante. Elle, elle plissa légèrement les yeux… puis sourit. Un sourire léger. Presque amusé. Et elle dit, avec une voix claire :
« Vous avez l’air d’être en vacances malgré vous. »
Je la fixai. La plupart des gens commencent par bonjour. Elle, elle commençait par une observation.
« Vous êtes perspicace », répondis-je sans réfléchir. « C’est une maladie. »
Elle hocha la tête, sérieuse.
« Ça se traite ? »
« Parfois. Avec une lobotomie. »
Elle sourit un peu plus, sans se vexer.
« J’hésite. »
Je haussai un sourcil. Elle s’appuya contre la rambarde, parfaitement à l’aise, comme si nous étions deux voisins dans un immeuble banal, et non deux inconnus sur un bateau de luxe.
« Vous êtes plutôt du genre à fuir les gens… ou à les mordre quand ils s’approchent ? »
« Les deux », répondis-je. « Ça dépend de l’heure. »
Elle laissa échapper un petit rire. Pas poli. Pas forcé. Un rire vrai. Ça me déplut instantanément. Parce que ce genre de rire ne se donnait pas facilement. Et parce que j’avais la désagréable impression qu’elle venait de gratter une zone fragile. Je me redressai légèrement.
« Et vous ? Vous posez toujours des questions à des inconnus, ou vous leur volez leur portefeuille pendant qu’ils répondent ? »
Elle fit mine de réfléchir.
« Les deux aussi. Mais aujourd’hui, je suis plutôt dans une phase questions. »
Je devinais déjà le problème. Pas prudente. Pas docile. Pas impressionnable. Une très mauvaise idée. Je désignai vaguement la mer.
« C’est beau. Profitez-en. Ça ne dure jamais. »
Elle me regarda, cherchant à déterminer si c’était du cynisme ou un avertissement.
« Vous parlez comme quelqu’un qui croit que tout finit mal. »
Je souris sans chaleur.
« Je ne crois pas. Je constate. »
Elle haussa les épaules.
« Moi, je dessine. Ça aide. »
Je ne savais pas pourquoi cette phrase m’agaçait autant. Peut-être parce qu’elle sonnait trop simple. Ou trop vraie.
« Vous dessinez quoi ? » demandai-je malgré moi.
Elle indiqua sa cabine d’un léger mouvement de tête.
« Des trucs. Des gens. Des endroits. Les choses que je veux comprendre. »
Je me crispai à peine. Comprendre les choses, c’était mon domaine. Et je n’aimais pas la concurrence.
« Je m’appelle Zoe », ajouta-t-elle.
Dangereux. Rendre la conversation réelle. Je la regardai en silence.
« House. »
Elle cligna des yeux.
« Comme la maison ? »
« Oui. Comme l’endroit où les gens vont pour éviter les autres. »
Elle sourit.
« C’est cohérent. »
Je serrai la mâchoire. Je n’avais même pas commencé la croisière, et quelqu’un venait déjà de me rendre… intéressant. Je détestais ça. Zoe regarda la mer, puis conclut tranquillement :
« Je vais essayer de dompter ma valise. Si vous entendez des cris, c’est normal. »
« Si vous tombez, je n’appelle pas les secours. »
Elle sourit par-dessus son épaule.
« Je note : voisin charmant. »
Elle disparut à l’intérieur. Je restai seul sur mon balcon, immobile, avec cette sensation désagréable qu’un minuscule changement venait de se produire dans l’air. Je détestais les changements. Surtout les minuscules. Parce que ce sont eux qu’on ne voit jamais venir.
Le bateau quitta le port en fin d’après-midi, dans cette lumière indécise où le jour commence à renoncer sans encore accepter la nuit. Je l’observai depuis le pont supérieur, un verre à la main, pas parce que j’avais soif, mais parce que tenir un verre donnait une contenance sociale acceptable. Les humains adorent occuper leurs mains. Ça leur évite de se demander ce qu’ils ressentent, ou pire : pourquoi. Le moteur vibrait sous mes pieds, régulier, presque rassurant, comme un cœur artificiel. Le quai s’éloignait lentement, avec cette fausse douceur qui accompagne toujours les ruptures temporaires. Autour de moi, les passagers prenaient des photos à bout de bras, souriaient trop fort, agitaient la main vers des silhouettes qui devenaient déjà floues. Certains saluaient le port comme s’ils abandonnaient derrière eux une ancienne vie. D’autres retenaient leurs larmes avec l’application tragique de ceux qui croient qu’un départ est une renaissance. Je me demandai s’ils avaient oublié qu’ils reviendraient dans un mois. Exactement au même endroit. Avec les mêmes problèmes. La seule différence notable étant un bronzage mal réparti et des souvenirs vaguement flous. Je bus une gorgée. C’était sucré. Trop. Une saveur artificielle, collante, conçue pour anesthésier le goût de tout le reste. Parfait pour masquer la réalité. Je sentis une présence à ma gauche. Je n’eus pas besoin de regarder. Ce n’était pas Wilson. Wilson aurait parlé. Il aurait commenté la vue, fait une remarque optimiste, ou tenté de transformer ce moment en opportunité thérapeutique. Je tournai légèrement la tête. Zoe. Elle avait changé de veste. Quelque chose de plus léger. Ses cheveux étaient maintenant lâchés, retombant sur ses épaules en vagues indisciplinées, attrapant la lumière du soir comme s’ils refusaient d’obéir à la gravité. Ses yeux verts accrochaient les reflets du soleil couchant. Et dans ses mains… Un carnet de croquis. Bien sûr. Elle me regarda sans surprise, comme si elle m’avait toujours su là.
« Vous faites quoi ici ? »
Je levai lentement mon verre.
« Je pratique l’art ancestral de paraître occupé. »
Elle hocha la tête avec sérieux.
« Ça vous va bien. »
Je la dévisageai.
« Et vous ? Vous dessinez la mer ? »
Elle fit une petite grimace, presque enfantine.
« Non. La mer, tout le monde la dessine. C’est comme dessiner une rose : c’est joli, mais ça ne dit rien sur la personne qui la dessine. »
Je désignai son carnet.
« Alors quoi ? »
Elle regarda autour d’elle, les passagers, les rires, les gestes exagérés, comme si elle hésitait à dire quelque chose d’intime à voix haute. Puis elle répondit, simplement :
« Les gens. »
Je sentis un léger inconfort. Une crispation discrète, mais bien réelle. Je n’aimais pas être observé. Encore moins devenir un “sujet”. Je fis un pas de côté, geste inutile mais instinctif, comme si je pouvais sortir du cadre.
« Les gens, c’est compliqué. Ils bougent. Ils mentent avec leur visage. »
Elle sourit.
« C’est pour ça que c’est intéressant. »
Je fronçai légèrement les sourcils.
« Vous aimez vous compliquer la vie ? »
Elle se pencha vers moi, juste assez pour réduire la distance. Pas une invasion. Une proximité choisie. Je sentis son parfum, quelque chose de discret, pas travaillé, presque absent. Rien de séducteur. Ce qui, étrangement, rendait la chose plus troublante.
« Je crois que la vie se complique toute seule », dit-elle calmement. « Moi, je fais juste semblant d’avoir choisi. »
Je la fixai. Ce genre de phrase ne venait pas d’une personne superficielle. Ou alors elle possédait un talent inquiétant pour l’improvisation existentielle. Je pris une autre gorgée.
« Étudiante en philosophie ? »
Elle éclata de rire.
« Non. En dessin. »
Je feignis une déception outrée.
« Dommage. J’allais vous proposer une discussion sur l’inexistence du libre arbitre et la futilité du bonheur. »
Elle haussa les épaules.
« On peut faire ça quand même. »
Je la regardai, surpris malgré moi.
« Vous n’avez pas peur de ruiner votre croisière ? »
Elle eut un sourire ironique.
« Vous ruinez bien la vôtre, non ? Et pourtant… vous êtes toujours là. »
Je serrai les lèvres. Elle venait de me renvoyer ma propre logique à la figure, proprement emballée. Je détestais les miroirs. Elle ouvrit son carnet et commença à dessiner, sans cesser totalement de me percevoir. Ses gestes étaient rapides, précis, instinctifs. Comme si ses mains avaient déjà compris ce que son esprit n’avait pas encore formulé. Je la regardai quelques secondes de trop.
« Pourquoi une croisière ? » demandai-je.
Elle ne leva pas les yeux.
« Cadeau. »
« De qui ? »
Elle marqua un léger arrêt. Presque imperceptible.
« De quelqu’un qui pense que j’ai besoin de… respirer. »
Je laissai échapper un rire bref.
« Les gens adorent croire que respirer règle tout. »
Elle leva les yeux vers moi.
« Ça règle pas tout. Mais ça empêche de mourir sur place. »
Je détournai le regard vers la mer. Elle continua à dessiner. Le silence qui s’installa n’était pas inconfortable. Ce qui, en soi, était suspect.
« Vous voyagez seule ? » demandai-je finalement.
Elle hocha la tête.
« Et vous ? »
Je ricanai.
« Moi aussi. Mais c’est moins un choix qu’un mode de vie. »
Elle referma son carnet, m’observa avec cette expression neutre, attentive, comme si elle pesait quelque chose d’invisible.
« Vous êtes… content d’être seul ? »
La question était simple. Trop simple. Je répondis automatiquement :
« Je suis content d’être tranquille. Nuance. »
Elle hocha doucement la tête. Elle acceptait la nuance, sans m’accorder l’excuse.
« Ça doit être fatiguant. »
Je me tournai vers elle, plus brusquement que prévu.
« Quoi ? »
« Faire semblant d’être invulnérable. Faire semblant que rien ne vous atteint. »
Je la fixai. Elle n’avait aucun droit de toucher à ça. Je souris, froid.
« Vous faites ça à tout le monde ? »
« Je sais pas », répondit-elle sans reculer. « Peut-être. »
Je baissai les yeux vers son carnet.
« Vous dessinez les gens pour les disséquer ? »
Elle sourit très légèrement.
« Non. Je dessine pour comprendre. C’est différent. »
Je secouai la tête.
« Comprendre, c’est disséquer avec une excuse morale. »
Elle eut un petit rire.
« Vous avez réponse à tout. »
« Défaut professionnel. »
Elle regarda la mer, puis murmura presque :
« J’aime bien les gens qui ont réponse à tout. Ça veut dire qu’ils ont peur des questions. »
Je me tus. Parce qu’elle avait raison. Le soleil descendait lentement. Les voix autour de nous montaient, les verres s’entrechoquaient, la vie continuait, bruyante, superficielle, indifférente. Et moi, j’étais là, à côté d’une fille qui dessinait des inconnus et voyait à travers mes mensonges comme à travers du papier calque.
« Faites attention », dis-je finalement.
Elle se tourna vers moi.
« À quoi ? »
Je levai mon verre.
« À moi. Je suis contagieux. Je transforme les gens en versions plus tristes d’eux-mêmes. »
Elle me regarda longuement.
« Peut-être que je suis déjà triste. »
Cette phrase-là ne sonnait pas comme une provocation. Elle sonnait comme une vérité. Je ne sus pas quoi répondre. Alors je fis ce que je faisais toujours. Je fuis. Je tournai les talons.
« Profitez de votre air marin. Moi, je vais chercher un endroit où personne ne pense que respirer est une solution. »
Je partis avant qu’elle puisse répondre. Et je détestai le fait que, en m’éloignant, je tendis l’oreille, au cas où elle dirait quelque chose. Elle ne dit rien. Et pourtant, sa présence continua à vibrer derrière moi. Comme une note qu’on croit terminée, mais qui refuse obstinément de s’éteindre.
La soirée “d’accueil” fut exactement ce que j’avais imaginé. Une chorégraphie sociale parfaitement huilée. Une salle immense, trop grande pour être intime, décorée de lumières chaudes calculées pour flatter les visages et effacer les angles trop humains. La musique flottait en arrière-plan, suffisamment douce pour faire élégant, suffisamment présente pour empêcher les silences, parce que les silences font réfléchir, et que réfléchir n’est pas au programme. Des serveurs souriants glissaient entre les invités comme des fantômes polis, plateaux impeccables, regards neutres. Les gens se présentaient. Pas eux-mêmes, leurs fonctions.
« Je suis consultant. »
« Je travaille dans la finance. »
« On est retraités, mais très actifs. »
Comme si un emploi suffisait à expliquer une existence. Comme si dire ce que l’on fait permettait d’éviter de dire qui l’on est. Des couples se tenaient la main avec ostentation, prouvant leur solidité à un public qui n’avait rien demandé. Des rires trop forts éclataient par intermittence, ponctuant des conversations sans enjeu. Je pris un verre. Puis un autre. Je ne parlai à personne. Ça aurait dû être reposant. Ça ne le fut pas. Parce que je voyais Zoe. De temps en temps. À l’autre bout de la salle. Près d’un pilier. Assise sur le rebord d’une banquette. Toujours avec son carnet. Parfois seule, parfois entourée, mais jamais vraiment incluse. Pas rejetée non plus. Juste… en marge. Comme quelqu’un qui observait sans vouloir appartenir. Et je me détestai un peu plus. Parce que je faisais exactement la même chose. À un moment, mes pas me menèrent près du bar, refuge naturel des gens qui n’ont rien à dire mais veulent donner l’illusion d’être occupés. Le barman me servit un whisky sans poser trop de questions. Un professionnel.
« Première croisière, monsieur ? »
Je le regardai par-dessus le verre.
« Ça se voit tant que ça ? »
Il esquissa un sourire prudent.
« Disons que vous avez l’air… moins enthousiaste que les autres. »
Je bus.
« Je suis enthousiaste à l’intérieur. C’est juste que mon visage a été élevé par des loups. »
Il rit. Poliment. Avec ce rire de service qui dit je ne sais pas si vous êtes sérieux, mais je préfère ne pas vérifier. Puis une voix, à ma droite :
« Je confirme. Il mord. »
Je tournai la tête. Zoe. Elle s’était approchée sans que je la voie venir. Ce qui était soit un talent inquiétant, soit une habitude de quelqu’un qui observe plus qu’il ne s’annonce. Je la fixai.
« Vous me suivez ? »
Elle haussa les épaules.
« Vous êtes facile à repérer. Vous êtes le seul à avoir l’air de vouloir incendier la salle. »
Je jetai un regard circulaire autour de nous.
« Je ne veux pas incendier la salle. Je veux juste que les gens arrêtent de sourire comme des publicités pour des assurances-vie. »
Elle s’adossa au bar, parfaitement à l’aise, une hanche appuyée contre le bois, carnet glissé sous son bras.
« Ça les rend heureux. »
Je ricanai.
« Non. Ça les rend acceptables. C’est différent. »
Elle me regarda vraiment, cette fois. Pas pour dessiner. Pour comprendre.
« Vous êtes toujours comme ça ? »
Je pris une gorgée.
« Comme quoi ? »
« Comme si vous aviez une armure faite de sarcasme… et de fatigue. »
Je la fixai, froid.
« Vous avez l’habitude de décrire les gens comme si vous écriviez leur autopsie ? »
Elle sourit, pas vexée.
« Vous voyez ? Vous pouvez pas vous en empêcher. »
Je serrai la mâchoire. Le barman, sentant que la conversation s’éloignait dangereusement de la neutralité alcoolisée, s’éloigna discrètement. Je restai face à elle. Ce n’était pas une conversation ordinaire. C’était un affrontement. Mais un affrontement étrange, parce que je n’avais pas envie de gagner trop vite. Elle demanda, simplement :
« Vous avez mal ? »
Je baissai les yeux vers ma jambe.
« Toujours. »
« Et ça vous rend… comme ça ? »
Je relevai la tête, sec.
« Ça me rend vivant. C’est différent. »
Elle n’eut pas le réflexe attendu. Pas de recul. Pas de pitié. Elle hocha la tête, comme si cette réponse avait du sens.
« Je comprends. »
Je la fixai, sceptique.
« Non. Vous ne comprenez pas. »
Elle croisa les bras.
« Vous savez rien de moi. »
Je restai silencieux. Elle avait raison. Et ça me dérangeait. Je finis par dire, plus bas :
« Très bien. Qu’est-ce que je devrais savoir ? »
Elle hésita une fraction de seconde. À peine visible. Puis elle parla, sans drame, sans recherche d’effet.
« Que je suis venue ici parce que j’avais besoin d’être loin. Que je dessine parce que sinon je me noie dans mes pensées. Et que je suis… pas aussi légère que j’en ai l’air. »
Je la fixai longuement.
« Vous me dites ça pour quoi ? Pour que je vous aime bien ? »
Elle sourit, ironique.
« Non. Je vous le dis parce que vous avez l’air de croire que vous êtes le seul à être cassé. »
Quelque chose se contracta dans ma poitrine. Pas une émotion. Un réflexe. La même réaction primitive, rodée. Attaque ou fuite. Je choisis l’attaque.
« Et vous, vous avez l’air de croire que vous pouvez réparer les gens juste en les regardant assez longtemps. »
Elle ne se démonta pas.
« Je ne veux pas vous réparer. Je veux juste que vous arrêtiez de faire comme si vous étiez déjà foutu. »
Je restai immobile. C’était le genre de phrase qui aurait dû glisser. Me faire rire. Me laisser intact. Elle ne glissa pas. Et là, je compris le vrai problème. Zoe ne jouait pas le jeu habituel. Elle ne me trouvait pas fascinant. Elle ne me trouvait pas terrifiant. Elle ne me plaignait pas. Elle me parlait comme à un homme. Un homme capable de choisir. Et ça… c’était dangereux. Je tournai légèrement la tête vers la salle, cherchant une issue visuelle, une distraction.
« Vous devriez aller vous amuser », dis-je abruptement.
Elle pencha la tête.
« Et vous ? »
Je haussai les épaules.
« Je suis en train de le faire. Je me plains. C’est mon hobby. »
Elle sourit.
« C’est triste. »
Je la regardai.
« C’est honnête. »
Elle resta silencieuse quelques secondes, puis dit doucement :
« Bonne nuit, House. »
Et elle s’éloigna. Je la regardai partir malgré moi. Je détestais ça. Je détestais le fait que je la regardais partir. Je terminai mon whisky d’un trait, comme si l’alcool pouvait effacer une sensation. Il ne l’effaça pas. Il ne fit que la rendre plus nette.
Je rentrai dans ma cabine plus tard, quand la salle commença enfin à se vider et que les rires perdirent leur légèreté artificielle. Ils devenaient plus lourds, plus pâteux, chargés d’alcool et de fatigue. Les conversations se répétaient, les voix traînaient, et l’enthousiasme obligatoire laissait place à quelque chose de plus honnête. L’épuisement. Le couloir était silencieux. Un silence épais, feutré. La moquette avalait les sons, et le bateau semblait retenir son souffle. Je marchai lentement, ma canne résonnant contre le sol dans un rythme sec, irrégulier. Chaque pas était un rappel très clair. Je ne courais pas. Je ne fuyais pas vite. Où que je sois, mon corps me suivait toujours, avec ses limites et ses sarcasmes internes. Le bateau. La mer. La nuit. Tout était une cage. Simplement plus élégante que les autres. Arrivé devant ma porte, je m’arrêtai. Par pur automatisme, je jetai un coup d’œil à la porte d’à côté. Rien. Calme. Silencieuse. Je soupirai, sans trop savoir pourquoi. Je rentrai, refermai derrière moi, et posai ma canne contre le mur avec ce geste machinal que je faisais chez moi, à l’hôpital, partout. Comme si l’ordre pouvait créer une illusion de contrôle. La cabine était plongée dans une semi-obscurité tranquille. La lumière de la mer, réfléchie par la surface noire de l’eau, dessinait vaguement les contours du mobilier. Rien ne bougeait. Rien ne parlait. Trop calme. Je m’assis sur le lit, retirai mes chaussures. Ma jambe lança. Comme toujours. Une douleur sourde, profonde, familière. Pas assez violente pour me faire crier. Juste assez présente pour rappeler qu’elle n’était jamais partie. Je pris mes cachets. Comme toujours. Je restai assis quelques secondes, les yeux fixés dans le vide, à écouter le bruit lointain du bateau. Cette respiration mécanique, régulière. Un cœur artificiel qui battait pour des centaines de personnes endormies ou ivres, inconscientes de la structure monstrueuse qui les portait. Je n’aimais pas ça. Je n’aimais pas le silence. Parce que dans le silence, il n’y avait rien pour empêcher les souvenirs de remonter. Stacy. Son prénom apparut dans mon esprit comme une brûlure ancienne, précise, familière. Une douleur différente. Plus sournoise. Je n’avais pas pensé à elle depuis… trop longtemps, peut-être. Ou pas assez. Les deux revenaient au même. Je me levai brusquement, agacé, comme si changer de position pouvait suffire à faire taire une pensée. Spoiler : ça ne marchait jamais. Je m’approchai du balcon et ouvris la porte vitrée. L’air nocturne entra aussitôt, plus frais, plus cru, plus réel. Il portait cette odeur indistincte de sel et de nuit. La mer était noire, immense, presque abstraite. Quelques lumières au loin. Rien d’autre. Pas de promesse. Pas de réponse. Je m’appuyai contre la rambarde. Et c’est là que je l’entendis. Un bruit discret, de l’autre côté. Une porte qui coulisse doucement. La porte du balcon voisin. Zoe sortit. Elle ne me vit pas tout de suite. Elle posa ses avant-bras sur la rambarde et regarda la mer, silencieuse, immobile, comme si elle cherchait quelque chose dans l’obscurité. Une pensée, peut-être. Ou juste un endroit où la déposer. Puis elle tourna la tête. Et me vit. Elle sembla surprise une fraction de seconde. Juste assez pour être honnête. Puis ce même sourire léger, presque tranquille, se dessina sur son visage.
« Vous ne dormez pas ? »
Je répondis sèchement :
« Je dors rarement. C’est une perte de temps. »
Elle haussa les épaules.
« Moi aussi. »
Je la regardai, et je détestai le fait que ça me fasse… quelque chose. Pas un désir. Pas encore. Pas une envie identifiable. Juste cette impression dérangeante que la nuit venait de devenir un peu moins vide. Elle demanda, plus bas, presque comme si elle avait peur de troubler quelque chose :
« Vous pensez à quoi ? »
Je ricanai doucement.
« À l’inutilité de tout ça. »
Elle hocha la tête, sans ironie, comme si c’était une réponse parfaitement acceptable.
« Moi, je pensais que… la mer, c’est un bon endroit pour laisser des trucs derrière. »
Je la fixai.
« Vous croyez vraiment qu’on peut laisser des choses derrière ? »
Elle resta silencieuse un moment. Le vent souleva légèrement ses cheveux. La mer continuait d’exister, indifférente à nos interrogations. Puis elle répondit :
« Je sais pas. Mais parfois, on a besoin d’y croire. »
Je me surpris à ne pas trouver de réplique. Alors je dis, plus doucement, presque malgré moi :
« Vous avez quel âge ? »
Elle me regarda, amusée.
« Vous remplissez une fiche médicale ? »
Je plissai les yeux.
« Vous avez l’air trop jeune pour être aussi… lucide. »
Elle répondit simplement :
« Vingt-cinq. »
Je laissai échapper un souffle. Vingt-cinq. C’était ridicule. Et pourtant, elle se tenait là, dans la nuit, avec cette posture tranquille de quelqu’un qui avait déjà perdu quelque chose d’important, et qui continuait quand même. Je dis, plus froid :
« Vous devriez dormir. »
Elle sourit.
« Vous aussi. »
Je la fixai. Puis elle ajouta, presque en chuchotant :
« Bonne nuit, House. »
Et elle rentra dans sa cabine. La porte se referma doucement. Je restai là, face à la mer, plus longtemps que je ne voulais l’admettre. Parce que je venais de comprendre la règle numéro un de toute catastrophe émotionnelle. Ça commence toujours par quelque chose de simple. Un prénom. Un regard. Un “bonne nuit” qui s’accroche. Et moi, j’étais sur un bateau. Incapable de fuir. Avec une cabine juste à côté de la sienne. Le hasard était un idiot persévérant. Et je sentais déjà qu’il n’avait pas fini de s’amuser.